The lack of that, the loss of you

… … … … … … … … … … … … … … …

Isshin Kurosaki avait ramené avec lui à la clinique un Ichigo dans les vapes et une Orihime bien plus blessée que ne le laissait présager les pansements cache-misère de l'homme au bob. Il avait posé son fils sur son lit, surmené d'avoir dans le même temps aidé à sauver le monde, mis de l'ordre dans sa psyché et failli tuer sa camarade avec la moitié de la population de Karakura. Le médecin avait aussi confortablement que possible installé Orihime, très réticente à le déranger, dans une des chambres de la clinique, au rez-de-chaussée. L'homme, pourtant habitué à toutes sortes de traumatismes n'avait pas pu retenir une grimace devant l'état des deux membres supérieurs de la jeune fille. Il commença par la sédater, puis entreprit la détersion des plaies mais les brûlures étaient si sévères que sa formation académique lui hurlait de la transférer dans l'unité des grands brûlés du meilleur hôpital de la ville. Ryûken lui devait bien ça... Mais avant cela, il la laissa se remettre de ses émotions.

Orihime se réveilla doucement et fût surprise par l'absence de sensation dans ses bras et dans ses doigts, emmaillotés de bandages. Mais plus encore, elle s'inquiéta de trouver Kurosaki-san à son chevet, l'air fatigué et inquiet.

- Kurosaki-kun va bien ? Demanda-t-elle, en se redressant vivement.

- Calme- toi, Orihime-chan. Ichigo va bien, grâce à toi. La rassura-t-il.

- Dieu merci ! Souffla-t-elle, en retombant sur l'oreiller.

Isshin sourit tristement. Masaki aurait probablement été heureuse de savoir qu'une femme aimait son fils à la hauteur de ce qu'elle l'aurait souhaité. Il se devait donc de bien prendre soin de celle qui avait tant à cœur le bien-être de ce fils.

- Orihime-chan... En déviant le cero d'Ichigo, tu t'es très grièvement brûlée les mains et les avant-bras. Il faudrait te soigner, maintenant, sinon, tu risques une infection.

Voyant qu'elle ne réagissait pas, il crût bon d'ajouter :

- L'alternative serait un traitement chirurgical très lourd, avec greffe de peau, mais cela est très long, douloureux, onéreux et le résultat ne sera jamais aussi parfait que...

- Je ne peux pas me soigner, Kurosaki-san, le coupa-t-elle d'une voix douce.

Et puis encore une fois, ses larmes se mirent à couler. Quoi qu'elle fasse, elle serait toujours une charge pour ceux qu'elle aimait. Quand elle était faible, c'est parce qu'elle était inutile. Mais à présent qu'elle pouvait un tant soit peu faire la différence au combat, elle s'était blessée et ne pouvait plus se soigner. L'ironie de la situation avait quelque chose de rageant.

- C'est à cause de... ton reiatsu modifié ? Demanda avec perspicacité l'ex-Capitaine de la Dixième Division.

La jeune fille acquiesça de la tête sans ajouter un mot. Urahara lui avait dit que si elle avait éprouvé une telle difficulté à soigner une simple coupure, le Néant ne la laisserait probablement pas soigner des blessures plus graves, parce qu'elle ne pouvait pas agir sur une entité dont la nature était insaisissable. De nouveau, l'ironie la frappa : elle pouvait soigner les autres mais ne pouvait apporter aucune modification sur elle-même. Et puis, elle comprit ce qu'avait voulu dire Urahara-san quand il avait mentionné que le Néant ne pouvait que s'étendre : cela expliquait pourquoi sa coupure s'était infectée si vite. Et avec des blessures aussi sérieuses aux bras, elle serait probablement morte dans quelques heures. Elle deviendrait le Néant. Le Néant redeviendrait néant et n'aurait jamais de cœur. Étrangement, ce ne fût pas la conscience de sa mort prochaine qui la terrifia. Elle s'était souvent imaginée qu'elle serait accompagnée dans son dernier voyage à la Soul Society par un Shinigami, avec un peu de chance, quelqu'un qu'elle connaîtrait. Elle profiterait de ses ultimes moments de conscience pour lui confier les derniers mots d'adieu à remettre à ses amis. Et puis, elle passerait un portail qui lui effacerait une bonne partie de sa mémoire et elle atterrirait quelque part, dans le Rukongai, dans un quartier pas trop mal famé si elle de la chance. Mais sa mort dans le Néant avait quelque chose de terrible et d'angoissant : elle ne serait plus jamais, et ces pensées si froides, si teintées de solitudes, les pensées d'Ulquiorra, seraient les dernières qu'elle aurait avant de disparaître. Puis ni conscience de vies passées, ni espoir de vies futures, ni souvenirs précieux des touts petits moments qui avaient fait son quotidien : à jamais perdus le rire de Tatsuki et leurs soirées pyjamas, la saveur des délicieux beignets fourrés à la pâte de haricots rouges sucrée, décidément ses préférés, la douceur des déjeuners animés sur l'herbe, la chaleur bienfaisante de sa petite main dans la sienne...

Elle soupira très longuement et malgré les sanglots dans sa voix, elle demanda à Isshin s'il pouvait l'aider à se lever pour qu'elle puisse se rendre chez Urahara.

- Orihime-chan... Tu ne crois pas que l'on tienne suffisamment à toi pour faire des visites à domicile ? Si tu as besoin de parler avec Kisuke, je vais l'appeler, et il va venir.

- Merci, Kurosaki-san.

Il comprit qu'elle ne le remerciait pas que pour le coup de fil. Son cœur de père se gonfla de fierté mais aussi d'une grande tristesse. La demoiselle aurait fait une parfaite épouse pour son empoté de fils.

Urahara arriva une vingtaine de minutes après l'appel d'Isshin, accompagné de Tessai et d'une étrange machine. Il prit sur lui d'expliquer toute la mésaventure d'Inoue au médecin, qui n'en éprouva que davantage de tendresse pour la jeune orpheline.

