Will of the heart
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Hachiro Sakurai, qui se rasait le crâne avec le désir inconscient d'avoir au moins un point commun avec Madarame Ikkaku, était immunisé contre toute pression familiale. Étant le huitième fils de la prolifique famille Sakurai, il n'avait, après le passage de ses sept frères aînés, plus aucun espoir de briller nulle part. Il avait donc choisi la voie dangereuse de la rébellion mais n'avait pas le reiatsu à la hauteur de ses ambitions, et par conséquent, même s'il souhaitait ardemment obtenir un siège à la Onzième Division, il avait tout juste le niveau de se faire tuer le moins minablement possible.
Jun Honda, fils unique d'une vieille mégère qui avait très tôt compris que ne pas avoir d'autres enfants avait été une erreur, possédait un palmarès aussi chétif que lui et réalisait un exploit bien peu reluisant : celui d'avoir redoublé chaque année que comptait les six ans de formation à l'académie des Arts Spirituels Shino. Sa pauvreté d'esprit n'avait d'égal que l'entêtement avec lequel il poursuivait le rêve inaccessible et douloureux d'entrer dans la très élitiste Deuxième Division, la classe des assassins, dirigée par la sublimement glaçante Soi Fon-taicho.
Cette association de pieds nickelés, non gradés, infichus de faire une addition sans compter sur leurs doigts étaient officiellement affectés à la Septième Division au plus grand dam de Komamura, qui trouvait que la malédiction d'avoir été transformé en loup n'était pas ce qu'il y avait de pire dans la vie en comparaison de l'épine dans la patte que représentait la purge de les avoir sous son commandement. Toujours dans les coups tordus pour, au choix, se mettre des murges, terroriser les nouvelles recrues, provoquer des combats de rue ou se faire remarquer à la salle de pachinko (où Hachiro vénérait la machine utilisée par Madarame), ils l'avaient eu très mauvaise quand ils avaient été réquisitionnés pour une mission secrète qui n'était selon eux pas à du tout à la hauteur de leur potentiel : jouer les facteurs dans le monde réel pour ce parvenu d'Ichigo Kurosaki. Mais les ordres venaient d'en haut et ils avaient été envoyés tous les deux à Karakura pour remettre au suppléant cette missive de la plus haute importance, estampillée du blason de la très noble et très respectable famille Kuchiki. Cependant, c'était trop s'abaisser que de servir de postier à Kurosaki, qui selon les rumeurs, était lié à la famille Shiba, destituée et bannie. Même un huitième fils et un cancre ne voulaient être vus en compagnie d'un membre de la famille Shiba : le déshonneur aurait été trop grand, quand bien même les raisons de la destitution de ladite famille étaient fumeuses.
- Dis-moi encore pourquoi c'est nous qui vont chez ce Kurosaki ? Larbin-oppai-san aurait pu le faire à notre place... Chouina Jun.
- Mais tais-toi donc malheureux ! Lui cria Hachiro, en lui collant une main sur la bouche, et jetant à droite et à gauche des regards affolés. Tu sais ce qu'on risque si Madarame-sama ou Zaraki-taicho nous entend ? Pire encore, si c'est Yachiru-fukutaicho...
- Che peux plus rechpirer Chakurai !
- Hey, les deux sous-merdes... Mission accomplie ?
Les deux sous-merdes en question tournèrent la tête en grinçant, en direction de la voix désinvolte qui les avait interpellées. Ce n'était pas la voix de leur Capitaine. Ni celle de Zaraki-taicho et encore moins celle du Capitaine Soi Fon.
- Nous y allons de ce pas, Taicho. Répondit Sakurai en se raidissant.
- En main propre têtes de lard... Assurez-vous qu'il la lise.
- À... à vos ordres, Taicho !
Mais la fierté de ces deux viles créatures n'atteignant pas le tiers du quart de ce qu'il aurait normalement fallu pour faire un Shinigami décent, l'information se perdit entre leur oreille droite et la gauche, et ils se contentèrent de mettre l'enveloppe dans la boîte au nom des Kurosaki destinée à cet usage.
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Rukia et Renji s'étaient mariés. La cérémonie avait été magnifique, comme on pouvait s'y attendre pour un mariage dans la famille Kuchiki. Ichigo serait venu s'il avait lu le petit mot joint avec l'invitation lui expliquant qu'Orihime était à la Soul Society mais que Rukia n'avait pas le droit de lui dire.
En effet, la sœur de Byakuya était déchirée par un conflit de loyauté entre son amitié pour Ichigo et celle qu'elle avait développée pour Inoue. D'un côté, elle lui avait juré sur l'honneur des Kuchiki de ne pas informer ses amis du monde réel quand, quelques semaines après le retour de Matsumoto et Hisagi, elle-même avait appris par hasard qu'ils l'avaient ramenée avec eux et qu'elle habitait secrètement les quartiers de la Quatrième Division. La guérisseuse lui avait avoué les raisons de sa présence à la Soul Society mais elle ne voulait inquiéter personne. Elle avait aussi insisté sur le fait qu'elle ne pouvait pas reprendre sa vie telle qu'elle l'avait laissée dans le monde réel et du danger que cela représentait de toute façon de porter un dispositif qui pouvait attirer des Hollows puissants.
