An endless guilt

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Depuis quinze jours, Ichigo n'avait eu que de rares alarmes Hollow, ce qui laissait présager un probable rassemblement des monstres pour une attaque en masse. La menace de la guerre qu'ils attendaient tous se faisait de plus en plus palpable au fil des jours.

Jamais il n'avait trouvé l'occasion, ou le courage, de proposer à Inoue de lui servir d'escorte mais l'incident avec Shotatruc avait apparemment calmé les esprits. On n'avait pas eu de nouvelles des sanctions prises contre lui concernant cette violente altercation dans l'enceinte du lycée, peut-être n'est-ce pas encore remonté auprès du corps enseignant ou peut-être n'en entendrait-on jamais parler...

Depuis ce jour-là en tout cas, la princesse des terminales avait effectivement eu la paix puisque aucun garçon n'avait pris le risque de l'approcher et de se faire démolir par un punk roux en colère et déchiré à l'acide. Les déclarations en tout genre n'avaient cependant pas cessé, plus discrètes toutefois : elle en recevait plusieurs par semaine sous forme de lettres dans son casier à chaussures.

Ces courriers, tantôt enflammés, tantôt romantiques la rendaient tristes, aussi elle avait cessé de les lire. Ils prouvaient que leurs auteurs s'étaient attachés à ce qu'elle semblait être, pas à qui elle était vraiment. Et alors qu'elle cherchait encore à se définir, c'était autant de rappels douloureux de ce qu'elle ne serait plus, depuis qu'elle avait appris qu'elle abritait en elle un... Hollow ?

Ce n'était même pas vraiment le cas... Elle n'était pas Vizard, comme Hirako-kun, Kurosaki-kun ou leurs semblables, qui étaient habités par leur propre Hollow, une partie d'eux-mêmes abandonnée au désespoir et à la destruction. Mais une vraie partie d'eux au moins. Pour sa part, elle hébergeait une entité qui lui serait toujours étrangère, un parasite qui l'avait transformée en hybride.

Malgré cela, elle se devait de vivre sa vie de la manière la plus normale possible. Elle allait au lycée, travailler à la boulangerie. Elle avait fêté la fin des examens blancs avec toute la classe au karaoké et gardait précieusement dans son cœur les souvenirs qu'ils s'étaient construits tous ensemble. Elle avait passé un week-end formidable avec Tatsuki dans sa maison de campagne et elle s'était sentie plus vivante que jamais, grâce à sa meilleure amie. Plus joyeuse aussi. Dès qu'elle ressentait un petit coup de moins bien, de la faiblesse morale, une tristesse étrange, elle se forçait à sourire et à se livrer à des activités qui la rendaient heureuse, et pour l'instant, cela suffisait à éloigner les ombres. Tatsuki l'avait d'ailleurs beaucoup encouragée dans ce sens et c'était un puissant soutien qui l'avait bien des fois empêchée de sombrer, de céder au Néant.

Urahara-san avait donc eu raison sur un point : pour le moment, certes au prix de grands efforts, la vie de la jeune humaine n'avait en apparence que peu changé. Cependant, il lui avait avoué craindre que le Néant ne s'étende, ne grignote petit à petit tout ce qui faisait ce qu'elle était, jusqu'à la mort, même si pour l'instant, il semblait qu'elle parvienne à le limiter, peut-être à cause de la nature de ses pouvoirs.

Le scientifique continuait par conséquent à faire des recherches pour comprendre comment les pouvoirs de soins et de protection de la jeune fille lui permettaient de contenir l'hôte indésirable, et si son surprenant level-up avait quelque chose à voir avec son nouvel état. Il avait en effet émis l'hypothèse que le pouvoir de la belle étant la négation, il se trouvait amplifié par le Néant, la négation de toute chose par excellence, qui avait trouvé refuge dans son âme. Mais Urahara semblait être certain que la situation ne pouvait être que temporaire. Tôt ou tard, le Néant effacerait ce qu'elle était.

Pour empêcher cette prédiction sinistre, Kisuke lui avait aussi dit réfléchir à une solution pour la sauver, et la recontacterait quand il serait possible de la mettre en œuvre.

En attendant, elle était libre de parler de son secret à qui elle voulait, à présent qu'ils avaient fait ensemble la lumière sur son état. Mais la jeune fille n'avait pas dévoilé son secret. Elle faisait des efforts pour que personne ne remarque les altérations en elle et ne pas inquiéter ses amis était à la fois un soulagement et une motivation. Elle se sentait parfois mal à l'aise à ce propos, comme si elle leur mentait. Mais même si elle l'avait voulu, elle n'aurait pas su comment aborder le sujet. Comment leur expliquer l'inexplicable ? Comment leur dire que les restes d'Ulquiorra, qui avait incarné le Néant, une des facettes de la mort, et sensé avoir été annihilé par Ichigo, existaient toujours quelque part au fond de son âme ? Elle imaginait sans peine la culpabilité du roux, qui aurait immédiatement pensé être à l'origine de son malheur. Sans leur confier son secret, il leur était impossible de comprendre la logique de tous les événements survenus récemment, ni pourquoi le « Mouvement » était intraçable. Le Néant est invisible, inaudible, impalpable. Mais son dernier mouvement conscient avant de disparaître avait été la main d'Ulquiorra tendue vers elle. Il avait voulu la rejoindre. Il n'y avait pas eu de hasard. Not at random...

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Ce soir-là, Kurosaki, Inoue, Sado et Ishida avaient rendez-vous chez Urahara : Rukia avait tenu à passer une dernière soirée avec eux avant de retourner à la Soul Society. Elle avait reçu l'ordre de rentrer et en tant que lieutenant de sa division et avec un capitaine blessé et malade, elle ignorait si elle serait rapidement de retour. Les festivités se passaient au sous-sol la seule pièce assez grande pour recevoir tous les Shinigamis et le petit groupe d'humains. Si Ichigo avait d'abord été assez satisfait de voir Kuchiki redevenue elle-même, il avait vite été très contrarié par la facilité qu'elle avait de laisser tomber son poing sur son crâne et de s'entendre appeler crétin.

