« Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Dis, connais-tu l'irrémissible ?

Connais-tu le Remord, aux traits empoisonnés

A qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ? »

« L'irréparable », Les fleurs du Mal, Charles Baudelaire


Élise Debussy venait à peine d'émerger et peinait déjà à garder conscience, rendue fébrile par la faim et ses blessures.

Elle était enfermée dans un petit espace, les poignets fermement entravés par des fers rouillés. Il faisait sombre. L'air était lourd et chargé de miasmes. Les pierres froides contre ses omoplates suintaient d'une condensation visqueuse.

La seule source de lumière était la haute ouverture sur le mur de droite qui laisser filtrer les rayons lunaires. Les petites particules de poussière révélées dansaient dans l'atmosphère. Elle sentait quelque chose. Une odeur de pin, lointaine. Et elle discernait le bruit des animaux nocturnes, les hululement d'une chouette.

Une porte en bois massive avec une ouverture munie de barreau se dessinait dans l'obscurité sur sa gauche. La rouille s'effritait en une poudre brune et crasseuse sur le mécanisme de la serrure. Il y avait une paillasse à quelques mètres d'elle et un sceau dans le dernier coin de la pièce.

Elle sentait la douleur intermittente d'une ecchymose sur sa cuisse, en plus de d'autres points sensibles un peu partout sur le reste de son corps. Elle s'était débattue. Ou bien on l'avait ruée de coups.

Elle crispa la mâchoire pour étouffer une plainte après avoir essayé d'étirer ses jambes engourdies. Sa tête roula de côté et son esprit tâcha de retracer les évènements qui l'avaient conduite dans cet endroit improbable. Ses souvenirs restaient flous et brouillés. Elle était dans un bar. Un homme était venu lui parler, puis elle ne se souvenait plus de rien. Qui pouvait bien en avoir après elle ? Elle semblait rendue bien loin de Londres.

Elle avait mal à la tête et sentait son cœur palpiter un peu trop vivement dans sa poitrine. Les résidus d'une drogue ?

Un grognement passa ses lèvres, éraillé par plusieurs heures de mutisme. Elle aurait voulu écarter les mèches de cheveux que la sueur collait à son front.

« Il y a quelqu'un ? »

Sa voix se perdit dans le néant et personne ne vint interrompre l'inertie du silence.

Une pointe de douleur transperça son ventre et elle se sentit de nouveau sombrer dans l'inconscience, laissant sa tête retomber mollement.

OoOoOoO

Le grincement du métal alerta ses sens et elle se sentit émerger. Un homme enroulé dans une longue pèlerine refermait la porte de la cellule après être entré, le bras chargé par ce qui semblait être un plateau. Elle ne distingua pas son visage sous le capuchon. Sa démarche rigide la renseigna sur son âge et il s'avança vers elle pour déposer devant elle une écuelle remplie d'une curieuse bouillie. Il posa le plateau et la carafe d'eau qu'il contenait sur le côté et s'accroupi pour déverrouiller ses fers. Elle ne sentit pas tout de suite ses mains lorsqu'il la détacha. Le sang ré-affluât douloureusement dans ses membres et elle contint un grondement.

Affamée, elle ne se perdit pas en méfiance inutile et sentit bientôt le poids douloureux de son estomac s'alléger agréablement. L'homme l'observait, ni brusque ni attentionné. Elle tenta de croiser son regard, sans succès.

« Où sommes-nous ? »

Il secoua la tête, impassible. Elle poursuivit son repas sans parvenir à formuler la moindre phrase. Elle reposa l'écuelle encore à moitié pleine, ayant avalé tout ce qu'elle pouvait.

« Je dois aller aux toilettes »

L'homme désigna le sceau dans le coin de la pièce sans s'émouvoir. Il approcha la carafe d'eau et elle la réceptionna sans discuter, engloutissant son contenu avec ferveur. Il attendit qu'elle ait fini pour récupérer les contenants et les remettre sur le plateau. Il s'approcha d'elle, clés des fers en main et elle le laissa approcher en silence.

