Intriguée, Bridgette suivit sans discuter son ami vers l'extérieur. Elle derrière lui, ils retraversèrent le grand couloir au carrelage brillant avant d'atteindre l'escalier. La jeune fille regarda son ami qui avait un léger sourire sur le visage, tenant fermement la clé en argent récupérée du tiroir de son bureau dans son poing droit.
-« Tu sais, commença-t-il une fois arrivé à la moitié de l'escalier, mon père a toujours eu la folie des grandeurs. Tout devait toujours être plus grand, plus beau pour nous. »
-« C'est plutôt gentil non ? hasarda Bridgette en se tournant vers lui. Je pense que c'est une marque d'affection, à sa manière. »
-« Oui, je pense aussi. Mais si cette maison est effectivement très grande, elle cache aussi quelques secrets. »
Arrivés en bas des marches, Bridgette regarda vers son camarade, encore plus intriguée. Il lui esquissa un petit sourire, se plaçant au centre du hall, les mains dans le dos.
-« Il y a une porte caché dans cette pièce. Essaye donc de la trouver. » dit-il en regardant sa camarade.
Bridgette écarquilla les yeux, figée de stupéfaction avant de regarder doucement autour d'elle, scannant chaque mur de petits coups d'œil avant de reporter son attention sur Félix. Même si ses yeux semblaient très sérieux, elle ne pouvait ignorer le petit sourire sur les lèvres de son ami. Elle ne savait pas comment accueillir cette drôle de requête. Y'avait-il vraiment une porte cachée ou le jeune homme essayait-il de lui jouer un tour ?
-« Euh… C'est une blague hein ? Tu essayes de te moquer de moi c'est ça ? » bégaya-t-elle avec un petit rire nerveux.
-« Mais non, pas du tout. Je t'assure qu'il y a une porte dissimulée dans ce hall. »
La jeune fille soutint le regard de son ami quelques instants, puis soupira avant d'esquisser un petit sourire taquin. Il voulait jouer ? Soit, elle était joueuse elle aussi. Et s'il y avait vraiment une porte à trouver dans les parages, alors elle la trouverait.
Remontant les manches de sa veste sur ses avant-bras, elle se mit à faire le tour de la pièce dans le sens des aiguilles d'une montre. Elle longea l'escalier de son côté gauche et suivit le mur, ses doigts glissants doucement sur la surface froide. Elle étudia chaque dessin sur le carrelage, s'arrêta devant chaque tableau, espérant y trouver un petit mécanisme dans lequel aurait pu s'insérer une clé, mais rien.
Elle poursuivit son tour, passa devant une des deux portes visibles du hall, longea les grandes fenêtres de l'entrée après avoir étudié la grande rosace centrale, dessinée au sol au pied de l'escalier sous le regard amusé de Félix.
Elle continua son inspection, passant devant la seconde porte visible du hall, étudia un second tableau, placé en miroir par rapport à son pendant, de l'autre côté de la pièce. Elle prit soudain conscience de la symétrie du lieu : tout comme le plafond dans le sol, tout se reflétait dans une étrange harmonie.
Bridgette effectua un dernier tour sur elle-même et alors qu'elle allait se tourner vers Félix pour hausser les épaules, un petit détail attira son attention. Une petite chose invisible jusqu'alors. Elle s'avança vers le côté droit de l'escalier, remarquant une étroite fente dans celui-ci, haute presque de deux mètres, du sol jusqu'au-dessus de la jeune fille. Elle lissa ce drôle d'ouverture avant de reculer d'un pas, les yeux écarquillés.
Dans son inspection rapide, il lui avait été impossible de voir que là, sous ses yeux, était dissimulée une porte, parfaitement camouflée dans le côté de l'escalier. Elle y était si parfaitement bien encastrée qu'il était absolument impossible de la remarquer à moins d'être face à elle. Un large sourire se dessina sur le visage de l'adolescente quand elle remarqua que, dans la fresque noire qui ornait les côtés de l'escalier, rappelant les motifs de la rosace du centre du hall, avait été dissimulée une serrure et une petite poignée, toutes aussi foncées.
Bridgette fit alors de grands signes à Félix qui s'empressa de la rejoindre, élargissant son sourire face à l'excitation de sa camarade.
-« C'est incroyable ! trépigna-t-elle en admirant de nouveau la porte camouflée. Tu sais, je vais finir par croire que tu es un espion, ou quelque chose comme ça. Tu en as d'autres des surprises de ce genre ? »
-« Non, désolé. Mais je pense que cette « surprise » ci devrait te plaire. » déclara le garçon en introduisant la clé dans la serrure.
Il la fit tourner, un « clac » sec résonnant dans le hall avant que Félix ne pousse la porte. Un léger souffle d'air secoua leur cheveux, l'ouverture révélant un espace totalement noir. Bridgette plissa les yeux pour tenter de distinguer quelque chose dans l'obscurité mais cela était peine perdue. Félix, après avoir observé quelques secondes la réaction de son amie, actionna un interrupteur sur sa gauche, juste après la porte.
Aussitôt, des bandes lumineuses apparurent devant eux, dessinant dans une lumière blanche très douce les marches d'un escalier. Les yeux de Bridgette s'écarquillèrent davantage, le souffle coupé.
-« T-Tu es en train de me dire qu'il y a une pièce SOUS le hall ? » déclara-t-elle en se tournant lentement vers son camarade.
-« Oui, c'est ça, répondit Félix d'un ton détaché, un sourire sur les lèvres. Après toi. » invita-t-il ensuite d'un mouvement de main.
Après la surprise, ce fut la peur qui se dessina sur le visage de Bridgette. Si elle avait une entière confiance en son ami, elle ne pouvait pas en dire autant de ce drôle de passage. Elle ignorait où il menait et même ce qui l'attendait une fois en bas. Cet escalier menait-il d'ailleurs vraiment quelque part ou venait-elle de se faire avoir par son camarade ?
Elle fronça légèrement les sourcils, mimant un mouvement de recul, peu rassurée devant ce qui se dessinait devant elle. La voyant faire et après quelques instants de flottement, Félix se décida à descendre les deux premières marches avant de se retourner vers l'adolescente, lui faisant un léger mouvement de menton pour l'inviter à le suivre.
Mais voyant que la jeune fille ne bougeait pas, il tendit sa main pour attraper gentiment la sienne, un sourire toujours sur ses lèvres.
-« Tu n'as rien à craindre, je t'assure. » murmura-t-il en la tirant doucement en avant, le pied droit sur la troisième marche.
Écarlate sans que Félix ne puisse le remarquer dans la pénombre, Bridgette se laissa guider avec une douce fermeté. L'escalier ne descendait que d'une dizaine de marches mais cela était suffisant pour impressionner la jeune fille. Au milieu des marches, elle put commencer à voir se dessiner sur le sol une douce lumière bleuté, ondulant légèrement. Elle retint sa respiration et quand ils atteignirent enfin le bas de l'escalier, elle ne put cacher sa stupéfaction.