Mais au cours de la soirée, alors que tous étaient réunis autour de la table à manger et à boire pour partager les derniers moments de légèreté avant d'âpres combats, une idée avait commencer à germer dans le cerveau du suppléant : comprendre les fameux signes qui avaient permis à Shinji d'affirmer que sa camarade de classe suscitait quelque intérêt chez le Fukutaicho de la Kyuubantai. Il ne savait pas trop ce qu'il réussirait à percevoir, puisqu'il n'avait jamais vraiment prêté attention aux détails de ce genre. Quand Asano parlait des Gokon auxquels il avait participé, et des miraculeux rencards qu'il avait réussi à décrocher, Ichigo trouvait le récit chiant à mourir, aussi s'était-il imaginé que cela ne tenait pas tant aux qualités de narrateur de son ami mais surtout à l'activité en elle-même, tellement codifiée qu'elle ne pouvait être que superficielle voire factice. Comment obtenir des certitudes dans ces conditions ? Il essaya de mettre sa mémoire en marche et de faire le tri dans le flot d'inepties que sortait chaque jour Keigo Asano.

Devait-il craindre de surprendre un geste compromettant du lieutenant envers Inoue ? Frôler sa main en saisissant ses baguettes ? Replacer une mèche de ses cheveux derrière son oreille. De toute façon, que gagnait-il à confirmer ses doutes? Mais alors qu'il mangeait du bout des lèvres tout en s'efforçant d'être plus attentif, il constata un peu tard qu'il aurait préféré n'avoir rien vu. A choisir, il aurait souhaité n'avoir jamais rien eu à voir. Il quitta précipitamment la table, les poings serrés.

- Kurosaki, tu as oublié les bonnes manières? S'écria un Ishida bousculé, sans obtenir d'excuses.

Orihime avait pensé aller à sa suite, mais devancée par Rukia, se retint. Remarques alcoolisées et bruyantes suite à ces abrupts départs. Mais malgré l'agitation que causa leur défection, la fête continua sans eux.

Dehors, il faisait les cent pas et respirait l'air frisquet du soir, anesthésiant peu à peu les émotions qui bouillonnaient en lui. Il ne savait même pas s'il avait imaginé ce regard ou s'il l'avait vraiment surpris, tant il avait semblé fugace.

- Oi boke, qu'est-ce qui te prend de gâcher ma fête d'adieu ?

- Rah la ferme, c'est pas comme si on n'allait jamais plus se revoir...

Il avait parlé d'une voix basse, presque éteinte. Ils restèrent un long moment sans échanger un mot. Puis elle souffla bruyamment et prit la parole.

- Je crois ne jamais t'avoir vu aussi misérable.

- T'as franchement le don de réconforter les gens, nain de jardin !

- Arrête de faire cette vieille tête... Je compte pas te regarder te lamenter sur ton sort ! Te tapoter gentiment le dos et te dire que tout ira bien !

- Qu'est-ce que tu m'sors, là ? C'est toi qui organise une fête d'adieu ! Alors si j'ai envie de déprimer, j'suis dans le thème, non ? C'est mon droit !

Ainsi, c'était vraiment de la déprime ? Rukia se radoucit.

- Hey... Ne t'ai-je pas dit que si tu avais de la peine, j'endurerai ta peine avec toi ? Nous... Sommes amis, après tout... Alors... De quoi... tu as besoin d'être réconforté, imbécile?

- Pfff, Rukia... Comment est-ce qu'on sait si... Est-ce que tu crois que ... Nan... laisse tomber.

Il ne se sentait pas de parler des sentiments réels ou présumés des autres avec Rukia. Avec la quantité de manga shojo qu'elle s'était enfilée depuis deux ans, il doutait qu'elle puisse avoir un avis pertinent sur la question. Furieuse de son silence, elle abattit de nouveau son poing sur sa tête dure.

- Rah, mais crache le morceau, c'est quoi ton problème ?

- Ah ça va, arrête de me frapper, je... Je … Est-ce que tu crois que... Pffff, est-ce que... Tu vas être remplacée à Karakura ?

- Aaah... Et bien je suppose... Où que tu sois, avec ta pression spirituelle, le Seireitei voudra toujours te garder à l'œil... et sous contrôle, j'imagine.

- Je vois...

Puis, n'ayant plus rien à ajouter, il lui fit signe qu'il rentrait. Rukia regarda son dos.

- Aho...

La soirée avait définitivement pris fin lorsque une bonne partie des Shinigamis avait roulé sous la table et qu'Urahara et Shinji s'étaient lancés dans une joute verbale rendue ridicule par les hoquets et les blagues qui ne faisaient rire qu'eux. L'alcool avait rendu Hisagi encore plus taciturne que d'habitude.

Le groupe de lycéens s'apprêtait à partir, non sans les remerciements émues de la petite Shinigami. Elle s'était longuement attardée avec Inoue afin de lui exprimer toute sa reconnaissance pour lui avoir rendu sa mémoire et lui avait adressé un regard un peu fourbe, de ceux dont elle avait le secret.

- Ichigo, il fait nuit alors veille à raccompagner Inoue en toute sécurité chez elle !

- Oi, c'est pas à toi de décider ça !

- Non, mais ça me rassurerait, dit-elle en épongeant des larmes imaginaires avec un mouchoir sorti d'on ne savait où.

- Kuchiki-san, je peux rentrer seule ... bafouilla la belle rousse.

- C'est bon ! Je vais le faire. Coupa sèchement Kurosaki.

Il se jura qu'un jour, il aurait la peau de cette Kuchiki.

