Remus n'avait que peu de souvenirs de sa vie d'avant. Avant cette nuit d'hiver 1965, celle qui le changea à tout jamais.

C'était une nuit assez froide pour une soirée d'hivernale dans cette région de l'Angleterre et même la légère brise, qui faisait secouer paresseusement les arbres, ne suffisait pas à réchauffer ce petit village perdu au milieu de la campagne anglaise.

Le jeune Remus essayait tant bien que mal de dormir. Il observait la porte de sa chambre, attendant patiemment que ses parents montent se coucher. Il n'avait pas osé leur dire qu'il avait oublié sa peluche dehors juste après avoir joué toute la journée dans le petit bois situé juste en face de sa maison.

Le petit garçon ne pouvait pas dormir sans elle. Il avait beau faire croire à ses parents qu'il était quelqu'un de très courageux, il était incapable de supporter les nuits dans sa chambre sans son doudou. Pourtant ce n'était plus un bébé. Dans trois semaines piles, il allait bientôt avoir cinq ans.

Non, il ne devrait plus avoir peur du noir, ou de son placard, ni du monstre des bois.

Et pourtant Remus avait peur. Peur de ce monstre et de ses griffes qui raclaient la vitre de sa fenêtre tous les soirs. Même si d'après sa mère ce n'étaient que les branches du vieux frêne dans son jardin qui en était l'auteur, l'enfant était sûr que ce n'était pas le cas. Il y avait quelque chose dans cette forêt, il en était certain.

Mais ses parents ne voulaient pas le croire. Depuis quelques jours même, ils se comportaient de façon bizarre. Son père était rentré de son travail au Ministère complètement pâle et nerveux. Sa mère et lui s'en étaient vite rendu compte.

Depuis cet instant, même sa mère était devenue, à son tour, distante avec lui.

Ses parents passaient le plus clair de leur temps à se disputer et à ne parler qu'entre eux. Remus était sûr que c'était à cause de lui qu'ils se comportaient ainsi, mais il ne savait pourtant pas ce qu'il avait fait.

Un jour, pendant qu'il jouait dans le salon, son père s'était installé dans son fauteuil habituel et s'était mit à l'observer par-dessus son journal. Remus continuait de jouer mais il savait que son géniteur ne le quittait pas des yeux.

Discrètement, le jeune homme l'avait observé à son tour du coin de l'œil. C'était la première fois qu'il voyait son père dans cet état. Lui qui avait toujours été fort et courageux. Il était son modèle, celui qui représentait la sécurité absolu à chaque fois qu'il se blottissait dans ses bras.

Et pourtant le regard qui lui rendait montrait un homme effrayé et résigné. Même si Remus était encore trop jeune pour comprendre, il avait vu en son père quelqu'un d'impuissant. Une personne incapable de protéger son enfant alors que c'était son rôle en tant que parent.

C'est après ce moment précis que Remus s'était résigné à appeler ses parents le soir lorsqu'il avait peur.

Figé dans son lit à observer la lumière du couloir sous la porte de sa chambre, il attendait. Comme toujours, ses parents finirent par monter non sans discrétion. Encore en plein débat, ils finirent par s'enfermer dans leur chambre.

Finalement, la lumière s'éteignit, laissant Remus dans la pénombre de sa chambre où seul la lune éclairait les murs. Une fois de plus, sa mère avait oublié de venir lui souhaiter bonne nuit. L'enfant retint ses larmes et attendit quelque temps, écoutant bien attentivement le moindre bruit suspect. Mais la maison était calme.

Ce fut pour lui le signale d'y aller.

Prenant son courage à deux mains, il se glissa hors de son lit et se dirigea vers la porte puis, il sortit le plus discrètement possible. Passant devant la porte de la chambre de ses parent, il n'y entendit aucun son trahissant le fait qu'ils ne soient pas encore couché. Il descendit les escaliers et sortit de la maison enfin endormit.

L'herbe du jardin sous ses pieds nus était encore humide à cause de la neige qui venait tout juste de fondre, mais la légère brise du soir lui fit du bien. Il avait l'impression, chez lui, d'étouffer avec cette tension entre ses parents et lui, alors et le fait d'être dehors lui donnait une sensation de liberté nouvelle.

Aidé par la lumière de la lune, l'enfant se faufila hors du jardin de sa maison et traversa la route goudronnée glacée pour entrer dans le bois qui lui faisait face.