La bouche entrouverte de surprise, Bridgette découvrit une pièce en dôme, ce dernier formé par de grandes vitres immaculées, seulement séparées par de légères lignes presque transparentes qui les délimitaient et derrière lesquelles dansaient des dizaines de poissons aux mille couleurs. Au centre de la pièce avait été installé des canapés et même une petite table basse. Les vitres de l'aquarium étaient également bordées d'un rebord qui permettait de s'assoir, le corps collé au verre.
Soufflée par la majesté de ce lieu, elle prit quelques secondes pour revenir à elle quand Félix s'écarta de son chemin pour qu'elle puisse progresser dans la salle. Ils échangèrent un regard avant que Bridgette ne décide de mettre un pied devant l'autre pour s'avancer, tout tremblante.
Jamais encore elle n'avait vu un endroit aussi beau. Tout respirait la sérénité, inspirée par le calme religieux qui y régnait, les nombreux animaux marins qui nageaient autour d'eux et par les plantes aquatiques qui pliaient paisiblement sous les mouvements de l'eau.
Elle s'approcha des vitres, observant un poisson orange et vert qui nagea quelques secondes devant elle avant de disparaître sur le côté. La jeune fille resta muette quelques instants encore avant de se tourner vers Félix qui lui adressait un sourire.
-« Alors ? Comment trouves-tu mon jardin secret ? » demanda-t-il en s'avançant vers elle.
-« C'est... C'est incroyable... »
-« N'est-ce pas ? Jehan m'a dit que tu appréciais les aquariums, alors l'idée m'est venue de te montrer cet endroit. »
-« J'ai envie de pleurer tellement c'est beau... » souffla Bridgette en posant sa main devant sa bouche.
Félix laissa échapper un petit rire avant de faire un signe de main à sa camarade pour l'inviter à s'asseoir sur les sièges centraux.
Elle resta figée quelques instants avant de s'avancer à son tour. Elle avait l'impression d'être dans un rêve. Tout était trop beau pour être réel. Jamais elle n'aurait pu soupçonner l'existence d'une telle pièce dans la maison des Agreste : comment deviner qu'une demeure si froide et lisse pouvait cacher un endroit si particulier et si chaleureux, malgré l'ambiance sombre qui y régnait ?
S'enfonçant doucement dans l'un des canapés, Félix assis en face d'elle, Bridgette posa ses mains sur ses cuisses, n'osant pas prononcer le moindre mot, ses yeux se baladant continuellement autour d'elle. Elle jetait également quelques coups d'œil à son camarade qui la regardait avec un sourire amusé.
-« Je sens que tu as des questions, je me trompe ? » questionna-t-il en se penchant en avant pour poser ses bras sur ses cuisses.
-« N-Non... Enfin c'est juste que... Je ne sais même pas comment il est possible qu'un endroit comme ça puisse exister. »
-« Ah ça... Tu peux remercier mon père. Sûrement une des seules fois où sa folie des grandeurs m'a réellement faite plaisir. »
-« Tu veux dire qu'il a fait construire cet endroit pour toi ? Vraiment ? » demanda Bridgette, les yeux écarquillés de surprise.
-« Oui, pour mes cinq ans. » acquiesça le jeune homme.
Félix regarda tout autour de lui avant de passer sa main dans sa nuque.
-« À cette époque, je sortais souvent avec ma mère dans un parc pas loin d'ici. Mon père y était assez opposé, il avait peur qu'il nous arrive quelque chose à l'extérieur, mais ma mère insistait toujours. »
Bridgette inclina légèrement la tête, n'osant pas dire un mot pour ne pas interrompre son camarade. Il était rare de l'entendre se confier de la sorte et la jeune fille ne voulait pas risquer de dire quoi que ce soit qui aurait pu le dissuader de poursuivre.
-« Tout se passait bien mais un jour, il a fini par avoir raison. Je suis tombé d'une des grandes structures d'escalade et je me suis fracturé le poignet gauche. Mon père était tellement furieux qu'il m'a ensuite interdit de quitter la maison, même après ma guérison. »
-« Oh... Mais... C'était pas un peu excessif comme décision ? »
-« Mon père n'a jamais eu confiance dans le monde extérieur, et il a toujours fait ce qu'il lui semblait le mieux pour sa famille. »
Même si le garçon utilisait un ton détaché, Bridgette remarqua tout de suite dans sa voix comme un timbre sombre, presque triste. S'il pensait ce qu'il disait, il n'avait pas l'air d'en être totalement convaincu, ce qui fit baisser les yeux de l'adolescente.
-« Après ça, quand j'ai compris que je ne ressortirai plus jamais d'ici, j'ai commencé à enchaîner les crises. Je pleurais tout le temps, je refusais d'écouter les cours que je prenais à la maison. J'ai été un vrai monstre. »
-« Tu étais un enfant Félix, c'est normal. » corrigea son amie avec un sourire compatissant.
Félix y répondit timidement avant de reprendre en se redressant, s'enfonçant à son tour dans le canapé.
-« Alors mon père a fait construire cet endroit pour moi, sûrement pour me donner la sensation de ne plus être chez moi, au moins quelques instants. »
-« C'est triste... mais en même temps c'était un beau cadeau. »
-« Oui, tu as raison. Je ne compte plus les heures que j'ai passé ici, à jouer, à lire, à pratiquer mon violon ou juste pour me reposer. »
Après un petit silence, Bridgette vit Félix se pencher sur le côté pour s'allonger lentement sur le grand canapé et elle s'empressa de l'imiter, de l'autre côté de la table basse centrale.
Elle regarda le haut du dôme où dansaient quelques bulles et vers lesquelles les poissons nageaient avant de s'en éloigner. Avec un léger sourire, elle prit une profonde inspiration. Jamais elle n'aurait pu penser un jour assister à un spectacle comme celui-ci, allongée comme si elle avait touché le fond des océans.
-« Ma mère et moi venions souvent ici. Je dois encore avoir quelque part la panoplie de pirate qu'elle m'avait offerte et que je portais dès que je passais la porte de cette pièce. »
-« Je t'imagine bien comme ça, tu devais avoir fière allure. » plaisanta Bridgette en tournant la tête vers son camarade.
-« J'étais le plus terrible pirate de la rive gauche de la Seine. » déclara le jeune homme en levant son bras, poing serré.
Les deux jeunes gens échangèrent un rire chaleureux avant qu'un nouveau silence ne se fasse.
Toujours tournée vers lui, Bridgette regardait Félix qui observait le dôme. Il avait l'air morose mais ses inquiétudes de fin d'après-midi semblaient avoir disparues, du moins pour le moment. Mais après quelques instants, elle put voir le sourire de Félix fondre lentement avant que le jeune homme ne se redresse, le bras sur son genou.
