Quand je suis finalement rentrée, Camus était toujours debout. Il m'a saluée d'un air neutre. J'ai vérifié l'heure par réflexe- 12:52 a.m.- avant de lui adresser mon plus beau sourire. Il a d'abord regardé le diadème dans mes cheveux courts, puis a baissé les yeux sur l'armure noire et violette qui recouvrait en partie ma robe. Elle était semblable à la clothe du Verseau qu'il m'avait montrée exception faite de la couleur, plus légère mais tout aussi solide. D'un simple geste, elle se détacha de moi- c'était une sensation formidable. Pourtant, son visage ne montra aucune surprise.
-J'ai rencontré Hécate, fis-je, devançant toute question.
Mais sa réaction ne fut pas vraiment celle à laquelle je m'attendais.
-Que faisais-tu encore debout à cette heure?
-Oh, mais je peux te retourner la question, Gabriel.
-Je t'attendais, répliqua-t-il, imperturbable.
Il me tendit une tasse encore brûlante que j'acceptai sans me poser de questions.
-Tu étais inquiet? lui ai-je demandé en prenant la première gorgée.
Le thé était beaucoup trop fort pour moi. Je me suis obligée à avaler puis ai reposé la tasse.
-Oui, admit-il sobrement.
-J'avais besoin de sortir. Et j'ai… Ma… Elle m'est apparue.
-Notre mère, fit Camus sans broncher.
-Je... J'ai menti, d'accord. Je l'ai cru plusieurs années… mais ce n'est pas elle.
-Alors, qui est-elle? me demanda-t-il, réagissant enfin.
-Je...
J'ai alors commis l'erreur de le regarder dans les yeux, le reflet des miens. J'ai déchanté.
-Je ne peux pas te le dire.
-Emilia, qui est-elle?
-Je pense que tu ne l'accepterais pas.
Cette réponse sembla lui convenir… même s'il fut visiblement déçu. Il me demanda ce qu'elle m'avait dit.
-Athéna l'avait envoyée pour me parler de… de moi. Il semble qu'elle veuille que je trouve qui a fait ça.
-Sais-tu comment t'y prendre?
-Non, je ne sais pas, admis-je en croisant les bras sur mon ventre.
À son expression, je vis qu'il n'avait pas raté mon geste. Et qu'il avait compris. Il se leva et fit un pas vers moi, comme s'il voulait me prendre dans ses bras, mais renonça finalement, se contentant de poser sa main sur mon épaule. Je pouvais sentir ses doigts sur ma peau mais plus aucune température.
-Tu aurais du me le dire plus tôt.
-Comment aurais-je pu?
Il fronça les sourcils, me jetant pour la première fois un regard perplexe.
-Tu ne m'as pas demandé une fois des serviettes… ou rien d'autre. Tu ne sais même pas à quelle date ont lieu tes règles?
Je gardai un long silence hésitant, ne sachant que dire.
-Tu ne sais pas? insista Camus, visiblement perplexe.
-Je n'ai pas eu mes règles depuis trois mois. Elles ont durées une semaine et demi, et avant ça, j'ai eu une pause de quatre ou cinq mois. C'est ainsi depuis que…
Qu'il m'avait fait ça- installé ce froid dans mes os. Je vis sur son visage le coup dur. Je pensai à rectifier- après tout, selon Hécate, c'était Athéna et non pas Camus qui m'avait fait ce "cadeau"- mais il se reprit aussitôt.
-Donc tu l'ignorais vraiment?
-Ça ne fait même pas deux semaines.
-Ce n'est pas à cause de ce garçon? me demanda-t-il, interloqué. Ce… Max?
-Non, répondis-je en le fixant dans les yeux.
Ce fut à peine s'il bougea.
-Isaac.
-Oui. Tu le savais?
-Non.
Il débarrassa la tasse de thé avec un calme étonnant.
-Hécate a dit que si je la mettais au monde, ce serait une fille.
-Et tu le veux?
-Je ne sais pas.
Qu'est-ce qui serait le pire? Ne pas vivre cette vie et revenir plus tard comme quelqu'un d'autre ou vivre une vie comme la mienne? Ignorant où était sa place et qui était sa famille?
Il a hoché la tête encore une fois, puis s'est mis à m'énumérer mes possibilités, donnant des détails techniques sur un ton neutre, comme si ce n'était rien. Puis il m'a demandée si Isaac savait.
-Non. Je vais lui dire ce soir.
Au moment où je m'apprêtais à monter l'escalier, il m'a rappelée.
-Emilie… Emilia, s'est-il aussitôt corrigé. Est-ce que… tu te sens si mal à l'aise que ça, ici?
J'ai souri, toujours dos à lui.
-Plus maintenant, admis-je enfin, le sentant sourire dans mon dos.
Puis, retournant dans ma chambre, j'ai réveillé Isaac et lui ai demandé pourquoi lui ne m'avait jamais posé cette question.
Deux semaines plus tard, une fois une nouvelle page de ma vie tournée et après douze jours à ne plus avoir de ses nouvelles, je pense que nous pouvions considérer que nous avions définitivement rompus.