De nuit, la forêt n'avait rien à voir avec le lieu où il avait l'habitude de jouer la journée. Les ténèbres étaient oppressantes et le clair de lune ne faisait que rendre l'endroit plus mystérieux encore. Les longs arbres ne faisaient que réduire un peu plus son champ de vision. Quant au sentier qu'il tentait de suivre tant bien que mal, ce dernier s'engouffrait toujours plus dans ce mur de noirceur.

Hormis un vent léger qui se faufilait lentement entre les feuilles, il ne régnait aucun bruit la nuit. Remus sursautait alors à chaque mouvement de buisson ou de craquement de brindille. Le moindre son suspect lui faisait un peu plus regretter d'être sorti de chez lui mais maintenant qu'il était dans cette forêt, il était hors de question de faire demi-tour si près du but.

Arrivant enfin à la clairière où il aimait tant jouer, l'enfant s'arrêta pour contempler la scène qui se trouvait devant lui. La lune ronde était bien haute dans le ciel et ses rayons pâles comme la mort illuminaient tout ce qu'elle touchait.

Sa peluche était la, l'attendant patiemment étendue sur l'herbe au beau milieu de cette place encerclée d'arbres si vertigineux pour un garçon de son âge.

Remus alla jusqu'à son précieux protecteur, mais il se rendit vite compte en le prenant que quelque chose clochait. En l'examinant de plus attentivement, il remarqua avec dégout que sa peluche était visqueuse et légèrement mâchonnée.

En regardant de plus près le sol était piétiné tout autour de lui et par endroits, il pouvait même apercevoir de grandes traces étranges et profondes. Un animal était passé par la mais il n'avait jamais rien vu d'aussi gros dans ce petit bois.

À moins que...

Tout à coup l'atmosphère devint encore plus oppressante, dressant ses cheveux sur sa tête. L'endroit était bien trop silencieux. Pas un oiseau ne chantait dans cette soirée lugubre, et la nuit qui envahissait les arbres autour de la clairière menaçait de le submerger à tout moment.

Cela ne faisait aucun doute, le monstre des bois était dans les parages. Il savait qu'il était venu chercher son doudou et il était là, dans les ténèbres, prêt à l'attraper.

Serrant précieusement son ami en peluche, il recula prudemment tout en épiant la moindre chose suspecte dans le noir. Il tremblait tellement qu'il tenait à peine sur ses jambes mais il devait rentrer à la maison avant qu'il ne le trouve.

C'est là qu'il le vit.

Incapable de bouger face à ce qu'il voyait, il ne put que faire face aux deux grands yeux si grands que la lune les faisait briller comme deux astres identiques. Perçant l'obscurité, dissimulé par les broussailles épaisses qui entouraient la clairière, le monstre le regardait avec avidité.

Remus n'avait jamais vu quelque chose d'aussi effrayant. Même ses pires cauchemars n'étaient rien face à cette vision d'horreur. Son esprit lui criait de s'enfuir, d'échapper à ce regard oppressant qui ne le quittait pas un seul instant, mais son corps ne voulais pas répondre.

Durant les quelques secondes les plus longues de sa vie, tout son corps était glacé par une terreur frénétique, malgré la chaleur de la nuit. Les yeux de la créature semblaient s'agrandir pour l'emmener avec lui dans les ténèbres.

Sans prévenir, son corps laissa enfin le contrôle à son instinct de survie. Il prit la fuite en s'engouffrant à nouveau dans les bois. Avec un terrible frisson, il entendit le monstre se ruer à sa poursuite. Mais il ne voulait pas se retourner et courut aussi vite qu'il le put.

Derrière lui, il pouvait entendre les galops frénétiques de la bête qui le suivait de si près qu'il avait l'impression de sentir son souffle chaud dans son cou ce qui redoubla sa frayeur.

Jamais le petit bois lui avait paru si vaste.

Le garçon zigzaguait entre les arbres. Il sautait par-dessus les buissons et même si ces derniers tentaient de l'arrêter en s'agrippant à ses vêtements, il ne ralentissait pas pour autant.

La créature, elle, semblait prendre un plaisir malsain à faire courir cet enfant. Elle le narguait, le frôlant presque par moment juste pour le noyer un peu plus dans la peur.

Les poumons de Remus le brûlaient et les cris de terreur qu'il poussait lui semblait si lointain. Les nombreuses écorchures dues à sa fuite dans les fourrés mettait sa chaire à vif mais malgré tout, l'enfant possédé par la peur se refusait de ralentir sa course effrénée.