-« C'est un endroit très secret tu sais, certains membres du personnel ne savent pas que cette pièce existe. J'ai même réussi à la préserver de Camille, durant tout ce temps. »
-« V-Vraiment ? »
-« Je ne voulais pas que tout le monde puisse venir ici comme bon lui semble. C'est un endroit... vraiment sacré pour moi. C'est ici que je garde mes meilleurs souvenirs d'enfance avec ma mère et que... je me sens le plus en sécurité, intouchable, en dehors du temps. »
Félix soupira une nouvelle fois, balayant son regard tout autour de lui avant de baisser les yeux.
-« Quand je viens ici, même si j'y viens toujours seul, j'arrive à oublier mes soucis et tout me semble moins... triste. Ici, c'est mon sanctuaire, et sûrement un de mes plus grands secrets. »
Bridgette sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine quand Félix se tourna vers elle pour lui adresser un nouveau sourire.
Dès son entrée ici, elle avait immédiatement compris que cette pièce était spéciale pour son ami, sinon pourquoi aurait-elle été aussi bien cachée ? Mais ce qu'elle n'avait pas du tout anticipé était le côté très intime de ce lieu pour son camarade. En l'amenant ici, Félix venait, en quelque sorte, de lui ouvrir une part de sa vie privée, mais également de son cœur en plus de placer en elle une grande confiance qui réchauffait la poitrine de l'adolescente.
Elle le regarda se relever du sofa pour se diriger vers la grande vitre, la touchant du bout des doigts avant de passer ses mains dans son dos. Elle resta immobile un petit moment, se contentant de l'observer de loin : encore une fois, même s'ils étaient plus proches à cet instant qu'ils ne l'avaient encore jamais été auparavant, Félix semblait regarder ailleurs.
Elle était là, juste à côté de lui, et pourtant son regard était toujours rivé sur autre chose, loin d'elle. Bridgette baissa les yeux puis se leva pour le rejoindre, se plaçant à sa gauche. Il ne tourna pas la tête vers elle, se contentant de regarder toujours l'aquarium avec un léger sourire sur les lèvres, alors que la jeune fille passait doucement ses doigts sur une des lignes presque invisibles qui délimitaient les vitres qui formaient le bassin.
-« Je ne dirai à personne que cet endroit existe, murmura Bridgette après un nouveau silence. Ton secret sera bien gardé. »
-« Je sais. » acquiesça aussitôt son ami.
La jeune fille écarquilla les yeux devant la réponse franche de son ami. Il n'avait même pas hésité, pas une seule seconde. Malgré elle, l'adolescente sentit tout son sang refluer vers son visage déjà rouge et vers son cœur qui se mit à battre plus fort. Le silence était tel qu'elle pouvait entendre son sang pulser sous ses tempes dans un rythme presqu'assourdissant.
Bridgette baissa un instant les yeux, regardant les mains de son camarade, toujours croisées dans son dos. À cet instant, elle aurait voulu pouvoir glisser la sienne entre ses phalanges, la serrer fort pour tenter de lui faire comprendre le gigantesque débat intérieur qui était en train de se produire dans son esprit. Elle aurait voulu savoir, avoir ne serait-ce qu'un tout petit indice sur ce que Félix ressentait lui aussi à cet instant.
Mais au lieu de cela, elle se mit à tortiller ses doigts entre eux, comme elle en avait l'habitude lorsqu'elle était stressée. Elle regarda le sol quelques instants avant de soupirer pour venir frotter son bras droit de sa main gauche, relevant doucement les yeux vers son ami. Il regardait toujours droit devant lui, son visage éclairé par la légère lumière bleue de l'aquarium. Il était là, juste là, et pourtant c'était comme une ligne invisible les séparait encore.
-« Dis… murmura Bridgette d'une toute petite voix. Si… Si cet endroit est aussi important pour toi, et surtout aussi… secret… Pourquoi est-ce que tu as pris le risque de m'amener ici ? »
-« … Parce que je voulais trouver un moyen de te prouver ma reconnaissance comme il le fallait, déclara Félix après un petit silence qui pesa lourd sur les épaules de Bridgette. Depuis que nous nous connaissons, tu as beaucoup fait pour moi et une fois encore tu m'as montré que je pouvais te faire confiance, sans crainte. »
Il se tourna légèrement vers elle, toujours ce petit sourire sur les lèvres.
-« Tu es mon amie, et il était temps que je te le montre… à ma façon disons. » poursuivit-il en inclinant légèrement la tête.
Alors que le garçon reportait son attention sur l'aquarium, Bridgette sentit son monde s'écrouler autour d'elle. La bouche entrouverte de surprise, elle baissa le regard. Son estomac venait de se transformer en une boule de nœud, sa gorge la brûlait et sa vue venait de se brouiller par les quelques larmes qui venaient de perler à ses yeux.
Une amie.
Voilà ce qu'elle était pour lui. Et voilà pourquoi est-ce qu'il l'avait invité aujourd'hui. Parce qu'elle était son amie, et qu'ils étaient normal pour des amis de s'inviter les uns chez les autres. Tikki l'avait pourtant prévenu, de nombreux signes l'avaient alerté sur le fait qu'elle se faisait peut-être des idées sur ce qui allait se passer à cet instant.
Mais elle avait fait le choix de tout occulter, de tout passer sous silence, de ne pas voir, pour essayer de préserver la faible lueur d'espoir, cette toute petite étincelle, qu'elle avait voulu préserver comme elle aurait essayé de protéger la flamme d'une bougie contre une tornade. Mais par ses mots, Félix venait de souffler sur cette minuscule lumière, et Bridgette se retrouvait à présent dans la nuit noire.
Elle savait qu'elle aurait dû se réjouir de la confidence du jeune homme, et, serrant la manche de son pull dans son poing, elle s'en voulait de ne pas lui montrer plus de joie que cela. Elle avait travaillé dur, et pendant longtemps pour arriver à ce moment, à cet instant, pour obtenir sa totale confiance. Il l'avait amené dans sa maison, lui avait confié ce qu'il avait de plus intime, découvert un grand secret.
Et pourtant cela ne lui suffisait toujours pas ? Avait-elle le droit de demander plus que cela ?
Bien sûr que non, et elle le savait. Félix lui offrait déjà beaucoup de sa personne, il était impensable de quémander encore plus de son temps et de son affection.
Mais malgré elle, Bridgette ne pouvait pas s'en empêcher. Ce grand vide qu'elle ressentait dans sa poitrine était-il dû au fait que Félix venait de lui dire qu'il ne voyait en elle qu'une amie ? Ou était-ce autre chose ?
« Tu confonds ta volonté de l'aider avec les sentiments que tu lui portes. » résonna la voix de Sabine au fond de son esprit. Avait-elle finalement raison ? Était-il possible qu'elle ne soit pas amoureuse ? Et que les sentiments qu'elle lui portait n'était en fait qu'une profonde affection ?
Mais pourquoi se sentait-elle si mal dans ce cas ? Pourquoi ressentait-elle de la tristesse plutôt que de la joie, comme lorsque Jehan lui avait avoué être amoureux d'Andréa ? À cet instant aussi, elle avait eu très peur : peur de le perdre, peur de ne plus compter pour lui, peur d'être remplacée, peur d'être rejetée. Et aujourd'hui encore, elle ressentait cela, mais de manière beaucoup plus abrupte. Par ses seuls mots, c'était comme si Félix venait de lui arracher une partie de sa poitrine sans qu'elle ne puisse désormais plus penser à autre chose.