Ils se mirent donc en route tous les quatre. Le froid de Novembre était sec, l'obscurité épaisse par cette nuit nuageuse et sans lune. Ils marchaient en silence. Orihime avait senti comme un trou se creuser dans son cœur, quand il avait protesté de façon véhémente contre la suggestion de la raccompagner. Avait-il réagi parce que c'était Kuchiki-san qui lui avait demandé et que c'était leur habitude à eux de se chipoter pour tout et n'importe quoi, ou bien parce qu'il ne voulait pas se retrouver avec elle ? Il lui semblait bien loin, ce moment si innocent mais enivrant où il l'avait touchée. Ce soir, bien qu'attablés ensemble, ils n'avaient pas échangé un mot. Il apparaissait clairement que cet homme qu'elle aimait vivait dans un autre plan d'existence. Assise entre Hisagi-san et Sado-kun, jamais elle ne s'était sentie aussi transparente même s'ils avaient tous les deux été aimables et courtois. Tatsuki avait raison. Tatsuki avait toujours eu raison : il fallait qu'elle lui avoue ses sentiments car cet amour caché au fond d'elle avait le potentiel de la dévorer tout autant que le Néant.

Ichigo avait voulu protester quand Ishida et Sado durent bifurquer de leur côté, mais le regard indéchiffrable de son meilleur ami, un imperceptible sourire et un léger hochement de tête lui imposèrent de se taire. Toutefois, se retrouver seul, la nuit avec Inoue après avoir été témoin de ce regard l'embarrassait. Il avait l'impression qu'il prenait une place qui n'était pas la sienne. Il se sentait déloyal. Pourtant il lui eût été impensable de la laisser rentrer seule. Il lui eût été inconcevable de céder à un autre le devoir de la raccompagner, si ce n'avait été... Mais il n'avait rien dit. Il ne s'était pas opposé à ce qu'Ichigo passe ce temps seul avec elle. Pire, il semblait même l'encourager... Plus les minutes passaient, plus le suppléant doutait d'avoir vraiment vu ce regard chez lui. En tout cas, plus il doutait d'avoir réellement su l'interpréter. Car après tout, ne cherchait-il pas toujours la réponse à la question contenue dans les yeux d'Inoue ? Que savait-il de ces choses, mis à part ce qu'il avait distraitement entendu d'un Asano surexcité et de son vieux, cultivateur de clichés romantiques à l'onctuosité écœurante ? Il lui apparut par conséquent que le meilleur moyen d'être sûr de ce qu'il avait vu, c'était de lui poser directement la question. Probablement qu'il serait gêné d'être ainsi interrogé par Ichigo, mais le roux lui faisait confiance pour donner une réponse honnête. Après tout, c'était son meilleur ami. Oui, c'étaient les yeux de Chad qu'Ichigo avait surpris posés sur leur amie, un regard clair, apaisé et lumineux sous sa mèche de cheveux. Un regard qu'Ichigo ne lui avait jamais connu.

Ils arrivèrent sans un bruit à destination mais dans le tumulte de leurs pensées respectives.

Le trajet n'avait pas été aussi gênant que l'avait craint Orihime puisque le silence l'avait empêchée de passer pour une idiote en disant n'importe quoi. Elle avait aussi pu mettre ses idées au clair, prendre de nombreuses et lentes inspirations et faire baisser son rythme cardiaque.

Ichigo de son côté attendait le lendemain avec impatience. C'était samedi et il y aurait toujours une raison ou une autre de passer du temps avec son meilleur ami le week-end, que ce soit les Hollows, les devoirs ou pour se détendre. Pour l'heure, c'était le moment de se dire au revoir. Le jeune homme n'éprouva plus de remords du temps passé avec elle, quelle que puisse être la réponse de Chad puisque techniquement, il avait consacré plus de temps à penser à son meilleur ami qu'à échanger avec sa camarade.

- Bien, nous sommes arrivés... Merci Kurosaki-kun. Encore une fois, tu as fait un détour pour m'accompagner... dit-elle en rougissant.

Pourquoi fallait-il qu'elle ouvre la bouche pour de pareilles banalités ?

- Tu aurais préféré que quelqu'un d'autre le fasse ? Rétorqua-t-il.

Sa rudesse le surprit. C'était sorti tout seul, mais il aurait préféré ne pas poser la question, et ne pas risquer une réponse qui lui ferait mal à l'égo.

- Non... Je suis... très contente que ce soit toi, répondit-elle doucement, après quelques secondes.

Avait-il vraiment posé cette question ? Ça semblait une perche tendue par l'Univers pour amorcer la conversation qu'elle avait mille fois rêvée mais crainte d'avoir avec lui.

- T'as dit ça à Hisagi aussi ?

Il se serait frappé. Une grosse patate dans sa grande bouche. On n'avait pas idée d'être aussi con. Apparemment, lui si.

- Je... l'ai juste remercié.

Une lame glacée lui avait transpercé le cœur, et un monstre sadique l'avait faite tourner dans un sens et puis dans l'autre. Parler d'amour n'était clairement pas le bon moment. Il n'y aurait probablement jamais de bon moment. Elle se retourna et commença lentement à monter l'escalier : elle était fatiguée. Il était presque une heure du matin, elle aurait vraiment du mal à se lever le lendemain pour aller travailler à la boulangerie.

- Attends! Je... je pourrais... te raccompagner. Quand Tatsuki va au Dojo.

D'où ça sortait ? Il n'en avait aucune idée, mais ses résolutions s'étaient cassées la gueule à l'instant où il avait vu ses yeux briller pleins de larmes.

- Hum... D'a... d'accord.

Elle s'était retournée et lui faisait face juchée deux marches plus haut. Elle ne pouvait pas parler davantage, certaine que ces mots mourraient dans d'incompréhensibles sanglots, et puis elle ne savait plus comment elle s'appelait, perdue dans son regard chocolat. Une bourrasque la réveilla de cette transe et la décoiffa, faisant s'envoler sa longue chevelure de feu dans la nuit glacée.