D'un autre côté, le Commandant-Capitaine avait donné l'ordre formel à quiconque avait connaissance de la présence de la jeune fille et de son lien avec le Shinigami remplaçant de ne pas lui dévoiler la situation, même si l'information, comme n'importe quel ragot, avait fini par se répandre dans toutes les divisions. Si tout le monde ne connaissait pas le péril qu'il y avait de la laisser se balader dans le monde des vivants avec ou sans pulsateur, tous avaient accepté de se taire : l'humaine n'était après tout pas retenue contre sa volonté et faisait le choix de collaborer avec la Soul Society. De plus, ils savaient bien le foin qu'Ichigo était capable de faire pour venir récupérer une amie, alors combien plus la femme dont il était tombé amoureux. Il n'aurait pas laissé pas pierre sur pierre au Seireitei s'il avait appris où Inoue se trouvait et il l'aurait ramenée avec lui de gré ou de force. Mais le risque avait été jugé bien trop grand de la laisser retourner dans le monde réel surtout sans bracelet, et cela, ni Rukia, ni Yamamoto, ni personne n'avait réussi à la convaincre de le faire. Le choix de son départ, c'était sa manière de prendre soin d'elle. Seule. À ce propos, Rukia encore avait essayé bien des fois d'expliquer à Inoue les sentiments qu'Ichigo avait avoué éprouver pour elle : elle s'était heurtée à un mur d'indifférence très inquiétant et étrange, qui lui avait fait froid dans le dos. Inoue n'avait plus rien à voir avec cette jeune fille hypersensible, empathique mais optimiste et joyeuse que Rukia avait toujours connu, et là où la douce et gentille Orihime Inoue du monde réel était entourée d'amis, celle qui l'avait remplacée s'isolait et s'abrutissait de travail, acceptant toutes les taches qu'on voulait bien lui confier, même les plus ingrates.
Matsumoto avait d'abord pensé que la jeune fille cherchait sa place dans ce nouvel univers et qu'elle exprimait de cette façon sa gentillesse naturelle. Mais il lui était vite apparue que les motifs de ce comportement étaient bien plus sombres que ce qu'elle avait voulu croire : Orihime disparaissait peu à peu.
L'âme d'un humain qui n'était pas décédé habitant le Seireitei, avec des prérogatives réservés à ses membres d'élite, les Shinigamis, était une situation inédite et avait soulevé beaucoup de questions. Il avait fallu plusieurs déclarations officielles de la Première Division et de nombreux articles dans la Gazette des Shinigamis pour faire taire les commérages : non, Inoue Orihime n'avait pas le statut de Shinigami remplaçant, car il aurait pour cela fallu qu'elle reçût un badge de la Treizième Division, et qu'elle restât dans le monde réel pour en exercer pleinement les fonctions. Mais elle portait en effet le Shihakusho, et était rattachée à la responsabilité d'une des treize Divisions de l'Armée de la Cour du Roi des Esprits. Cela avait paru absurde à bon nombre de Shinigamis de rangs inférieurs voire aux non-gradés qui avaient galéré à finir leurs classes à l'Académie Shino et au début, la jeune fille avait eu la défense de quitter les quartiers d'habitation de la Quatrième Division, sous peine d'être provoquée en duel à tous les coins de rues par le moindre cinglé en manque de reconnaissance.
Évidemment, le fait que l'âme de la belle humaine abritât un ennemi surpuissant n'avait pas été révélé : on n'avait pas fini de calmer les fous furieux de la Onzième toujours en mal de combat dans pareille éventualité. C'était les raisons qui avaient amené Yamamoto Genryusai à exiger le silence de tous ses subordonnés et tous les messages qui passaient par la voie officielle étaient par conséquent surveillés. Le Néant dans l'âme d'Orihime était maîtrisé, circonscrit en attendant de savoir quoi faire quand le monstre aurait entamé les résistances de son hôte et ne finisse par sortir. Ainsi, la Douzième Division était sur le pied de guerre. Mayuri aurait été au comble de la joie de pouvoir pratiquer toutes sortes d'expériences sur un sujet aussi intéressant qu'Orihime, mais il n'avait eu que l'ordre de gérer le Néant à la mort de l'humaine et cherchait par conséquent des moyens de mettre la main sur l'entité qui s'était montrée si insaisissable à sa première visite dans l'Au-delà, ce qui avait au moins l'avantage de l'occuper assez pour qu'elle eût la paix. Elle n'avait cependant jamais sous-estimé les ressources du super flippant Capitaine de la Douzième qui avait une étique médicale des plus discutables.
La jeune humaine déclenchait les réactions les plus diverses, mais rien de très différents de ce qu'elle avait toujours vécu. On s'était moqué d'elle et on l'avait dénigrée à cause de la couleur de ses cheveux ou de sa famille peu recommandable quand elle était dans le monde réel, et si ce n'avait pas été Tatsuki, elle aurait été isolée et n'aurait probablement jamais eu autant d'amis. À la Soul Society, si les moqueries étaient d'un autre ordre, on lui faisait clairement savoir que peu importait les raisons qui l'avaient amenée à vivre parmi les Shinigamis, elle n'avait pas sa place parmi eux et sa présence suscitait contrariété, exaspération, violence ou mépris. Comme dans le monde réel. Comme au Hueco Mundo...
La douleur qu'elle avait ressenti à la mort de Tatsuki et à la perte de la vie qu'elle avait conçue avec celui qu'elle avait un jour aimé avait disparu à l'instant où elle avait retiré son bracelet et pour la première fois depuis des semaines, elle avait trouvé le sommeil. Quand elle était retournée dans son monde intérieur et qu'elle avait constaté que tout était mort, desséché, en ruine, elle n'avait eu qu'un haussement d'épaules fataliste. Les fleurs de son Shun Shun Rikka étaient pétrifiées. Disparues, les lucioles multicolores. L'étrange soleil semblait décroître chaque jour davantage pour disparaître comme lors de la nouvelle lune. Mais jamais il n'y avait de renouveau. Elle s'était assise sur une pierre face à un panneau indicateur qui n'indiquait plus rien, triste Excalibur plantée dans un rocher, au sommet d'une falaise escarpée, espérant que ce lieu difficile d'accès et retiré lui permit l'isolement auquel elle aspirait. Mais l'homme l'avait rejointe : il n'y avait nul endroit où elle pouvait se soustraire à sa vue. Il était dans le soleil, il était partout. Elle avait reconnu le froid malsain de ses doigts le long de son dos et sur sa gorge, bien qu'il ne la touchât pas. Elle avait entendu sa voix, bien qu'il ne parlât pas. Sa voix qui lui avait dit vouloir s'unir à tout jamais à sa lumière. Sa voix gémissante qui la suppliait de vivre pour qu'il prît toute la mesure de la brûlure de son astre délicieux. Cet homme, qui respirait le désir et la possessivité, voulait tout d'elle : de son cœur qui battait jusqu'à la chaleur de son ventre. Il aurait bu ses larmes si elle avait pu encore en verser. Son regard, inexpressif au début, était devenu implorant de la moindre miette d'elle. Il pouvait bien tout prendre : ce qu'elle deviendrait n'avait plus d'importance pour personne.