L'ex-Capitaine de la Douzième Division avait apporté avec lui le fameux pulsateur à particules spirituelles modifié, et espérait que l'appareil en question mis en marche couplé aux soins de Tessai permettent de soigner Orihime. Il expliqua aussi au père de famille que l'essentiel de ses recherches récentes consistait à mettre au point un pulsateur à particules spirituelles modifié portable afin qu'Orihime puisse bénéficier constamment de ses effets et ainsi prétendre à une espérance de vie normale, mais qu'il se heurtait à des difficultés inattendues qui en retardaient l'aboutissement. Déjà, la rareté des matériaux nécessaires et puis, la difficulté de miniaturiser le dispositif. Lorsqu'il était entré dans les détails techniques, Isshin n'avait pas réprimé un bâillement : il fallait faire parti de la Juunibantai pour comprendre ce charabia. Ce qu'il avait retenu c'est qu'Urahara était à deux doigts d'y parvenir, à croire qu'il adorait dire que c'était compliqué puis réussir dans l'unique but de se faire mousser.

Puis ils avaient rejoint la jeune fille dans sa chambre et Tessai lui avait expliqué dans le détail comment il allait procéder pour la soigner. Il l'avait aussi prévenue que cela allait être douloureux : le Néant, neutralisé par le pulsateur à particules, ne bloquerait aucune des sensations de brûlures et de décharges électriques que causeraient sans nul doute la reconstruction des fibres nerveuses détruites et de la peau lésée. En bref, elle aurait le temps de souffrir mille morts. Inoue n'eut pas de réaction à l'annonce de l'épreuve à venir, et Isshin songea pendant un instant que le tas de ferraille qu'avait apporté Urahara n'était qu'une camelote détraquée. Mais le regard vide de la lycéenne inquiéta le médecin. En l'auscultant, il remarqua qu'elle était brûlante de fièvre et que son rythme cardiaque avait faibli : l'infection était déjà à l'œuvre dans son corps frêle. Il fallait se hâter, sinon elle mourrait et Ichigo ne vivrait plus jamais, écrasé par la culpabilité. Tessai commença donc le pénible travail qui consistait à réparer les chairs fondues sous le coup de la redoutable énergie spirituelle du fils Kurosaki, et à repousser les dommages déjà causés par l'entité avide qui s'était logée dans l'âme si pure d'Orihime.

La tâche de Tessai fut longue et laborieuse, et quand elle commença à s'agiter puis à pousser les premiers hurlements de douleurs, Isshin regretta que sa modeste clinique ne fut pas assez équipée pour lui administrer un anesthésique suffisamment puissant pour la soulager. Il ne pouvait qu'éponger son front et lui adresser d'apaisantes paroles d'encouragements, ce qui était bien dérisoire en comparaison de ce qu'elle vivait. Et puis, sans crier gare, ses yeux se révulsèrent, son corps fut secoué de spasmes violents, et elle s'évanouit.

… … … …

Isshin avait deviné les mots d'Orihime.

Le Hollow les avait entendus. Zangetsu les avait compris.

Ichigo y était resté sourd. D'abord focalisé par le bruit de la pluie martelant les façades vitrées des buildings, il s'était étonné de la voir si soudainement cessée. Et quand Zangetsu lui avait dit « c'est fini », il avait d'abord craint le pire. Puis ensuite, il s'était réveillé, dans sa chambre, à la clinique. Dehors, il faisait nuit. L'écran de son portable lui indiqua 3h20. Il était seul. Même Kon avait déserté. Il se souvenait qu'il avait repris connaissance, intimement serré contre Inoue, mais loin d'en ressentir de la gêne, il avait été apaisé, comme s'il avait compris une vérité fondamentale. La certitude qu'il était exactement là où il devait être et qu'elle aussi était à sa place, dans ses bras. Il l'avait longuement gardée contre lui, s'enivrant de son parfum gourmand et sucré, savourant la courbure extraordinaire de sa chute de reins, se délectant du plaisir coupable de sa poitrine généreuse et chaude pressée contre lui. Il avait reconnu cette chaleur agréable qui était né dans son bas-ventre mais cette fois, il s'y était abandonné. La jeune fille le tenait aussi fermement que lui, un bras enroulé autour de sa nuque et l'autre, autour de sa hanche. Il n'avait pas vu ses yeux. A vrai dire, il n'avait pas vu son visage. Il n'avait vu que son père qui les observait silencieusement, à quelques mètres. Ensuite était venue la honte. Puis l'amnésie.

Il se leva, encore un peu vaseux et entreprit d'aller attraper de quoi manger. Descendu à tâtons dans l'obscurité épaisse de la maison, il alluma la lumière de la cuisine et sursauta jusqu'au plafond quand il vit son père, assis à la table.

- Ah mais ça va pas d'allumer la lumière si brutalement ! Tu as aveuglé ton papounet !

- Raah mais comment j'aurais pu savoir que t'étais là d'abord ? Et puis qu'est-ce tu fous assis dans le noir au beau milieu de la nuit ?

- Chutt ! On va réveiller tes sœurs ! J'ai veillé sur Orihime-chan jusqu'à maintenant et...

- Attends une minute, pourquoi Inoue est ici ?

- Fils... Tu... Tu ne te souviens pas ?

Comment ne pas dire à son père « si papa, je me souviens que tu m'as vu me frotter éhontément contre la plus jolie fille de mon lycée... de la ville... que j'ai jamais rencontrée ? » Il valait mieux éluder cette partie-là de la conversation. Mais s'il devait être tout à fait honnête, il ne se rappelait plus des événements qui avaient conduit à pareille conclusion. Il y avait eu les Hollows la plupart aussi gênants qu'une nuée de moustiques mais pour beaucoup, des Gillians et des Menos, et la bataille avait fait rage. Mais comment Inoue et lui s'étaient retrouvés enroulés l'un à l'autre sur le toit de l'Hôtel de Ville de Karakura, mystère. Déjà, pourquoi elle était sur le toit ? Il sentit une colère sourdre en lui, mêlée d'une inquiétude grandissante.

- Comment ça, "veillé" sur Inoue... Elle va bien ? Demanda anxieusement Ichigo.

- Elle a reçu tous les soins nécessaires. Elle se repose à la clinique. Répondit Isshin d'une voix fatiguée.

- Nan mais c'est pas vrai putain ! Elle aurait pu mourir ! C'est grave comment ? Qui l'a laissée monter là-haut d'abord ? s'était instantanément mis à hurler le fils quand il avait compris que son amie avait été blessée.

