Enjoi. (Mdr mais y'a encore des gens ici? 3)
Levi Ackerman n'était pas un homme chanceux. C'était ce qu'il pensait. Il n'avait jamais connu son père, et il s'en fichait pas mal. Il n'avait pas de Patrie, étant né sur un bateau entre Heazul et Mahr, faisant de lui un enfant qui venait de nulle part. La guerre ravageait le pays de Heazul, et sa mère et son oncle avaient réussi à s'enfuir clandestinement, après avoir payé un passeur avec de l'argent sale récolté par les différents boulots de Kenny. Ils pensaient s'en sortir une fois débarqués au pays de Mahr. Mais le destin en avait voulu autrement.
Le racisme était très prononcé dans cette contrée en ce temps-là, et ils finirent par vivre dans une banlieue malfamée en-dehors de la ville, bien à l'est de Shiganshina. Kuchel n'était pas en mesure de travailler après avoir donné la vie, et devait s'occuper de Levi. Quant à Kenny, il était parti sans que sa sœur ne sache où, et lui envoyait de l'argent chaque mois pour qu'elle puisse survivre. Levi ne se souvenait plus du nom de leur village, s'il en avait eu un jour. C'était un large quartier pauvre, où régnait la loi du plus fort, les habitants le surnommaient la « Prison ». Tuer, ou être tué. Telle était la triste réalité dans laquelle Levi avait grandi, et il avait vite apprit à devenir étranger au concept de possession. Tout finissait par disparaître un jour ou l'autre que ce soit des biens matériels ou même des gens.
Lorsque Levi eut atteint ses cinq ans, Kuchel ne reçut plus d'argent de son frère, et en déduit donc qu'il n'était plus en vie. Elle avait essayé de faire fonctionner les choses, de gagner de l'argent comme elle le pouvait, mais qu'est-ce qu'une femme comme elle pouvait bien faire ? Les lois de l'époque l'empêchaient de travailler convenablement dans un des Districts, et personne ne sortait jamais de la Prison, Kuchel le savait pertinemment. Alors elle se résigna. Dans la Prison, le travail disponible pour les femmes de sa trempe étaient servantes, parfois contrebandières, ou prostituées. Il ne lui avait fallu qu'un bref échange de regard avec son fils pour qu'elle se décide à se salir les mains. Jamais elle n'aurait pu laisser son précieux enfant connaître la faim ou le froid, il fallait qu'il vive décemment, même si cela allait à ses dépens en tant que femme. Kuchel alternait donc entre ces trois choix.
Levi était un petit garçon plutôt taciturne. Il ne parlait pas beaucoup, mais était serviable et tendre avec sa mère qui l'aimait plus que sa propre vie. Il ne sortait jamais de leur appartement. Les plus grandes demeures de la Prison avoisinaient les soixante mètres carrés. Une maison normale, moins de la moitié. La leur se résumait à un espace de dix mètres carrés séparé en deux pièces par un mur complètement défraîchit, comme le reste de leur espace de vie. Levi s'en fichait, il n'avait jamais rien connu d'autre.
Ils n'avaient pas de machine à laver, et Levi aimait faire la lessive du peu de tissus qu'ils possédaient, se rendre à la rivière et voir les impuretés s'évaporer des vêtements et draps après les avoir frottés. Sa mère lui disait souvent qu'il s'abîmait trop les mains en effectuant son labeur, mais Levi préférait éliminer les tâches quitte à frotter trop fort. Kuchel lui coupait les cheveux parfois, et c'était ces moments qu'il appréciait le plus. Il aimait le bruit des ciseaux et la voix de sa mère qui fredonnait en s'attelant à la tâche. C'était leur moment à eux, où le bruit incessant de la Prison s'étouffait pour ne laisser que Levi et Kuchel.
Levi partait en vadrouille dès qu'il en avait l'occasion, sa mère était rarement à la maison de toute façon. Il ne savait pas ce qu'elle faisait, ni quel était réellement son travail, tout ce qu'il savait, c'était qu'elle ne l'attraperait pas tant qu'il rentrait avant elle. En explorant la Prison, il avait appris à se faire incroyablement discret. Au bout de deux ans, la palme de ses pieds ne faisait plus aucun bruit quelle que soit la surface sur laquelle il marchait, et il connaissait chaque recoin de son quartier ainsi qu'une grande partie de la Prison. Il savait qui vivait où, qui vendait quoi, qui étaient les gens à éviter et ceux qui étaient ordinaires. Il savait aussi où il pouvait aller sans problèmes, et où il ne fallait surtout pas mettre les pieds. Parfois, il volait quelque chose sur un étale, un fruit, une babiole, du savon… Levi n'était pas stupide, et sa mère lui avait maintes fois répété que voler était mal et condamnable. Mais selon lui, cette règle s'appliquait aux gens qui n'avaient aucune raison valable de voler. Et survivre était une condition suffisante.
Kuchel était trop gentille pour vivre dans la Prison. Tout ce qu'elle avait, elle l'aurait donné sans hésitation pour une personne dans le besoin et Levi ne comprenait pas pourquoi. Eux qui n'avaient déjà presque rien... À quoi bon aider des inconnus ? Personne ne leur rendrait jamais la pareille de toute manière. Sa mère lui avait dit « Il n'y a rien de mal à aider les autres. » et le garçon n'avait jamais compris.
Hanji avait un jour fait une théorie parmi bien d'autres sur Levi Ackerman, et la scientifique avait psychanalysé son ami en douce jusqu'à arriver à la conclusion que ses tendances maniaques et sa haine de la saleté venaient de son enfance dans la Prison, mais plus particulièrement de cette fois où il avait mal calculé son timing, et était rentré bien trop tôt chez lui. Voir sa mère dans une telle position à son âge lui avait laissé une séquelle conséquente, et ce ne fut que bien plus tard qu'il comprit réellement ce qu'avait été l'un des métiers de sa mère.
Kuchel s'affaiblissait à mesure que le temps passait, et sa maladie fut déclarée rapidement. Cumuler trois gagne-pains et se surmener de la sorte avait ruiné sa condition physique, et elle ne pouvait presque plus sortir de son lit. Ce fut alors à Levi de s'occuper de tout ce qui était à sa portée. Kuchel avait des économies, ce qui leur permit de vivre encore un moment en faisant nombre de sacrifices. Lorsqu'elle mourut, Levi resta seul à la regarder pendant six jours sans jamais bouger. Il mourrait de faim et l'odeur devint vite insupportable, mais il était bloqué là, sachant pertinemment que sa magnifique Kuchel ne lui couperait plus jamais les cheveux. La douleur et la sensation de solitude et d'abandon eurent raison de sa logique, et il restait là, sans une expression sur le visage alors qu'une tempête bouillonnait en lui. Il ne savait pas quoi faire de ces émotions et haïssait le monde entier pour son malheur.
Levi ne bougea toujours pas quand quelqu'un entra dans le tas de saleté qu'il appelait « maison ». Le garçon se contenta de lancer un regard à l'inconnu, un grand homme à la peau blanche comme l'avait été la sienne avant qu'elle ne devienne blafarde du manque d'alimentation. Il avait des yeux semblables aux siens, longs et fins, et la couleur de ses iris était plus bleue qu'acier. Il portait un chapeau noir avec un bandeau blanc sous lequel Levi pouvait voir des cheveux noirs ramenés en arrières et ne dépassant pas sa nuque. Il avait un visage sévère, anguleux, le creux de ses fossettes marqué et de fins sourcils froncés. Levi le trouva parfaitement hideux, comme tous les hommes qu'il avait vu dans sa vie. Il portait une chemise et un pantalon avec un long manteau sale et tenait une sacoche de cuir brun qu'il laissa tomber au sol avant de s'approcher de la dépouille de Kuchel.