Sa joie de vivre, son optimisme, tout ce qui l'avait rendu heureuse tombaient dans la gorge sans fond du Néant. Elle tenait encore beaucoup aux souvenirs avec Sora, et ne se résignait pas à les lui céder, mais avide, il en rognait les contours. Parfois aussi, il y avait la silhouette de vieilles réminiscences de sa vie de lycéenne qui s'imposait à elle et la prenait par surprise. Puis elle cessa de plonger en elle et de le rencontrer quand il était devenu évident que l'émotion qui était peu à peu apparue sur ce visage autrefois impassible ressemblait très fortement à de la jouissance.
La seule chose qu'elle se souvenait volontairement de faire était se rendre dans le monde réel deux fois par an pour se souvenir de Tatsuki, la seule qui l'avait toujours aimée, et puisqu'elle ne restait que peu de temps et avec sa manchette, Yamamoto ne s'y était pas opposé. Il avait émis le souhait que ces visites lui rendît l'envie de retourner vivre auprès des vivants, car bien qu'il eût accepté de l'accueillir, il constatait le gâchis qu'il y avait à ne pas vivre pleinement quand on pouvait encore le faire. Ainsi, le 17 Juillet, le jour où elle aurait du célébrer l'anniversaire de sa meilleure amie, et le 22 Décembre, le triste jour où Tatsuki s'en était allée, elle passait quelques heures aux endroits qui avaient marqué leur amitié. Mais les lumières que provoquaient les joyeux souvenirs de sa meilleure amie s'étaient éteintes depuis belle lurette, remplacé par la souffrance, seule façon qu'elle avait de ne pas l'oublier, seul sentiment que le Néant ne semblait pas presser de prendre.
Les jours passèrent et devinrent des années.
Elle acquit la solide réputation de quelqu'un de travailleur, qui ne ménageait pas ses efforts pour terminer quelque travail qu'on lui confiait, et les remous de son arrivée finirent par se dissiper, même si l'habitude de la railler n'avait jamais cessé. Derrière son dos, toutefois. On ne se moquait pas de cette mort magnifique sans accepter d'en subir les conséquences.
Pour un esprit, le temps ne s'écoulait pas de la même façon que pour un humain et puis chacun étant très occupé par ses responsabilités au sein de sa division respective, il pouvait se passer des mois avant qu'elle ne croise des connaissances de sa vie d'avant. Non pas que ses amis ne voulussent pas la voir, mais quelque chose d'inconscient en elle la faisait les éviter. De leur côté, ils ne pouvaient pas nier qu'il leur était devenu douloureux de passer du temps avec elle et lui parler parce que la personne qui avait l'apparence d'Orihime, qui s'exprimait comme elle, ne semblait en avoir ni les réactions, ni les qualités qui la rendaient si attachante. Sans être désagréable, elle était devenue mutique et renfermée. Plus jamais elle n'avait pleuré, mais jamais plus on ne l'avait vue sourire. De plus, ses amis éprouvaient à différent niveau une certaine culpabilité à n'avoir pas réussi à la convaincre de faire d'autres choix, ne pas avoir le pouvoir de la contraindre à agir différemment. Rukia, Renji, et Matsumoto surtout, qui savaient combien Ichigo se morfondait de son côté, avaient les plus lourds symptômes : ne portaient-ils pas une énorme part de responsabilité dans leur malheur ? Mais à chaque fois que le sujet était abordé avec Orihime, elle répondait que les choses étaient ainsi et qu'à présent, cela lui était égal.
Peu à peu, rien ne lui sembla plus ni agréable, ni douloureux, et elle cessa de frémir à la seule évocation du nom d'Ichigo Kurosaki. Il était surprenant que le souvenir se fût maintenu, mais il était, point. L'amour sincère, honnête et innocent qu'elle lui avait voué était semblable à un artefact gardé sous cloche dans un musée, la preuve d'une réalité qui avait existé, mais dont le sens, tellement ancien, était tombé dans les limbes. Elle le connaissait assez pour savoir que le jeune homme était suffisamment loyal et fidèle pour ne pas oublier l'amitié qu'ils avaient partagée mais l'imaginait mal se languir pour celle qu'elle avait été et pour les quelques heures de passion qu'ils avaient partagées. Après tout, c'était lui qui n'avait pas voulu d'elle... C'était lui qui avait fait marche arrière. Et il avait eu de très bonnes raisons... Elle n'avait pas non plus assisté aux festivités matrimoniales de Kuchiki-san et Abarai-kun, mais quand elle avait entendu dire qu'il n'était pas venu, la conclusion qu'elle en avait tirée confirmait ce qu'elle avait autrefois craint : Ichigo aimait Rukia si passionnément qu'il lui avait été insupportable de venir se réjouir de son union avec un autre. Mais peu à peu aussi, furent effacé de ses souvenirs, grignoté par le Néant, le dernier bruissement de jalousie et l'ultime mouvement de compassion de son cœur ressenti pour cet homme, allongé sur son lit, le bras replié sur son front, abandonné dans le sommeil souffreteux de celui qui aime désespérément sans retour.
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Ichigo avait eu beaucoup d'espoir après avoir compris qu'Inoue venait se recueillir sur la tombe de Tatsuki et qu'elle reviendrait encore. C'était un pressentiment qui lui venait du fond des tripes : Orihime n'abandonnerait pas le souvenir de quelqu'un qu'elle avait autant chéri qu'Arisawa et d'un naturel optimiste, elle serait certainement là aussi pour son anniversaire et pas seulement à la date mémorial de son décès. Le jour de ses 20 ans, il avait commencé à anticiper ce qu'il ressentirait en la revoyant. Il s'était imaginé des retrouvailles un peu tendues au début, puis tristes et enfin, il avait presque senti son corps pressé contre le sien, ses lèvres douces et chaudes sur les siennes, et les larmes qu'elle n'aurait pas manqué de verser. Il les aurait essuyées et il lui aurait fait la promesse que c'était la dernière fois qu'il la laissait pleurer. Il avait fait le pied de grue toute la journée au cimetière, mais elle n'était pas venue et la déception et la tristesse l'avaient lourdement rattrapé les semaines suivantes. Et puis les cours avaient repris. L'épreuve du 3 Septembre elle aussi passa dans la douleur et l'amertume. Il avait continué à être attentif à tous les signes qu'il pouvait percevoir lui prouvant qu'elle était bien quelque part et que lorsqu'il l'aurait retrouvée, il ne ferait plus l'erreur de la quitter des yeux un seul instant et mettrait toute son énergie, toute sa vie à la sauver de ce qui le privait d'elle.