- Orihime-chan n'a besoin de la permission de personne pour être là où elle veut être et pour agir à sa guise ! Ichigo, les femmes ne sont pas aussi fragiles que tu sembles le penser ! Soupira son père.

- Mais bordel, j'ai pas dit ça ! Mais c'est... Inoue est... Je veux savoir ce qui est arrivé ! Et je veux la voir !

Silence soucieux du daron. Il ne devait surtout pas raconter à son fils qu'il était à l'origine des blessures d'Orihime et puisqu'il avait juré de garder le secret, les raisons pour lesquelles la lycéenne ne s'était pas soignée. Il connaissait assez bien Ichigo pour savoir qu'il se serait senti tellement accablé que même Rukia-chan aurait eu toutes les difficultés du monde à le raisonner. La culpabilité était une des plus fidèles compagnes de son fils, et celle éprouvée vis-à-vis de la mort de sa mère avait maintenu son aîné dans une prison de gravité, injuste et bien trop sombre pour un enfant de 9 ans. Le médecin qui, en plus d'avoir perdu l'amour de sa vie, avait eu la douleur de voir son fils grandir trop vite, toujours soucieux, toujours inquiet, toujours sérieux, ne tenait pas à le voir se fermer davantage. Alors il fit ce qu'il avait fait toute sa vie.

- Va la voir, fils. Pour le moment, je vais essayer de dormir un peu. Elle te racontera quand elle se réveillera.

- Hum... soupira le fils, un peu rassuré par les paroles de son père.

Le médecin ne précisa pas qu'il y avait une chance pour que cela ne se produise jamais.

En entrant dans la chambre, Ichigo avait retenu son souffle pour entendre le sien. Puis quand il l'avait capté, régulier et paisible, ils avaient respiré à l'unisson, ce qui avait beaucoup calmé l'impétueux Shinigami. Il s'était attendu à la trouver couverte de bandages de la tête au pied, mais elle semblait simplement dormir paisiblement, si ce n'était la perfusion plantée dans son bras gauche. Son père, non content d'avoir esquivé de lui expliquer pourquoi elle était dans cet état, n'avait pas non plus cru bon de préciser la nature de ses blessures. Il se retrouvait dans une situation qu'il détestait, impuissant et démuni et se blâmait encore une fois d'avoir été trop faible pour empêcher que ses amis soient blessés. Et de tous ses amis, il avait fallu que ce soit la fille que Chad aimait ! Il avait fallu que ce soit... Inoue. Tout à ses reproches, ses yeux se posèrent sur elle. Elle était recouverte jusqu'à la taille d'un drap blanc de la clinique. Il éprouva une gêne inqualifiable en constatant qu'elle portait, clairement sans soutien-gorge, un de ses tee-shirts préférés, le bleu avec l'inscription « Nice Vibe » et la question de ce qu'il devrait en faire ensuite se posa. Ses cheveux avaient été noués en deux tresses reposant sur sa poitrine. Yuzu, toujours attentives aux besoins des malades, avait eu des attentions toutes particulières pour l'amie de son onii-chan. Il s'assit à son chevet, sans cesser de la regarder. Bien sûr qu'elle était belle. Il n'avait jamais été aveugle à cela, mais il voulait se souvenir que ce n'était pas tant ce qui comptait chez elle. Sans y réfléchir très longuement, il l'aurait plutôt qualifiée de bombe d'optimisme et d'énergie, un puits sans fond pour ce qui était de la bienveillance et aussi pour avaler des trucs plus chelous les uns que les autres. Il fixa de nouveau son visage apaisé et senti dans le même temps son cœur s'apaiser. Il s'assit sur le bord de son lit, prit sa main dans la sienne puis saisi par l'envie furieuse de l'embrasser, se pencha vers elle. Mais il se figea à quelques centimètres de ses lèvres. Il avait un jour entendu les filles de sa classe débattre du consentement au sujet du conte « La Belle au bois dormant » et même si le postulat de départ était assez débile, il s'était rangé à l'avis féminin et au bon sens : une femme endormie ne pouvait consentir à rien. Alors il se contenta de poser chastement ses lèvres sur son front. C'était très bien ainsi... Il ne se doutait pas que quelques mois auparavant, les rôles avaient été inversés. Elle était venue le voir de nuit, avant son départ forcé pour le Hueco Mundo et que pourtant mue du même désir, elle s'était aussi arrêtée. Tous les deux avaient souhaité que leur premier baiser soit échangé en pleine lumière, en toute conscience, avec une personne qui leur était spéciale. Mais pour Ichigo, cela ne devait pas être Inoue. Il s'endormit près d'elle, mal installé mais dans une paix qu'il n'avait jamais ressenti.

Le lendemain matin, il fut tiré du sommeil par le cri aigu de stupéfaction de sa sœur Yuzu et par un violent « attends au moins qu'elle soit réveillée, pervers ! » de Tatsuki. Il ouvrit un œil, puis le deuxième et devant l'évidence, se releva en vitesse malgré les protestations de tous les muscles de tout son corps. Sa sœur sortit préparer le petit-déjeuner, toujours choquée par ce qu'elle avait surpris.

- Qu'est-ce que tu fous là ? Grogna-t-il, la voix encore rauque de sommeil.

- C'est ma meilleure amie dans ce lit. D'ailleurs, je te demande pas ce qu'elle y fait...

C'était un coup bas qu'elle n'avait pas pu retenir. Il encaissa.

- Qui t'a prévenue ?

- Sado, hier soir. Il a dit qu'elle avait demandé après moi avant ses soins. Quand j'ai appelé ici, Karin m'a dit de venir ce matin. Je suis passée chez elle lui prendre quelques affaires, mais je ne m'attendais pas à ce qu'elle dorme encore... Ça a du être rude ! Enfin, heureusement que Sado était là !

Cette petite phrase anodine le piqua à un endroit qu'il ignorait exister. Sado ? Quel avait donc bien pu être le rôle de Sado dans l'affaire ? Et surtout, comment Inoue en était arrivée là ? La dernière fois qu'il l'avait vu, elle allait bien ! Elle semblait aller bien... Elle était consciente, réveillée.

- Oi, Tatsuki... Qu'est-ce qu'il t'... Qu'est-ce que tu sais ?

- Ben certainement pas autant que toi, vu que j'y étais pas ! Répondit-elle ironiquement.