Elle n'arrivait plus à penser, plus à respirer, même plus à bouger. C'était comme si la présence de Félix irradiait son corps de la plus douloureuse des manières : elle avait envie de lui parler et de se taire, de sourire et de pleurer, de partir et de rester.
Sa tête lui faisait atrocement mal, elle avait l'impression d'étouffer, de voir les murs se resserrer sur elle, d'être à l'étroit dans son propre corps alors qu'un bourdonnement assourdissant lui vrillait les tympans, lui donnant envie de hurler pour briser ce silence qui devenait trop bruyant pour elle.
-« Je suis amoureuse de toi. »
Bridgette écarquilla les yeux. Ça y est, elle venait de le dire. Elle venait de prononcer les cinq mots qui allaient désormais tout bouleverser. Cinq mots qui la torturaient. Cinq mots qui, pensait-elle, allaient pouvoir tout arranger.
Elle avait cru qu'une fois verbalisé, cet aveu allait l'aider à y voir plus clair, et qu'elle se sentirait mieux. Cependant, c'était tout l'inverse. Bridgette se sentait mal, très mal. Un énorme poids reposait désormais sur sa nuque et il lui fallut de longues secondes pour relever les yeux vers Félix.
Elle avait prononcé ces cinq mots de manière si soudaine que le jeune homme avait mis quelques instants à comprendre ce qu'elle venait de lui dire. Bridgette avait espéré qu'un sourire de la part de son camarade allait aider à disperser les nuages. Elle avait pensé que s'il lui avait tenu la main, ses doutes se seraient aussitôt envolés. Elle avait imaginé que s'il l'avait pris dans ses bras, elle aurait pu voir le droit chemin se dégager devant eux.
Mais encore une fois, ses espoirs s'envolèrent quand Félix posa sur elle un regard effaré. Plus que surpris, il semblait effrayé, terrifié. Son visage reflétait la détresse, sa bouche entrouverte montrant très clairement que le garçon ne s'attendait pas à une telle confession et ne savait plus quoi dire. Il était devenu pâle, et s'était figé comme une statue de marbre.
Les deux adolescents se regardèrent dans les yeux quelques instants, ni l'un ni l'autre n'étant capable de prendre la parole. Puis soudain, de nouvelles larmes perlèrent aux yeux de Bridgette : que venait-elle de faire ? Pourquoi lui avait-elle dit cela si elle n'était même pas sûre de ses propres sentiments ? Qu'allait-il se passer maintenant ?
En tout cas une chose était sûre : elle venait de tout gâcher. Elle regarda intensément les yeux bleus gris de son camarade, sachant pertinemment que ce serait la dernière fois que leur regard se croiseraient. Félix n'allait plus jamais vouloir lui adresser la parole, plus jamais la voir, plus jamais partager quoi que ce soit avec elle. Dans un nouvel élan de culpabilité, elle pensa aussitôt à Andréa, Jehan, ainsi que tous ses amis. Elle venait de les placer dans une situation plus que délicate : allaient-ils devoir choisir un camp ? Félix allait-il de nouveau se retrouver seul à cause d'elle ?
Bridgette sentit de nouveau le poids de la culpabilité peser plus lourd sur ses épaules et des larmes se mirent à couler sur ses joues tandis que Félix l'observait toujours sans bouger. Elle le regarda encore quelques instants avant de reculer doucement, passant ses mains sur son visage avec un sourire triste et nerveux.
-« Ah… Je suis désolée… J-Je sais pas… Je… Je sais que tu ne ressens pas la même chose, aha. Je… J'avais juste b-besoin de te le dire… »
Voyant que Félix ne bougeait toujours pas, son regard toujours effrayé sur le visage, Bridgette ne put garder son sourire plus longtemps. Elle serra les pans de sa veste dans ses poings en baissant le visage.
-« Je… C'était très égoïste… J-Je… Félix, je suis tellement désolée… Pardon… » murmura-t-elle avant que ses mots ne se transforment en sanglots.
Elle recula encore de quelques pas, murmura encore quelques mots d'excuse en s'essuyant les joues avant de faire volte-face pour quitter les lieux en courant.
Félix entendit ses pas résonner dans les escaliers puis la porte se refermer sans bouger. Il resta inerte quelques secondes avant qu'une larme ne roule sur sa joue, glissant sur sa mâchoire avant de tomber droit sur sa chaussure. Et après quelques secondes, le garçon se sentit soudainement faible et s'affaissa sur ses jambes, juste à côté de la vitre, le bras sur le bord de l'aquarium, l'autre main posée sur sa poitrine.
Tout son corps lui faisait atrocement souffrir, il avait l'impression de brûler de l'intérieur, que tous ses muscles étaient sur le point de se déchirer. Un silence se fit avant que le garçon ne se mette à sangloter à son tour. Il s'en voulait de n'avoir rien dit, de n'avoir rien fait, de ne pas avoir esquisser ne serait-ce qu'un seul geste pour tenter de désamorcer la catastrophe qui était en train de se produire.
La tête appuyée sur sa paume tandis que son coude reposait sur son genou, le garçon se repassait les derniers événements en sanglotant. Avait-il fait quelque chose qui aurait pu laisser transparaître ses sentiments à Bridgette ? Ses propres incertitudes avaient-elles pu déteindre sur sa camarade malgré lui ? Était-il responsable de ce qu'il venait de se produire ?
Le jeune homme n'arrivait plus à réfléchir, plus à penser, plus à former la moindre pensée rationnelle. Il s'en voulait beaucoup, il craignait le pire. Il ne voulait pas la voir s'éloigner de lui, il ne voulait pas la perdre elle non plus.
Mais alors pourquoi n'avait-il pas pu dire quelque chose tant qu'elle était encore là ? Pourquoi se figeait-il comme un imbécile dès qu'il se retrouvait face à une situation d'urgence ?
Ladybug puis maintenant Bridgette, pouvait-il vraiment encore faire quelque chose pour les empêcher de disparaître ? Pouvait-il encore sauver ce qu'il restait d'eux ?
Sentant la détresse de son porteur, Plagg, jusque-là caché dans la salle de bain de la chambre du jeune homme, avait discrètement traversé les couloirs pour le rejoindre, intrigué de savoir ce qui était en train de lui arriver. Il prit le temps d'inspecter la pièce mais quand il vit que l'adolescent était seul, il s'approcha de lui.
Félix releva tout de suite ses yeux encore humides, surpris de voir son petit compagnon.
-« Plagg… ? » murmura-t-il, désarçonné.
Avant qu'il n'ait pu dire quoi que ce soit, le kwami se contenta de se poser sur son épaule pour se lover contre son cou, lui faisant comprendre son soutien silencieux. Le jeune homme le laissa faire en continuant de sangloter, passant sa main dans ses cheveux en hochant négativement la tête.