Ainsi, le 22 Décembre de la même année, dans un froid humide et désagréable, il attendit encore toute la journée. Mais il ne retrouva pas la douceur et l'odeur sucrée de son reiatsu qui s'était manifesté de façon si limpide l'année précédente. Pourtant, il n'en démordait pas : même engourdi par le froid et encore entouré des limbes du sommeil, il avait clairement senti sa présence, son parfum et il se raccrochait à l'intuition ténue qu'il avait eu ce soir-là comme un naufragé à son radeau. Ce n'avait pas pu être un hasard !
Et en effet, cela ne l'avait pas été : cet événement marquait les derniers picotements de désir et de curiosité qui avaient traversé une Orihime munie de son bracelet. Elle y avait répondu en venant visiter sa chambre, sans s'attendre à le trouver couché sur son lit, le visage tendu et soucieux, même endormi. Depuis, elle l'avait sciemment évité, et cela avait été facile : Ichigo dégageait une pression spirituelle démentielle et n'avait jamais su la canaliser. Puis son amour pour lui, la dernière lumière qui éclairait son âme, se mit à décroître, comme toute celles qui s'étaient éteintes avant elle. Quand elle portait son bracelet, la jeune fille ne voyait sa situation qu'à travers le prisme déformant de la douleur et quand elle ne le portait pas, elle avait fini par ne plus rien ressentir. Cet état de fait perdura encore trop longtemps, si bien qu'Ichigo pensât perdre l'esprit. Son absence le rendait fou et, putain de merde, Orihime était en train de lui donner une leçon sur la patience qu'il n'aurait jamais cru être si douloureuse d'apprendre.
Son humeur ne s'arrangeait pas, ce qui inquiétait beaucoup son entourage. Il était cause des nombreuses larmes de Yuzu qui désespérait de le savoir tellement triste qu'il en était toujours irrité. Karin ne savait plus comment lui parler. Il était leur très protecteur grand frère, mais c'était de lui dont il fallait prendre soin et il ne leur laissait aucune prise pour le faire. Isshin l'avait aussi compris, mais depuis le départ d'Orihime-chan, Ichigo s'était tellement refermé qu'ils n'avaient plus jamais communiqué comme au moment de ses premiers émois. Toutefois, ils s'entraînaient ensemble une fois par semaine. Isshin n'avait plus rien à lui apprendre depuis longtemps, mais c'était leur seule activité père/fils, la seule occasion qu'il aurait eu de décharger ce qu'il avait sur le cœur. Mais même dans ces moments-là, jamais Ichigo ne prononçait le nom d'Orihime Inoue. Alors un jour, épuisé de le voir souffrir en silence, Isshin aborda le sujet :
- Fils... Tu as besoin d'un autre type entraînement.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu dis ça parce que t'as peur de te faire démonter ?
La pointe d'humour qu'il affichait n'était que façade, comme tout ce qu'il faisait depuis bientôt quatre ans.
- Ce que je crains, surtout, c'est que tu ne perdes vraiment la raison. Répondit sérieusement le père.
Ichigo baissa son zanpakuto. Son visage était sérieux, ses sourcils froncés dans cette expression qui ne l'avait plus quittée depuis l'hiver de ses 17 ans.
- Je gère... Et puis... J'ai pas envie de parler de ça. Rétorqua-t-il sèchement.
- J'ai parlé avec Kisuke hier.
- Et encore moins de cet enfoiré ! S'enflamma-t-il.
- Ichigo... Je m'en veux beaucoup de l'avoir cru quand il m'a dit qu'elle était partie vivre chez sa tante... Mais je comprends ses raisons maintenant que...
- J'm'en fous de ses putains de raisons ! Pourquoi je devrais l'écouter maintenant ? Depuis quatre ans, il sait où elle est, et il fait barrage ! Elle est toute seule, parce que ce type a choisi de fermer sa gueule ! J'ai toujours envie de le...
- Il te dira où elle est. L'interrompit Isshin.
Ichigo le fixa avec intensité. Il ne pouvait plus y croire, même s'il ne s'était jamais fait une raison. Et puis il y aurait une contrepartie. Il y avait toujours d'énormes contreparties quand on faisait affaire avec Urahara Kisuke. Et elles ne se limiteraient probablement pas à de simples excuses. Le jeune homme baissa la tête.
- Je crois que... Fils, va le voir.
- Il... va vraiment me dire... Où elle est ? Ou c'est encore un de ses coups tordus pour m'amener à faire ce qu'il veut ?
- Tu sais... Orihime-chan a un don... et il agit même sur Kisuke. Tu ne perds rien à écouter ce qu'il te dit... Même si ça arrive trop tard.
La suggestion ne mit que quelques jours à faire son chemin dans le cerveau du suppléant et un soir, après ses cours, il prit un itinéraire qu'il n'avait pas emprunté depuis des années. A chaque coin de rue, il lui semblait apercevoir l'ombre d'une jeune fille aux longs cheveux, en uniforme de lycéenne.
Quand il passa la porte, il eut la surprise de constater combien Ururu et Jinta avaient grandi. C'était à leur tour d'être lycéens. L'insolent garçon lui lança une pique sur ses épis roux en bataille, mais la provocation était éculée, et il s'énerva davantage à la voir sans effet que si Ichigo lui avait rétorqué quelque chose sur le même registre.
- La maturité vous va très bien, Kurosaki-san. Dit une voix derrière lui.