- Dis-moi ce qu'on t'a dit, bon sang ! Commença-t-il à s'énerver.

- C'est Sado, donc c'est la version courte. Orihime a dévié une attaque assez balaise qui l'a fait tombée du toit, mais il l'a rattrapée juste à temps. Par contre l'attaque lui a causé de graves brûlures aux bras...

- Elle n'a rien... souffla-t-il pour lui-même.

- Ben oui crétin, elle n'a rien, elle s'est soignée ! Répondit-elle exaspérée.

- On a eu le connard qui l'a blessée ? Reprit-il.

- Ça, j'en sais rien...

- Comment on s'est retrouvé là-haut tous les deux ?

- Hein, mais de quoi tu parles ?

- Pourquoi je m'en souviens pas ?

Il avait vraiment un mauvais pressentiment. Sa perte de mémoire, le mutisme de son père, l'état d'Inoue, le texte à trou de Tatsuki, tout cela ne faisait qu'augmenter sa confusion. Il devait mettre de l'ordre dans ses pensées. Sans s'asseoir à la table du petit-déjeuner, il attrapa son manteau et sorti sans un mot, sous le regard interloqué de sa famille.

Tatsuki, invitée à partager le repas, avait rejoint Kurosaki père et les jumelles. L'attitude d'Ichigo, ses yeux déterminés, l'angoisse dans ses mots. Elle le connaissait assez pour dire sans se tromper qu'il y avait quelque chose qu'on ne lui disait pas, aussi, elle attendit la fin du petit-déjeuner pour questionner Isshin discrètement.

Le père de famille soupira, et pensa que Tatsuki-chan avait le droit de savoir comment sa meilleure amie avait été blessée. Il espérait juste qu'elle tienne sa langue devant Ichigo, dont l'amnésie était un cadeau du ciel. Il prétexta qu'elle avait été trop affaibli pour utiliser son dôme de soins mais passa sous silence les hurlements de douleurs de la douce jeune fille pendant les soins, douleurs qui avaient probablement mené à sa perte de connaissance.

La karatéka avait écouté silencieusement puis avait conclu, fataliste :

- Personne n'aurait pu l'empêcher d'être auprès d'Ichigo, de toute façon. Je voudrais juste que cet imbécile voie combien elle est folle de lui... Qu'il lui dise de lâcher l'affaire. Qu'elle puisse enfin tourner la page...

- Je crois que c'est bien plus compliqué que cela, Tatsuki-chan, soupira le médecin.

- Quand est-ce qu'elle va se réveiller ?

- Je ne sais pas.

Et malgré la douceur qu'Isshin avait mis dans sa voix, ses mots frappèrent Tatsuki comme le pire de ses K-O.

… … … … … …

Des jours passèrent, sans présenter beaucoup de changement chez la belle endormie. Isshin lui avait donné tous les soins humainement possibles, et son corps ne présentait plus de trace d'infection, mais il avait bien compris que le problème se trouvait ailleurs. On empêchait l'adolescente de se réveiller mais il était sûr qu'elle était encore en vie car elle avait toujours la volonté de le combattre.

Tatsuki venait passer une heure ou deux à son chevet tous les jours, pour lui raconter sa journée, les nouveaux potins du lycée, lui parler des cours. Elle ne déléguait le soin de sa toilette à personne et avait aussi particulièrement tenu à s'occuper de ses cheveux, qu'elle brossait tous les jours avec patience. La colère qu'elle ressentait contre Ichigo n'avait fait que croître jusqu'à ce qu'elle ne parvienne plus à la contenir, ce qui avait dans un premier temps rendu leurs rapports houleux puis carrément impossibles Elle rendait visite à Orihime en empruntant uniquement l'entrée de la clinique, non celle privée des Kurosaki pour être certaine de ne pas avoir à le croiser et ne le saluait même plus en classe.

Ichigo ne savait plus quoi penser. Il avait obtenu le même son de cloche auprès de tout ceux à qui il avait demandé, Sado, Ishida et son père, mais n'avait rien su de plus. Il avait toujours au fond de lui un étrange sentiment vis-à-vis de cette amnésie ne touchant que ce qu'il voulait particulièrement savoir, et en vint à se demander si ce qui avait effacé les souvenirs de Rukia n'était pas à l'œuvre dans les siens. Bref, la version officielle était qu'Inoue avait été blessée par une attaque de Hollow en faisant de son mieux pour tous les protéger. La réaction de Tatsuki même si elle était quelque peu disproportionnée lui semblait donc parfaitement méritée : il avait failli à la protéger. Il constata avec effroi qu'il avait même profité de la situation, alors qu'elle était faible, certainement plus en possession de tous ses moyens, pour l'enlacer si sensuellement comme elle l'avait fait, et surtout si, comme elle l'avait avoué à ce Kishimoto à l'école, elle était amoureuse d'un autre gars. Y avait-il une chance pour que ce soit Chad ? Mais est-ce que, même blessée et confuse, elle aurait pu confondre son ami de 2 mètres de haut, brun, peau mate et format armoire à glace avec lui, tignasse carotte de 1 mètre 80, certes musclé mais nettement plus affûté ?

Malgré les remords qu'il ne manquait pas de ressentir vis-à-vis de Chad, il allait toutes les nuits constater par lui-même qu'elle respirait encore. Il ressentait toujours une sérénité incomparable en étant près d'elle, en tenant ses mains. Puis, quand la situation avec Tatsuki s'était dégradée au point qu'elle lui interdise d'approcher Orihime, il s'était surpris à lui parler, lui demandant de se réveiller, n'était-ce que pour calmer son amie d'enfance. Au début, cela lui avait paru bizarre mais après tout, ne voyait-il pas des fantômes depuis sa naissance ? N'était-ce pas moins étrange de parler à une amie endormie que d'aider des esprits à rejoindre la Soul Society ?

