Elle ressent le néant depuis si longtemps qu'elle fait corps avec lui.

Les cartes qu'on lui a distribuées sont la perte, le vide, l'absence, le néant, alors elle joue la partie avec. Elle n'a pas renoncé, elle essaie de se remplir, elle fait des efforts. Mais quoi qu'elle fasse, c'est ce carré perdant qui définit sa vie depuis le début. Sa vie est imprimée en Hueco.

Quand elle regarde le ciel, elle ne voit plus les étoiles mais le vide entre chacune d'elles. Le néant toujours. Il est plus présent que ces points de lumière, surtout par une nuit sans lune. Elle sourit devant l'ironie. Même cette nuit est sans lune. Il a fallu que cette nuit entre toute soit sans lune.

Cette nuit, elle souhaite que toutes les larmes qu'elle a un jour versées coulent jusqu'à lui déchirer les yeux.

Elle voudrait qu'il pleuve, pour que la pluie tombe sur son visage et imite les larmes qu'elle n'a plus.

Elle imagine que la pluie se change en glace et lui lacère les joues. Que le sang se mêle aux larmes. Elle aimerait avoir mal et pouvoir être soignée, elle aimerait savoir réparer ce qui en elle est brisé.

Ses mains tremblent. Elle serre le poing. Elle serre le poing si fort que ses articulations blanchissent et craquent. Elle serre encore. Puis elle ne sent plus rien et détend les doigts. Tout est vain, tout est creux, et elle fixe l'horizon blanc de ses yeux secs.

Elle est dans le parc désert, assise sur un banc en pierre recouvert de givre. Tant pis. La brise est toujours mordante, elle ramène ses genoux contre elle, les pieds sur le banc et s'entoure de ses bras.

Il n'y a plus rien ici, que de douloureux souvenirs et le vide mais elle vient parce que la douleur est la dernière chose que le néant la laisse ressentir encore un peu. La douleur est tout ce qui reste de son humanité, tout ce qu'elle retient de ce qu'elle a été. Les souvenirs sont en lambeaux, mais elle s'obstine.

Elle veut se souvenir de son sourire comme d'un puissant soleil, qui a le pouvoir de réchauffer son âme blessée, mais ne ressent plus sa chaleur. Les contours deviennent flous. D'infimes détails lui échappent. Ses éclats de rire, le ton de sa voix, ses soupirs exaspérés. Elle veut les retenir mais c'est comme du sable entre ses doigts. Au début, opiniâtre, elle s'était battue pour les garder, mais plus elle se souvient, plus elle perd l'essence de ce qu'elle recherche.

Le temps passe, inexorable et le néant infini creuse peu à peu un trou dans ce qui était son cœur.

Si ce qu'elle était n'est plus, elle veut partir en se souvenant. Se souvenir, c'est tout ce qui lui reste.

Alors qu'elle s'apprête à quitter le parc, elle sent derrière elle la présence d'un autre Hollow. Encore. Toujours. Infiniment. Mais elle n'ira pas à sa rencontre le purifier.

Cette nuit est celle de la mémoire, celle où elle s'autorise à redevenir la jeune fille de dix-sept ans qu'elle a été.

Elle ne pleurera plus jamais. Tant mieux. Les larmes de trop avaient été versées il y a trois ans. La source s'était tarie. Tant pis.

Qu'il en soit ainsi. Elle verrouille à son poignet le fermoir de son bracelet.

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An ordinary anger