L'homme examina le corps puis se tourna finalement vers l'enfant. Il avait rarement vu quelqu'un en si mauvaise condition. Sous-alimenté, l'air faible, le corps frêle et les cheveux trop longs, ce garçon avait tout l'air d'un mort avec ses joues creusées et ses membres de grenouille. Cependant, son regard restait vif et allumé qui contrevenait à son air blasé. L'étranger se laissa tomber contre le mur et couler jusqu'au sol.
-Comment est-elle morte ?
Levi réussit à faire tressauter son épaule droite en guise de haussement d'épaules.
-C'est quoi ton nom ?
-Levi.
-T'as pas un nom de famille ?
-Levi c'est tout.
-Je vois. Mieux vaut que tu n'aies pas à le porter. Et bien, Levi c'est tout, je suis Kenny. Ravi de faire ta connaissance.
Son ton n'était en rien joyeux, et il avait l'air plutôt bouleversé sans que Levi ne comprenne pourquoi. Cette réponse lui fut apportée bien plus tard, trop tard. Kenny le recueillit et devint avec du temps et du labeur une figure parentale pour Levi. Il était un enfant difficile par ses humeurs, mais obéissant, ce qui rendit la tâche plus facile pour le plus vieux. L'entraînement commença dès que Levi eut assez de forces pour tenir debout. Selon Kenny, il devait apprendre à survivre par lui-même dans ce monde qui ferait tout pour l'évincer. La Prison était une jungle ou régnait la loi du plus fort.
Et si Levi voulait survivre, il devait être le plus fort.
Kenny lui apprit à marchander pour obtenir ce qu'il ne pouvait pas toujours avoir par la force, et lui inculqua les manières que toute personne respectable se devait de connaître et les lui fit appliquer à la lettre. Levi était un bon apprenti et il se perfectionnait d'année en année, jusqu'au stade ou Kenny n'avait plus rien à lui apprendre. La première arme que le garçon avait tenue avait été un couteau, et à ce jour c'était encore l'arme avec laquelle il était le plus confortable, mais son bienfaiteur lui avait également montré comment se servir d'armes à feu de différents modèles même si Levi préférait éviter de se servir de l'unique pistolet en sa possession.
Kenny n'avait jamais été tendre avec lui, c'était même un sacré connard du point de vue de Levi, mais il l'avait élevé et lui avait tout enseigné. S'il sortait de cet endroit un jour, ce sera grâce à lui. L'adolescent ne s'attendait pas à ressentir une telle solitude et un chagrin pareil quand Kenny l'abandonna. Il avait tout simplement adressé un dernier salut à Levi qui était en train de flanquer une raclée à des types cons comme leurs pieds. Comme ça. Parmi la foule qui s'était agglutinée, l'adolescent pu voir son chapeau et sa forme de dos s'éloigner, et il comprit. Il partait pour de bon. Après avoir pris Levi sous son aile il s'en allait après dix ans.
Levi passa alors son temps à mettre en pratique tout ce que Kenny lui avait appris, et il se rendit vite compte qu'il pouvait largement vivre seul. Il trouvait facilement du travail quand il en avait besoin, et négociait comme on le lui avait appris. Tous ces efforts ne furent pas vains et il put s'acheter un appartement qui était d'une taille conséquente pour les standards de la Prison. Tout était toujours propre et ses cheveux coupés correctement. Le seul problème qu'il avait à présent, était son quotidien morne et solitaire. Il avait l'impression d'être un robot, et il était fatigué de se battre avec des idiots ou des types qui lui cherchaient des noises sans raison. Sa réputation n'était plus à faire.
Une nuit, Levi se réveilla en entendant du bruit dans l'appartement. Il ne lui fallut pas plus d'une seconde pour être correctement éveillé, et attendit pour vérifier que ce n'était pas quelque chose qu'il avait entendu dans son rêve. Non il n'avait pas rêvé, il y avait bien quelqu'un chez lui.
Discrètement, il attrapa le couteau qu'il gardait toujours sous son oreiller et se leva sans émettre le moindre son. Ça pouvait être n'importe qui, et même si Levi était sûr de ses capacités, il ne se serait pas risqué à se montrer imprudent. Il descendit les escaliers de la mezzanine en évitant les marches qui grinçaient, et se rendit à pas de loup dans le salon en rasant les murs, ses muscles bandés, prêt à se défendre. Il se rapprocha du bruit et jeta un coup d'œil dans la pièce principale, où un homme était en train de fouiller dans un placard. Levi faillit soupirer. Il ne possédait rien qui valait la peine d'être volé, mais ce n'était pas rare que quelqu'un essaie de s'introduire pour tenter de récupérer des objets de valeurs. Ceux qui possédaient un appartement dans cette partie de la Prison étaient considérés comme riches, alors ça ne l'étonna guère.
Sans un bruit, il réussit à se poster juste derrière l'homme, qui n'avait pas une carrure immense, ce qui était généralement préférable pour un voleur, mais restait plus grand que Levi. Celui-ci passa à l'action, et attrapa la taille de l'intrus d'un bras ferme tout en lui mettant le couteau sous la gorge. L'homme laissa échapper un petit cri de surprise et Levi le sentit se raidir sous sa prise. Plutôt normal quand on se retrouvait avec une lame pressée sur la jugulaire.
-Si tu bouges, t'es mort. Pour qui tu travailles ?
-P-personne !
-Ne m'oblige pas à me répéter.
-Personne je vous jure !
Levi soupira. Encore un amateur.
-Laissez-moi partir, je ne vous causerai plus de problèmes. Je m'en irai et vous n'entendrez plus jamais parler de moi.
Levi resserra sa prise et sa lame coupa légèrement la chair du cou de l'intrus.
-La ferme. T'es qui ? Tu veux quoi ?
L'homme ne répondit pas et Levi pouvait sentir qu'il ne tremblait pas, ce qui l'étonna. N'importe qui dans sa situation aurait un réflexe de survie se répercutant sur le langage corporel. Levi le lâcha une seconde, juste le temps de l'obliger à se retourner pour voir son visage. L'étranger portait un bandana sur le bas du visage et une capuche, par conséquent, Levi ne pouvait voir que ses yeux bleu clair. Ils avaient la couleur bleutée de la glace que Levi n'avait que rarement eut l'occasion d'admirer, et il se surprit à penser qu'il aimait cet éclat.
-Tu peux me lâcher ? Je promets de ne pas t'attaquer.
-C'est ça. Dis-moi ton nom et ce que tu fais chez moi sale voleur.
L'homme soupira, résigné. Il n'avait pas trop le choix de toute façon.
-Je m'appelle Farlan et oui, je suis venu pour trouver des trucs à vendre. J'ai un ami dont la mère est malade, et les médicaments coûtent cher. Je voulais l'aider voilà tout.
Levi baissa son couteau. Il ne volait pas pour lui-même c'était déjà ça. Mais d'où sortait ce gars bien trop naïf ?
-C'est ça. Tu veux pas adopter tous les orphelins du quartier pendant que tu y es?
-Si personne ne fait rien et qu'on reste tous dans notre coin, rien ne s'améliorera jamais. Il n'y a rien de mal à aider les gens.
Levi écarquilla les yeux. Cette phrase lui était familière. Farlan devait sûrement être quelqu'un comme sa mère, prêt à se sacrifier pour le bien commun. Tout le contraire de lui. Mais peut-être que s'il continuait à parler à ce type il aurait enfin la réponse à cette question. Levi le relâcha et se recula de quelques pas.
-Je vois pas pourquoi tu t'acharnes. La mère de ton pote mourra même avec un traitement. La plupart des médicaments sont coupés avec tout et n'importe quoi, et rendent encore plus malades.