- Alors à demain.

Il avait souri, et tout son visage s'était détendu quand il avait replacé une longue mèche de cheveux derrière son oreille.

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Le réveil ne posa pas de difficulté à Orihime puisqu'elle n'avait pas dormi. Son alarme avait sonné à 5h30 uniquement pour lui indiquer de se préparer pour aller au travail : Fuyumi-san l'attendait pour ouvrir à 7h00. Depuis qu'elle était rentrée, il lui avait été impossible de s'abandonner au sommeil, malgré la fatigue. Sans cesse, le souvenir du visage de Kurosaki, si proche du sien qu'ils auraient pu... ses yeux d'une couleur si chaude et si gourmande qu'il avait plongés dans les siens... Et puis le geste qui, elle en était sûre, ne lui permettrait plus jamais de ressentir le froid... Dès qu'elle avait passé sa porte, elle avait pris une douche et revêtu son pyjama, mais elle n'avait pas pu fermé l'œil, trop agitée pour le repos. Elle avait été rongée par l'envie d'appeler Tatsuki pour lui raconter ce qui était arrivé mais évidemment, se retint de la déranger au beau milieu de la nuit. Alors elle avait avancé sur ses devoirs de la semaine et fait du rangement dans son modeste studio.

Et puis, elle avait pris son thé, s'était forcée à manger une tartine. Elle s'était habillée et était partie en direction de la boulangerie. Quand elle quitta son appartement, le soleil commençait à se lever, prélude à une journée qu'elle espérait aussi magnifique que la soirée de la veille.

De son côté, Ichigo était rentré chez lui sans se presser, reconnaissant à la fraîcheur de la nuit de lui avoir remis les idées en place. Quel ami malhonnête il était ! Il avait clairement flirté avec Inoue, sans même attendre de savoir si son meilleur ami avait des sentiments pour elle, ce qu'il s'était pourtant promis de faire. Qu'est-ce qu'il l'avait poussé à se conduire comme la pire des ordures ? Si Chad démentait ressentir autre chose que de l'amitié pour leur camarade, il n'aurait pas trahi le géant. Mais même ainsi, n'avait-il pas fait peu de cas des sentiments d'Inoue alors qu'il ne pouvait avoir aucun sentiment amoureux envers elle ! C'était une conduite déloyale et dénuée de compassion Qu'allait-elle penser de lui ? Il n'était pas mieux que tous les Shotaro de la ville... Comment ses actes avaient pu être si éloignés de sa morale et des ses valeurs, celles qu'il défendait tous les jours de sa vie et pour lesquelles il serait mort ! Loyauté, abnégation, sens de l'amitié. Protéger ceux qu'il aimait passait dans un premier temps par éviter de les blesser. Il était écœuré par la manière dont il s'était conduit, et ne savait même pas comment justifier ses actes. D'ailleurs, fallait-il vraiment les justifier ? N'était-ce pas là une piètre manière de les excuser ? Non, il devait plutôt chercher une forme de rédemption, si elle était possible. Parler à Chad. Demander pardon à Inoue.

Il envoya un message à son meilleur ami lui proposant une rencontre dans la matinée. Chad, qui n'était pas encore couché, avait répondu par son émoticône favorite, un pouce en l'air.

Quant à Inoue... Il se mit à retracer les méandres labyrinthiques des pensées qui l'avaient conduit à agir d'une si détestable manière et à jouer avec les sentiments de son innocente amie. Cette amie qui n'avait pas hésité à le suivre dans l'Autre Monde, prête à défendre ces mêmes valeurs auxquelles il avait cru ne jamais devoir déroger, qui se jetait dans un combat alors qu'elle détestait la violence, qui usait d'un pouvoir proprement divin jusqu'à l'évanouissement pour soigner les autres. Cette fille qui voyait le bien partout et chez tous, qui ne pensait pas le mal et le disait encore moins.

Et puis, elle est trop bonne!

Des larmes de colère et de honte firent briller ses yeux. Encore ce monstre en lui, qui avait le don de tout gâcher, qui obscurcissait son jugement et qui salissait ses plus nobles actions. Comment pourrait-il s'amender auprès d'Inoue ? Lui pardonnerait-elle de n'avoir pas su maîtriser la bête en lui ? Quel minable il était !

Lui non plus ne dormit pas de la nuit. Il avait donné rendez-vous à Chad dans le parc près de l'Hôtel de Ville à 10h00, mais il n'était pas prêt à affronter le petit-déjeuner familial... Si un garçon avait agi avec Yuzu ou Karin comme il l'avait fait avec Inoue, le pronostic vital dudit gars aurait été sérieusement engagé. Mais sa camarade n'avait même plus son frère pour lui rendre justice. Il pensa alors à Tatsuki, la seule à pouvoir le rosser à hauteur de sa faute. Et il allait prendre cher. C'est sur ces réflexions que tôt le matin, il s'était préparé et était sorti avant que ses sœurs ne soient réveillées. Son père avait bien remarqué son air coupable et son reiatsu erratique mais quand il avait voulu lui faire la démonstration de son indéfectible mais envahissant soutien paternel, il s'était littéralement pris un mur. Son fils était décidément devenu très doué pour l'esquive. Les singeries d'Isshin cachaient cependant une crainte grandissante : celle qu'Ichigo ne se perde entre les vicissitudes de sa vie de jeune homme et ses obligations de Shinigami, en oublie d'être heureux et ne laisse la place à son dangereux alter ego. Kurosaki père devrait prendre des mesures avant de ne voir son aîné sombrer. Protéger ses enfants et tout faire pour qu'ils soient heureux, c'était la promesse qu'il avait faite au moment où il avait su que Masaki était enceinte et qu'il avait réitérée sur sa tombe. Qu'il jura de réaliser encore, en regardant tristement ce grand benêt sortir.