Il se retourna brusquement. Urahara par contre n'avait pas changé. Le même type décontracté qui semblait à peine être sorti de son lit, avec ses mèches trop longues d'un blond cendré, une barbe de deux jours, un jinbei toujours largement débraillé, son bob et ses getas. Il n'avait ni son éventail, ni sa canne. Le salaud a la confiance de me confronter sans arme.
- Je vous remercie d'être venu. Reprit-il d'un ton sincère.
- Remercie mon vieux d'avoir transmis ton message. Je veux juste savoir où elle est et je me tire. Répondit froidement le suppléant.
- Et moi, je voudrais que vous la sauviez.
- Pour ça, faudrait que je sache où elle est !
- Je vous promets que vous ne sortirez pas de la boutique sans être satisfait. Mais s'il vous plaît, Kurosaki-san, écoutez ce que j'ai à vous dire.
Le calme sérieux d'Urahara, l'assurance qu'il lui donna amenèrent Ichigo à s'asseoir. Il aurait très vite fait de séparer sa tête de son corps d'un coup de Zangetsu s'il cherchait encore à se moquer de lui.
- Je ne suis pas étranger à sa décision de quitter Karakura.
Il avait bien choisi son entrée en matière. Ichigo se crispa, mais ne dit rien. Son poing était cependant serré et prêt à s'abattre contre la mâchoire de l'ex-Capitaine de la Douzième. Il poursuivit :
- J'avais les meilleures intentions du monde en miniaturisant pour elle le pulsateur à particules spirituelles modifié, car même si la solution n'était pas idéale, puisqu'il ne pouvait que momentanément neutraliser Ulqui... le Néant, cela nous aurait au moins laissé tout le temps de sa vie pour trouver un moyen d'empêcher son âme de disparaître.
Ichigo frissonna. Il était pénible d'entendre le triste sort réservé à Inoue avec les mots simples d' Urahara qui s'exprimait d'un ton neutre et analytique, sans les fioritures qui le caractérisaient.
- Cependant, nous nous sommes retrouvés confrontés à deux problèmes : ses pouvoirs qui s'affaiblissaient en alimentant le pulsateur, et le pulsateur alimenté par ses pouvoirs qui émettait une signature énergétique imprévisible, ténue mais reconnaissable qui pouvait l'amener à être prise pour cible par des ennemis puissants de type Vasto Lordes, capable de la reconnaître. C'était probablement une erreur de lui en faire part, le risque était assez négligeable, en vérité. Nous lui avons donc proposer de renforcer ses pouvoirs afin d'équilibrer la signature énergétique qui serait devenue plus neutre et aussi éviter que ses pouvoirs ne s'épuisent. Elle était une élève appliquée... Jusqu'à la tragédie que vous connaissez.
- Et donc, elle est partie parce qu'elle voulait pas que Karakura soit la cible d'attaques ? C'est pas logique ! Inoue n'aurait pas pris de risque de ce genre qu'importe l'endroit où elle est ! Et puis pourquoi tu m'as pas dit ça à l'époque ?
- Il me semble que vos questions d'alors se portaient sur sa localisation et sur le PPSM à son poignet.
- Commence pas avec tes subtilités !
- Kurosaki-san... Vous devez admettre qu'il est difficile d'avoir une conversation avec vous quand vous êtes dans un état de nerf avancé.
- T'es en train de dire que c'est ma faute ? Tu veux crever ?
- Non, je vous l'ai déjà dit, ce que je veux, c'est sauver Inoue-san. Dit-il avec le plus grand sérieux.
- Tu fais rien gratuitement, alors c'est quoi ton intérêt à la « sauver » au juste ?
- Je suis responsable de la création du Hogyoku, dont Aizen s'est servi pour créer les Arrancars. Et s'il n'y avait pas eu les Arrancars... Arff, disons que c'est une façon de réparer une erreur vieille de 116 ans.
Urahara scruta le visage du suppléant. Pendant plusieurs minutes, il n'aurait pas su dire s'il avait réussi à le convaincre de l'écouter davantage. Mais il devait reconnaître que les quatre années qui s'étaient écoulées avaient bonifié le jeune Kurosaki. Son reiatsu était plus stable et ses réactions, quoique toujours explosives et inattendues, semblaient aussi beaucoup plus réfléchies et c'était de bon augure pour la suite. Alors il continua. Si Ichigo ne voulait pas l'entendre, il le saurait assez tôt et probablement douloureusement.
- Il y a quatre ans, je pensais qu'il n'y avait pas de moyen de la sauver parce que je m'étais mépris sur la nature du parasite. Inoue-san... Vous ne la trouvez pas parce que le Néant ne veut pas que vous la trouviez.
- Si tu me disais où elle est, ce putain de problème serait réglé !
- Au risque de vous mettre en colère, le Néant a toujours la capacité de lui faire beaucoup de mal. Il est donc hors de question de courir la retrouver, de la charger sur votre épaule pour la ramener à Karakura.
- Qui t'a parlé de ça, enfoiré ?
- Hum... Les recherches que j'ai menées ces dernières années m'amènent à penser que la force brute ne vous servira pas dans cette situation. Êtes-vous disposés à entendre mes conclusions ?
- En fait, t'as aucune intention de me dire où est ma copine ? Explosa-t-il finalement.
- Elle est à la Soul Society. Pour être exact, son corps est à Nagoya, habité par un Mod Soul. Vous savez mieux que moi où est son cœur. Ce qu'il reste de son âme est à la Soul Society.
Ichigo se figea, complètement assommé par la nouvelle. Il l'avait cherchée à travers tout le Japon, mais il n'avait jamais imaginé qu'elle se trouvât si loin, dans un autre plan d'existence. Si loin, et pourtant si proche. Bordel, il était Shinigami, certes remplaçant, et il avait ses entrées à la Soul Society ! S'il s'y était infiltré pour sauver Rukia, il y était allé sans difficulté pour les funérailles de Ginjo. Rukia... Il se souvenait qu'elle avait lourdement insisté pour qu'il vienne et sur le coup, cela lui avait paru tellement stupide. Et puis il avait eu l'excuse rêvée de son mariage, il y a deux ans, pour s'y pointer ! Il fut secoué par quelques sursauts, et Urahara pensa d'abord qu'il avait avalé sa salive de travers. Enfin ses nerfs lâchèrent et il explosa en un rire terrifiant, perdu entre amertume et rage. Il mit plusieurs très longues minutes à se calmer. Urahara le scrutait avec patience, et avec compassion aussi.