Cependant, quelque soulagement qu'il puisse éprouver de la savoir en sécurité chez lui et toujours en vie n'empêchait pas son humeur de s'assombrir au fil des jours et une culpabilité pour quelque chose qu'il n'arrivait pas à situer ne faisait que croître. Peut-être parce qu'il éprouvait chaque nuit le plaisir de la contempler, d'être près d'elle et de lui parler, alors que Sado lui, ne le pouvait pas ? Que parce qu'il avait failli à la protéger, personne ne le pouvait ? Parce qu'une fois encore, c'était parce qu'elle avait été à ses côtés qu'elle se retrouvait si mal en point ? Ou parce qu'il l'avait touchée, d'une façon assez inconvenante... Mais il y avait plus que ce qu'il réussissait à exprimer, quelque chose que cette foutue amnésie l'empêchait de saisir pleinement, et ne pas le découvrir le rendait fou. Un soir, en rentrant des cours avec Sado et Ishida, son humeur était particulièrement morose, la faute à une parole plus que malheureuse de Tatsuki pour justifier une nouvelle fois de l'absence d'Inoue en classe.

Ishida remonta ses lunettes sur son nez, et tenta d'entamer les négociations d'un cessez-le-feu entre le Shinigami et la karatéka.

- Si c'est pour dire des conneries, Ishida, la ferme ! Coupa court le suppléant.

- Ton reiatsu recommence à être très instable. Il faut que tu te maîtrises ! Perdit patience le Quincy. Sinon...

- Sinon, quoi, hein ? Tu vas me coller une raclée ? Avec tes fléchettes ?

- Non, imbécile ! Tu vas encore t'emporter et faire n'importe quoi !

- Ishida ! S'exclama Sado, qui avait senti la patate.

- Faire n'importe quoi ? Comme te péter les dents ? Provoqua encore Ichigo.

Kurosaki commença à faire craquer les articulations de ses doigts et une aura dangereuse l'entoura. La tronche d'Ishida méritait un update qu'il était tout prêt à lui donner. Tout à sa colère, il n'avait pas senti un changement de reiatsu, mais ses compagnons, eux se figèrent. Sado et Ishida se regardèrent : ils avaient compris.

- Oi, qu'est-ce qu'il y a ? Demanda le roux, refroidi dans son envie de baston.

- C'est le reiatsu d'Inoue, répondit Sado.

Sans attendre plus d'explication, Ichigo se précipita en direction de chez lui, suivi par ses deux amis.

Quand ils passèrent la porte avec fracas et à bout de souffle, ils découvrirent une Tatsuki en pleurs, à la table de la cuisine, que semblait vouloir consoler une Karin à la mine désolée.

- Ichi-nii... Commença Karin.

Il n'attendit pas un mot de plus et s'élança dans la chambre d'Inoue. Il ne la vit pas tout de suite. Autour du lit, il y avait Urahara et Tessai, qu'on avait pas revu à la clinique depuis qu'ils étaient venus la soigner, ainsi que son père. Quand enfin, il s'approcha, il sentit son cœur bondir hors de sa poitrine. Elle était réveillée, assise adossée à de gros oreillers. Elle tourna la tête vers lui et sourit lumineusement.

- Kurosaki-kun, ohayo ! Dit-elle joyeusement.

Dieu que ça lui avait manqué ! Il lui semblait qu'il respirait pour la première fois.

- Inoue-dono, c'est plutôt l'heure de dire Konbanwa, lui fit remarquer Tessai.

- Mais qu'est-ce que... Urahara, qu'est-ce tu fabriques ici ? Releva soudain Ichigo.

- Kurosaki-san, désolé mais je suis venu demander la main d'Inoue-san, répondit avec théâtralité l'homme au bob, qui tenait en effet la main gauche de la jeune fille dans la sienne.

- Temae, tu te fous de moi ? Grogna-t-il, une veine palpitante sur la tempe.

- Fiston, laissons Urahara et Tessai finir les soins d'Orihime-chan, allons plutôt rejoindre les autres, dit Isshin avec un ton sérieux qui ne lui ressemblait pas.

La belle, de nouveau seule avec Tessai et Urahara les regardaient sans un mot mais des yeux remplis de question. Quand elle s'était réveillée, il y avait de cela une vingtaine de minutes à peine, il lui avait semblé n'avoir fermé les yeux que quelques heures. Elle avait regardé ses mains et ses bras, touché sa peau satinée et sans défaut : ils l'avaient guérie. Puis elle avait remarqué un bracelet à son poignet gauche. Encore un bracelet... La matière ressemblait un peu à de l'ivoire, mais il émettait une très faible fluorescence argentée, comme... La couleur de son bouclier quand elle avait rendu sa mémoire à Rukia. C'était une très large manchette plate, lisse et froide, lourde à son poignet, fermée par une pièce métallique argentée. Urahara s'apprêtait à lui en expliquer la provenance quand il avait été interrompu par l'arrivée en trombe du fougueux fils d'Isshin.

Alors qu'elle commençait à prendre l'habitude de caresser l'objet du bout des doigts, elle demanda enfin :

- Qu'est-ce que... c'est ?

- C'est un bracelet ! Chantonna Urahara évidence-san.

Il reprit plus sérieusement :

- En fait, c'est un pulsateur à particules spirituelles modifié que j'ai miniaturisé et réglé sur votre énergie spirituelle. Vous pourrez faire graver le nom de votre amoureux si vous le souhaitez, mais je vous conseille de ne jamais l'enlever de votre poignet.

- C'est... ça y est, vous avez réussi ? Oh, merci ! Merci Urahara-san !

Après un silence circonspect, il prit un ton grave pour lui expliquer :

- Inoue-san... Si vous enlevez ce bracelet, je vous assure que vous vous condamnez. Il ne fait que bloquer les effets du Néant. Il ne les annule pas, il ne le fait pas disparaître mais il l'empêche de se nourrir de votre âme. De plus... Les matériaux pour le fabriquer étant extrêmement rare et d'une durée de vie limitée, j'ai dû... faire quelques arrangements.

- De quelle nature ? Demanda-t-elle, soudain inquiète.

- Je l'ai réglé pour qu'il s'alimente à partir de vos pouvoirs. Il a besoin d'énergie pour fonctionner, comme n'importe quel appareil. Pour simplifier, vos pouvoirs sont sa pile, ce qui signifie qu'ils risquent d'être... Moins efficients qu'ils ne l'étaient à l'origine. Vous pourrez peut-être même éprouver des difficultés à les utiliser.