Il se sentait misérable, faible, inutile, lâche.
Après quelques minutes, Félix entendit la porte de l'aquarium s'ouvrir tandis que Plagg filait se cacher dans sa veste, l'adolescent le serrant instinctivement contre lui, la main sur la poitrine. Il vit alors la silhouette de Rosa se détacher de la pénombre de l'escalier, le regard soucieux.
-« Je suis désolée monsieur, je sais que vous n'aimez pas que je vienne ici, mais je viens de voir votre amie partir en courant et j-, s'interrompit la gouvernante en le voyant assit par terre, les yeux bouffis de ses larmes. Monsieur ?! Est-ce que tout va bien ?! »
-« O-Oui, je vais bien, p-pardon de vous avoir inquiété, ce n'est rien. »
Mais alors qu'il pensait enchaîner en lui disant que tout allait bien et qu'ils pouvaient partir sans rien ajouter de plus, il fut plus que surpris de voir Rosa lever sa main pour la poser sur sa joue. Il tressaillit à ce simple contact. En temps normal, il se serait contenté de reculer, de fuir cette approche, mais le garçon était si las et cette caresse était si douce et si réconfortante que Félix ne put retenir ses larmes, baissant les yeux, honteux de se donner ainsi en spectacle.
Rosa esquissa un sourire triste avant de passer ses bras dans le dos et l'arrière de la tête du jeune homme pour le serrer doucement contre elle. Quand Félix lui rendit légèrement l'étreinte, la gouvernante fut replongée des années en arrière, lorsqu'il lui arrivait encore de consoler les larmes de ce petit garçon qu'elle avait toujours connu et qui aujourd'hui avait bien grandi.
Même s'il n'était pas son fils, et surtout depuis la disparition de Mme Agreste, Rosa avait fait de son mieux pour tenter de combler le vide parental que Félix avait pu ressentir. Et même si elle ignorait ce qu'il s'était passé ici, son cœur de mère souffrait de voir ce jeune homme qu'elle aimait comme son garçon souffrir ainsi.
-« Allons monsieur, tout ira bien, vous verrez. Ça s'arrangera, souffla-t-elle en frottant son dos. Ça s'arrangera. »
Bridgette courait dans la rue, le visage baigné de larmes. Bousculant plusieurs personnes en prenant à peine le temps de s'excuser, la jeune fille n'avait qu'une seule idée en tête : rentrer chez elle pour se réfugier sous sa couette. Elle voulait que tout s'arrête, ou remonter le temps pour rattraper son erreur. Elle s'en voulait énormément : comment avait-elle pu faire une bêtise pareille ? Les choses ne seraient plus jamais les mêmes entre eux, et c'était uniquement de sa faute.
Essoufflée, elle s'arrêta contre un mur dans une petite ruelle adjacente à l'avenue qu'elle était en train de remonter. Après avoir vérifié qu'elles étaient seules, Tikki vint virevolter devant sa porteuse, l'air inquiet et peiné.
-« Bridgette… Il fau- »
-« Je sais Tikki, coupa la jeune fille en passant sa manche sur sa joue. Donne-moi une minute, d'accord ? »
La kwami se contenta d'acquiescer avant de venir se lover contre la joue de Bridgette qui se laissait glisser contre le mur jusqu'à s'assoir par terre. Elle passa ses bras autour de ses genoux, posant son menton sur ses avant-bras.
-« Tu avais raison Tikki, j'aurais dû t'écouter. C'était stupide. J'ai été stupide. »
-« Bridgette, tu lui as dit ce que tu avais sur le cœur, tu ne peux pas t'en vouloir pour ça. »
-« Qu'est-ce qui va se passer maintenant ? Il va m'éviter ? On ne se parlera plus… Il ne sera plus mon ami, j'ai tout gâché… » gémit la jeune fille en recommençant à pleurer.
Tikki essayant de la réconforter comme elle le pouvait, l'adolescente avait envie de rester ici jusqu'à la fin des temps, seule dans sa peine, sans devoir rendre des comptes à personne, rien qu'elle et sa petite compagne qui se pressait doucement contre sa joue.
Mais quand un passant l'interpella en lui demandant si tout allait bien, elle décida de reprendre sa route. La boulangerie de ses parents n'était plus très loin et elle devait s'efforcer de faire bonne figure pour ne pas les inquiéter. Cependant, quand elle rentra dans la boutique et aperçu Sabine et Tom, derrière le comptoir, en train de rire ensemble et s'échanger des regards gorgés d'affection, Bridgette fondit de nouveau discrètement en larmes. Son regard attiré par sa fille, Sabine allait la saluer avec un grand sourire mais le perdit immédiatement en constatant dans quel état était sa fille.
-« Bridgette ?! Est-ce que ça va ma chérie ? »
-« Ça va, je n'ai rien, répondit-elle avec un sourire forcé à travers ses larmes. Je vais monter. »
-« Non attends, qu'est-ce qu'il y a Bridgette ? Il s'est passé quelque chose chez Félix ? C'est bien chez lui que tu étais, n'est-ce pas ? »
En entendant le nom de son ami, de nouvelles larmes ruisselèrent sur les joues de l'adolescente qui partit en courant vers l'appartement, suivie de près par sa mère qui continuait d'appeler son nom pour la rattraper.
À peine dans l'appartement, Bridgette fit voler ses chaussures et son manteau avant de se précipiter vers l'escalier de sa chambre en manquant de peu de rater une marche. Sabine s'engouffra derrière elle mais avant qu'elle n'ait pu la retenir, sa fille avait déjà refermé la porte de sa chambre, à genoux sur la trappe afin qu'elle ne puisse pas rentrer.
-« Bridgette ! Chérie ! Dis-moi ce qui se passe, je suis inquiète ! »
-« C-C'est rien maman, je… J'ai besoin d'être seule d'accord ? S'il te plaît, je veux être seule pour l'instant. » répondit doucement l'adolescente en essayant de retenir ses sanglots, toujours à genoux sur la trappe pour empêcher Sabine d'entrer.
-« … D'accord. Si tu as besoin, je ne suis pas loin, ok ? »
Bridgette ne répondit pas et Sabine put l'entendre s'éloigner dans sa chambre. Perdant l'idée d'entrer pour discuter avec sa fille, elle redescendit les escaliers avant de regarder son mari, tout aussi inquiet qu'elle.
-« Tu sais ce qu'elle a ? » demanda Tom en regardant vers la trappe.
-« Hm… J'ai peut-être une idée mais je ne suis sûre de rien. Retourne à la boulangerie, je vais essayer d'appeler Jehan. Il aura peut-être un peu plus d'informations que moi. »
Le boulanger acquiesça puis s'en retourna tandis que Sabine attrapait son téléphone dans la poche du tablier qui lui enserrait les hanches.
Assis l'un à côté de l'autre sur le lit de l'adolescente, Jehan et Andréa disputaient une partie de jeu vidéo sur la télévision installée sur le meuble en face d'eux. En plein jeu de combat, cela faisait déjà trois parties que le grand métis perdait face à sa compagne, hilare de le voir essayer de faire de son mieux.