-Mmh. Ça valait le coup d'essayer. Et toi c'est quoi ton nom ?
Levi ne cessait d'être surpris par la sociabilité du jeune homme. Qu'est-ce qu'il en avait à faire de son nom ? Il était entré ici pour voler, pas pour se faire un ami.
-Rentre chez toi, et que je ne te reprenne pas à essayer de me voler, je serai moins clément la prochaine fois.
Levi pensait que ça allait s'arrêter là, mais bizarrement, Farlan était revenu. Pour s'excuser avait-il dit. Levi n'en avait rien à faire, il avait lui-même déjà volé étant plus jeune avec la survie comme excuse, alors il aurait compris les actions du jeune homme. Mais il n'arrivait pas à mettre le doigt sur ses motivations. Voler pour autrui, c'était stupide, surtout pour quelqu'un qui ne lui aurait sûrement pas rendu la pareille.
Farlan traînait de plus en plus souvent dans les pattes de Levi, tant bien que ça en devint habituel. Levi commençait à s'habituer à sa présence, et finalement, le jeune homme vint vivre chez lui. Comment en étaient-ils arrivés là ? Levi ne le savait pas, mais il se surpris à aimer la compagnie que lui apportait son ami. C'était la seule personne à qui il faisait confiance et avec qui il se sentait sur un pied d'égalité. Tout était plus facile à deux, mieux que ça, sa solitude cuisante s'éloignait toujours plus, et il se sentait bien, aussi bien que quelqu'un pouvait se porter dans la Prison.
-Je dis juste que si tu n'avais pas mis au tapis tous les gens que tu croisais, tu n'aurais sûrement pas cette réputation.
-Je t'emmerde, c'est pas ma faute si des abrutis viennent me trouver, je ne fais que me défendre.
Farlan passa une main dans ses cheveux châtains en soupirant. Ils étaient sortis faire des courses, et des types avaient essayé de leur voler leurs sacs. Ils avaient donné une leçon aux voleurs, mais Farlan avait dû empêcher son ami de les réduire en bouillie. Après tout, ces gens essayaient seulement de survivre eux aussi. Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un corps s'écrasa contre son dos et lui fit perdre l'équilibre, se retrouvant à terre. Levi l'aida à se relever et il fut sur pieds en moins de deux, ce qui ne fut pas le cas de l'autre personne.
C'était une fille, plutôt chétive, les cheveux couleur betterave et elle releva vers eux un regard olive qui retenait tant d'émotions que Levi et Farlan en perdirent leurs mots. Cependant elle resta à terre sans rien dire, recroquevillée sur ses genoux. Farlan se pencha immédiatement à sa hauteur.
-Tu as mal quelque part ?
Le regard de la fille s'adoucit, mais ne perdit pas sa méfiance. Elle hocha doucement la tête avant que trois hommes n'arrivent en courant, visiblement à sa poursuite. La fille tenta de se relever en grimaçant, et Farlan se mit automatiquement devant elle, ce qui fit rouler des yeux à Levi.
-Cette sale gamine nous appartient, dégagez. Lança froidement l'homme du milieu.
-Elle est blessée, il lui faut des soins. Répondit Farlan sur le même ton.
-Ça on s'en fout ! Les sales garces qui volent comme elle doivent êtres punies.
-Et bien venez la chercher. Menaça Levi en prenant place aux côtés de Farlan.
Les trois hommes hésitèrent, sachant visiblement à qui ils avaient affaire. La fille les observait depuis le sol, interloquée. Levi et Farlan s'écartèrent comme pour leur montrer que la voie était libre, et qu'ils pouvaient récupérer leur gosse comme ils le voulaient. Ce n'était pas une invitation, c'était un défi, et les hommes échangèrent des regards inquiets. L'un d'eux eut le courage de s'approcher, et en voyant qu'ils ne bougeaient pas, reprit confiance et posa une main sur l'épaule de Levi tandis que Farlan soupirait des « Touche pas » frénétiques. Trop tard. En un mouvement souple, Levi trancha trois doigts à l'homme qui perdit instantanément son sourire et hurla de douleur en se reculant. Levi soupira. Il n'aimait pas spécialement se battre, ça le rendait sale. Ses vêtements valaient plus cher que son égo.
-Barrez-vous, ou je coupe ce qui fait de vous des hommes bande de déchets.
-Im-imbéciles ! Vous allez le regrettez !
-J'ai hâte de voir ça. Répondit Levi sur un ton nonchalent.
La fille était toujours au sol, éberluée. Est-ce que des inconnus venaient sérieusement de prendre sa défense ? Elle a qui on avait répété toute sa vie qu'elle n'était rien ? Les trois hommes déguerpirent face à un Levi ennuyé au possible, et ils se retrouvèrent tous les trois.
-Tout va bien ?
La blessée regarda dans les yeux bleus bienveillants de Farlan, et se sentit rougir. Premièrement parce qu'elle était en position de faiblesse, et que ça ne lui plaisait pas, elle pouvait se débrouiller seule. Et en second parce que ce garçon était vraiment beau. Levi ne pouvait pas la blâmer, Farlan était le premier garçon sur qui il avait posé les yeux et n'avait pas été repoussé. Il fallait dire qu'il était vraiment charmant.
-Je… J'ai mal aux côtes. Avoua-t-elle piteusement.
-Laisse-moi regarder. Je ne vais pas te faire de mal, ne t'inquiète pas.
La fille lui lança un regard suspicieux, mais fit quand même de son mieux pour se détendre. Elle grimaça quand les mains de Farlan palpèrent son ventre et ses hanches pour remonter jusqu'aux côtes. Il examina ensuite le reste de son corps d'un œil critique.
-Tu as les côtes fêlées, et une cheville tordue. On peut t'aider. Tu permets ?
La fille sembla peser le pour et le contre et hocha positivement la tête, gênée par l'attention. Farlan lui sourit avant de passer un bras autour de ses épaules et l'autre sous ses genoux et de la soulever contre son torse. La rousse laissa échapper une exclamation de douleur et de surprise mêlés, et le jeune homme laissa Levi récupérer son sac remplit de courses avant de les suivre de près. Ils arrivèrent rapidement à leur appartement, et Farlan déposa la fille sur un fauteuil tandis que Levi rangeait les courses. Il alla ensuite chercher de quoi la soigner.
-Vous avez un appart' aussi grand ? Et des médicaments ? Vous êtes riches ou quoi ?
-Pas vraiment…
Beaucoup de ce qui leur appartenait était volé par Farlan, mais les petits jobs de Levi leur rapportaient aussi beaucoup d'argent pour des gens vivant dans la Prison.
-C'est quoi ton nom ? Demanda Levi en fermant un placard.
-Moi c'est Farlan. Et le gars qui fait peur là c'est Levi. Ne t'en fais pas il est gentil en vrai.
Levi claqua la langue en venant les rejoindre et donna une tape à l'arrière du crâne de son ami. Ils commencèrent à se chamailler comme à leur habitude, et la jeune fille sourit. Ils avaient l'air proches, elle aurait bien aimé avoir des gens comme eux dans sa vie.
-Je m'appelle Isabel. Isabel Magnolia.
-Et qu'est-ce que tu faisais poursuivie par ces types ? Demanda Levi d'un ton froid, ayant lâché Farlan pour qu'il puisse s'occuper d'elle.
-Je… Ils… Enfin je me suis enfuie quand ils ont remarqué que je volais leur stand.
-Qu'est-ce qu'il s'est passé pour que tu sois blessée comme ça? Tu peux nous le dire n'aie pas peur.
