Première partie : Sherlock
Où l'on fait une étrange rencontre et mange du chinois
30 octobre 2016
19:34
-Ça y est, je le tiens !
John sursauta et lâcha son journal qui s'écrasa au sol dans un bruit mou. Tentant de dissimuler son AVC, il se tourna lentement vers la source de cette interruption, à savoir le grand Sherlock Holmes qui venait de faire irruption dans le salon du 221B Baker Street. Le docteur retint un rire lorsqu'il découvrit le plus célèbre détective d'Angleterre, voire du monde vêtu d'une robe de dentelle rouge plus que moulante, outrageusement maquillé et une perruque de boucles noires sur la tête (Sherlock, drag queen à ses heures perdues). Il faisait une femme très crédible, pensa John avec un sourire légèrement railleur. Excepté le fait qu'il était actuellement en train de retirer sa poitrine – ou plutôt les push-up qui la créaient.
Sherlock disparut dans sa chambre et en ressortit à peine quelques instant après, habillé d'un pantalon et d'une chemise aubergine, des résidus de maquillage encore accrochés au coin des paupières. Il attrapa son trench coat et se dirigea vers la porte.
-Tu viens John ? Dépêche-toi, il va encore nous filer entre les doigts !
-Mais, Sherlock, plaida le sus-nommé, Mary m'attend, et Rosie, je ne…
Le détective fit volte-face et planta son regard dans celui de son blogueur :
-Tu vas me laisser seul face à ce tueur en série multi-récidiviste qui veut ma peau ?
-...enfoiré de sociopathe manipulateur, grommela John en enfilant sa veste.
Le sociopathe en question eut un sourire en coin et feignit de n'avoir rien entendu.
-C'est parti pour un tour !
Et c'est ainsi que Sherlock Holmes et John Watson se retrouvèrent à trois heures du matin passées, serrés l'un contre l'autre dans cette position devenue si familière au cours des années.
Ils étaient cette fois en planque au n° 7 de Sutton Row, dans un petit appartement sous les toits censé être abandonné, mais qui présentait des traces de passage évidentes pour quiconque ayant deux yeux et sachant s'en servir. Du moins était-ce le point de vue de Sherlock, John n'y voyant pour sa part qu'un vieil appartement poussiéreux du quartier de Soho. Trois heures trente sonnèrent non loin, faisant sursauter le médecin qui avait commencé à s'assoupir. Le détective, qui lui était bien sûr resté alerte, lui lança un regard blasé. John finissait toujours par somnoler lorsque les planques s'éternisaient. Sherlock commençait d'ailleurs à remettre en question la véracité de ses informations, quand un craquement se fit entendre. Les deux acolytes se redressèrent, soudainement parfaitement éveillés, la main sur leur arme. La lumière du plafonnier s'alluma, les éblouissant l'espace d'un instant. Sa vue aussitôt retrouvés, Sherlock bondit hors de leur cachette, suivi par John.
La suite se passa très vite. Sherlock pointa son revolver sur l'homme qui venait d'entrer dans la pièce. Celui-ci laissa tomber le sac de chinois qu'il tenait à la main et de sa manche droite surgit un long bâton de bois qu'il pointa sur son agresseur. De l'extrémité de ce bâton jaillit un jet de lumière rouge qui se dirigea vers Sherlock qui l'évita souplement et pressa la détente. Le coup partit, et l'homme tomba en arrière. Les deux compagnons se précipitèrent vers lui, Sherlock envoyant hors de portée de main le bâton de bois, et John s'agenouilla pour prendre le pouls de l'inconnu.
Bien sûr, Sherlock ne l'avait pas tué. Il avait prit garde de viser ce point spécifique au milieu de la poitrine – qu'il connaissait bien – et qui permettait d'immobiliser sa victime sans la tuer. Il interrogea muettement le médecin.
-Ça ira. La balle n'a atteint aucun organe vital, et son pouls est régulier. Il a juste besoin de soins. Je suppose que tu ne souhaite pas l'emmener à l'hôpital ?