…
Camus m'a appris le lendemain de cette nuit-là ce qu'était un surplis. Enfin, Hyoga et lui m'ont expliqué. Hyoga a surtout parlé de la guerre contre Hadès, à lequel Hécate était associée en tant que conductrice des âmes. Les surplis étaient portés par des spectres, au service d'Hadès, et les clothes par des saints, au service d'Athéna, ce qui faisait de moi une spectre sous les ordres d'Athéna. Enfin, ça, ça restait encore à prouver.
-Pourquoi? m'a demandé un soir Hyoga.
Nous étions tous les deux à table, dans la petite cuisine de l'isba. Il faisait déjà sombre, malgré la lampe au dessus de nos têtes. Isaac était parti quelques jours plus tôt et ne semblait pas prêt de revenir, et Camus ne dinait pas toujours avec nous.
-Parce que je ne me vois pas me "mettre au service" d'une divinité plutôt qu'une autre.
Il a acquiescé, ne montrant aucun signe de jugement, continuant à racler le fond de son plat comme si je ne venais pas de dire quelque chose de potentiellement grave.
-Tu as été évasive à ce sujet, mais Camus m'en a parlé.
-Du camp de vacances pour demi-dieux où j'ai grandi?
Il a ri.
-Il n'a pas employé ce terme.
Il m'a regardée de ses yeux en amande, d'un bleu magnifique. Hyoga était un très bel homme et j'aimais discuter avec lui, mais je savais que je ne l'intéressais pas. C'était mieux ainsi. Je n'étais pas prête à une autre relation. Surtout pas à cet instant, après ma séparation d'avec Max, l'abandon d'Isaac, et ça. La douleur que je n'arrivais pas encore à évoquer.
-Si tu n'es pas la fille d'Hécate, pourquoi l'as-tu prétendu?
-C'est la mère de ma sœur Léna et de mon frère Chris- enfin, ceux que je croyais l'être. J'aurais aimé qu'elle soit la mienne.
-Pourquoi quelle raison?
-Parce que j'ai des différends avec ma vraie mère.
-Est-elle liée au monde des morts?
-Non. Enfin, pas que je sache.
-Est-ce une déesse mineure? Une nymphe associée à la neige?
J'ai retenu un éclat de rire.
-Non plus.
-Je peux continuer longtemps.
-Moi aussi.
Il n'a pas fait d'autre proposition, comme s'il réfléchissait.
-Elle doit être sacrément spéciale pour que tu taises ainsi son nom, a-t-il néanmoins souligné.
J'ai simplement souri. Oui, elle l'était.
-As-tu remarqué que tu t'habilles de plus en plus en noir? a-t-il fait ensuite.
J'ai baissé les yeux sur le tissu délicat de la robe que je portais.
-Oui, et alors? Ça fait sorcière. J'aime cette couleur.
-Isaac serait probablement furieux d'entendre ce terme.
J'ai secoué la tête.
-Ce n'est pas comme si j'en avais encore quelque chose à faire.
Hyoga a fini par s'excuser.
-Il est fâché, l'a-t-il pourtant justifié. C'est irrationnel mais il est comme ça.
-Et je suis censée lui pardonner pour autant?
-Non, bien sûr que non.
Il a pris une nouvelle bouchée, n'ayant manifestement pas l'intention d'en dire plus.
-Tu crois vraiment qu'il reviendra? ai-je plutôt demandé.
Il fut forcé d'admettre qu'il l'ignorait. Isaac était têtu et revanchard, il en avait déjà fait les frais.
-Mais toi, il te pardonnera peut-être plus vite.
J'ai préféré ne rien répondre à ça. Me pardonner. C'était si risible que c'en était presque drôle. Qu'il s'en aille s'il le voulait: je ne le retiendrais pas. Je survivrais très bien, avec ou sans lui.
…
J'ai eu à nouveau des nouvelles du Sanctuaire plus de deux mois après mon arrivée. Camus communiquait avec eux régulièrement, ai-je appris.
-Cela veut-il dire que nous repartons? ai-je demandé lorsqu'il m'a appris la nouvelle.
-Athéna aimerait, a-t-il admis. Mais elle investigue de son côté, et elle… précise que c'est ton choix.
Mon choix? J'ai failli rire. Quel choix avais-je donc eu depuis le début de tout ceci?
-Serai-je plus utile là-bas?
-Probablement, a admis Camus.
-Alors, qu'attendons-nous?
Debout face à moi, assise, je l'ai vu hésiter.
-Est-ce vraiment ce que tu veux?
-Est-ce encore important? ai-je répliqué.
-Si! a-t-il affirmé avec une indignation qui m'a dépassée. Tu n'as pas à... à assumer un rôle que tu ne désires pas. D'autres le feront.
Et j'ai hésité. Vraiment. Mais j'aurais dû mourir, je ne pouvais pas avoir été ramenée sans raison, j'étais endettée… et puis j'étais terrifiée. Terrifiée à l'idée de laisser passer quelque chose de grave alors que j'aurais pu agir. Cela faisait suffisamment longtemps. Ma décision était prise.