-Tu es toujours gentil comme ça avec tous les gens que tu rencontres ? Demanda Isabel en lançant un regard suspicieux à Farlan.
-Malheureusement oui. Allez enquille. La pressa Levi.
-Et bien… Je n'ai pas de famille j'ai grandi dans un orphelinat, et je me suis retrouvée ici à l'âge de dix ans, j'avais nulle part où aller. Et il fallait bien que je survive alors comme tout le monde ici, j'ai commencé à voler et… Et bien je ne sais toujours pas où je vais dormir ce soir.
Levi et Farlan échangèrent un regard.
-Non.
-Mais j'ai encore rien dit ! Se défendit Farlan.
-Je sais ce que tu vas me demander, et pas question, on n'est pas une œuvre de charité.
-On peut au moins la protéger le temps qu'elle aille mieux ! La petite a nulle part où aller.
-Mais je m'en branle mon pauvre !
Soudain, Isabel se leva en prenant appuis sur le bras du fauteuil.
-Ne vous disputez pas ! S'il-vous-plaît. Je vais partir, je ne veux pas vous causer d'ennuis, vous en avez déjà fait bien assez pour moi.
-Toi tu la ferme, tu poses ton cul et tu te laisses soigner sagement, les adultes parlent ! S'exclama Levi, ce qui la fit se rasseoir promptement.
Elle ne le savait pas, mais même Farlan avec qui il vivait depuis deux ans maintenant ne l'avait jamais entendu élever la voix. En vérité, Levi n'avait aucune envie qu'elle retourne toute seule dans la rue, encore moins dans sa condition. Qui laisserait partir une gamine après les mots « je ne veux pas vous causer d'ennuis » ?
-Ok on la garde ! Mais je te préviens la merdeuse, t'as intérêt à pas me saloper mon appart', tu vas apprendre à vivre par mes règles.
Sur ce, le propriétaire des lieux s'éloigna à grand pas en maugréant qu'il allait préparer le dîner. Farlan sourit.
-Il t'aime bien on dirait.
Isabel lui lança un regard interrogateur mais n'ajouta rien en réponse au sourire éclatant que lui fit Farlan, le rouge aux joues. Une sensation étrange se propagea dans sa poitrine. Elle ne savait pas ce que c'était, mais c'était chaud et agréable. Elle se sentait reconnaissante pour ces deux garçons qui l'avaient recueillie sans rien demander en retour. C'était la première fois de sa vie qu'elle goûtait à la gentillesse et c'était comme trouver une oasis dans le désert.
Leur trio mit du temps à se mettre en place. Levi trouvait qu'Isabel était grossière et prenait toujours des risques inconsidérés, se lançant dans des bagarres pour un rien. La règle était simple pourtant. Si ce n'est que des mots, laisse glisser, si on te touche, écrase-les. Malheureusement Isabel avait un tempérament flamboyant, et montait facilement dans les tours, entrant dans le jeu des autres. Levi et Farlan lui sauvaient la mise à chaque fois. Ils avaient été là pour elle dès qu'elle en avait eu besoin.
Elle était certes impolie, mais elle faisait de gros efforts, et ça ne passait pas inaperçu. Isabel faisait de son mieux pour nettoyer comme Levi le voulait. Il lui apprit à coudre et à savoir repérer ce qu'il était préférable d'acheter ou non sur les étals de nourritures, à savoir se repérer toute seule si elle se perdait et à ne pas se laisser entraîner dans des histoires louches. Farlan quant à lui, lui apprit à repérer les blessures mineures et comment les soigner, il lui apprit à cuisiner et la rassurait quand elle avait peur. Farlan avait toujours été celui qui s'occupait d'elle émotionnellement.
Malgré tout, ils savaient lui donner de l'espace, et Isabel n'eut jamais l'impression d'avoir des parents, mais plutôt des frères, et c'est ainsi qu'elle se mit à appeler Levi « grand-frère » ce qui secrètement lui plaisait absolument, mais il ne l'aurait jamais avoué. Il aurait pu le lui dire lorsqu'il caressait ses cheveux ou avant de s'endormir ensemble quand il faisait trop froid l'hiver. Il aurait pu la féliciter plus quand elle s'améliorait aux entraînements. Mais elle le savait déjà. Farlan le savait aussi, ils étaient le trio infernal, et se comprenaient parfaitement bien après quelques mois.
Au fil du temps, ils devinrent une famille. Ils passèrent trois ans à vivre ensemble et Levi les aimait plus que sa propre vie, il avait l'impression que son cœur était comblé, et qu'il pourrait aller n'importe où tant qu'ils étaient avec lui. Les gens dans la Prison les appelaient « La Fratrie », ne voyant jamais l'un d'entre eux seul.
Un jour où ils allaient au marché, ils stoppèrent leur pas en se rendant compte que tout le monde courrait dans le sens inverse pour se mettre à l'abri.
-Qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda Farlan.
Ils regardèrent autour d'eux et Levi finit par faire un croche-pied à un homme qui passait et lui empoigna le haut de la chemise pour l'amener à hauteur de ses yeux.
-C'est quoi ce bordel ? Parle.
-Le… C'est… Le Bataillon ! Ils attaquent, c'est la cohue !
Levi écarquilla les yeux. Quoi ? Comment était-ce possible ? Personne n'aurait jamais osé se mêler des affaires de la Prison. La fratrie échangea un regard et ils se mirent à courir dans la direction que les gens fuyaient. Levi passa en premier, leur intimant de rester proches et de ne surtout pas tenter quelque chose. Les coups de feu retentissaient si forts à présent que toute la Prison devait les entendre. Ce n'était pas rare dans le coin, mais là c'était plus qu'un règlement de compte ou un meurtre. Des gens couraient dans tous les sens et des bâtiments avaient pris feu. On se serait crus en pleine guerre. Des gardes armés et habillés de noir étaient visiblement en train de faire le ménage.
-Putain… Murmura Levi.
Il fallait qu'ils partent, ça ne servait à rien de rester là. C'était peut-être même leur chance de se tirer de cet enfer pour de bon, il n'y avait plus personne pour les en empêcher, et à eux trois, ils arriveraient bien à vivre ailleurs, même s'il fallait qu'ils se construisent eux-mêmes une cabane dans les bois.
-Avancez ! Vous êtes l'espoir de la Nation ! Combattez avec bravoure soldats !
Levi se tendit en entendant une voix forte se détacher des autres et couvrir le brouhaha de la bataille. Des cris galvanisés lui répondirent et Levi tenta un coup d'œil. Là, à l'arrière des combats, se tenait un homme accompagné de trois autres qui le protégeaient avec des boucliers anti-émeutes, tirant sur tout ce qui bougeait. Il était grand et bien bâti, les cheveux blonds coupés joliment et bien coiffés. Il semblait donner des directives dans un micro et éliminait parfois un homme ou une femme armée qui s'était approché trop près sans que ses gardes ne puissent l'atteindre. Levi ne sut pourquoi, mais il posa la main sur son pistolet coincé dans sa ceinture. Il ne pouvait détacher son regard du blond, il dégageait quelque chose de hautement solennel.
Pour la première fois depuis longtemps, Levi ne sut quoi faire. Ils devaient dégager de là, c'était certain, ils étaient trop proches des combats et une balle perdue aurait pu toucher l'un d'eux. C'était peut-être même là l'occasion de se tirer de ce taudis. Levi observa les gens et les alentours, cherchant une porte de sortie.
-Levi !
Celui-ci se retourna à l'appel de son nom, et absorbé dans son observation, ne put arriver à temps pour arrêter l'homme qui s'empara d'Isabel, lui collant un canon sur la tempe. Il le reconnut instantanément de par ses trois doigts manquants.