Il voulait rentrer à la maison, se ruer dans la chambre de ses parents et se cacher dans les draps de leurs lit. Là, sa mère l'aurait rassuré, lui aurait dit que tout cela n'était qu'un cauchemar pendant que son père le borderait dans ses bras protecteurs.

Il vit au loin, luisant à travers les branches d'arbres, la lumière des lampadaires qui bordaient la route en face de chez lui. Plus que quelques mètres et il était sauvé. Le garçon se libéra enfin de l'emprise de la forêt avant d'atterrir sur le bitume frai du trottoir.

Ses pieds nus étaient en sang et ses vêtements étaient en lambeaux mais il était sorti du royaume du monstre des bois. Se rendant compte qu'il pleurait, il essuya ses larmes en frottant ses joues barbouillées des traces laissées par la forêt.

Reprenant son souffle comme il pouvait il avança péniblement sur la route, ne rêvant plus que de retrouver son lit pour tout oublier.

Il n'entendit le craquement des fourrés que trop tard. Quelque chose le plaqua violemment au sol, avant même qu'il ne se retourne, lui fracassant l'arrière de la tête sur le goudron froid et lui coupant le souffle si brutalement qu'aucun cri ne parvint à sortir de sa bouche.

Hoquetant désespérément pour retrouver de l'air, il était complètement immobilisé sur le sol par une puissante masse. Ses yeux étaient brouillés par les larmes et il n'arrivait pas à distinguer ce qui le maintenait au sol. Puis peu à peu, sa vision redevint plus claire.

Ce qu'il vit sur lui le glaça d'effroi. Une patte hirsute et difforme, ornée de griffes acérées se plantant dans sa chaire fragile, s'appuyait sur sa poitrine.

En remontant cette longue patte, Remus aperçut avec horreur une immense créature le dominant de tout son poids.

Recouverte de poils broussailleux, elle ressemblait plus à ce qu'il se rapprochait du loup que d'un humain. Sa sombre fourrure poisseuse la faisait ressembler à une affreuse silhouette et l'on pouvait distinguer deux grandes oreilles pointues au sommet de son crâne velu.

La lumière argentée de la lune se reflétait par endroits sur ses poils, mais ce qui ressortait le plus de cette ombre menaçante était ses grands yeux jaunes aux pupilles projetant les éclats de l'astre nocturne, ainsi que ses longues dents tranchantes, qu'il vomissait presque de sa mâchoire béante. Ses canines que Remus n'avait jamais imaginées aussi grandes, luisaient d'une bave visqueuse, dégoulinant sur sa victime.

Remus tenta de se défaire de ce spectacle atroce mais la force du monstre l'empêchait même de respirer. À peine le pauvre enfant avait repris contenance que la bête s'appuya sur sa tête avec sa patte libre pour mieux immobiliser sa prise.

Ses griffes se plantèrent dans la peau tendre du garçon et ce dernier sentit son propre sang en jaillir, coulant dans ses cheveux et sur son front. Puis, dans un grondement d'excitation, la créature fondit sur sa proie pour y plonger ses crocs acérés dans la fine peau de l'enfant.

D'un coup une douleur sourde et aiguë comme n'en avait jamais sentit Remus le frappa de plein fouet, lui coupant à nouveau le souffle.

Incapable de crier, le garçon ne put que s'agripper à cette fourrure broussailleuse qui le dominait de tout son être dans une tentative désespérée d'échapper à cette douleur assourdissante.

Il entendit les craquements de ses propres os lorsque que la bête s'attaqua à son épaule, la maintenant fermement dans sa mâchoire puissante, et réduisant en une bouillie informe et palpitante ses muscles et ses tendons.

Le jeune homme mit un moment avant de se rendre compte que sa voix était finalement revenu et que cette dernière poussait d'horrible cris à s'en briser les cordes vocales. Il appelait désespérément ses parents tout en luttant pour ne pas se noyer dans son propre sang.

Il y en avait partout. Tout se répendait sur le sol et la tête du monstre en était devenu écarlate même s'il pouvait toujours y distinguer ses yeux avides de sa chaire si tendre.

La peur et la douleur ne faisait qu'exciter encore plus la créature. Ses griffes qui étaient fermement plantées dans son visage tira sur la peau de l'enfant jusqu'à ce qu'elle lui ouvre de longs sillons sanglants de part et d'autre de sa tête. Mais cette douleur là était submergée par celle que sa gueule infligeait à son épaule si fragile.