Il emprisonna à nouveau sa main droite et elle entendit le cliquetis du fer qui se verrouillait. Alors qu'il s'approchait de son autre main pour faire de même, elle éprouva la chaîne de son poignet quelques secondes et lui trouva une longueur suffisante. Elle récupéra son bras avant qu'il ne s'en saisisse et le frappa du poing en pleine mâchoire de biais. L'homme s'affaissa et elle passa ses mains autour de son cou pour le serrer et l'attirer à elle. Elle s'appuya lourdement sur lui pour se relever et il tomba en avant tandis qu'elle basculait sur le côté. Elle l'encastra dans le mur d'une poussée sèche sur le dos et passa sa main autour de sa tête pour réussir à enrouler la chaîne du fer autour de son cou. L'homme émit un cri de protestation et elle s'empressa de resserrer sa prise. Le métal frotta sur les plaies des poignets qu'il avait déjà ouvertes et elle ignora la douleur pour s'assurer que l'homme succombe d'asphyxie. Après quelques secondes de tremblements, il s'effondra face contre le mur et elle fouilla dans ses poches, sentant les vertiges la rendre fébrile. Elle récupéra la clé de la cellule et des fers et se libéra.

Elle se redressa doucement, craignant de faire une syncope avec des gestes trop brusques. Elle déverrouilla la serrure et laissa l'homme à ses contemplations silencieuses. Le battant grinça aussi fort que quand l'homme était entré et elle le referma derrière elle.

Le couloir était désert. Les murs et le sol étaient en pierre, recouvert d'un tapis et des tapisseries délavés et il lui sembla que les murs n'étaient qu'un défilé de porte à barreaux comme celle qu'elle venait de franchir. Elle alla observer certaines des ouvertures et trouva les autres cellules vides.

Il n'y avait pas le moindre son, ce qu'elle trouva surprenant. Elle se mit en marche, continuant à tendre l'oreille pour remarquer la moindre présence approcher.

Elle trouva une porte plus petite que les autres dans un coin et enclencha la poignée avec succès. Le battant s'ouvrit sur une échauguette. Dépouillée et exiguë, la pièce se résumait à deux trous dans la pierre, supposés servir de meurtrière. Elle s'approcha de la cavité basse et découvrit loin, très loin en bas, des épines de pins qui jonchaient le sol en pente abrupte. Elle ne pouvait pas voire grand-chose d'autre dans le mince interstice.

Elle se hissa jusqu'à la deuxième fente et découvrit une bande de ciel étoilé. Elle était loin de toute ville, il n'y avait presque aucune pollution lumineuse sur la voute céleste. Elle accueillit la brise fraîche sur ses joues avec plaisir. Il y eu encore cette odeur de pins, de fraîcheur nocturne mélangée à celle de la fumée, comme si une cheminée était en service à proximité. Elle fit un effort pour se rehausser davantage et aperçu une forêt noire et dense dont les assauts ténébreux encerclaient le bâtiment. Il n'y avait rien d'autre que la cime des arbres et des montagnes lointaines à perte de vue. Elle savait une unique chose : il n'y avait aucune bâtisse de ce genre à proximité de Londres. Elle se laissa retomber sur la pierre, stupéfaite.

Pourquoi et comment avait-elle été amenée ici ? Qui avait bien pu la retrouver ?

Un mouvement extérieur attira son attention. Une ombre se mouvait furtivement à l'entrée du mur formé par les troncs de pins et de mélèzes, plus bas dans la nuit. Elle resta fixer l'orée de la forêt bien longtemps après que le mouvement eut cessé. Elle avait un étrange pressentiment. Comme si la moindre respiration trop bruyante pouvait réveiller un danger assoupi. Comme si cette chape de plomb pesante était le calme avant la tempête.

Elle était très haut, et devrait descendre tous les étages si elle voulait espérer s'enfuir. Mais s'enfuir où ? Il n'y avait rien que des arbres à perte de vue en bas. Elle n'avait aucun matériel pour survivre dans ce genre de milieu toute seule.