-Ça fait un bail vous trois !
Son regard avait quelque chose de fou, comme si l'attaque menée par ces gens en noir avait révélé leur véritable nature et maintenant ils couraient dans tous les sens comme des chiens fous. Levi leva instantanément son pistolet d'un bras stable, le pointant sur l'homme. S'il faisait du mal à Isabel, il ne répondrait plus de rien. Dans ces vingt-cinq ans passés dans la Prison, il n'avait jamais pris une vie, mais il commencerait si il arrivait quelque chose à sa petite sœur.
-Lâche-la et je te laisse la vie.
-Nan, je crois que ce serait bien plus amusant de te la prendre.
-Okay, okay, on se calme. Les gars baissez vos armes et chacun repartira de son côté, sans incident et sans représailles. Les choses n'ont pas besoin de mal se passer. Tenta de les raisonner Farlan, les mains levées en guise d'apaisement.
La conversation s'arrêta là cependant, lorsqu'un troisième pistolet, bien plus sophistiqué que les leurs se pointa à l'arrière du crâne du type qui menaçait Isabel, qui était tremblante. Levi cligna des yeux. C'était le type qu'il avait aperçu un peu plus tôt.
-La partie est finie, baisse ton arme. Ordonna l'inconnu d'une voix ferme et grave.
-Je pourrais tirer quand même et l'emporter dans la mort avec moi, qu'est-ce que tu en dis, Smith ?
Le blond appuya son arme plus fort sur la tête de l'homme.
-Je déteste me répéter. Regarde un peu autour de toi.
L'homme leva les yeux et découvrit avec stupeur plusieurs hommes et femmes embusqués sur les toits, puis baissa la tête sur son propre corps pour y découvrir des points rouges qui dansaient légèrement sur différents endroits. Il n'avait aucune chance de s'en sortir, et la vie de cette gamine ne méritait pas la sienne. En y réfléchissant, c'était mieux qu'il baisse son arme et s'en aille. Et c'est ce qu'il fit, poussant Isabel dans les bras de Farlan qui la tira immédiatement derrière lui. L'homme s'enfuit sans demander son reste.
-On aurait pu le buter pour de bon ! Pourquoi le laisser partir ? S'exclama Levi.
Le blond s'avança alors vers lui, et en moins de deux, Levi sentit des bras l'agripper et le forcer à se mettre à genoux, le faisant lâcher son arme. Il vit Farlan et Isabel se précipiter à son secours du coin de l'œil, mais ils furent tout deux immobilisés de la même façon, impuissants. Le blond se mit à sa hauteur et plongea ses yeux bleus calculateurs dans les siens.
-Qui es-tu pour décider quand prendre une vie ?
Levi grimaça. C'était qui ce type ?
-Et toi, t'es qui avec tes sourcils qui me cachent le soleil ?
Le blond soupira, et l'homme qui tenait Levi resserra sa prise, appuyant sur sa tête pour lui faire regarder le sol.
-Ça ira Mike. Je suis Erwin Smith, Commandant du Bataillon. Et toi, souillon, tu fais partie de l'organisation de déchet que nous avons pris en chasse.
-Vous pensez que nous faisons partie des gangs de la Prison ? Intervint Farlan.
-Et l'êtes-vous ?
-Absolument pas ! Ces enfoirés ne sont pas nos amis. Continua Isabel.
-Et en plus de ça vous venez de laisser partir un de ses membres. Termina Levi.
Erwin haussa un sourcil.
-Vraiment ? Mmh. Une fois n'est pas coutume on s'est planté quelque part. Relâchez-les. Ordonna le blond avant de se relever en soupirant.
-On pourrait mentir, pourquoi vous nous laissez partir ? Demanda Farlan en se massant les poignets.
-Vous dîtes la vérité, je peux le sentir. Affirma le dénommé Mike.
-Bataillon, retraite !
Tous les hommes présents suivirent le Commandant, et Levi put voir les soldats sur les toits disparaître. En quelques secondes, ils furent tous hors de vue et la Fratrie se retrouva seule. Quelle journée étrange. Et qu'est-ce que c'était que ce Bataillon à la con ?
XxXxXxX
Qu'est-ce que tu fous Ackerman ?
Le reflet de Levi dans le miroir ne lui plaisait pas. Si ses cernes continuaient à se noircirent, on allait croire qu'il avait intégré un Fight Club. Peut-être que ça le défoulerait tiens. L'ex-Caporal passa une main légèrement tremblante dans ses cheveux corbeaux. Il avait cédé, il avait croqué dans la pomme défendue, et il avait aimé ça. Et maintenant venait tout le reste, les regrets, l'amertume, les questions. La peur était le pire. Levi ne savait pas vraiment de quoi il avait peur, mais c'était là, c'était glaçant et le sentiment serpentait entre ses os, le consumant sournoisement.
Levi prit une grande respiration. Il devait garder la face. Il s'aspergea le visage d'eau dans une tentative désespérée de redonner à sa peau une teinte plus saine et un peu de fermeté à ses muscles.
Il sortit de la salle de bain pour tomber sur un Eren à l'air complètement perdu et morose, encore nu dans les draps. Le visage de l'adolescent prit une teinte de plus lorsque leurs regards se croisèrent, c'était comme s'il respirait pour la première fois depuis son réveil. Ils se regardèrent longuement sans parler. Levi, dans rien d'autre qu'un jogging gris reprit place sur son côté du lit.
-T'es encore là ?
Levi le dévisagea comme s'il venait de lui demander s'il voulait manger des chenilles pour le petit déjeuner. Comment ça « t'es encore là ? », où voulait-il qu'il soit ? Il se serait pas fait la malle pour- Oh. Oooh.
-Quoi, t'as cru qu'on allait baiser et qu'ensuite j'allais me tirer?
Eren se mordilla la lèvre inférieure. Les yeux de faucon de Levi n'en ratèrent pas une miette.
-Faut dire que c'est pas une option à laquelle j'aurai pas pensé.
-Tu penses que je suis ce genre de mec ?
Le brun haussa les épaules et se tourna de son côté avant de se lever et de s'étirer sous le regard exaspéré de Levi. Qu'est-ce que ce mioche n'avait pas imprimé la veille quand Levi lui avait dit qu'il se retenait jusque-là ? Eren disparu dans la salle de bain et Levi en profita pour aller leur faire du café, ça, c'était sûrement la meilleure décision qu'il avait pris ces dernières vingt-quatre heures.
L'adolescent réapparût pendant que Levi versait le liquide dans les mugs. Il tendit le sien au brun, qui le prit avec délicatesse, chose que Levi n'aurait pas pensé capable du bulldozer que ce garçon était. Il s'assit sur le comptoir et ils burent une minute en silence. Eren ne le lâchait pas des yeux, et l'adulte commençait à en avoir marre.
-Tu vas perdre, gamin.
-On verra.
Ils continuèrent de se fixer pendant de longues secondes jusqu'à ce qu'Eren commence à plisser des yeux bizarrement, parfois un seul à la fois, ça lui donnait une tête d'abruti. Et finalement, il cligna.
-Putain ! S'exclama-t-il en tapant son poing libre sur le comptoir.
Levi laissa un sourire narquois prendre possession de ses lèvres. Il avait le sentiment que les duels de regard seraient souvent victorieux de son côté. Eren avait peut-être un regard qui déstabilisait Levi, mais fallait pas le pousser dans une compétition.
-Repas aujourd'hui.
-Fais une phrase grammaticalement correcte pour voir ?
-J'ai un repas de famille avec Armin, Mikasa et Hannes aujourd'hui. Soupira Eren.
-Mieux. Et ?
-Et bah je serai pas là.
-Et alors ?