- Personne ne m'a rien dit... Rukia... Renji... Matsumoto-san... Shinji... Et puis maintenant pourquoi pas Toshiro ou Ukitake ? N'importe qui aurait pu me dire...
- Ah ça... L'omerta est cruelle, mais à présent vous savez. Ne blâmez pas ceux qui ne vous ont rien dit : l'amitié qu'ils éprouvent pour vous est aussi grande que celle qu'ils éprouvent pour Inoue-san, même si ses choix sont... Discutables... Mais après coup... Nous avons eu raison de la laisser partir. Vous l'avez compris, même au cœur de son affliction, Inoue-san n'aurait jamais risqué des vies innocentes... J'ai votre attention ?
- Si je la sauve, elle pourra revenir à Karakura ?
Kisuke préféra occulter qu'elle aurait pu y rester si elle avait choisi de garder son bracelet, et répondit évasivement qu'elle ferait bien ce qu'elle voudrait s'il parvenait à libérer son âme de la présence étouffante d'Ulquiorra... Enfin, du Néant. Il supposa qu'entendre le nom de l'ennemi qui lui avait volé la femme qu'il aimait risquait de ne pas le mettre dans les meilleures dispositions pour l'écouter jusqu'au bout et il choisit donc d'utiliser la paraphrase. Puis il lui expliqua les conclusions qu'il avait tiré de quatre ans de recherche et le plan qu'il avait élaboré.
- Séparer deux entités qui fusionnent est une affaire de finesse, de patience, de délicatesse. Il faut discerner les frontières parfois très floues entre elle et lui. Mais n'envisager le Néant que comme un parasite serait une erreur. Il s'agit d'un être intelligent et puissant, doté de sentiments. Nous ne devons pas le laisser penser que notre objectif est de nous débarrasser de lui. Nous devons agir en stratège, avec ordre. Ce sont des qualités que vous devrez développer si vous voulez avoir une chance.
- Qu'est-ce que je dois faire ?
Urahara avait compris qu'il avait capté l'intérêt de Kurosaki, se permit de reprendre le ton gouailleur qui lui était caractéristique.
- Il y a deux conditions pour entrer dans l'âme de quelqu'un. Déjà, il faut le vouloir. Et en général, quand on aime quelqu'un, on a envie de voir son âme. La relation... privilégiée que vous avez entretenue avec Inoue-san devrait vous donner un avantage pour ce faire, mais vous devez impérativement apprendre la maîtrise fine de votre reiatsu, vous devrez le masquer et comprendre les moindres variations du sien pour l'approcher. Puis vous devrez chercher un moyen qui vous est propre d'entrer dans son âme. Enfin, dans son monde intérieur, vous devrez trouver comment la débarrasser du Néant. Rien ne pourra vous préparer à ce que vous y rencontrerez. L'entreprise est hasardeuse et comporte des risques si nombreux qu'il est impossible d'en faire une liste exhaustive, mais il y a parmi eux celui de détruire son âme, ou d'y rester enfermer en compagnie d'Ul... avec le Néant. La possibilité d'un échec n'est pas à écarter : personne ne peut savoir si vous pourrez mettre la théorie en pratique... Mais si vous acceptez tous ces risques, on commencera quand vous voudrez votre... formation.
S'il avait un peu tiqué quand il avait eu la certitude que sa relation avec Inoue n'était pas vraiment un secret, il n'hésita cependant pas une seconde pour répondre.
- D'accord. C'est quoi la deuxième condition ?
- Ah... la deuxième... C'est encore le plus compliqué... Ne pas rencontrer de résistance.
… … … … … …
Dans un premier temps, Ichigo avait exigé qu'Urahara lui ouvre un portail vers la Soul Society. Maintenant qu'il savait où était Orihime, il ne voulait rien d'autre que la retrouver, la revoir tout au moins. Être un foutu stalker qui l'aurait matée, même de loin. Mais le scientifique avait du être très ferme sur le fait que cela compromettait les déjà très faibles chances de réussite de la sauver et l'argument semblait l'avoir convaincu. Pourtant, Ichigo ne renonça pas complètement à entrer en contact avec elle et il pensa qu'à défaut de la voir, il pourrait lui envoyer un message, par le biais d'un papillon des enfers ou de Rukia. Là encore, Urahara dut lui rappeler qu'il n'aurait probablement pas de seconde chance d'entrer dans son âme et que la discrétion et l'effet de surprise seraient des atouts indispensables pour y parvenir dès la première tentative. La frustration gagna le suppléant, mais contre toute attente, il se plia au bon sens. Il avait décidément bien mûri en quatre ans, et rien que pour cela, l'attente n'avait pas été vaine : sans une once de patience, jamais ce plan n'aurait pu être envisageable et ils auraient couru droit à la catastrophe s'ils avaient tenté de le mettre en œuvre au départ de la jeune fille.
Ichigo avait tout de même contacté Rukia, qui avait abandonné son mari pour passer quelques jours dans le monde réel où ils avaient pu s'expliquer sur les raisons de son silence. Leurs retrouvailles furent franchement tendues puisqu'il avait commencé par lui reprocher « une amitié de façade », ce à quoi elle avait rétorqué qu'elle avait fait ce qu'elle avait pu pour lui faire comprendre les choses sans pour autant faillir à ses autres engagements et qu'elle n'était pour rien à son problème de cécité chronique. Puis, même s'il l'avait encore en travers de la gorge, Ichigo reconnut que la position de la petite Shinigami avait été délicate et l'amitié qu'ils se vouaient fit le reste : ils avaient après tout un lien qui ne pouvait pas être brisé. Il demanda des nouvelles d'Orihime et apprit qu'elle était une collègue effacée mais fiable. Rukia fut toutefois incapable de lui dire où elle résidait actuellement ni ce qu'elle faisait exactement. Elle n'avait apparemment pas de Division fixe, et était semblait-il dépêchée partout où on avait besoin de renforts, Abarai Rukia-san s'abstenant de préciser que c'était souvent pour des tâches subalternes inintéressantes. Elle allait bien, elle était toujours très occupée mais le manque de précision que lui apportait Rukia termina de le convaincre de commencer au plus vite la préparation qui lui donnerait les moyens de secourir celle qu'il aimait.
