Natsuki se demandait toujours ce qui pouvait convaincre les gens d'avoir des enfants. Ce n'était pas qu'elle ne les aimait pas, comprenez bien, elle n'avait rien contre eux. Ils pouvaient être mignons et il y avait même quelque chose d'incroyable de les voir apprendre et découvrir le monde, comme si leur réussite était aussi la vôtre quelque part. Mais pour toutes ses belles qualités, ils étaient surtout vulnérables et dépendants de leurs parents… et dans le monde actuel… aimait-on vraiment son enfant si on lui offrait une vie où il devrait se battre pour chaque chose et craindre pour sa vie à tout instant ?
Vraiment Natsuki ne comprenait pas.
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Alors qu'elle se redressait, Natsuki contempla le paysage qui lui faisait face. Il y avait quelque chose de fascinant et de majestueux dans ces tours d'antan à moitié écroulées et dévorées par la végétation. Il n'avait pas fallu longtemps pour que la nature reprenne ses droits, moins encore que pour que les constructions humaines s'affaissent sans entretien.
Elle jeta un regard derrière elle et aida la femme qui la suivait à se relever.
Cette dernière était enceinte. Ce n'était pas encore très visible mais à l'avis de Natsuki, c'était déjà un handicap pour leur mission. Son centre de gravité était modifié, elle fatiguait plus rapidement, portait moins et passait son temps à s'inquiéter du moindre coup qui pourrait impacter son estomac.
Natsuki aurait préféré mener cette mission seule qu'accompagnée d'une femme enceinte mais les patrouilles devaient être menées à deux, c'était la règle et Midori avait décrété que sa binôme était encore apte à participer à des patrouilles. Tout le monde devait participer s'il voulait espérer vivre dans la sécurité des fortifications de Gakuen Fuuka.
Mai ne s'en était pas plainte, elle semblait même enthousiaste de sortir, c'était Natsuki qui n'appréciait pas les risques pris ni pour Mai ni pour elle-même.
Qu'elle le veuille ou non, la rousse plantureuse était ce qui ressemblait le plus à une famille après sa mère et elle ne comptait pas la perdre.
"Et si nous nous arrêtions ici pour un moment, proposa-t-elle.
-Natsuki nous sommes début d'après midi, il est encore tôt, s'exclama-t-elle.
-Tu pourrais te reposer, je continuerais de faire le tour seule et je reviendrais. Personne n'en saurait rien."
Mai, les mains sur les hanches, secoua la tête.
"Je ne vais pas te laisser patrouiller seule, répliqua-t-elle.
-Mais tu es fatiguée, je le vois et tu le sais, se justifia Natsuki avec une légère point de honte à l'idée d'ainsi la manipuler. Tu risques d'attirer l'attention de n'importe qui et nous serons bien malignes quand il faudra se battre ou fuir et que je devrais m'occuper à la fois de toi et de moi.
-Es-tu en train de dire que je suis un poids pour toi, Natsuki? s'offensa Mai.
-C'est ce que j'ai littéralement dit à Midori et tu étais là, lui rappela-t-elle. Je le pensais. Ce n'est pas un jeu, Mai."
Mai grommela et se laissa tomber à même le sol contre un arbre.
"Bien, puisque tu es meilleure que tout le monde, vas-y. Je reste là."
Mai était énervée mais elle s'en remettrait. Sa décision était pour le bien de toutes les deux, Mai finirait par en convenir. Leur relation ces 15 dernières années avait été une succession de brouilles diverses. Natsuki était abrupte, froide, solitaire, excessivement sûr d'elle. Mai chaleureuse, amicale, attentionnée mais qui refusait de se laisser marcher sur les pieds. Elle composait beaucoup avec le caractère de Natsuki mais parfois leurs deux forts caractères s'opposaient.
"Veux-tu garder Duran? demanda Natsuki conciliante même si elle n'avait pas la moindre envie de se défaire de son compagnon canin."