Soudain, le jeune homme vit son personnage décoller de l'arène de combat avec un grognement rageur alors que l'annonce de fin de partie s'affichait sur l'écran.
-« Mais c'est pas vrai ! J'essaye tout et n'importe quoi, et y'a rien qui marche, c'est dingue ! »
-« Pff… Ça fait quoi là ? 4 – 0, c'est ça ? Dis donc, c'est pas fameux tout ça. » se moqua Andréa en reposant la manette.
-« Je suis sûr que tu triches, c'est pas possible autrement. » grommela ironiquement Jehan en croisant les bras.
-« Non, je suis juste meilleure que toi, c'est tout. » ricana la jeune fille en levant le menton.
Jehan tourna les yeux vers elle, un air malicieux dans le regard. Il se décala vers elle pour presque coller son visage au sien tandis que l'adolescente répondait à son regard espiègle, sur ses gardes.
-« Peut-être, mais tu sais en quoi je suis meilleur que toi ? »
-« Hm… Non. Dis-moi. » murmura Andréa avec un sourire.
-« Les chatouilles ! » cria Jehan en se redressant sur ses genoux avant de passer ses mains sur les côtes de sa partenaire.
-« Jehan ! Non ! Ar- »
Mais trop tard, le garçon était lancé et rien ne semblait pouvoir l'arrêter. Elle lui attrapa les poignets mais le jeune homme était plus fort qu'elle et bientôt, elle abandonna l'idée de lutter contre lui. Elle tenta alors de s'échapper en fuyant vers la tête de lit mais Jehan fut plus vif, la rattrapant en se plaçant à califourchon au-dessus de ses jambes pour la coincer.
Il redoubla d'effort, baladant ses mains sur tous les points faibles d'Andréa qui se tortillait dans tous les sens, des larmes d'hilarité au coin des yeux. Mais après quelques secondes, ses envies de vengeance assouvies, les caresses de Jehan se firent plus douces, se penchant sur sa compagne pour l'embrasser alors qu'elle enroulait ses bras autour de sa nuque pour le faire chuter à ses côtés. Lovée contre lui, elle reprenait doucement son souffle tandis que Jehan continuait de passer ses mains sur elle.
Mais quand les doigts de Jehan passèrent sous son pull pour venir caresser sa peau nue, l'adolescente eut immédiatement un mouvement de recul. Si elle aimait son compagnon de tout son cœur, elle n'avait pas encore eu le courage de lui montrer ce qu'elle s'évertuait à cacher sous des gros pulls ou des manches longues : les cicatrices laissées par les mauvais traitements de sa mère.
Elle avait eu plusieurs fois envie de sauter le pas, de crever l'abcès, mais une peur irrationnelle la freinait toujours au dernier moment, craignant dans un délire paranoïaque de voir Jehan se moquer d'elle et partir en claquant la porte. Elle l'aimait, mais passer au-dessus de ses traumatismes était encore trop dur.
-« J-Jehan… Doucement… »
-« Oh, pardon… ! J-Je ne voulais pas, je suis désolé. » s'excusa Jehan en retirant immédiatement sa main pour la poser sur sa hanche.
Les deux amoureux se regardèrent avant qu'Andréa ne baisse les yeux, honteuse.
-« Désolée, je sais que ça prend du temps… J'ai vraiment envie d'avancer, mais j'y arrive pas, j'ai enco- »
-« Hey… coupa Jehan en passant sa main sur sa joue. Tout va bien, tu n'es obligée de rien. Je t'ai dit qu'on irait à ton rythme, tu n'as pas à te stresser pour ça. »
-« Tu n'es pas énervé hein… ? » demanda Andréa d'une petite voix.
-« J'ai pas besoin que tu te déshabilles pour t'aimer. Ça m'est égal la tenue que tu portes, les marques sur ta peau, comment tu te maquilles ou comment tu te coiffes, c'est toi que j'aime, toi tout entière. Le tout c'est que tu sois heureuse et qu'on puisse se faire confiance, pour le reste, ça viendra quand ça viendra. »
Andréa lui adressa un sourire gorgé d'affection avant de se presser davantage contre lui avec un soupir de contentement. Ils restèrent enlacés, sans bouger, de longues minutes avant que les deux amoureux ne recommencent à s'embrasser. Avec un rire qui leur échappèrent, Jehan fit rouler Andréa sur la surface du lit, la serrant davantage contre lui, comme s'il avait voulu fusionner son corps au sien.
Soudain, le téléphone du jeune homme se mit à émettre une douce sonnerie que Jehan ignora délibérément, préférant continuer de poser ses lèvres dans le cou d'Andréa.
-« Tu ne réponds pas… ? » demanda-t-elle en caressant l'arrière de la tête du garçon.
-« Pour l'instant, j'ai autre chose à faire que de répondre au téléphone. » souffla-t-il en mordillant gentiment le lobe d'oreille de sa compagne.
La jeune fille laissa échapper un nouveau rire mais alors qu'elle allait de nouveau joindre leurs lèvres ensemble, le téléphone de Jehan se remit à sonner. Les deux jeunes gens regardèrent en direction de l'appareil alors que le grand métis se mettait à grogner.
-« Regarde au moins qui c'est, c'est peut-être important. » déclara Andréa en se détachant de lui.
À contre-cœur, Jehan tendit la main pour attraper son téléphone, regardant le nom qui s'affichait sur l'interface d'appel. Ses yeux s'écarquillèrent quand il lut « DUPAIN-CHENG Sabine » apparaître sous ses yeux.
-« C'est la mère de Bridgette… ! » déclara-t-il en décrochant avant de porter l'appareil à son oreille.
-« Quoi… ? » souffla Andréa en se rallongeant sur le lit, juste à côté de lui.
-« Allô ? »
-« Ah Jehan, je suis désolée d'avoir insisté, mais j'avais besoin de te parler. »
-« Non non, je vous en prie. Qu'est-ce qui se passe ? »
-« Écoutes, je ne voulais vraiment pas te déranger mais Bridgette vient de rentrer en pleurant et elle refuse de me parler. Je ne l'ai jamais vu comme ça, je suis assez inquiète, est-ce qu'elle t'a dit quelque chose ? »
-« Euh… Non, non je ne crois pas. » répondit le jeune homme, troublé, alors qu'Andréa attrapait sa main libre.
-« Elle était bien chez Félix, n'est-ce pas ? Tu sais ce qui a pu se passer ? Ça ne lui ressemble pas de réagir comme ça. »
-« Oui vous avez raison, mais je ne vois vraiment pas, là… Enfin… Je veux dire… »
Jehan marqua un petit temps d'arrêt pour regarder Andréa qui inclina légèrement la tête, intriguée par cette conversation dont elle ne pouvait suivre que la moitié.
-« Où est-ce qu'elle est ? »
-« Dans sa chambre, mais je n'ai pas pu rentrer. Elle a filé s'enfermer sans dire un mot. » soupira Sabine.