… … …

Un Ichigo silencieux et morose attendait assis sur un banc l'heure du rendez-vous. Il lui semblait qu'il n'avait plus souri depuis des siècles. Il ignorait d'où lui venait la pensée de sourire, surtout en ce moment mais elle eut le mérite de le distraire quelque peu. La distraction fut de courte de durée quand il se souvint de la dernière fois où il avait souri : c'était ce matin même, un peu après minuit quand il avait... La fois précédente, alors ? Sa mémoire ne remontait pas si loin... Peut-être quand Yuzu avait envoyé sa poêle à frire dans la tronche du daron, manquant de lui casser une dent.

- Kurosaki, tu pollues mon air matinal avec tes mauvaises ondes.

C'était la voix d'Ishida... Chad allait bientôt arriver, il proposerait au binoclard de rester avec eux et il ne pourrait pas lui parler. Même sans le vouloir, ce type était une plaie. Ichigo soupira de dépit.

- Et toi tu pollues mon environnement sonore avec tes réflexions à la con. C'est un lieu public que je sache !

- Eh bien on dirait que quelqu'un s'est levé du pied gauche ce matin...

- Raté crétin, je me suis pas levé.

Le Quincy avait senti l'énergie spirituelle anarchique du suppléant depuis son domicile et s'était pressé de le retrouver pour tenter de désamorcer la bombe que cela pouvait représenter. Mais le ton qu'il avait pris pour lui répondre avait fini de l'inquiéter. Le roux paraissait complètement à bout, éteint. Dans cet état, Ishida Uryuu était bien placé pour savoir que jamais il ne parviendrait à le contrôler... Il lui fallait changer de sujet. Il fallait le distraire. Il lui fallait de l'aide.

- Tu attendais quelqu'un, demanda-t-il avec légèreté, comme si la réponse lui importait peu.

- Ouais, répondit sèchement Ichigo.

- Je vois. Pas d'ennuis en rentrant hier ? Le repas chez Urahara était...

- De quels ennuis tu parles ? Hein ? Qui t'en a parlé ?

- C'était simplement pour discut... Attends, il vous est arrivé quelque chose à Inoue-san et toi ?

- Qu'est-ce qui te fait penser qu'il lui est arrivé quelque chose, enfoiré ? Tu crois que je laisserais du mal lui arriver ?

- Oi Kurosaki, je sais que tu tiens à elle ! Ne t'énerve pas !

Sa voix n'était plus qu'un souffle, et son reiatsu semblait s'être figé... Le calme avant la tempête : ses yeux avaient déjà commencé à changer de couleur. La carillon de l'Hôtel de Ville sonna 10 heures et Sado ne fût pas en retard. Il s'approcha d'eux de son pas mesuré et calme, et les salua de son « ossu » habituel. La tension redescendit. Une goutte de sueur glacée avait coulé le long du dos du lycéen à lunettes. Il sentit que la ville avait échappé à une catastrophe dont il était soulagé d'ignorer l'ampleur. Une chose était sûre, l'état du colérique Shinigami avait à voir avec un incident qui s'était déroulé la veille avec Inoue-san. Maintenant que Sado était arrivé, le Quincy prétexta une course à faire et les laissa seuls. Si quelqu'un pouvait calmer Ichigo, c'était bien le géant mexicain et ce quelle que soit la raison de son trouble. Il resta cependant à proximité du parc, prêt à intervenir si les choses tournaient mal.

Les deux jeunes hommes s'assirent sur un banc à proximité.

Dans un premier temps, Ichigo ne dit rien. Il avait bien réfléchi à comment aborder la question avec Chad mais sa rencontre avec Ishida l'avait décontenancé. Le brun avait prononcé une phrase qui l'avait embrasé. La culpabilité qui ne l'avait pas abandonné depuis qu'il avait quitté sa camarade lui avait soudainement pris la gorge. C'était en effet parce qu'il tenait à elle qu'il éprouvait un tel dégoût de lui-même. Il fallait qu'il commence ce chemin vers la rédemption sinon il avait le pressentiment qu'il se perdrait vraiment. Le silence ne dérangeait d'ordinaire pas Sado, qui était un grand taiseux, mais la tension dans laquelle il avait trouvé son ami méritait de petits éclaircissements, pensa-il. Enfin, Ichigo se gratta la gorge, espérant ne pas paraître ridicule ou importun.

- Chad... Je... Pourquoi tu m'as laissé rentrer avec Inoue hier ?

C'était la plus détournée des façons qu'il avait trouvée pour lui demander ce qu'il devait savoir. Sado de son côté avait compris depuis l'incident avec Shotaro que tôt au tard, ils en viendraient à avoir une discussion de ce genre. De toutes les personnes qu'il côtoyait, il n'avait simplement pas pensé à que ce soit son ami qui découvre ce qu'il ressentait pour Inoue. Il était aussi préparé que pouvait l'être un adolescent mutique et discret comme lui. Ses joues rosirent légèrement. Il n'avait pas honte de ses sentiments. Mais ce n'était pas le moment d'en parler.

- Ichigo... pourquoi ça t'inquiète ? Demanda posément le mexicain.

- Parce qu'elle est mon amie... Et parce que toi aussi, t'es mon ami... Bafouilla le roux.

Il avait été surpris par le calme pourtant habituel du géant et ne s'était pas attendu à ce qu'il réponde à sa question par une question d'introspection. Chad le connaissait depuis longtemps, il devinerait son dilemme à son cafouillage gêné, résultat du désordre de ses sentiments. Kurosaki n'avait vraiment pas besoin de ça.

- Si... vous êtes ensemble... ça me va. Céda-t-il simplement.

- Mais pourquoi ? Pourquoi tu abandonnes ? Avait presque hurlé Ichigo.

- Parce que... Vous êtes mes amis.