Ce n'était en effet pas une bonne nouvelle, mais elle était heureuse de s'être réveillée, et de pouvoir reprendre une vie normale, aussi normale qu'elle pouvait l'être au côté de Kurosaki-kun, leurs camarades de lycée et leurs amis de la Soul Society. Elle affichait donc une mine ravie, qui tranchait terriblement avec celle, soucieuse et grave, du scientifique.

- Inoue-san... Vous ne semblez pas comprendre... Reprit-il. Vous allez certes vivre votre vie, que je vous souhaite la plus longue possible. Cependant... Tôt ou tard, vous mourrez... mais vous n'irez jamais à la Soul Society. Vous allez disparaître. Le bracelet ne fera que retarder l'inévitable.

Le choc ne fût pas si rude à encaisser, son naturel optimiste aidant. Elle avait bien compris les mots qu'avait prononcé l'homme au bob, qui était le reflet de sa plus grande crainte depuis qu'elle se savait habitée par le Néant. Mais les années qu'elle vivrait n'en deviendrait que plus précieuses. Elle devait continuer à vivre, en savourant chaque instant, faisant de chaque heure un souvenir inestimable, d'abord pour elle tant qu'elle vivrait, mais surtout pour ceux qu'elle laisserait derrière, peut-être des enfants, qui, eux, pourraient continuer de chérir au delà de cette existence ce qu'ils auraient partager dans celle-ci. La seule existence qu'elle aurait jamais. Elle avait rougi à la pensée d'avoir des enfants, et surtout à celle de leur père. Elle sourit avec bienveillance à Urahara-san, puis demanda à voir ses amis. Et une nouvelle fois, elle le remercia. Le scientifique la regarda encore avec ses yeux qui voyaient à travers elle. Il avait déjà vu suffisamment de ses larmes couler à cause de la situation, aussi, il n'eut aucun remord à ne pas lui donner d'informations dont elle n'aurait peut-être jamais besoin.

Urahara et Tessai laissèrent ensuite la place au groupe d'adolescence dans la petite chambre. Tatsuki entra en trombe, les yeux bouffis et le nez rouge de s'être tant mouchée et se jeta dans les bras d'Orihime.

- Tatsuki-chan ! Tout le monde ! Pardon de vous avoir tous inquiétés, commença la princesse.

- Dis pas n'importe quoi, soupira son amie. Je... Je suis tellement heureuse que tu sois réveillée ! J'ai eu la trouille de ma vie ! Dit-elle d'une voix de nouveau tremblante.

- C'est toi qui nous a foutu la trouille à pleurer comme une madeleine ! Releva Ichigo.

- Tais-toi ! C'était l'émotion... Rétorqua celle-ci.

- Inoue, soulagé que tu ailles mieux ! Lui dit Sado avec une chaleur dans la voix qu'on ne lui connaissait pas.

- Oui, rassuré de te voir enfin réveillée ! Renchérit Ishida.

- J'espère que je pourrais rattraper les cours... Soupira la belle, visiblement très heureuse malgré sa préoccupation.

- Sérieux, c'est à ça que tu penses après deux semaines dans les vapes ? Demanda Tatsuki.

- Heeeee ? Je suis restée si longtemps endormie ? Mais comment je... la boulangerie ? Les examens ? Aaaaah Tatsuki-chan !

- Du calme, Inoue-san ! La boulangerie n'a pas encore rouvert après le « tremblement de terre », la rassura Ishida.

- Et je t'aiderai à rattraper les cours les week-ends, faudra qu'on bosse dur ! D'ailleurs, Ishida, Sado, on peut compter sur vous aussi ? Demanda l'énergique karatéka.

Elle avait sciemment exclu Ichigo pour lui signifier qu'il ne s'en sortirait pas à si bon compte, mais depuis le réveil de la princesse, la jauge de sa colère avait drastiquement baissé. Les deux autres garçons acceptèrent avec enthousiasme la proposition d'étudier ensemble, puis ils sortirent tous les trois, laissant les filles profiter de ce moment de tendres retrouvailles. La rouquine s'était calmée, et avait serré fort son amie contre elle. Elle se souvenait l'avoir entendue lui parler. En fait, elle avait senti la présence de tous ses amis autour d'elle. Tatsuki, souvent. Ishida et Sado, toujours discrets. Et puis Kurosaki, toujours... Toute la famille Kurosaki. Elle rougit, comprenant soudain qu'elle « habitait » depuis deux semaines chez celui qu'elle aimait ! Et son visage surchauffa quand elle se souvint des mots qu'elle avait enfin osés prononcer et surtout de l'étreinte passionnée qui s'en était suivie. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il réponde à ses sentiments de façon si soudaine et si exubérante. Elle n'avait pas pu ignorer l'expression de sa fougue quand il avait plaqué les mains sur ses fesses, collant leur bassin l'un contre l'autre. Est-ce que ça signifiait vraiment ce qu'elle pensait que cela signifiait ? Il fallait qu'elle en eût le cœur net, aussi, elle se confia à Tatsuki.

La brune, qui avait jusque-là interprété les choses très différemment, vit sa mâchoire se décrocher de tant béer. Il y avait donc une infime probabilité pour que ce gros bourrin éprouve quelque chose pour leur délicate amie... Mais il y avait surtout 99% de chances qu'il soit passé en mode « chien en chaleur », n'étant pas parvenu à contrôler son Hollow, encore moins ses hormones. Comment expliquer cela à la naïve Orihime ? Était-il possible de la désillusionner sans détruire ses rêves ? A moins que Tatsuki ne parvienne à obtenir la vérité concernant les sentiments de l'irritable rouquin. Mais elle s'était toujours refusée à jouer les entremetteuses, persuadée que ce qui devait arriver arriverait tôt ou tard : Ichigo prendrait conscience des sentiments d'Orihime, et y répondrait ou n'y répondrait pas. Dans les deux cas, elle serait là pour se réjouir avec son amie ou l'aider à soigner ses peines de cœur. Toutefois la situation était devenue beaucoup plus compliquée depuis qu'elle s'était déclarée et qu'il avait répondu par une étreinte d'un érotisme plus que surprenant pour cet handicapé des relations amoureuses. Pour l'heure, Tatsuki ne prit aucune décision, mis à part celle de rentrer chez elle et de laisser Orihime encore un peu de temps aux bons soins d'Ichigo et de sa famille.