Son cœur faillit lâcher à l'entente des coups rudes qui firent trembler la porte de l'échauguette. Quelqu'un l'avait retrouvé ? La meurtrière était trop étroite pour lui permettre de s'échapper. Elle fixa la porte et attendit, la mort dans l'âme, qu'on vienne la déloger de sa cachette improvisée. Rien ne se passa. Au bout de quelques minutes, elle s'approcha et actionna silencieusement le loquet.

Le couloir jadis éclairé à la lueur faiblarde de torches était plongé dans l'obscurité la plus totale. Un courant d'air fit se dresser les cheveux sur sa nuque.

Il y avait quelque chose qui rodait. Elle en était certaine. Un nouveau choc résonna dans le couloir plusieurs secondes.

Elle sortit et se mit en route sans avoir pu tirer son itinéraire à pile ou face. Elle irait à droite.

D'autres échos de chocs succincts sur la pierre suivirent le premier. Pourquoi éprouvait-elle le besoin de quitter ce couloir ?

Sa respiration erratique la trahissait. Elle se sentait vraiment mal. Elle avait envie de vomir et ses membres tremblaient. Si quelqu'un la trouvait, il ne lui resterait plus qu'à rebrousser chemin et à être plus rapide. Avec ses jambes flageolantes.

Elle n'avait plus la sensation d'être seule à présent. Un son feutré dominait le vacarme des battements de son cœur en tachycardie. Quelqu'un bougeait, à quelques dizaines de mètres d'elle. Et il venait dans sa direction. Elle avait l'impression que l'on faisait traîner du métal sur la pierre. La respiration rêche et hachée qu'elle percevait à présent n'était pas la sienne. Mais elle ne voyait rien. Le couloir était vide. Les ténèbres l'empêchaient de voir quoi que ce soit.

Elle se força à marcher doucement en sens inverse pour ne pas se faire repérer, l'oreille tendue. Le frottement continuait. Elle entendit un râle rauque et s'ébranla sans plus traîner quand un cri perçant lui indiqua qu'on l'avait trouvé. Elle courut à l'aveuglette dans le large couloir et sentit la répercussion de la masse lourde entrée en contact avec le sol derrière elle.

Elle approfondit le mouvement de balancier de ses bras pour gagner en encore en vitesse et commença à s'inquiéter de ne pas trouver d'issue. Le couloir se prolongea sans fin, il n'y avait ni escaliers, ni hall.

Des chuchotements résonnaient de plus en plus près d'elle. Elle manqua de trébucher dans une bosse sur le tapis et tourna finalement à un angle, percutant durement le mur dans son élan. Les sons derrière elle étaient gutturaux, sans que des mots ne soient formés à proprement parler.

Elle sentait la présence la rattraper et chercha une pièce dans laquelle se cacher. La première grande porte lui résista et ses doigts rencontrèrent un deuxième loquet qu'elle actionna sans perdre plus de temps. Elle referma sur elle aussi doucement que possible pour ne pas se trahir et s'éloigna de la porte, priant pour que la chose ne fasse que passer. Elle se rendit compte des chances infimes de réussite de son plan. La chose pouvait-elle la repérer autrement qu'au son ?

Elle étouffait du manque d'air sans pouvoir assouvir entièrement ses poumons qui réclamaient du carburant pour ses muscles sollicités. Elle tâchait de reprendre sa respiration mais sentit des vertiges la faire chanceler. Un bras l'attrapa par derrière pour entourer ses épaules tandis qu'une main étouffa son cri, ayant anticipé sa panique. Elle se débattit furieusement et sentit son assaillant raffermir sa prise, bloquant tous ses mouvements. Elle se sentit plaquée contre son buste et sentit son cœur palpiter douloureusement.

« Pas un bruit. Ne nous faîtes pas repérer »

La voix grave et calme lui inspira davantage confiance que ce qui se promenait dans le couloir et elle ne résista plus. Leurs respirations furent les seuls sons brisant le silence pendant de longues secondes.