- Désolé... Je vais pas pouvoir accepter ça ! Et puis c'est pas comme si j'allais... S'il y a une chance pour qu'elle... Alors tu dois lui parler de tes sentiments !

Comment lui faire comprendre qu'il n'y avait aucune chance ? Sado ne voulait pas que son ami apprenne par lui que leur douce camarade n'avait jamais eu d'yeux que pour lui, que toutes les déclarations du monde n'y faisaient rien, n'y feraient jamais rien et que dans ces conditions, il préférait se contenter de la relation amicale qu'ils avaient, plus qu'entretenir une fantaisie sans espoir. Yasutora Sado l'aimait assez pour souhaiter qu'elle soit heureuse avec Ichigo Kurosaki, le seul qu'il aimait assez pour lui garder son amitié même en couple avec Orihime Inoue.

Si le géant disait au roux qu'il savait que l'homme dont elle était éprise était « un mec bien », son fougueux ami répondrait certainement une phrase du genre « t'es mieux que lui ! » Alors, il réfléchit à sa réponse et la seule qui s'imposait dans son esprit était que jamais le visage d'Orihime ne paraissait plus beau que quand elle était avec Ichigo. Mais cela ne pouvait pas sortir de sa bouche. Les sentiments de la belle jeune fille devaient atteindre son ami aveuglé autrement que par des révélations tierces. Alors il acquiesça. S'il fallait en passer par là, alors il sacrifierait aussi son amitié avec Inoue.

- Mais pas avant que tu ne lui parles des tiens. Ajouta le géant.

Avant que le roux ne puisse lui faire une remarque sur l'absurdité de sa demande, le badge de Shinigami sonna. Le ciel se déchira en plusieurs endroits et s'obscurcit. Des rugissements terribles semblèrent venir de partout ! Impossible de ne pas comprendre que la bataille qu'ils attendaient et avaient craint venait de commencer. Ishida les rejoignit en courant : il leur fallait combattre ensemble, s'ils voulaient avoir une chance de survivre.

Posés sur le toit de l'Hôtel de Ville, ils avaient une vue d'ensemble sur Karakura et ses environs. Des dizaines de brèches étaient ouvertes dans le ciel, déversant leur lot de monstruosités. Le combat commença aussitôt, il ne fallait pas se laisser déborder. Ichigo espérait toutefois que Shinji avait fait appel à des renforts de la Soul Society et alors qu'il pensait que la bataille risquait d'avoir un amer goût de déjà-vu, il constata avec soulagement que le monstre se désintégra à sa première attaque. Urahara avait peut-être bien réussi à régler le problème avec son « truc à particules ».

Les Shinigamis de la Cinquième, Neuvième et Treizième Divisions commençaient déjà à se rassembler, utilisant les sorts de kido pour protéger les habitants et les infrastructures, se défendant tant bien que mal des attaques incessantes mais les prévisions les plus pessimistes d'Urahara se confirmèrent hélas : ils n'étaient pas assez nombreux pour contenir le flot continu de Hollows.

Ichigo s'était jeté à corps perdu dans la bataille, espérant ainsi chasser son marasme intérieur. Jamais il n'aurait cru qu'une guerre eut été nécessaire à le distraire. Mais force était de constater qu'il n'arrivait pas à penser à autre chose. Chad semblait croire qu'il était un prétendant pour Inoue. Il fallait qu'il le persuade qu'il n'éprouvait rien de ce genre pour elle. Comment aurait-il pu ? Elle était comme sa sœur, et maintenant qu'il avait la certitude que son ami était épris d'elle, comment aurait-il pu... Mais pourquoi Chad semblait-il si persuadé qu'ils devaient être ensemble ? Alors qu'il se démenait comme un beau diable, à défendre sa ville et à tenter de rester en vie, son esprit ne parvenait pas à s'empêcher de chercher les indices qui avaient parus si évident au grand Yasutora. Et plus il tâchait de comprendre, plus sa conscience le quittait. Il fallait qu'il reste concentré sur ses ennemis, sur son sabre, sur ses alliés, c'était sa seule chance de ne pas perdre pied.

Cependant, alors qu'un Hollow succédait à un autre en un mouvement infernal et sans fin, des cris humains se firent entendre. Jusqu'alors, les vivants ne s'étaient rendus compte de rien mais les Shinigamis et leurs alliés s'étaient retrouvés dépassés. Bien sûr, ceux qui n'avaient pas d'aptitude particulière ne voyait pas le chaos au dessus de leur tête, mais avaient fini par en ressentir les effets. Orihime, bloquée à son travail, avait bien essayé de rejoindre ses amis, mais il était plus facile de s'échapper d'un cours que de la vigilance de sa patronne. Et puis, elle savait qu'elle n'était pas vraiment de taille à affronter pareille bataille, avec des pouvoirs qui semblaient améliorés mais qui avaient aussi fait preuve de défaillance. Si elle survivait, elle aurait besoin de son salaire si elle voulait continuer à manger, elle était donc restée, à contre cœur, en priant pour que tout le monde s'en sorte vivant. Il ne lui avait pas été facile de continuer à saluer et servir les clients qui défilaient à la boulangerie, tout en entendant les hurlements, les attaques de kido et les invocations de Zanpakuto à l'extérieur. Elle avait du faire comme si de rien n'était mais son inquiétude augmentait de minute en minute.