-« Vous… Vous voulez que je vienne ? Peut-être qu'elle me dira quelque chose… ? »
-« Oh je ne veux pas te déranger, je suis sûre que tu as mieux à faire ce soir. »
-« Vous savez, Bridgette fait toujours partie de mes priorités. » déclara-t-il en se tournant une nouvelle fois vers Andréa.
Il avait craint un instant de voir son visage se décomposer, de tristesse ou de colère, mais non. Elle se contenta de lui sourire, hochant doucement la tête, comme pour le convaincre de continuer dans cette direction.
-« Eh bien… C'est très gentil à toi, mais ne t'en sens vraiment pas obligé… »
-« Ne vous inquiétez pas pour ça. J'arrive dans… Dix… commença-t-il en lançant un regard à Andréa. Vingt minutes. »
-« D'accord, merci Jehan, à tout de suite. »
Jehan raccrocha puis resta immobile quelques secondes avant de se tourner doucement vers sa compagne. Elle n'avait pas perdu son sourire mais celui-ci s'était transformé en une petite mimique ironique devant son air gêné.
-« Je suis désolé… Mais je crois que ça ne s'est pas très bien passé chez Félix, Bridgette est rentrée en pleurant et j'ai peur que… Enfin tu vois quoi, qu'elle se fasse akumatiser à cause de ça… Et je peux pas laisser faire ça si je peux faire quelque chose, j- »
-« Jehan, coupa Andréa avec une mine espiègle. Tu parles encore trop. Vas-y, elle a besoin de toi. »
Le garçon répondit à son sourire avant de se pencher sur elle pour coller son front au sien avec un petit soupir de contentement. Il caressa doucement sa joue puis l'embrassa tendrement.
-« On se voit demain, d'accord ? » murmura-t-il.
-« Tiens moi au courant. » répondit Andréa après avoir acquiescé.
-« Promis. »
Le jeune homme se releva pour repasser son pull, son manteau et ses chaussures qu'ils avaient abandonné en rentrant dans l'appartement. Elle le regarda faire avec un sourire doux, appuyé contre la table du salon tandis que son compagnon s'affairait dans l'entrée, juste devant elle.
Une fois prêt, il se tourna une nouvelle fois vers elle pour la prendre dans ses bras.
-« C'est pas la meilleure des Saint-Valentin, pardon. »
-« Hey, « pour moi, c'est tous les jours la Saint-Valentin ». » déclara la jeune fille en imitant son compagnon.
-« T'es la meilleure, souffla-t-il en l'embrassant sur le front. Je t'appelle tout à l'heure, je t'aime… ! » dit-il en s'éloignant vers la porte d'entrée avec un petit signe de main.
-« Moi aussi idiot, moi aussi. » souffla affectueusement Andréa avec un sourire gorgé d'amour juste avant que Jehan ne disparaisse derrière la porte avec un petit rire.
Allongée en boule dans son lit, Bridgette pleurait sans pouvoir s'arrêter. Malgré tous les mots de Tikki qui tentait de la rassurer comme elle pouvait, ses larmes ne pouvaient s'arrêter de couler. Elle avait l'impression de s'embraser de l'intérieur, mais pas de cette douce chaleur dont elle avait été coutumière ces dernières semaines, plutôt d'un incendie qui venait tout ravager sans sa poitrine. Elle voulait hurler, crier sa peine, mais rien ne parvenait à sortir de sa bouche.
Elle se sentait vidée de ses forces, elle ne put même pas lever la tête quand, après un long moment allongée sur le côté sans même avoir vu le temps passé, elle entendit la trappe de sa chambre s'ouvrir tandis que Tikki filait se cacher dans les peluches à la tête de son lit. Elle aurait voulu dire à la personne qui était en train de traverser sa chambre pour monter les escaliers de sa mezzanine de partir, crier qu'elle ne voulait voir personne, mais encore une fois, elle resta immobile, figée par la douleur qui tiraillait son corps.
Elle ne réagit pas non plus quand l'intru s'assit au bord de son lit, faisant courber le matelas de son poids avant de poser sa main sur sa jambe. Les yeux clos, elle avait cru reconnaître la main d'un de ses parents, mais cette dernière était trop grande pour être celle de sa mère et trop fine pour être celle de son père.
-« Hey petite sœur. » déclara Jehan avec un petit sourire.
Bridgette eut un sursaut, se tournant vivement vers son meilleur ami, les yeux écarquillés. Il était là, il était vraiment là… ! Mais comment ? Et pourquoi ?
La jeune fille regarda tout autour d'elle, cherchant une explication à la soudaine apparition du grand métis avant de se tourner vers lui, effarée.
-« Qu-Qu'est-ce que tu fais là… ?! »
-« Ta mère m'a appelé en me disant que tu étais rentrée en pleurant, alors je suis venu voir comme tu allais et pour savoir ce qu- »
-« Non non ! coupa Bridgette en se redressant. Toi tu dois être avec Andréa ! Elle t'attend ! C'est votre soirée ! Il faut que tu partes ! Il… Il faut que tu t'en ailles… ! » murmura-t-elle, les larmes aux yeux, tentant de faire reculer Jehan vers l'escalier.
-« Bridgette… » murmura Jehan en lui attrapant les poignets.
Les deux jeunes gens restèrent immobiles quelques instants, l'un en face de l'autre. Bridgette, le regard baissé, tenta de retenir ses larmes encore un peu, essayant de faire bonne figure devant Jehan, de ne pas l'inquiéter davantage. Mais quand elle le sentit poser sa main sur son épaule, elle ne put plus rien cacher. Bridgette releva ses yeux emplis de larmes vers son meilleur ami, les poings serrés, avant de se blottir dans ses bras qu'il venait d'ouvrir pour elle.
-« J'ai tout gâché Jehan… C'est de ma faute… Tout est de ma faute… ! »
-« Hey… Je suis sûr que ça va s'arranger, d'accord ? murmura le grand métis en lui caressant doucement les cheveux. Dis-moi ce qui s'est passé. »
-« Je lui ai dit que je l'aimais ! Je lui ai dit ça alors que… Alors que je savais qu'il ne m'aimait pas et que… Je suis trop bête… Pourquoi j'ai fait ça… ? Il va me détester, et vous… Vous allez devoir choisir entre lui et moi, je suis un monstre… ! »
-« Oh là, Bridgette ! Calme-toi. Je comprends rien à ce que tu racontes, explique-moi calmement. »
Bridgette prit une profonde inspiration en se rasseyant aux côtés de Jehan sur le bord du lit, ses mains entrecroisées avec les siennes.
-« Félix m'a invité chez lui… Et je… Je lui ai dit que je l'aimais. Que j'étais amoureuse de lui. Je… Je lui ai dit ça comme ça alors que je savais qu'il ne m'aimait pas… Enfin… Pas comme ça. J'ai eu tellement honte, je suis partie de sa maison comme ça, en courant, sans dire merci. Je… »
La jeune fille soupira avant de se mordre la lèvre, tentant de retenir ses larmes en serrant davantage ses mains sur celles de Jehan, n'osant plus le regarder dans les yeux.