Le frottement sur la pierre se rapprocha et elle l'entendit très clairement de l'autre côté de la porte. Ce qui la poursuivait avait ralenti l'allure, comme s'il avait remarqué avoir perdu sa trace. Ou alors la chose avait compris où elle s'était réfugiée.

Les respirations lourdes et rauques avaient cessé. Des chuchotements s'imposèrent à son esprit, lui intimant d'approcher.

La prise de l'homme s'affermit, comme s'il s'agissait du moment le plus critique, celui où il ne fallait vraiment plus faire le moindre bruit. Après un silence interminable, les pas poursuivirent leur route dans le couloir et elle les écouta s'éloigner, interdite. Quoi que cette chose ait été, ils étaient maintenant hors de portée. Elle s'autorisa à respirer de nouveau normalement.

Ses pensées dérivèrent vers l'homme qui la maintenait toujours fermement. Elle secoua la tête pour libérer sa bouche et il la relâcha entièrement.

« Je ne vais pas lui courir après c'est bon là»

Sa vision s'était habituée à l'obscurité et elle détailla son compagnon d'infortune alors qu'il atteignait la porte.

« Qu'est-ce que c'était que cette chose ? »

« Cela serait trop long à vous expliquer »

Elle trouva le ton de sa voix particulièrement détendu pour quelqu'un qui avait manqué de peu de vivre ses derniers instants.

Il colla son oreille sur la porte avant d'en actionner la poignée prudemment. Il s'aventura dans le couloir et elle se mit à ses trousses, n'ayant pas été satisfaite de sa réponse. Il scrutait le couloir dans la direction que la créature avait prise.

« Elle est partie ? »

Elle reprit quelques secondes plus tard, n'ayant pas reçu de réponse.

« Ils vous ont enlevé vous aussi ? »

Il lui lança un regard d'incompréhension, trouvant l'idée étrange.

« Bien sûr que non »

« Mais alors pourquoi vous vous cachiez ? »

Elle put le détailler à la lumière des torches qui se rallumaient pendant qu'il s'affairait à forcer la serrure d'une des pièces voisines. Il devait avoir entre vingt et trente ans physiquement mais son attitude et le timbre de sa voix le vieillissait. Sa peau était très claire et ses cheveux sombres. Une assurance certaine se dégageait de lui, ainsi qu'une désinvolture rare. Son long manteau laissait entrevoir le veston et la cravate de son costume trois pièces impeccable.

Le mécanisme de la porte émis un craquement sonore et l'homme se redressa pour lui faire face sans préavis, la main sur la poignée. Elle se demanda comment elle avait pu ne pas remarquer plus tôt le cache-œil sur la partie droite de son visage. Son œil était aussi sombre que ses cheveux et habité d'une lueur à la fois sérieuse et détachée.

« Comment vous êtes-vous retrouvée poursuivie ? »

Elle haussa les sourcils, ne trouvant pas spécialement d'élément déclencheur à sa fuite.

« Je marchais pour essayer de quitter cet endroit de fous et c'est là que j'ai commencé à entendre des bruits étranges. J'ai senti qu'on me courait après donc je suis venue me cacher »

Elle remarqua qu'il la dévisageait avec une attention certaine, sans que son regard perçant ne manifeste la moindre émotion. Elle se força à soutenir son regard et il finit par actionner la poignée pour s'engouffrer dans la pièce noire. Elle perçut des effluves de renfermé et s'avança sur le seuil pour distinguer une sorte de grand bureau plongé dans les ténèbres. L'homme était déjà occupé à en fouiller les tiroirs sans la moindre gêne.

« Vous semblez vraiment avoir le chic pour vous attirer des ennuis »

Elle haussa les sourcils, sentant une goutte de sueur perler sur son front.

« Je n'ai rien demandé moi »

Il se concentra entièrement sur son inspection et elle abandonna l'espoir de tenir une vraie conversation avec lui. Elle identifiait parfaitement bien son accent typiquement anglais dont les intonations et la diphtongue témoignaient d'un statut social élevé.