Tout à coup, les murs se mirent à trembler et la vitrine vola en éclat. Les clients, selon les consignes préconisées, sortirent précipitamment de la boutique mais dans le calme. Dehors, beaucoup d'agitation et quelques cris d'enfants effrayés. Quand les humains ressentaient un tremblement de terre, elle voyait sa ville, ses camarades de classe, ses amis en danger. Fuyumi-san lui donna finalement congés quand elle constata alors que les secousses ne cessaient pas, qu'il était plus prudent de sortir du bâtiment et que de toute façon, personne ne penserait à acheter des viennoiseries dans un moment pareil. La jeune fille se hâta donc vers l'hypercentre de Karakura, où elle ressentait le reiatsu de Kurosaki, Sado et Ishida. Elle était contrainte d'avancer sous son bouclier pour se protéger, mais elle n'avait pas peur pour elle. Depuis quelques minutes, ce qu'elle ressentait lui faisait craindre le pire. Ichigo perdait le contrôle. La situation n'était pas grave, elle était catastrophique. Elle aurait reconnu ce flot anarchique et écrasant d'énergie spirituelle entre tous pour l'avoir déjà ressenti lors du plus sombre épisode de sa vie : son enlèvement à Las Noches dans le Hueco Mundo. Tout son corps trembla, mais ce n'était pas le froid. Quand elle parvint enfin près du parc devant la mairie, elle ne retint pas un cri : Ichigo avait entamé sa transformation. Une longue crinière rousse lui descendait dans le dos, le masque complet aux grandes cornes recourbées. Il se battait impitoyablement, comme elle l'avait vu faire contre Ulquiorra. Un nœud se forma dans son ventre, ses jambes devinrent molles et refusèrent de lui obéir alors qu'elle avançait vers le cœur de la bataille. Elle comprit que cette réaction n'était pas la sienne. En cet instant, elle ne pouvait avoir d'autre souhait que de se précipiter auprès de celui qu'elle aimait ardemment. Cette peur qui la paralysait, ce ne pouvait être qu'une réminiscence de la conscience d'Ulquiorra, qui choisissait bien son moment pour se manifester. Elle dût faire un effort monumental pour avancer péniblement, un pas après l'autre, jusqu'au clocher de l'Hôtel de Ville, le point le plus haut d'où elle espérait pouvoir agir un peu plus efficacement.

Des renforts étaient arrivés de la Soul Society depuis quelques minutes, et le combat s'équilibra enfin, même s'ils n'étaient pas encore au bout de leur peine.

Tous partageaient la même inquiétude : se défaire au plus vite de l'invasion Hollow et calmer le Shinigami remplaçant, qui finirait mort d'épuisement mais non sans emporter des vies innocentes avec lui. Néanmoins tous étaient bien trop occupés à défendre leur vie et à empêcher que les Hollows n'attaquent les êtres humains, et ne pouvaient gérer les deux problèmes à la fois.

/ … / … / … /

Ichigo n'avait plus de conscience. Le roi était devenu la monture, spectateur en son âme de la violence inouïe dont pouvait faire preuve son alter ego. Dans son monde intérieur, une pluie drue et glacée qui semblait venir de toutes les directions et un Zangetsu aphasique, qui le fixait avec des yeux pleins de reproches : le vieil homme lui avait assez souvent répété son aversion pour la pluie.

Comment lui dire qu'il ne voulait plus qu'il pleuve, mais qu'il ne savait pas plus stopper la pluie qui tombait dans le monde réel que dans son âme ?

- Vieil homme... Pardonne-moi.

- Ichigo, ne me demande pas pardon. Écoute la voix qui chassera la pluie. Tu n'as pas besoin d'être puissant pour chasser cette tristesse. Écoute cette voix. Ichigo... Ne me demande pas pardon : ne me laisse plus jamais sous la pluie.

- Et pour lui, comment l'empêcher de ...

- Écoute-la, Ichigo.

Le vieil homme ne dit plus rien, et Ichigo frigorifié et trempé essaya d'entendre la voix dont parlait Zangetsu. Mais il n'entendit que le bruit caractéristique de la pluie qui tombe, frappant les parois de verre en un insupportable crépitement et qui finirait par le rendre fou.

/ … / … / … /

Au dehors, debout sur le parapet du clocher, Orihime projetait son bouclier partout où celui-ci pouvait être utile, protéger ici un Shinigami à découvert, là un Shinji reconnaissant, ou encore un Ishida attaqué de trois côté à la fois. Sado, qui s'était trouvé séparé d'eux se battait en bas, hors de portée de voix en compagnie d'Urahara et d'autres alliés. Soudain, le Hollow de Ichigo poussa un hurlement effrayant et l'impensable se produisit : un cero gigantesque chargeait entre ses cornes. Quand la boule d'énergie flamboyante serait lancée, ce serait mort et destruction sur son passage. Et quand Ichigo comprendrait ce qu'il avait fait, la jeune fille douta qu'il puisse un jour se le pardonner... Elle hurla, mais sa voix se perdit dans le tumulte. Elle devait se rapprocher de lui.

- On est trop mal s'il lance ce truc ICI ! S'égosilla Shinji.

- Son ami à la peau brune pourrait le calmer ? Suggéra Hisagi.

- On ne pourrait pas juste l'envoyer... ailleurs ? Proposa Ishida, à court d'option.

- Non ! Orihime-chan ! Hurla Shinji.

Mais ils ne purent qu'assister impuissants à son avancée pénible et dans un équilibre précaire sur les toits en direction d'Ichigo. De loin, ils leur semblèrent que ses lèvres bougeaient mais avec le bruit, ils furent incapables de comprendre ce qu'elle disait. Et dans une lumière aveuglante, Ichigo harcelé sans relâche par une nuée de Hollows avait lancé son projectile mortel droit sur Orihime et sur la ville.

L'atmosphère devint brûlante et la lumière du jour fit un instant place à des ténèbres infernales et rougeoyantes. Les êtres possédant la plus faible énergie spirituelle furent dissous. Pour ce qui pouvait rester des autres, les Shinigamis en viendraient rapidement à bout.

Hisagi s'était aperçu qu'il avait fermé les yeux. En les rouvrant, il regarda vers le lieu de l'impact présumé, prêt à faire la liste des dégâts et songeant avec angoisse qu'il n'avait pas fini de compter les morts. Pourtant, la ville avait été épargnée. Seul le sommet d'un immeuble en construction et sa grue avaient disparu, comme effacés du paysage d'un coup de gomme furieux. Il tourna la tête et constata sans étonnement mais avec une tristesse qui lui noua les entrailles la disparition de la jeune humaine.