Si Levi avait été assez rapide pour voir l'expression qui passa sur le visage d'Eren, il aurait pu croire que c'était de la déception. L'ex-Caporal mit sa tasse dans l'évier, laissant le brun terminer la sienne avec des sourcils froncés. Levi s'approcha de lui, et posa son index sur le haut de son nez, ça fonctionna, et l'adolescent prit une nouvelle expression plus au goût de Levi.
-C'est à toi que je devrais faire ça. Tes sourcils sont des sœurs par des jumelles. Ou peut-être que c'est naturel chez toi, t'es né avec.
-Je vais te faire bouillir les dents, morveux.
-Ha ! Quand t'auras plus besoin de lever les bras pour atteindre le haut d'un trottoir, on en reparlera.
Peut-être que si quelqu'un avait filmé la scène, et qu'on mettait le film en slow motion, on pourrait apercevoir Levi appuyer la paume de sa main sur la joue droite d'Eren et lui plaquer le visage contre le plan de travail, malheureusement, le mouvement était trop rapide pour l'œil humain.
XxXxXxX
Sa famille ne le questionna pas sur la trace maintenant bleuâtre sur sa joue. Mais Eren, et probablement le restaurant entier, n'aurait pas pu louper leurs regards qui en disaient bien trop long. Sasha ne travaillait pas ce jour-là, mais ils profitaient quand même de leur petite réduction habituelle. Maintenant que le brun y pensait, cet endroit était devenu leur premier choix pour ce genre d'occasion. Dès qu'il y avait quelque chose à fêter, c'était l'endroit où aller, ça changeait du petit boui-boui où ils se rendaient avec Hannes auparavant. Celui-ci était en train de fixer son verre de vin rouge comme s'il l'avait insulté. Il se retenait clairement de le terminer d'un trait.
Eren entretenait une relation bien particulière avec son tuteur. Le brun n'avait de lien de sang avec personne à cette table, mais il pouvait appeler « famille » chacun d'entre eux. Hannes était… Comment dire… Un gros con. Il faisait des blagues beaufs et dénuées de sens de l'humour selon lui. Il était particulièrement lourd quand il s'y mettait, et il n'était franchement pas bien renseigné sur un tas monstrueux de sujets. Pourtant, quand Eren s'était cassé le poignet en se taulant sur cette stupide rampe de skate au collège, c'était Hannes qui l'avait ramassé. C'était Hannes qui avait sifflé et applaudit quand Eren avait descendu les marches dans sa longue robe bleue et son diplôme à la main. C'était aussi Hannes qui avait fait deux heures de route à quatre heures du matin l'année précédente pour aller le récupérer à ce festival désastreux, et c'était toujours Hannes qui l'avait emmené, lui et Armin acheter des meubles pour leur appartement.
Il ne le considérait pas vraiment comme un père à proprement parler, mais la place de parrain avait toujours été claire.
-Non, non c'est le département Stratégique qui m'intéresse.
Eren se concentra à nouveau sur la conversation qui se déroulait. Ah oui, l'orientation professionnelle d'Armin. Leurs assiettes à dessert étaient vides, et le brun avait le coup de barre de fin de repas. Il aurait pu s'endormir peu après s'il ne se forçait pas à faire un effort.
-C'est pas comme ça que ça marche. Les soldats du département Stratégique du Bataillon vont sur le terrain aussi. T'es peut-être plus en sécurité, mais t'auras sûrement à te battre, et pas qu'une fois. Les risques sont toujours là.
Pas si non-informé que ça, le parrain.
-Tonton… Commença Armin.
Hannes grimaça au surnom, ce qui fit sourire Eren.
-C'est juste que… J'en ai beaucoup discuté avec le Commandant, et… Je sais pas, ça m'intéresse vraiment.
-Qu'est-ce qui est arrivé à l'Humanitaire ?
-Je… J'ai pas abandonné l'idée, c'est juste que ça pourrai être option B, plutôt que A.
Au moment où Hannes ouvrit la bouche pour rétorquer, Eren sortit de son silence.
-Je pense que c'est une bonne idée. Tu seras plus efficace au Bataillon que n'importe où ailleurs, dans tous les cas. T'es loin d'être un lâche, alors tu t'y intègreras plus qu'aux autres sections et ton cerveau de génie pourrait sauver des vies.
Armin lui lança un regard bizarre. Comme s'il venait d'avaler un citron et qu'il s'excusait en plus de ça. Eren répondit par un air interrogateur et son ami lui fit un signe en direction de Hannes. Celui-ci avait l'air de ne pas réussir à se décider entre colère et tristesse.
-Quoi qu'est-ce qu'il y a ? Demanda Eren, perdu.
-Tu viens de sous-entendre qu'à part au Bataillon, les soldats sont des lâches et des incompétents. Soupira Mikasa en prenant une dernière gorgée de son café.
Eren réfléchit un moment à la phrase qu'il avait prononcée quelques secondes plus tôt.
-Et alors ?
Cette fois, Mikasa le dévisagea avec insistance, outrée. Eren se cala au fond de sa chaise, l'air renfrogné. Ce n'était pas vraiment ce qu'il voulait dire, il avait juste mal formulé, mais l'idée de le retirer faisait courir son sang dans le mauvais sens. Au fond de lui, l'adolescent savait qu'il était dans le tort, tout n'était pas si manichéen, il ne pouvait pas y avoir que des imbéciles chez les soldats des autres sections. Mais si un certain soldat avait été moins lâche, sa mère serait peut-être encore là aujourd'hui.
Sa main le démangeait.
-Il est tard, je vais payer et je vous ramène.
Hannes se leva, attrapa son manteau et se dirigea vers l'accueil d'un pas morose. Armin et Mikasa le regardèrent partir, puis tournèrent lentement leurs regards sur Eren, qui grogna en se passant une main sur le visage.
-Non.
-On n'a rien dit. Se défendit Armin.
-« Va t'excuser. » C'est ce que t'allais dire non ?
-Va t'excuser. Gronda Mikasa.
Elle se leva sans attendre de réponse, enfila son manteau et sorti du restaurant. Armin lui lança un dernier regard attristé avant de la suivre. Eren était en train de perdre la bataille intérieure qui faisait rage en lui. Un côté voulait bouder comme un enfant et traîner sur sa chaise, et l'autre, bien plus raisonnable, voulait suivre l'ordre de sa sœur adoptive.
Sa main trouva sa bouche et il mordit copieusement dans la chair et retint son gémissement dans sa gorge. Il relâcha sa mâchoire et se leva rapidement, attrapa son manteau au passage et se dirigea d'un pas déterminé jusqu'à l'accueil, où Hannes venait de terminer. Celui-ci le considéra un instant, puis lui fit signe de le suivre à l'extérieur. Mikasa et Armin attendaient près de la voiture, à l'autre bout de la rue.
-Tonton, j'ai-
Hannes lui fit signe de se taire.
-Non, c'est toi qui vas m'écouter Eren. Je suis fatigué. Tu comprends ? Fatigué que tu me reproches tout ce qu'il s'est passé comme si c'était ma faute. Personne n'aurait rien pu faire. Personne, même pas toi, n'aurai pu sauver ta mère ce jour-là. Oui, j'ai été lâche, je le reconnais. Mais si je ne l'avais pas été, on serait tous morts, et Armin serait tout seul maintenant. Donc penses-y. Et pense aussi à regarder pour suivre une thérapie, je sais que ça m'aide, et je pense que ça te ferait du bien à toi aussi.