« Vous êtes sûre que vous n'avez pas fait quelque chose de particulier ? Ce genre de créature n'apparaît pas sans raison »

Il avait toujours la tête dans les tiroirs du bureau et commença à s'intéresser à une commode non loin de là, répétant son procédé de fouilles assez méticuleux.

« Puisque je vous dis que je n'ai rien fait. Je me suis débarrassée du mec qui était venu me donner à manger et je me suis échappée de ma cellule. C'est tout »

L'homme tourna vers lui un visage dubitatif.

« Débarrassé, c'est-à-dire ? »

Elle se contenta de mimer, l'air contrit. Il haussa les sourcils.

« Eh bien … »

Elle émit un son entre le grognement et le soupir.

« Il allait m'attacher à nouveau, je n'allais pas lui tendre les mains et lui demander de serrer plus fort parce que j'aimais ça »

Il haussa un sourcil curieux, semblant faire fi de tout le reste.

« Pourquoi étiez-vous prisonnière ? »

« Je crois que j'ai été droguée et enlevée, c'est ce que je me tue à essayer de vous dire ! »

Il la détailla quelques secondes de plus avant de poser ses mains sur l'un des panneaux de bois du mur, descendent lentement ses doigts jusqu'à trouver l'accroche lui permettant de le retirer. Il ne fut pas surpris de constater le placard secret et le fouilla à son tour d'un air égal.

Comment il a su qu'il y avait ça là ?

Dans tous les cas, il ne faisait plus du tout attention à elle.

« Merci de vous intéresser à mon problème, vraiment. Je vous dis que j'ai été victime d'un enlèvement et que j'ai failli mourir ou je ne sais pas quoi bon sang. Résultat : je ne sais pas où je suis, ni comment je vais rentrer chez moi avec la forêt qu'il y a autour de ce château donc c'est génial »

Il sortit ce qui semblait une toile de peintre du placard, avant de l'étudier d'un œil sceptique et la reposer.

« Vous parlez beaucoup »

Elle contracta sa mâchoire involontairement. Cet homme n'avait-il donc aucun savoir-vivre ?

« Vous aussi, vous êtes seul. Peut-être pourrions-nous unir nos forces pour réussir à sortir d'ici ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Vous avez peut-être quelque notion de survie en milieu sauvage ? »

Il farfouilla plusieurs longues secondes dans le placard dont elle ne voyait pas le fond sans répondre avant de s'en désintéresser. Il s'en retourna vers le bureau et sembla remarquer la corbeille à côté d'un des pieds. Il se pencha et en inspecta le contenu. Elle roula des yeux et leva les mains dans un geste d'impuissance frustrée.

« Très bien, je vais vous laisser faire les poubelles dans votre coin. Si vous me cherchez, je serai occupée à trouver une sortie pour m'échapper d'ici et de quoi survivre dehors »

Elle fit volte-face et n'entendit pas de réaction de sa part et commença à regretter la compagnie de son geôlier. Elle repassa néanmoins la tête dans le chambranle de la porte.

« Dîtes-moi au moins votre nom, à défaut de vous rendre utile »

Il leva les yeux vers elle, lui faisait l'honneur d'interrompre brièvement ses recherches.

« Il est fort impoli de demander à quelqu'un se présenter sans l'avoir préalablement fait soi-même »

Elle le fixa, incrédule et respira longuement pour s'astreindre à la patience.

« Ah, vous donnez des cours de politesse maintenant ? Excusez-moi je n'avais pas remarqué la pertinence de votre profil. Je m'appelle Élise Debussy et vous ? »