A l'entente de son nom, son chien trottina vers elle. C'était un beau berger australien qui n'était pas fait pour l'attaque loin de là, mais il était obéissant, loyal et d'une efficacité rare pour dénicher un mordeur. Natsuki détestait en être séparée mais Mai était comme sa petite sœur -même si elles avaient le même âge- et elle n'hésiterait pas à le lui laisser si Mai lui en faisait la demande. Elle savait toutefois que Mai n'accepterait pas. C'était une certitude.
"Non, emmène le. Au moins tu ne seras pas seule, soupira Mai sa colère retombant déjà."
Natsuki haussa les épaules, tapota sa cuisse pour indiquer à son chien de la suivre et continua sa route avec un dernier regard un peu trop lourd pour ce qui devait être une simple séparation de quelques minutes -une heure au pire.
"Si jamais je ne reviens pas avant la nuit, retourne au camp, d'accord?
-Ne dis pas des choses comme ça! protesta Mai. Il n'y a aucune raison que tu ne reviennes pas avant la nuit.
-Il faut mieux prévenir que guérir, insista Natsuki de manière inattendue. Je ne veux pas que tu te déplaces seule dans ta situation. Tout le chemin qu'on a parcouru est sûr, pas au-delà. Alors ne prends pas de risque, tu ne penses plus seulement à toi, rappela-t-elle. Si je ne reviens pas, tu fais demi-tour."
Natsuki ne s'éloigna qu'une fois que Mai le lui avait promis.
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Natsuki appréciait ces moments de solitude. Ils étaient rares du fait des consignes de binôme mais elle les aimait. Elle aimait être seule -elle et Duran. Ils descendaient alors des talus et empruntaient des chemins de passage, tracés par les animaux. Elle essayait toujours d'emprunter de nouveaux itinéraires, pour dénicher de nouveaux bâtiments à fouiller ou découvrir de nouveaux nids. Elle souhaitait même un jour pouvoir surprendre un groupe de pillards avec des velléités d'agressions envers son camp. Ça arrivait étonnement plus souvent qu'on ne pourrait le penser mais ils étaient souvent peu nombreux et facilement mis en déroute. Natsuki n'avait encore jamais eu l'occasion de se confronter à l'un d'eux. Les consignes des patrouilleurs était de toutes les façons d'estimer les risques et d'avertir leur hiérarchie pour réunir suffisamment d'hommes pour intervenir.
Gakuen Fuuka, leur camp, était étonnement bien dissimulé dans la ville, mais des signes à droite et à gauche indiquaient la présence d'une activité humaine à de bons pisteurs.
Parfois ce n'était pas des pillards mais simplement des survivants, quoi qu'ils furent rares après 15 années.
Le dernier survivant qu'ils avaient accueilli était arrivé 3 ans plus tôt, Reito Kanzaki de son nom, leur avait assuré que Gakuen Fuuka était une sorte d'Eden. Leur camp était fortifié, ils avaient accès à l'électricité et à l'eau. Ils avaient des cultures et des animaux. Natsuki n'avait en effet jamais connu la faim ou le froid. Même les patrouilles -la chose les plus excitantes de son existence- étaient bien souvent d'un ennui mortel. L'adrénaline des premières sorties avait vite disparu.
Elle avait choisi de devenir patrouilleur dans l'espoir de voir plus que les murs de Gakuen Fuuka où elle avait grandi, de faire plus que de s'occuper des champs et elle n'avait pas les capacités ou le savoir-faire pour travailler dans la médecine, la science ou l'enseignement.
L'excitation d'être accepté dans cette formation avait été atténuée par l'année de formation physique et théorique, puis par les deux années d'apprentissage avec un patrouilleur plus aguerri. Durant ces deux années, les patrouilles s'étaient avérées étonnement… ennuyantes.
Cela faisait plus d'une décennie que des patrouilles nettoyaient la zone autour de Fuuka. A part quelques mordeurs isolés, il était rare de découvrir autre chose. Les tours de patrouilles étaient toujours les mêmes et Natsuki avait depuis longtemps convenu que la ferme devait vivre des choses plus inattendues qu'eux.