-Baker Street fera l'affaire.
John hocha la tête.
Il était presque quatre heures trente du matin quand ils parvinrent à Baker Street, ayant bien galéré à trouver un taxi qui accepter une course de deux hommes en portant un troisième sanguinolent et « endormi » au beau milieu de la nuit. Il gravirent les deux étages qui les séparaient de l'ancienne chambre de John, tentant de maintenir l'inconnu dans une position relativement stable. Une fois qu'il fut allongé sur le lit, le blogueur reprit son rôle de médecin, chassant Sherlock de la pièce pour soigner son patient.
Le détective se retira en grommelant dans le salon, rechignant à laisser l'inconnu seul. En plus, il avait faim. Il hésita à réveiller Mrs Hudson, mais ne se sentant pas le courage de crier dans l'escalier, il se laissa tomber dans son fauteuil. Son regard se posa sur un sac en plastique blanc posé près de la porte, et son regard s'éclaira.
-John, tu es un génie, murmura-t-il.
John redescendit une demi-heure plus tard. Ses yeux lui piquaient et son estomac gargouillait. Il avait passé un temps fou à extraire la balle sans toucher d'organe. L'homme souffrirait sûrement le martyr quand il se réveillerait, malgré la dose de morphine qu'il lui avait injectée, mais il ne pouvait guère faire mieux.
Lorsqu'il arriva en bas, il trouva Sherlock attablé dans le noir à la table de la cuisine, en train de manger la nourriture chinoise que le médecin avait pensé à ramener de chez l'inconnu. Le médecin sus-nommé eut un haussement de sourcil amusé, et se joignit à lui sans trop d'hésitations. Le détective paraissait songeur. Big Ben sonna cinq heures, et John abandonna l'idée de rentrer chez lui avant le lever du soleil.
-J'ai sorti la balle, tout s'est bien passé. Il devrait se réveiller dans six à sept heures, cinq s'il est très résistant.
Sherlock hocha la tête, et le silence tomba. La pièce était sombre, un réverbère de la rue projetant une unique ligne de lumière sur le tapis. Le ciel extérieur était encore d'un noir d'encre sans aucune lueur à l'horizon, et le soleil paraissait à cet instant une illusion bien lointaine. Il régnait une atmosphère douce de fin de nuit cotonneuse et imprégnée de miel, quand les paupières fatiguées deviennent deux lourds rideaux de théâtre qui ne tendent qu'à se fermer pour clore le spectacle, et l'on pourrait mourir là que cela ne serait pas grave, mourir doucement, délicatement, comme une chandelle que l'on souffle et qui émet encore quelques volutes de fumée, pendant ses derniers instants, comme pour s'accrocher sans conviction à cette vie qui lui a déjà échappé, et les volutes disparaissent, s'évaporent comme si elles n'avaient jamais existé, car elles n'ont jamais vraiment existé, de toutes manière, et quand bien même...
Sherlock observa un moment la figure douce de John, endormi dans son fauteuil. Abandonnant les restes du repas, il s'assit dans le sien et attrapa le bâton de bois qu'il avait récupéré à Sutton Row. Les déductions s'enchaînèrent dans son esprit, mais rien ne faisait sens. Cet homme était peut-être un fou ? Se prenait-il pour une sorte de magicien avec sa baguette magique ? Si c'était le cas, cela faisait bien longtemps qu'il avait sombré dans la folie, la baguette devant avoir une quarantaine d'années au minimum. Noire, 25cm environ, marques typiques de frottement régulier contre les vêtements... Plus une foule d'autres détails qu'il ne comprenait pas. Des marques d'usure à l'extrémité, comme si elle avait été en contact avec une source d'électricité.Des fragments de bois décolorés ou oxydés sur les côtés, comme touchés par des rayons de lumière très intense de façon régulière. Des milliers de pensées se bousculaient dans le crâne du détective, sans qu'il parvienne à les relier par des liens logiques. C'était... frustrant. Il lui manquait une donnée.