Car la princesse avait émis le souhait de retourner dans son appartement mais Isshin l'avait raisonnée, aidée par Tatsuki : il n'était pas prudent qu'elle se retrouve seule, il fallait d'abord qu'elle regagne un peu de force et aussi un peu de poids. Aussi, il avait été décidé qu'elle reste quelques jours de plus à la clinique. Elle s'était par contre sentie tout à fait apte à retourner au lycée le lundi suivant, et la proposition avait été validée avec enthousiasme.

Puis avaient sonné 19 heures. L'heure du dîner chez les Kurosaki. Le premier repas en famille avait quelque chose d'intimidant pour la jeune fille. Elle avait perdu son frère et avec lui, l'habitude de se retrouver et de débriefer joyeusement de la journée. C'était un rituel qu'elle n'entretenait plus que par téléphone, avec Tatsuki. Sa plus proche famille, pensa-t-elle. Mais ici, il s'agissait de la famille de celui dont elle était amoureuse depuis plus de deux ans, à qui elle venait d'avouer ses sentiments et qui y avait répondu d'une façon qui l'avait laissée perplexe. Elle ne savait pas vraiment comment se comporter, puis elle se souvint qu'elle devait faire de son mieux pour n'avoir aucun regret. Alors pour accomplir ce qui était à présent sa philosophie de vie, elle s'éclaircit la voix, au moment du dessert :

- Je... Je voulais vous remercier tous du fond du cœur pour ce que vous avez fait pour moi. J'ai senti chaque jour votre présence et cela m'a beaucoup réconfortée, là où... j'étais, et grâce à cela, j'ai eu l'envie... et la force de... de reprendre conscience. Merci !

- Hime-nee-chan ! S'exclama Yuzu, la première à réagir en se jetant dans les bras d'Orihime.

- C'est bien normal, Orihime-chan. Nous t'apprécions tous beaucoup ! Tu es une amie très chère pour Ichigo, tu l'as suivie partout en empêchant cet idiot de se faire tuer et...

- Papa, ça va, je crois qu'elle a compris ! Souffla le jeune homme qui commençait à avoir des sueurs froides dès que son vieux se mettait à trop l'ouvrir.

- Si tu avais vu ce crétin l'âme en peine, toutes les nuits à te veiller ! Continua son père, comme s'il ne l'avait pas entendu.

- PAPA! Tais-toi ! Inoue, c'était... Je t'assure que... C'était pas TOUTES les nuits ! Tenta-t-il de minimiser.

- Je t'ai vu deux fois sortir de sa chambre la semaine dernière, et y entrer avant-hier Ichi-nii, commença à énumérer Karin.

- Hum ! Et moi, c'était la première nuit ! Onii-chan a dormi avec toi, chuchota son autre sœur, sur le ton de la confidence.

- YUZU ! J'ai pas... J'étais pas allongé ! Se justifia-t-il, comme si la précision changeait quoi que ce soit à l'affaire.

Comme il était difficile d'être abandonné et complètement trahi par les siens ! Comment allait-il bien pouvoir lui expliquer qu'il ne lui avait rien fait de répréhensible dans sa chambre... Mais après cette étreinte sur le toit, est-ce qu'elle le croirait ? Alors qu'il aurait souhaité disparaître de la surface de la terre, il croisa le regard de son amie. Elle le fixait intensément, de ce regard qu'il avait maintes fois surpris sur lui, et ses joues avaient pris une teinte rose qu'il trouva...

A cet instant, il sut que ce regard qu'il n'avait jusqu'alors pas compris, il n'avait pour une raison inconnue pas voulu le comprendre. C'était le regard de son père quand il parlait de Masaki. Celui qu'avait Renji quand il pensait à Rukia. Celui que Chad avait posé sur elle.

… … … … … … …

Les jours passèrent, confirmant qu'Inoue s'était parfaitement rétablie. Elle avait repris un peu de poids grâce à un appétit assez monstrueux pour une jeune fille de sa taille. Elle apportait volontiers son aide à Yuzu pour la préparation des repas et l'entretien de la maison car c'était une locataire souriante, de bonne composition et agréable, conforme à l'image qu'elle avait toujours montrée. Dans ces conditions, il n'était pas étonnant de constater que tout le monde appréciait Inoue, des voisins à l'épicier en passant par le livreur et les patients de la clinique, elle avait le don de réussir à amadouer même les caractères les plus difficiles et bourrus.

Passé la gêne de la prise de conscience, il n'y avait pas eu de problème de cohabitation entre elle et Ichigo. On pouvait même parler de statu quo: il n'avait pas noté de changement majeur dans sa façon de lui parler, elle le saluait très joyeusement comme elle l'avait toujours fait. La différence était qu'ils se rendaient en cours et rentraient tous les jours ensemble, parlant de tout et de rien, mais évitant soigneusement l'essentiel. Il ne savait pas comment aborder le sujet; elle s'en sentait incapable.

Le week-end arriva, et Orihime avait choisi de commencer ses révisions avec Tatsuki et ses amies. De son côté, Ichigo, plutôt tranquille dernièrement en ce qui concernait les Hollows, avait prévu de traîner avec Sado, Ishida, Mizuiro et Asano à la salle d'arcades. Il ne s'était pas attendu à ce que sa « relation » avec la pensionnaire de la clinique vienne sur le tapis, à un moment où il avait cru pouvoir baisser sa garde, mais c'était sans compter sur Keigo.

- Le retour au lycée d'Inoue-san s'est fait tranquille, mais c'est sûrement parce qu'elle habite avec toi, Ichigo. Ça calme, hahaha !

- Asano-san, Inoue-san n'habite pas avec Kurosaki, elle habite chez lui. La nuance est de taille ! Précisa le brun à lunettes.

- Faut croire que les gars de notre lycée n'ont pas envie de connaître la taille de la nuance, commenta distraitement Mizuiro, en train d'exploser son score à Space Invaders.

Le roux ne releva pas, mais cette phrase en apparence innocente le mettait face à ses responsabilités. La situation avec Inoue devait s'éclaircir. Néanmoins elle ne s'était pas clairement déclarée et il y avait peut-être de bonnes raisons à cela ? Si jamais elle le faisait un jour, que pourrait-il bien lui répondre ? Chad avait des sentiments pour elle ! Il ne pouvait pas... être près d'elle. Et même s'il le pouvait, à quel point le voulait-il ? Vivre auprès d'elle comme ils le faisaient, n'était-ce pas suffisant ? Il était un peu perdu dans ses sentiments et cette sortie à l'arcade n'était peut-être pas ce qu'il lui fallait pour réfléchir. Il prétexta d'aller chercher à boire pour sortir de la salle surchauffée.