-« Je sais même pas pourquoi je lui ai dit ça alors que… Que je ne sais même pas si je suis vraiment amoureuse de lui… … Je crois… J'ai cru… J'ai cru que si je lui disais, ça m'aiderait à y voir plus clair. Ça semble si facile pour Andréa et toi… J'ai cru que ça allait être la même chose pour nous. »
Jehan écarquilla les yeux alors que de nouvelles larmes de culpabilité roulaient sur les joues de Bridgette.
-« Mais voilà, encore une fois, j'ai tout gâché… Et maintenant, je mets tout le monde dans une situation impossible, vous allez devoir choisir, entre lui et moi. Je veux pas qu'il soit tout seul Jehan, ça serait trop injuste, je veux pas… »
-« Hey… Bridgette. Personne ne va choisir de camp. Ça va s'arranger, je te le promets. » murmura le grand métis en se penchant pour chercher le regard de la jeune fille.
-« M-Mais comment… ? Il ne voudra plus jamais me parler… Ça ne sera plus jamais comme avant… »
-« On est des adultes, on règle nos problèmes comme des grands, hmm ? Je suis sûr que, même avec tout ça, lui non plus n'a pas envie de te perdre. Vous êtes devenus de bons amis. »
-« Je l'ai blessé ! Il doit me détester… ! Je m'en veux tellement… »
-« Est-ce qu'il t'a dit qu'il te détestait ? Est-ce qu'il t'a dit qu'il ne voulait plus jamais te voir ? »
-« Non… Il n'a rien dit du tout. »
-« Alors tu vois ! Rien n'est perdu. C'est vrai qu'il va sûrement y avoir une petite période de froid entre vous… Mais ça ne sera pas définitif, j'en suis persuadé. Tout ira bien, tu verras. »
Bridgette pinça ses lèvres en dévisageant Jehan avant de se blottir une nouvelle fois dans ses bras en sanglotant. Elle le serra fort, le plus fort possible, se sentant protégée dans cette étreinte rassurante que lui offrait son meilleur ami.
-« Je suis vraiment désolée… Pour tout… J'ai vraiment cru que ça allait fonctionner… J'y ai cru… Quand je vous vois… Toi et Andréa… Priam et David… Myriam et Sullivan… J'ai cru… J'ai cru que ça serait facile. »
-« … Non, murmura Jehan en caressant les cheveux de l'adolescente après un petit soupir. Ce n'est pas facile, et ce n'est facile pour personne. L'amour prend du temps, et ça demande du travail. Il faut apprendre à connaître l'autre personne et surtout, il faut que tu apprennes à te comprendre toi, d'abord. »
Bridgette releva les yeux vers Jehan, le regard triste.
-« Tu dois apprendre à te connaître, savoir ce que tu attends, ce que tu aimes chez toi avant de regarder chez les autres. Et c'est là, à ce moment précis, que tu comprendras ce que tu ressens vraiment. L'amour, le vrai, c'est une complémentarité, quelque chose qui fait de toi une meilleure personne, une façon de découvrir de nouveau chemin, pas un moyen de combler son manque de confiance en soi. »
-« … Qu'est-ce que je vais faire maintenant… ? » murmura Bridgette en baissant les yeux.
-« Pour l'instant, tu vas respirer à fond et prendre du recul sur la situation. Et quand vous serez prêts, l'un comme l'autre, vous pourrez éclaircir la situation et tout remettre en ordre. »
Les jeunes gens se regardèrent dans les yeux avant que Bridgette ne soupire une énième fois en se lovant contre Jehan, le visage perdu dans les plis de son pull.
-« Tout ira bien, c'est promis. Je veille sur toi. » murmura Jehan en caressant doucement ses cheveux.
Une demie heure plus tard, Jehan était toujours assis sur le lit de son amie, la tête de Bridgette posée sur sa cuisse tandis qu'il lui caressait gentiment l'épaule. La jeune fille somnolait, fatiguée par cette longue journée et les pleurs. Il la regardait faire et après quelques minutes de réflexion, il se décida à se saisir de son téléphone. S'il avait été facile d'atteindre Bridgette pour tenter de la réconforter, Félix lui était bien plus inaccessible. Mais cela ne découragea pas le grand métis qui chercha le nom de son ami avant de taper un rapide message
- (Félix) : Je suis avec Bridgette, elle m'a tout raconté. Je ne sais pas comment ça se passe de ton côté mais si tu as besoin de parler, je suis là. Je peux tout entendre et je ne lui dirai rien, promis.
Il pressa le bouton d'envoi avant de ranger l'appareil dans sa poche. Il baissa une nouvelle fois les yeux vers son amie puis soupira légèrement. S'il était persuadé que tout finirait par s'arranger, il n'ignorait pas que les prochaines semaines risqueraient d'être compliquées pour leur petite bande d'amis.
Oooouuuuaaaaah la fin triste ! Ça va ? J'ai pas trop brisé vos cœurs ? Si c'est le cas, je m'en excuse, mais je vous assure que je ne pouvais pas faire autrement xD
Donc oui, c'est sur une note triste que je termine cet arc, pardon. De toute façon, vous deviez vous attendre à ce qui allait arriver non ? Quoi que vous ne pensiez peut-être pas que Bridgette irait jusque-là ? Dites-moi vos ressentis, ça m'intéresse !
Ensuite, petites infos pour la suite de la publication : Pour ceux qui me suivent depuis le début, vous savez que je fais normalement une pause estivale pendant l'été. Comme je ne voulais pas couper dans la publication de cet arc (qui aurait dû se terminer il y a deux semaines mais comme il a été plus long que prévu, bah... voilà xD), elle n'a pas pu se faire au mois d'août comme je voulais la placer initialement.
Mais il n'empêche que j'ai tout de même besoin de cette pause, ne serait-ce que pour avancer moi de mon côté dans mes écrits ! Je vais donc suspendre la publication de Un Autre Monde jusqu'au 3 octobre prochain, afin de me laisser le temps de reprendre de l'avance. Surtout que je ne vais pas tarder à reprendre les cours et comme tout sera nouveau pour moi, je vais avoir besoin de quelques temps pour retrouver un rythme de travail qui me convient.
J'espère tous vous revoir à ma rentrée, et jusque-là je vous souhaite une bonne fin de vacances, profitez du soleil qui nous est enfin revenu pour être parés pour la rentrée ! Merci de me lire, de m'écrire et de me soutenir, vous êtes mon inspiration pour continuer cette grande aventure.
Je vous serre tous sur mon cœur et vous dis à très bientôt, alors restez connectés...
P.S.: Une illustration pour ce chapitre faite par mes soins mais que je ne peux pas publier ici est disponible sur mon Wattpad à ce même chapitre (Rimay89 - Un Autre Monde) ou sur mon compte instagram (15_maumau_04), n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je me suis vraiment donnée sur ce dessin.