La vision de Remus se brouilla peu à peu sous un drap pourpre. La douleur résonnait dans tout son corps et il sentit ses propres cris faiblir pendant que ce qu'il restait de ses forces l'abandonnait doucement.

Il était en train de mourir.

Il était assez vieux pour savoir ce qu'il allait très bientôt l'attendre, mais il ne voulait pas partir et se perdre dans cette souffrance pour toujours. S'imaginer quitter ses parents et se retrouver seul avec le monstre le rendait fou.

Impuissant il regarda son agresseur une dernière fois pour tenter de rester conscient grâce à la peur que ce dernier lui infligeait, lorsque celui-ci fut brusquement expulsé de son corps par quelque chose qu'il n'arrivait pas à distinguer. Se libérant enfin du poids de l'entité, il put se libérer de tout ce sang qui le maintenait immergé dans sa propre mort.

Avec un effort peu assuré, Remus regarda ce qui pouvait bien lui avoir défait de l'emprise du monstre. Il vit avec stupéfaction sa mère qui se tenait courageusement devant lui face à une créature furieuse d'avoir été interrompu dans son repas. Cette vision donna à l'enfant une grande vague de soulagement qui estompa légèrement sa douleur. Sa mère était venue le sauver. Elle tenait dans sa main une épaisse branche et la faisait tourner pour tenter d'éloigner le monstre le plus possible de son fils.

Mais contrairement à son père, sa maman ne pouvait pas faire de magie. Agacée par ses attaques futiles, la bête esquiva avec aisance les coups maladroits de son arme de fortune pour se jeter sur elle.

Ce qu'il fit à sa mère fut bien pire que ce qu'il lui avait fait l'instant d'avant. Cette fois, la créature avait perdu toute envie de jouer avec sa nourriture. Fondant sur sa nouvelle proie, elle ne fit preuve d'aucune patience avant de mettre en pièce cette dernière.

Les cris de la femme furent aussi déchirant que ceux de son fils, mais malgré les attaques incessantes, elle hurlait à son enfant de fuir. Tout en faisant diversion par sa propre mise à mort pour éviter la sienne, la jeune femme l'encourageait à se réfugier dans leur maison pour y être en sécurité.

Mais même avec toutes les forces qui lui restaient, Remus était incapable de se lever. Son épaule lui faisait atrocement mal, et le fait de voir sa propre mère être mise en pièce le rendait impuissant.

Roulant sur le ventre, le pauvre enfant poussa malgré lui une faible plainte et tenta de ramper vers sa maman quand un éclaire rouge frappa la bête de plein fouet, la projetant à trois bons mètres de sa victime.

Son père était enfin intervenu. Armé de sa baguette étincelante de rage il fit reculer le monstre jusqu'à l'orée du bois tout en le submergeant de sorts plus violents les uns que les autres.

Remus était si soulagé de le voir.

Il allait les sauver, lui et sa mère. Cette dernière le regardait fixement mais l'enfant ne comprenait pas pourquoi ses yeux étaient aussi vides. Son corps était en charpie comme une poupée qu'un chien aurait secoué jusqu'à ce qu'il n'en reste plus grand-chose. Elle devait avoir beaucoup plus mal et pourtant son visage était si serein en le regardant.

Pourquoi la regardait-t-elle ainsi ?

Il vit son père s'approcher de ce qu'il restait du corps de sa femme. Il ne l'avait jamais vu aussi triste. Le fait de voir son papa s'effondrer à genoux devant sa maman brisa quelque chose en lui. Il voulait l'appeler, le rassurer, mais rien n'y faisait. Aucun son ne sortait de sa bouche, mais seulement des hoquets irréguliers et incontrôlables, sortant de façon pathétique.

Mais la bête n'était pas partie pour autant.

Remus ne sentit que trop tard une nouvelle douleur au mollet. Il découvrit avec horreur que la créature lui tenait fermement la jambe entre ses crocs pour l'attirer à lui.

Avec un gémissement apeuré, l'enfant supplia son père de le libérer. Ce dernier se rendit vite compte de la détresse de son fils et se précipita sur lui pour le libérer à tout prix.

Sans prévenir, la chose tira sur sa proie glissant dans une marre de sang. Le pauvre garçon ne put que voir son père incapable de l'attraper à temps pendant que sa peluche était restée sur le lieu de son agression, engluée dans ce liquide pourpre et poisseux que Remus avait rependu sur la route.

Le regard impuissant de son père fut la dernière chose qu'il put distinguer avant de sombrer à nouveau dans les ténèbres de la forêt où l'emmena le monstre des bois.