Ce qu'elle savourait donc de ces sorties maintenant, c'était la possibilité d'avoir un peu de solitude. A l'intérieur de Fuuka, les gens se côtoyaient dans un espace clos, c'étaient toujours les mêmes personnes et les mêmes histoires. Rien de nouveau, toujours que du vieux.
Natsuki s'ennuyait, elle rêvait d'aventure, de rencontre et de gloire. Elle aurait aimé être suffisamment âgée lors de la Chute pour se battre.
Quand elle finissait par penser ainsi, elle s'en voulait. Elle savait faire partie des chanceux, de ceux qui avaient trouvé la sécurité. Ils étaient si peu nombreux à avoir eu cette chance qu'elle se sentait ingrate de ne pas en être plus reconnaissante, mais Natsuki vivait à Fuuka depuis aussi longtemps qu'elle s'en souvienne. Sa mère Saeko et elle y avaient trouvé refuge 15 ans plus tôt alors qu'elle avait 5 ans. Elle avait grandi et appris dans cette communauté, son univers s'était toujours réduit à ça. Les histoires qu'on leur comptait pour les prévenir des risques du monde extérieur effrayait ses condisciples, pour Natsuki elles avaient valu les histoires de princesses et de preux chevaliers et elle voulait être le héros de cette histoire et non la damoiselle en détresse.
Ingrate était probablement le bon terme. Même au sein d'une communauté prospère, Natsuki avait été particulièrement bien nourrie, logée et chérie. Saeko était l'une des personnes les plus importantes de leur nouvelle société. Dans le monde d'avant, elle avait été chercheuse en biologie -du genre chercheuse réputée- quand la "maladie" s'était répandue.
Natsuki n'y comprenait elle-même pas grand-chose. Elle avait toujours été du genre manuel plutôt qu'intellectuel ce qui était utile dans un monde comme le leur, mais sa mère était calée sur le sujet. Elle travaillait d'ailleurs toujours dessus, recherchant inlassablement une façon de guérir les infectés ou d'immuniser les personnes saines.
La "maladie" tenait en un parasite microscopique joliment nommé Otome. L'Otome avait été insidieux et dangereux, c'était ainsi qu'il était parvenu à mettre le monde à genoux. Pour avoir vu et lu certaines de ces vieilles histoires de zombies, Natsuki avait compris que la principale différence était qu'un contaminé -"un mordeur" comme on en était venu à les appeler- ne contaminait pas en une seule morsure. Natsuki elle-même avait d'ailleurs été mordue une fois. Elle avait passé la quarantaine à attendre de voir si elle devenait un mordeur ou restait elle-même, mais la morsure avait été superficielle et le mordeur repoussé suffisamment rapidement pour qu'elle n'en craigne pas grand-chose. Personne n'avait été particulièrement inquiète pour elle, surtout compte tenu que c'était sa première marque. Elle avait juste dû suivre la procédure.
Sa mère illustrait toujours les choses de la même manière, à la façon de ses feuilles de personnages pour les jeux de rôles que leur groupe organisait le jeudi soir: ils ont une jauge qui autorise une certaine quantité de Parasite. A chaque morsure -selon la gravité, le taux d'infections dans la salive ou le sang du mordeur, sa durée ainsi que la résistance personnelle de la personne mordue- la jauge se remplit. Quand elle arrive au bout, tu deviens un mordeur. Sur ce principe, Saeko avait même créé un machine: l'HiME qui indiquait le pourcentage de remplissage de cette jauge, si on voulait rester dans la métaphore. C'était en cela que Saeko était importante, elle avait prouvé savoir ce qu'elle faisait.
C'était la seule chose que Natsuki savait et cela lui suffisait.
L'un de leur patrouilleur avait succombé à sa cinquième morsure. C'était un exploit, il était rare qu'on revienne de sa troisième, mais c'était comme tout: gravité, intensité, durée et résistance jouaient beaucoup. Trois morsures étaient simplement une moyenne.