Et sur ce, il s'éloigna en direction des deux autres adolescents, laissant Eren muet sur le trottoir. Hannes ne lui avait jamais dit qu'il suivait une thérapie. Depuis ce fameux appel pendant la soirée d'anniversaire d'Armin, Eren pensait que Hannes n'avait pas évolué d'un pas. Visiblement, il s'était trompé. Il mit sa main dans sa bouche mais sa mâchoire ne se serra pas. Il sentit la colère et une touche d'angoisse monter en lui aussi vite qu'on tourne le volume d'une stéréo.
Sans réfléchir, il trouva son téléphone dans la poche de son manteau ainsi que ses écouteurs et se mit à marcher dans la direction opposée de la voiture. Il lança une chanson lorsqu'il trouva un titre satisfaisant et envoya un rapide message à Armin pour leur dire de partir sans lui. Eren ne comprenait pas. Le repas s'était déroulé sans accroche jusque-là. Ils avaient ri, partagé des souvenirs embarrassants de leur enfance, sans jamais aller sur des sujets fâcheux. Comment tout avait pu partir en vrille si vite ? Eren ne contrôlait rien et ça l'enrageait.
Au fond, il était toujours ce petit garçon à qui on avait arraché la mère trop tôt. Il ne savait pas quoi faire de toute cette colère, tout ce désespoir. C'était inutile de souhaiter revenir en arrière, il le savait, mais il ne pouvait s'empêcher de rejouer le scénario du jour où sa mère avait perdu la vie en boucle, et dans son esprit, il était capable de la sauver.
Eren donna un violent coup de pied dans un poteau qui n'avait rien demandé. Il était pathétique. Il devrait mieux gérer tout ça, mais il ne savait pas comment faire. Est-ce qu'il devait sérieusement envisager d'aller voir un thérapeute ? Ça ne lui était jamais apparu comme une nécessité jusqu'à présent. Il savait qu'il avait un problème. Mais l'idée même d'être suivi par un professionnel le rebutait, ça lui ferait revenir tout ce bordel sans nom en pleine figure, et il n'était pas sûr de pouvoir l'encaisser.
Son téléphone vibra dans sa poche, et ce n'était pas un message. Eren inspecta l'écran et décrocha sans vraiment réfléchir.
-Bébouuuu en peluche !
-Ça va Hanji ?
-Bah ouais la pèche et toi ?
-La pèche… Le ton morose n'allait pas avec les mots prononcés.
Silence.
-T'es où ?
Eren releva le nez et regarda aux alentours.
-Golden Square.
-Tu vois la pharmacie à droite ?
Eren hocha positivement la tête, sachant qu'Hanji ne pouvait pas le voir.
-On va dire que oui. Si tu continues dans cette rue et que tu tournes à droite au bout de la rue il y a un bar. Tu peux m'attendre là-bas ?
-Heu… Ouais, mais je-
-Parfait ! J'arrive dans un quart d'heure alors ! Garde-moi une place !
La ligne se coupa. Eren regarda son téléphone comme un imbécile pendant de longues secondes. Il venait de se passer quoi là au juste ? Il se posa la même question en entrant dans le bar quelques instants après.
L'endroit était plutôt chaleureux, avec quelques néons accrochés aux murs de briques rouges et le haut bar en bois vernis. C'était plutôt classique, avec un jeu de fléchettes, une table de billard et des box en cuir. Rien de bien fou et pourtant, c'était paisible. La barmaid oeilla Eren d'un air suspicieux et il lui offrit un sourire qui se voulait rassurant mais qui devait être sorti comme une grimace vu son humeur actuelle. Heureusement, Hanji ne tarda pas à faire son apparition et à rejoindre l'adolescent.
Eren se senti immédiatement inconfortable. Elle ne souriait presque pas et elle s'assit calmement, sans parler. La barmaid fut soudainement debout à côté de leur table.
-Qu'est-ce que ce sera la Truande ?
-Ah, un thé vert avec du sucre, et met-moi des cacahuètes à côté s'il-te-plaît.
-Et pour le jeune homme ?
-Heu bah… Un chocolat viennois.
La barmaid hocha la tête et reparti sans le moindre sourire. Vu le sourire sournois du Caporal, Eren se doutait qu'elle était une habituée ici, rien qu'à entendre le surnom dont Hanji avait été affublée…
-Bon allez, balance. Qu'est-ce qui s'est passé ?
-Comment-
-Armin m'a envoyé un message.
Evidemment. Eren hésita à l'envoyer balader. Elle n'avait pas plus important à faire ? Contrairement à Levi qui était… à la retraite, Hanji travaillait toujours pour l'armée à un poste haut-gradé. Et puis qu'est-ce que ça pouvait lui faire de s'occuper des affaires d'Eren. La barmaid revint avec leurs boissons et Hanji demanda à ce que ce soit mis sur sa note. L'adolescent ne voulait même pas savoir.
-Ok, on va tenter autre chose. Qu'est-ce que t'as envie de dire là tout de suite ? Tu penses à quoi ?
-Je pense que je vois pas en quoi ça t'intéresse.
Hanji sourit malicieusement.
-Ce serait si difficile pour toi d'accepter que je suis là par bonté d'âme ? Que malgré ton âge je te considère comme un ami, et que je ne supporte pas de voir un gamin triste ?
-Je suis pas triste.
-Non t'es énervé, et tu fais un job merdique à t'en sortir mon trésor.
-T'es psy maintenant ?
-A vrai dire, oui. Je pourrais te montrer mon diplôme la prochaine fois si tu y tiens.
Eren la dévisagea pendant quelques secondes, il n'était pas du tout au courant. Au final, il ne connaissait pas si bien que ça la femme assise en face de lui. Elle prit une gorgée de son thé après avoir versé deux sachets de sucre dedans et l'avoir touillé avec plus de force que nécessaire. Le brun fit de même avec son chocolat, en cassant toute la chantilly pour qu'elle se mélange avec le breuvage. Sa main droite tremblait légèrement. Ah les joies de la rigidité musculaire. Les mots de Levi lui revinrent en mémoire. Et s'il ne pouvait vraiment plus utiliser sa main un jour ?
-Eren.
Il releva les yeux et senti une larme rouler sur sa joue, sa vision était brouillée. Hanji avait prononcé son nom avec tendresse, et ses yeux étaient remplis de cette même émotion.
-Tu as besoin d'aide. Pourquoi ça te fait si mal de l'avouer ? Qu'est-ce qui te fait peur ? Tu crois qu'en parler va tout faire revenir bouillir à la surface hein ? Et bien écoute mon conseil d'adulte pas du tout responsable : oui. Oui, tout va revenir et ça va faire ultra, ultra mal. Mais une fois que ce sera fait… Oh Eren une fois que ce sera fait tes épaules et ton cœur pèseront moins lourds et tu verras que marcher vers l'avant sera plus facile. Mais mon ami, t'es pas en train de réussir ton parcours. Je vais te le demander, juste une fois, et ce sera ta première opportunité. T'en auras deux au total. Tu peux choisir de répondre maintenant, ou la deuxième fois, mais il n'y aura pas de troisième chance, ok ?
Eren se frotta les yeux et fit oui de la tête.
-C'est pas une thérapie officielle, mais ce que je te propose, c'est que toi et moi, on se retrouve régulièrement ici, ou ailleurs, comme tu veux. Je te laisse le temps de choisir combien de fois et tout le tintouin. Mais quand on se fera un petit rendez-vous comme ça, on va parler. On va parler de choses qui vont t'énerver, qui vont te rendre triste, qui vont pas toujours aller dans ton sens. Mais on va aussi parler de trucs cool, on va couvrir tous les sujets que tu veux, le moindre problème, la moindre amélioration, tu peux me le dire. Ce sera free-style ok ? Je te laisse le temps d'y réfléchir, mais sache que c'est un énorme pas et tu as tout ton temps pour venir vers moi et me dire si tu es partant.