Le regard de l'homme bascula à nouveau vers les documents qu'il avait étalé sur le bureau pour les étudier et elle aperçut ses épaules s'affaisser doucement dans un soupir avant qu'il ne se saisissent de plusieurs feuilles en se redressant. Il les plia avant de les ranger dans la poche intérieure de sa veste, ayant visiblement trouvé ce qu'il cherchait. Elle distingua le sourire en coin que ses lèvres avaient laisser filtrer tandis qu'il la rejoignait sur le seuil d'un pas tranquille, les yeux plantés dans les siens. A présent que son cœur avait repris un rythme plus ou moins normal, elle constatait à quel point l'homme était pourvu d'un physique qui ne laissait pas indifférent. Les traits fins de son visage étaient d'une harmonie rare, tout comme la courbe de sa mâchoire, nette et parfaitement taillée. Son air désabusé et indolent laissait transparaître une maîtrise certaine de la situation. Comme si cette créature n'avait rien qui puisse l'inquiéter. La confiance sereine qui se dégageait de sa prunelle visible était aussi particulièrement captivante. Il devait avoir un succès certain auprès des femmes.

« Un nom français pour un accent français »

Elle le scruta sans ciller, surprise par son changement de comportement.

Une minute il m'envoie promener et celle d'après il fait des blagues sur mon accent

« On ne peut rien vous cacher »

Elle croisa les bras en constatant qu'il ne lui avait pas répondu, horripilée.

« Et donc ? Qui est impoli, à présent ? »

Il lui lança un regard ennuyé en la dépassant pour sortir de la pièce.

« Je m'appelle Ciel »

« Un nom de famille, peut-être ? »

Il scruta à nouveau l'autre côté du couloir, celui vers lequel la créature était partie. Elle avait à nouveau perdu son attention, visiblement.

« Pas spécialement »

En plus il se paie ma tronche.

« Eh bien, Ciel. Je vous remercie pour cet échange inspirant. Bon courage dans vos recherches »

Il tourna un regard vaguement surpris vers elle.

« Vous partez ? »

« On ne peut rien vous cacher. Je me vois mal attendre que cette chose revienne m'étriper, en effet »

Il sembla hésiter un instant et secoua la tête.

« Alors à plus tard, mademoiselle Debussy. Tâchez de ne pas vous attirer d'autres ennuis »

Il hocha la tête dans sa direction en guise d'au revoir, son œil visible lui enjoignant d'une façon appuyée de s'en tenir à sa recommandation. Elle lui rendit son salut silencieux et il se mit en route vers la partie du couloir qu'avait emprunté la créature. Elle l'observa disparaître dans l'obscurité, se demandant un instant si tout ça, sa rencontre avec ce Ciel, n'avait pas été qu'une hallucination. C'était bien trop étrange.

« C'est ça. »

S'il voulait explorer cette zone, grand bien lui fasse, mais elle ne resterait pas avec lui.

Il ne tient pas à la vie ce taré

Elle poursuivit dans la direction opposée, ayant sa claque des bizarreries de cet endroit. Et que lui avait-il pris de révéler son vrai nom à cet inconnu ? Elle aussi commençait à être atteinte par la folie des lieux. Pourtant, il n'avait pas manifesté de réaction particulière en entendant son nom. Mais de là à dire qu'il n'avait pas semblé le connaître, elle ne pourrait pas se prononcer. Elle espérait ne pas s'être mise dans de sales draps.

Elle avait hérité du prénom de sa grand-mère française, mais restait incapable de comprendre comment l'homme avait fait un parallèle entre sa nationalité et son accent. Depuis le temps qu'elle vivait en Angleterre, son anglais avait acquis l'intonation standard. L'inflexion française de son élocution était quasiment imperceptible, surtout pour une personne croisée si brièvement. Les gens ne devinaient ordinairement jamais son origine par son accent.

L'inconnu la laissait perplexe. Il dégageait quelque chose de mystérieux, d'envoûtant. De dangereux.

Alors qu'elle reprenait sa recherche d'escaliers, un courant d'air glacé lui fouetta le visage en la faisant se hérisser d'appréhension. Son corps pivota d'un bloc, prêt à courir à nouveau. Un cri perçant retenti dans le couloir l'instant d'après et elle sentit que sa tête allait exploser. Ses jambes se dérobèrent et elle hurla de concert sous la douleur, les mains crispées sur les tympans. Le cri s'insinuait en elle, tranchant tout sur son passage.

Elle se sentit s'écrouler sur le tapis d'un autre âge.