L'HiME avait rassuré et offert une stabilité à leur communauté. En étant capable de détecter le niveau d'infection et de savoir si l'individu était contaminant pour son entourage, Youko -leur médecin- et Saeko travaillaient en étroite collaboration et l'utilisaient régulièrement, dès qu'un patrouilleur revenait avec une morsure.
Si le pourcentage d'infection pouvait énormément varier selon les morsures, leur communauté avait décidé des années auparavant que toute personne mordue passait par la quarantaine quelque soit leur pourcentage d'infection, par la suite ceux présentant plus de 60% de contamination ne pouvait plus être patrouilleur. Avec un taux moyen de 3 morsures pour devenir mordeur, cette règle avait permis de grandement diminuer le nombre de patrouilleurs transformés et de fait, sauvé pas mal de vie.
Natsuki avait été heureuse que sa seule morsure n'ait pas dépassé les 20%. Infectée à 17% lors d'une morsure à la taille lui permettait de patrouiller sans trop grand risque. Mai en était elle-même à 29% avec une morsure peu profonde au niveau de sa poitrine.
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Le moment où elle avait été mordue avait probablement été le moment le plus intense de sa vie, une pure décharge d'adrénaline qui lui avait tristement fait comprendre qu'elle était probablement accro aux sensations fortes. L'idée de continuer sa petite vie planplan à Fuuka la rendait folle depuis lors. L'idée de fonder une famille comme Mai lui semblait cauchemardesque.
Elle avait fêté ses 20 ans la semaine précédente. Pour une raison quelconque, elle avait cru que les choses seraient différentes à partir de ce moment-là. Peut être parce que dans l'ancien monde, elle aurait eu la majorité…
On le lui avait fêté bien sûr, elle avait eu le droit à un nouveau fusil à lunette, un holster, une veste et une paire de chaussure. De très beaux cadeaux qu'elle avait aujourd'hui avec elle, mais la semaine écoulée avait été aussi semblable à toutes les autres avant elle et Natsuki en avait marre.
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Elle pensait que c'était une mauvaise idée que Mai patrouille dans son état, mais elle savait aussi que ce même état allait la convaincre de laisser Natsuki faire la ronde seule pendant qu'elle se reposait.
Natsuki avait honte d'en avoir profité, mais elle avait vraiment besoin de faire ça. Elle ne pouvait plus continuer de vivre comme ça, elle avait l'impression de mourir petit à petit de l'intérieur.
Natsuki n'allait pas revenir de sa patrouille aujourd'hui. Mai rentrerait au camp -paniquée mais en sécurité. Natsuki espérait juste qu'ils trouveraient sa lettre avant d'envoyer plusieurs patrouilles à sa recherche. Une lettre qui expliquait qu'elle partait assouvir ses rêves d'aventures. Elle était majeure et libre de faire ses choix, elle reviendrait.
Son sac était rempli de vivres de base et de tout le nécessaire pour sa petite aventure. Lors d'une précédente patrouille, elle avait repéré dans un magasin abandonné du matériel de camping en relativement bon état qu'elle comptait récupérer. Beaucoup plus discret que de sortir avec tout le barda de Gakuen Fuuka.
Duran marchait devant elle, excité alors que Natsuki réfléchissait à tout ce qu'elle s'apprêtait à découvrir. Elle avait une carte dans son sac qui indiquait les lieux qu'elle souhaitait découvrir. Le Tokyo Dome où s'était déroulée plusieurs des plus belles compétitions de baseball qu'elle avait pu voir en cassette et elle avait aussi l'adresse de leur demeure avant la Chute.
Natsuki et Saeko étaient en vacances lorsque la Chute s'était produite, elles n'avaient jamais eu l'occasion de retourner chez elles et Natsuki souhaitait récupérer des photos de son père et se rappeler leur maison d'avant. Elle n'avait pas vraiment d'objectifs. Elle en venait presque à regretter que dans l'aventure dans laquelle elle se lançait, elle n'ait pas une quête qui la dépasse à réaliser.
Mais enfin, elle se contenterait très bien de découvrir le monde.