- T'endors pas Hisagi-fukutaicho ! Il faut pourchasser les quelques vermines qui s'échappent ! Lui lança alors un Hirako, pas traumatisé pour un sou.

- Ha... Hai. Elle est m...

- Nan, elle est tombée du toit, mais le grand baraqué l'a attrapée in-extremis !

- Hirako-taicho, le suppléant continue le combat contre les nôtres ! Annonça paniqué un subordonné.

- Raahhh... Quelle merde ! Repli stratégique les gars ! Décida Shinji, la mort dans l'âme.

Ils se regroupèrent au sol, près du parc désert bientôt rejoint pas le groupe d'alliés mené par Urahara. Sado et Orihime étaient avec eux. La jeune fille avait les mains et les avant-bras entourés d'un bandage de fortune, et ne semblait pas en très grande forme, mais elle avait en effet survécu, Hisagi ne savait pas trop comment, à ce spectaculaire cero.

- Bon, on fait quoi maintenant qu'il a pété un câble, et qu'il ne reconnaît pas ses amis de ses ennemis ? Soupira Hirako, ne prenant même pas la peine de cacher son exaspération.

- Tu devrais le savoir, tu es un Vizard aussi, non ? Rétorqua Ishida.

- Sado-san, pensez-vous pouvoir le raisonner ? Demanda le lieutenant de la Neuvième en s'adressant cette fois au principal concerné.

Le puissant géant acquiesça et s'apprêtait à rejoindre Ichigo, mais fut arrêté par une main sur son épaule. Celle d'Isshin Kurosaki, vêtu en Shinigami.

- Non. C'est à moi d'aller là-haut et de calmer mon fils.

- Emmenez-moi avec vous, s'il vous plaît, Kurosaki-san. Demanda Orihime dans un souffle.

- Inoue-san, tu n'y penses pas ! Réagit immédiatement Ishida. Tu as été balayée comme un brin de paille par le cero. C'est bien trop dangereux !

Uryu avait exprimé ce que tous pensaient, mais Inoue serra les poings ce qui lui provoqua une étrange sensation sous les bandages. Son regard disait qu'elle n'en démordrait pas.

- Je suis d'accord pour qu'elle vienne. Trancha Kurosaki père, au grand étonnement de l'assemblée.

- Non mais tu as perdu l'esprit, Isshin ? S'excita Hirako.

- Ce que j'ai vu, moi, c'est une jeune fille qui a dévié un cero avec son bouclier. Et je crois que s'il reste quelque chose de mon fils dans ce truc, dit-il en montrant du pouce Ichigo finir les derniers Hollows encore vivants, il ne fera rien à cette demoiselle. Le temps presse !

Sans attendre d'assentiment, le médecin souleva Orihime et s'élança avec elle en direction du toit de l'Hôtel de Ville. Là-haut, Ichigo haletant semblait un peu plus calme, mais leva son épée quand il sentit la présence toute proche de son père et de son amie.

- Fils, le combat est terminé. Il faut que tu trouves la force de revenir maintenant, prononça le père d'une voix claire et calme.

Le monstre hurla mais ne changea pas de posture.

- Kurosaki-kun... La ville est sauvée.

Pas de réaction de la bête. La jeune fille avança vers lui. Il orienta ses cornes vers elle, en position offensive.

- Kurosaki-kun... Tu nous as encore tous protégés. Merci... Merci beaucoup... Nous ... Je...

Les larmes encore. Traîtresses, elles glissèrent sur ses joues et lui piquèrent les yeux, provoquant plus de larmes. Ne parviendrait-elle jamais à s'exprimer sans se laisser submerger par ses émotions ? Elle n'aurait pas été capable d'esquiver une simple pichenette, encore moins un coup d'épée. Elle ne se sentait pas la force de dévier un autre cero. Comment elle y était parvenue la première fois restait de l'ordre de l'inconcevable. Elle se souvenait avoir vu cet amas mortel d'énergie foncer droit vers elle et elle se rappelait avoir levé les bras devant elle, illusoire protection. Son bouclier était apparu. Puis elle avait senti la peau de ses mains et de ses bras brûler et elle était tombée sans connaissance dans une chute sans fin. Pour se réveiller dans les bras de Sado-kun qui la fixait intensément avec inquiétude. Urahara avait rapidement pansé ses blessures, et ne ressentir aucune douleur l'avait rassurée.

Elle continuait d'avancer vers l'homme qu'elle aimait. Le moment semblait bien mal choisi, ou au contraire, n'en existerait-il plus jamais de semblable. Aussi, elle ignora la honte d'être entendue par Kurosaki-san pour sentir contre elle le corps de cet être adoré, quand bien même c'eût été le dernier mouvement de sa vie. De nouveau cette faiblesse dans les jambes qui la fit vaciller. Sa détermination, elle, resta inflexible. Enfin, alors qu'elle aurait pu le toucher en levant le bras, elle le fixa de ses yeux pleins de larmes, mais plein de cet amour qui débordait de son cœur. Ichigo baissa son katana et se redressa. Elle murmura :

- Je... S'il te plaît... Kurosaki-kun... Rentrons maintenant... Tu as promis de... me raccompagner après les cours...

Elle combla les quelques centimètres qui les séparaient, et se blottit contre lui, enserrant son corps d'un bras, et sa nuque de l'autre.

- Ne... n'abandonne pas, s'il te plaît, Kurosaki-kun. Reste... avec moi. Je t'...

Jusqu'à présent sans réaction, il l'entoura de ses bras et pressa le corps de la jeune fille contre lui. La chaleur de son corps délicat et voluptueux réchauffa tout son être. Son masque se brisa quand, si bas que lui seul put l'entendre, elle soupira : « Je t'aime ».