Dehors, l'air était froid et sec et debout devant le distributeur automatique qu'il ne regardait pas, il essayait de se remettre les idées en place, quand apparut le reflet de son meilleur ami dans la vitre.

- Ichigo, tu es contrarié. Ton reiatsu est instable.

Typiquement le genre de phrase qui portait la marque de fabrique de Chad. Une constatation basée sur l'observation. Une conclusion basée sur l'expérience de sa longue amitié avec le Shinigami suppléant. Ichigo soupira. S'il n'arrivait pas à parler à Inoue, au moins pouvait-il essayer avec le mexicain. S'il avait mal interprété les sentiments d'Inoue, Chad avait bel et bien confirmé les siens. Et il ne pouvait pas prendre à son plus vieil ami la fille qu'il aimait, n'est-ce pas ?

- Chad, si tu savais qui est... le type qu'elle aime... tu aurais envie de le démolir, non ?

Ce n'était pas vraiment une question, il attendait plutôt la confirmation qui l'empêcherait de faire le moindre mouvement vers elle.

- Non, répondit contre toute attente l'interrogé.

- Hein ? Pourquoi ?! S'était écrié le roux.

- Je sais qui il est... C'est bien que ce soit lui, je n'aurais pas supporté que ce soit un autre.

Ichigo se souvint de la conversation qu'ils avaient eu dans le parc, juste avant la bataille dans laquelle Inoue avait été blessée. Les mots prononcés alors par son frère d'arme, le géant Sado Yasutora prirent un sens qu'il n'avait pas saisi alors. Il lui avait carrément donné sa bénédiction, en langage Sado, comprenez épuré et concis, pour sortir avec Inoue ! Avait-il vu la même chose que lui dans les yeux de leur amie ? Depuis quand le savait-il ?

- Pfff... Alors... Si on est ensemble, ça te va, hein ? Et ben, moi, je sais pas si ça me va... Pour quel enfoiré je passe, si je...

- Cesse de te trouver des excuses, Ichigo.

Alors c'était ça hein ? Des excuses. Pourquoi aurait-il eu besoin de se trouver des excuses pour ne pas... Mais la réponse à cette question-là non plus n'avait pas d'intérêt, comprit-il. Il devait simplement répondre à cette question très simple, mais qu'il ne s'était jamais posé pour personne. Son père lui avait dit un jour qu'il ne s'était jamais demandé s'il était amoureux de Masaki. Il le savait, comme il savait qu'il était en vie. L'aimer était comme respirer et tant qu'il respirerait, il l'aimerait. Kurosaki le fils avait toujours pensé que son vieux avait exagéré, ou au moins beaucoup enjolivé la réalité des choses.

Dans son cas, il ne savait pas s'il aimait Inoue. Mais ces derniers temps, il avait compris qu'il ne serait plus jamais heureux dans un monde où elle ne serait pas.

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J'espère que ceux qui se sont perdus ici trouvent du plaisir à lire. Merci d'avoir lu jusqu'ici en tout cas, et désolée de ce petit mot à la fin, qui peut-être va vous ruiner le rythme du récit.

Je remercie beaucoup Pluie de Pétales Sakura pour ses reviews. En plus d'être un auteur de talent, elle est celle qui, en reprenant sa fic inachevée l'année dernière (en 2020) m'a redonné l'envie et le boost de faire de même avec la mienne. Merci à toi, du fond du cœur. Tu m'as dit avoir beaucoup apprécié les préludes, alors je vais te dédier celui que j'ai préféré écrire, celui que je trouve le plus réussi (il s'agit du prélude N°10 et il faudra patienter encore un peu pour le découvrir, mais j'espère qu'il te plaira).

Certains trouveront étrange de reprendre une fic 8 ans après le dernier chapitre publié et surtout après la fin du manga. Mais je suis comme beaucoup de gens : j'aime finir ce que j'ai commencé. C'était un projet qui me tenait tellement à cœur, que certaines scènes dans les chapitres à venir me hantaient. Et puis, il y a des œuvres immortelles et celles qui marquent une vie. Pour moi, Bleach représente les 2 : l'animé m'a ouvert au monde de la japanim et puis... Il y a des personnages dont je suis encore fan aujourd'hui (un certain lieutenant brun ténébreux tatoué... En fait, c'est moi qui "le kiffe"!) Ulquiorra est, je trouve, un des personnages les plus sublimes et complexes de l'œuvre originale, donc je souhaitais partager avec d'autres fans mon humble hommage à cette œuvre. Je réitère ma difficulté avec Ichigo qui pour moi a longtemps été hermétique : j'ai du me refaire les 25 derniers épisodes de Bleach (tous les épisodes que j'avais refusés de voir à l'époque, c'était ma manière de protester à l'arrêt de l'animé) et tous ceux de l'arc Hueco Mundo pour comprendre une partie importante de lui, que je n'avais pas saisi avant, ou dont je ne voulais pas me souvenir, peut-être... Bref, chaque écriture est une interprétation, j'espère que la mienne ne tranche pas trop avec l'idée que vous vous faites de lui, ou des autres personnages. Mais je peux au moins dire que j'ai beaucoup mûri mon ressenti des personnages et que je peux justifier chaque mot, chaque action que je leur prête. Libres à vous de penser que ma justification tient la route... N'hésitez pas à m'en faire part et à me donner votre avis sur l'utilisation de ma prose pour cet hommage à Bleach, qui sans surprise, ne m'appartient pas sinon, j'y aurais mis beaucoup plus de couples épanouis et heureux...

Je me tâte à publier le prochain prélude, sachant qu'ensuite, je ne pourrais pas publier le chapitre qui suit avant deux ou trois semaines, mais je ne vous laisse plus tomber : j'écris en ce moment ce que j'espère être le dernier chapitre. J'avais dit ça du 8, et du 9... mais je pense que je pourrais boucler avec le 10e ! A bientôt, et au plaisir de peut-être échanger avec vous ! Angie.