Ce qui perturba davantage l'impétueux Shinigami remplaçant ne fut pas de devoir attendre de parachever la maîtrise de son reiatsu pour la retrouver mais de savoir qu'Urahara avait pensé à d'autres « candidats » pour accomplir la mission au cas où il se vautrerait. Même s'il lui avait assuré qu'il était celui qui avait les meilleurs chances de réussite, le scientifique avait également fait appel à Sado, dont l'amour discret et empreint d'abnégation qu'il vouait à Inoue depuis plusieurs années ne pouvait être ignoré. Certes Ichigo avait prit un peu de plomb de la cervelle depuis quatre ans, mais il y avait une chose qu'il détestait toujours autant, c'était échouer et se sentir impuissant, et sa relation avec Orihime avait marqué le paroxysme de son échec. Il lui avait fait du mal, il ne l'avait pas protégé, il ne l'avait pas retrouvée. Mais comme Ichigo n'était pas non plus du genre à renoncer, c'était dans ces moments-là que son obstination prenait la relève. Et l'amour qu'il éprouvait pour elle aussi. Peut-être que trop d'eau avait coulé sous les ponts pour qu'ils puissent reprendre là où ils s'étaient arrêtés. Peut-être qu'abriter Ulquiorra dans son âme pendant aussi longtemps l'aurait tant changée qu'elle ne veuille même plus lui parler et encore moins écouter tout ce qu'il avait à lui dire... Elle avait déjà refusé d'écouter ses justifications à l'époque... Mais ces suppositions n'avaient aucune importance, le jeune homme avait décidé de tout essayer pour la sauver, au nom de l'amour qu'elle avait eu pour lui, pour lui rendre un peu de ce qu'il avait reçu, pour clôturer la série de ses misérables échecs.
Ainsi, la formation de Kurosaki et de Sado commença. Il n'y avait aucun moyen de savoir en combien de temps Ichigo parviendrait à atteindre la maîtrise convenable de son énergie spirituelle pour mener à bien la périlleuse mission de sauvetage, ni si l'énergie spirituelle de Sado serait assez puissante pour réussir mais la motivation des deux hommes était réelle et suffisante pour que de significatifs progrès puissent être notés dès les premières semaines.
Le suppléant fut assez contrarié de constater qu'Urahara avait fait appel à Ishida pour lui donner des conseils sur la façon dont il pouvait utiliser ses capacités latentes de Quincy. L'exercice que lui imposa le brun visant à former des flèches reishi les plus fines et les plus droites possibles lui semblait être une punition pour avoir massacrer des bébés chiens dans une vie antérieure, et il dut supporter en serrant les dents les réflexions acides de son ami/ennemi de toujours. Il ne laissait pas pour autant de côté le maniement du katana, les attaques aléatoires de Hollows ne lui laissant de toute façon pas vraiment le choix.
La méditation faisait également partie de la formation et régulièrement il plongeait dans son monde intérieur pour calmer autant que possible son propre Hollow et tirer un maximum de sérénité de la part de Zangetsu. Peu à peu, cet autre lui, très excité à la pensée de revoir Orihime, délaissa l'idée d'un coup d'état pour lui assurer de son soutien dans l'éventualité d'une nouvelle baston contre Ulquiorra pète-bonbons Schiffer. Le vieil homme, habituellement inexpressif, avait commencé à afficher un énigmatique petit sourire. Plus jamais il n'avait plu dans son âme.
Après plusieurs mois d'exercices assidus, Urahara leur proposa un autre genre d'entraînement et fit pour cela appel à un professeur inattendu. Un matin, ils eurent donc la surprise de voir débarquer Hisagi Shuuhei. Ichigo fut cette fois incapable de cacher son irritation. Depuis la vanne de Shinji au sujet des prétendus sentiments du vice-Capitaine pour Orihime, il avait décidé qu'il ne pouvait pas le voir en peinture. Ce type n'avait-il pas plutôt intérêt à ce que la jeune fille restât à la Soul Society où il pouvait lui conter fleurette, ou Dieu seul savait quoi d'autre ? Ce mouvement d'humeur qu'il lui fut impossible de réprimer marqua une certaine régression dans ses progrès, au grand désarroi d'Urahara, qui organisa un « goûter de l'amitié » pour détendre l'atmosphère. Il avait prévu plusieurs variétés de biscuits et proposa à boire un très délicat thé blanc parfumé à la framboise. La jolie table préparée pour l'occasion fut cependant dédaignée par le suppléant, au comble de l'exaspération. Ce fut Sado qui sauva la situation.
- Ichigo, souviens-toi pour qui tu fais ces efforts. Ne pense à rien d'autre. Dit-il en le rattrapant à la sortie de la boutique.
Ichigo leva les yeux au ciel et soupira bruyamment. Ishida passait encore, mais que pouvait bien lui apprendre le tendancieusement tatoué Fukutaicho de la Kyuubantai ? Ce type ne faisait pas parti de ces proches et il aurait accepté les conseils de Byakuya, de Toshiro, de Matsumoto-san ou de Shinji. De Hiyori à la limite, mais pourquoi diable fallait-il que ce soit lui qui eût des choses à lui apprendre pour la sauver ? Apporter son concours au sauvetage d'Orihime était-il le signe de son amour pour elle, celui que le suppléant avait cherché mais qu'il n'avait pas trouvé lors de la fameuse soirée d'adieu de Rukia ? Et puis sous le regard silencieux mais insistant de Sado, il comprit que cela ne devait pas entrer en ligne de compte, et qu'il devait accepter l'aide d'où elle venait. Il suivit Sado jusqu'au sous-sol où les attendaient Hisagi et Urahara mais de nouveau face au lieutenant, toute sa suspicion lui revint et il demanda agressivement :
- Tu la vois souvent ?
- Kurosaki... Qu'est-ce que vous voulez savoir ? Demanda Shuuhei avec patience.
