Je me souviens de l'instant où je suis venue au monde pour la seconde fois. Mais je me souviens encore mieux du moment qui précède ma seconde naissance. Cet instant entre la vie et la mort, où mon âme bascula dans un monde que je croyais fictif. Même si je n'avais pas conscience de ce qui se passait, mon esprit s'en souvient, et en fait désormais sa force.
Je ne pouvais rien voir dans cet endroit, ni rien entendre, et je n'avais pas la force de bouger. J'avais l'impression d'être à l'étroit, et il faisait chaud, mais je n'avais pas peur. Cette chaleur me rassurait. J'étais dans un état léthargique, où mes pensées semblaient incohérentes et mélangées. Je savais que j'étais autre part avant, mais tout mes souvenirs étaient comme enveloppés dans un épais brouillard, hors de ma portée. Je sentis mes derniers brins de conscience m'échapper alors que je sombrais dans un profond sommeil.
Ce sont mes seuls souvenir de cet instant que j'identifierai plus tard comme le passage d'une vie à l'autre.
Ce sommeil léthargique fût troublé par un rêve étrange où je voyais l'éclosion et les premiers jours d'un oisillon à travers ses yeux. Façon de parler, bien sûr, un oisillon ne peut rien voir au début de sa vie. Disons plutôt que… C'était comme si je vivais à travers lui. Je ressentais ses émotions. Sa peur lorsqu'il dû percer sa coquille alors qu'il suffoquait, sa joie lorsqu'il rencontra sa mère pour la première fois, et même l'amour de sa mère, je pouvais le ressentir. Il était doux et chaleureux, ce qui me rendit étrangement nostalgique. Ces rêves semblaient devenir de plus en plus réelles, comme si le brouillard qui m'entourait depuis que j'étais dans cet endroit se levait peu à peu à mesure que le poussin découvrait le monde qui l'entoure. J'entendais de mieux en mieux, je reprenais conscience, je retrouvais des souvenirs perdus.
Je ne comprenais pas. Pourquoi avais-je l'impression de ne faire qu'un avec cet oiseau ? Pourquoi l'amour de sa mère m'affectait-il autant ? J'avais l'impression de devenir l'oiseau, et cela me terrifiait. Je savais que j'étais quelqu'un d'autre avant, et je n'étais certainement pas un oiseau. Mes souvenirs étaient encore flous, mais je connaissais mon identité : je m'appelle Audrey, et je suis une humaine. Pas un oiseau.
Plus le temps passait, et plus j'étais confuse et apeurée. Des souvenirs resurgissaient sans cesse, et je ne pouvais m'empêcher d'avoir peur. Je voulais pleurer. L'oiseau pleurait. La maman venait, et il allait mieux. J'allais mieux. Avais-je vraiment fusionné avec un oiseau ? Nos réactions n'étaient pourtant pas toujours cohérentes. L'oiseau était ravi que sa mère lui donne à manger, tandis que moi j'étais prise d'une forte envie de vomir lorsque je sentais son bec s'enfoncer profondément dans ma gorge. De plus, je n'avais toujours pas l'impression d'être réveillée. Comme si ce brouillard me séparait du monde réel et de celui des rêves. J'étais toujours dans un rêve, mais seul ce fin brouillard m'empêchait de me réveiller complètement.
Au fil du temps, je recouvrais peu à peu mon identité. Quelques bribes de ma vie me revenaient à mesure que le petit oisillon grandissait et que mes sensations me revenaient. Le brouillard s'amincissait à mesure que l'oisillon apprenait à se mouvoir et que ses sens se développaient : le goût, l'odorat, le toucher, l'ouïe… Chaque sensation récupérée me rapprochait un peu plus de la vérité. Je compris qu'il n'y avait plus qu'une seule barrière qui me séparait du monde vivant. Il fallait que je voie. J'étais devenue plus apte à contrôler l'oisillon avec lequel je partageais mon rêve. Je pouvais l'inciter à bouger si je le voulais, et j'étais sûre qu'il était prêt à ouvrir les yeux maintenant. J'y étais presque… Encore un peu, et le brouillard qui m'empêche d'avancer sera enfin levé.
J'ouvris enfin les yeux, et la brume qui m'accompagnait depuis si longtemps se leva brusquement. Une foule de sensations nouvelles m'envahir soudainement, et j'avais l'impression que mon cerveau allait exploser tant la charge d'informations était importante.
Je me rappelle tout maintenant. Chaque instant de ma vie me revint en mémoire d'un seul coup. Ma famille, mes amis, mon lycée, ce que j'aime faire, mes préférences vestimentaires…
La joie que m'apportait cette découverte s'effaça soudainement lorsqu'une réalisation capitale s'abattit sur moi. Mes soupçons s'étaient confirmé lorsque j'avais ouvert les yeux : je ne voyais pas, devant moi ma chambre. J'étais dans un nid. Je ne sentais plus les émotions de l'oisillon. Comme si j'avais remplacé sa présence.
La peur s'empara de moi. J'essaya immédiatement me lever, mais je dus me résoudre à abandonner : mes jambes étaient faibles. Rien d'étonnant, j'étais toujours dans le corps de l'oiseau. J'essaya de me calmer en regardant autour de moi. La maman oiseau n'était pas là. Je me trouvais dans une forêt de sapins et il faisait jour. Je suppose que la mère est allée chercher à manger.
Qu'étais-je sensée faire maintenant ? Je ne sais pas comment j'étais arrivée là, et je ne sais pas si je pourrais rentrer chez moi. Je ne sais même pas si je suis toujours en France ou pas. Je ne suis pas dans ma région natale en tout cas. Pourrais-je vraiment vivre en tant qu'oiseau ? Je ne sais pas si je pourrais survivre seule, et la maman oiseau ne sera pas toujours avec moi. Et je doute avoir l'instinct de survie propre aux animaux. J'essaya de voir plus en détails quel genre d'oiseau j'étais. Comme je m'y attendais, je n'ai pas encore beaucoup de plumes. Seules quelques plumes bleu nuit étaient présentes, le duvet caractéristique des oisillons étant encore majoritairement présent. Mon bec et mes pattes sont, quant à eux, jaunes. Étrange. Je ne me rappelle pas avoir déjà entendu parler d'un oiseau bleu au bec et aux pattes jaunes, mais après tout j'étais loin d'être une experte. Je décidai d'attendre le retour de la maman oiseau pour avoir plus d'information sur l'espèce d'oiseau à laquelle j'appartiens désormais.
Voir ma mère pour la première fois fut un second choc pour moi. L'oiseau que j'identifia immédiatement comme la mère de l'oisillon grâce à son aura réconfortante était bien au-delà de tous ce à quoi je m'attendais à voir. Je m'attendais à voir un rapace où une chouette imposante dû à la taille du nid, mais la créature que je voyais devant moi remis en cause tous ce que j'avais appris sur mon nouvel environnement depuis mon éveil. L'oiseau faisait au moins un demi-mètre de hauteur, de couleur majoritairement grise, avec un bec et des pattes orange.
Je connais cet oiseau. Je l'avais vu de nombreuses fois auparavant, et pour cause, son évolution faisait parti de mes pokémon préférés. C'était un Étourvol.