Elle se tut, et se mit à piocher dans son petit bol de cacahuètes en lui souriant gentiment, sans lui mettre la pression. Finalement, Eren comprit. Les larmes qu'il avait versées un peu plus tôt sans vraiment le comprendre, c'était ça. Ça n'avait pas été par colère ou misère, mais simplement par reconnaissance. Il se sentait tellement reconnaissant de cette main tendue, de la sincérité d'Hanji et en un instant il comprit. Il se mit dans les chaussures de Mikasa, d'Armin et de Hannes pendant un moment de lucidité. Si les rôles avaient été inversés… C'était différent de suivre une thérapie, il n'y avait pas de limites, pas de bureau et de carnet, simplement un adolescent paumé et une oreille attentive.
Peut-être était-il temps.
Il plongea son regard dans celui d'Hanji. Il y avait l'espoir et la confiance dont il avait besoin.
-D'accord.
Hanji sourit, et Eren avait l'impression de prendre une bouffée d'air depuis la première fois de la journée.
XxXxXxX
Levi avait un problème. Un problème avec une peau tannée, des cheveux doux et des yeux à couper le souffle. Un problème qui était présentement en train de pincer les cordes de sa guitare, les paupières closes et le soleil orangé de fin de journée éclairant le haut de son corps d'une lumière idyllique. Eren lui paraissait tout bonnement irréel en cet instant. Sa voix portant des notes envoûtantes dans l'air, sans remarquer que Levi l'observait, appuyé contre l'encadrement de la porte.
Les mains injustement agiles d'Eren avaient toute son attention, même si ses yeux ne pouvaient s'empêcher de remonter à son visage serein de temps à autre. Il y avait quelque chose de différent à propos du jeune homme aujourd'hui. Inhabituellement calme, il semblait plus en paix avec lui-même. Quand Eren chantait, Levi ne sentait plus le froid ou la solitude. Et il était là son problème. Aimer était dangereux pour lui.
Avoir besoin de quelqu'un était dangereux. Levi ne voulait pas revivre ça. Il était trop attaché maintenant, et il n'y avait rien de plus terrifiant au monde. Quand Eren disparaîtra de sa vie, il repartira à la case départ. Est-ce qu'il avait avancé de cette case dans un premier temps ? Franchement, Levi ne savait plus quoi faire. Il était coincé là, entre ne pas vouloir perdre sa raison de se lever le matin et le laisser s'éloigner avant qu'il ne soit trop tard.
Il est trop tard mon vieux. Oh tiens, tiens, tiens. Ne serait-ce pas cette connasse de conscience ? Certaines personnes sous la peur réagissent au quart de tour, comme Eren par exemple. Levi lui, se figeait totalement. Ça ne durait pas nécessairement longtemps. Mais c'est ce qu'il ressentait en ce moment. Pourtant tout son être ne désirait qu'une chose, et ça ne lui plaisait pas, de vouloir être à ses côtés à ce point.
-Salut.
Levi releva la tête, tiré de ses pensées. Il devait faire la tronche, puisqu'Eren continua sur un :
-Tu devrais te balader avec une lampe, peut-être que ça éclairerait ton humeur.
-Je me balade avec toi non ?
-Parce que… Je suis ta lampe ?
-Tch.
Levi s'avança et se laissa tomber sur le lit en grognant, ce qui fit sourire Eren discrètement. C'était bizarre de penser qu'il ne se lasserait probablement de ce bougon d'ex-Caporal. Ça le surprenait autant que ça devait être étrange pour Levi, en effet il était plutôt hors du commun qu'on apprécie la mauvaise humeur de quelqu'un. Mais Levi était comme ça, et Eren aimait son abruti de voisin comme il était.
Le brun posa son instrument sur cette moquette des enfers, et s'allongea à côté de Levi. Les deux côte à côte, fixant le plafond. Des particules de poussière flottaient dans l'air et brillaient dans la lumière du soleil couchant comme des paillettes. Seul le bruit de leurs respirations venait perturber le silence qui régnait. Leurs énergies en harmonie, c'était comme si tout s'était mis en pause un court moment. Plus rien ne brouillait leurs esprits et tout ce qu'ils avaient à faire était de savourer cet instant volé à deux vies se mouvant trop rapidement dans des sens incongrus.
Eren se tourna sur le côté, posant son menton sur la paume de sa main, et Levi tourna la tête dans sa direction. Il pouvait les voir clairement, les sentiments d'affections divers qui dansaient dans les yeux de l'adolescent. Son ventre et son cœur se pressèrent sous l'émotion. S'il avait pu se voir dans un miroir, Levi était prêt à parier que ses yeux à lui renvoyaient quelque chose comme une excuse muette. Il aurait voulu que ce soit quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui puisse donner à Eren les conseils et l'affection dont il avait besoin. Quelqu'un qui puisse le rendre vraiment heureux. Pas un gars qui ne pourrait qu'apporter des soucis dans son jardin.
La main de Levi s'arrêta près de la joue de l'adolescent, mais il n'eut pas le temps d'hésiter, Eren posa sa joue dans sa paume et ferma les yeux, fort. Levi fit de même et il sentit le brun se tourner légèrement pour poser un tendre baiser contre sa peau. C'était sûrement la plus douce des mélodies dont Eren lui avait fait cadeau, et pourtant, la pièce était toujours silencieuse.
Eren se laissa glisser lentement contre lui, enfoui son nez dans son cou, posa sa main sur son ventre avant de la faire remonter jusqu'à son épaule, puis sa joue, et enfin emmêla ses doigts dans ses cheveux corbeau. Levi fit de même, son bras fermement accroché dans le dos d'Eren. Leurs mains se trouvèrent, se détachaient, se cherchaient et traçaient des formes abstraites l'une sur l'autre, toujours jointes. Levi releva légèrement la tête et Eren l'imita, posant son front contre celui de l'ancien Caporal. Celui-ci aurait pu fondre, il avait l'impression d'être hors du monde et pourtant, son monde était blotti contre lui.
Eren déposa une série de baisers papillons sur son visage, un sur son oreille, un sur son arcade sourcilière, un sur le coin de son nez et un dernier sur sa mâchoire avant de simplement poser son visage contre celui de Levi. Ce dernier lâcha finalement sa main pour guider Eren jusqu'à ses lèvres. L'intensité lui fit perdre la tête et accélérer son cœur. C'était la plus belle et la plus juste des sensations qu'il avait pu expérimenter de toute son existence. Un avant-goût de Paradis aurait été la meilleure façon de le décrire. Les pièces du puzzle se mettaient en place et la béatitude qui en résulta donna presque le tournis à Levi.
Est-ce qu'il y avait un temps maximum pour un baiser ? Une convention sociale qui décrétait que ça ne doit pas durer plus d'une minute ? Parce que dans tous les cas, ils l'avaient largement dépassé. Ils auraient pu faire ça des heures sans se lasser. Eren senti Levi sourire contre ses lèvres, et se recula une seconde, croyant rêver.
Levi plongea sans gêne ses yeux orageux dans ceux du brun, et pour la première fois, les yeux de l'ancien soldat pétillaient. Eren le regarda abasourdi pendant une seconde mais finit par sourire tendrement, ce qui élargit le sourire de Levi. La pièce fut soudainement emplie d'éclats de rire, et Eren frotta son nez contre celui de Levi avant de reprendre ses lèvres.
Lorsque l'euphorie retomba, Levi repoussa gentiment Eren, qui se laissa tomber contre son épaule. Levi resserra son étreinte, et ce n'était plus léger, c'était mélancolique, c'était lourd de non-dits. Ce fut bien plus tard, qu'Eren comprit que Levi venait de lui dire je t'aime.