- Je veux savoir si je peux te faire confiance.
- Je suis ici, non ?
- Et depuis toutes ces années, tu es avec elle !
L'ambiance était lestée au plomb. Sado qui depuis plusieurs mois avait oublié comment se tenir près de son ami en cas de débordement reprit son rôle par réflexe mais avec beaucoup de sérieux : Ichigo devenait toujours particulièrement irritable dès qu'il s'agissait d'Inoue.
- Non Kurosaki... Pour être avec elle, il faudrait qu'elle le veuille. Répondit Hisagi, le visage fermé.
Ichigo afficha une moue contrariée. Le vice-Capitaine de la Neuvième venait-il à mots couverts de lui confirmer en face qu'il avait des sentiments pour sa copine ? Mais il y avait plus grave. Sa réponse semblait vouloir dire autre chose.
- Et toi bien sûr, tu sais ce qu'elle veut ?
Hisagi eut l'intelligence de ne pas répondre. Les deux hommes se défièrent du regard. Un mot de trop, et ça partirait en sucette.
- Kurosaki-san, Hisagi-san, si vous mettiez de côté vos... griefs pour nous concentrer sur le plus important ? Essaya de tempérer Urahara, qui aurait pu faire une sieste sur la tension entre eux tant elle était palpable.
- Ichigo, nous n'avons pas de temps à perdre. Ne voudrais-tu pas la retrouver pour Noël ? Intervint une nouvelle fois Sado.
Ichigo reprit un peu son calme, et enfin, ils purent commencer les nouveaux exercices que leur proposa le taciturne lieutenant. Basiquement, il s'agissait du même traitement qu'il avait appliqué à Orihime pour lui permettre de se rendre dans son monde intérieur, sauf qu'il se contenta de virilement tracer les symboles sur le dos de leur main. Il leur enseigna longuement comment cette incantation pouvait être détournée pour pouvoir visiter une âme tierce, mais les mit également en garde contre tout ce qu'ils verraient, s'ils parvenaient à passer le voile entre leur conscience et son intériorité. Chaque détail pourrait avoir une infinité de significations, ou au contraire, n'avoir aucun sens. Ce serait forcément déstabilisant, complètement imprévu, mais toujours dangereux. Dans son âme, ils pourraient mourir en trébuchant sur une pierre, si elle laissait faire. Et c'était sans compter le danger découlant de la présence du parasite. Puis il ajouta LA phrase qui mit le feu aux poudres.
- J'ignore comment Inoue-san parvient à résister à cette chose depuis si longtemps.
- C'est que la camelote hideuse d'Urahara fonctionne toujours. Rétorqua le suppléant.
Hisagi regarda Ichigo comme s'il venait d'affirmer que la terre était plate. Urahara toussota derrière son éventail, ce qui n'empêcha cette fois pas le vice-Capitaine de répondre.
- Kurosaki, vous ignorez qu'Inoue-san... a fait le choix de retirer son bracelet ?
Sado écarquilla les yeux, bouche bée. Après quelques secondes, Ichigo dont la patience avait déjà bien été entamée par la présence d'un autre rival certainement pas aussi conciliant que son meilleur ami, explosa en direction d'Urahara :
- Quoi ? Mais pourquoi ? Pourquoi elle a fait ça ? Elle... Tu lui as dit ce qu'elle risquait, au moins ? Tu es sûr qu'elle a entendu ? Elle est un peu dans la lune parfois... Elle... Je vais aller la voir, ouvre-moi le portail, je lui demanderai de le remettre ! Je l'obligerai à le remettre !
Urahara ne dit rien, laissant le temps aux informations dévastatrices qui venaient d'être très fâcheusement révélées au suppléant de s'assembler dans son cerveau. « Les choix discutables », « ce qu'il restait de son âme », « ne pas rencontrer de résistance »... Le jeune homme n'aimait pas ce qu'il comprenait. Inoue avait fait le choix délibéré... de s'abandonner à Ulquiorra. Évidemment que sans bracelet, elle n'avait pas pu rester dans le monde des vivants ! Mais elle était délibérément partie à la Soul Society et dès lors qu'elle ne représentait pas de menace, tous avaient gardé le silence concernant sa présence dans l'Au-delà.
Il ne savait pas ce qu'il jugeait le pire : qu'elle eût fait le choix d'abandonner ou que l'autoritaire Yamamoto ne l'eût pas contrainte à remettre le bracelet et renvoyée dans le monde qui était le sien. La situation étant ce qu'elle était, ne partait-il pas perdant d'avance? Pourquoi tous ces efforts si elle avait voulu le quitter... tous les quitter ? Il comprenait douloureusement les mots d'Urahara à l'époque, et la réaction de tous leurs amis au courant de sa décision et aussi de leur incapacité à la raisonner dans ces conditions : elle avait vraiment jeté l'éponge et Ulquiorra avait certainement été trop heureux de récupérer les commandes ! Il avait le souvenir d'un ennemi loyal, mais c'était un fourbe de la pire espèce, un putain de gros bâtard. Ignorant Sado et Hisagi, Kurosaki souffla d'une voix éraillée par la colère :
- Ouvre-moi le Senkaimon... Je veux la voir. Je veux la voir maintenant.
- Le Néant... Il ne lui fait pas de mal. Mais si vous allez la voir maintenant, il pourrait très bien décider de s'y mettre.
- Et il pourrait aussi ne rien lui faire ! Ce serait pas la première fois que tu te plantes ! Hurla-t-il.
- Vous souhaitez prendre ce risque, Kurosaki-san ? Après le choix que vous avez fait, il y a cinq ans, pour la protéger ? Répondit froidement Urahara même s'il savait qu'il risquait sa tête. Le temps n'était plus à la langue de bois.
- Ichigo... Je ne te laisserai pas faire, cette fois. Énonça calmement Sado, se plaçant à côté d'Urahara. Si tu ne la sauves pas pour toi... Fais-le pour moi. N'avons-nous pas promis... N'avons-nous pas promis de nous battre chacun pour ce qui était cher à l'autre ?
Bien sûr, Ichigo ne découvrait pas les sentiments de Chad mais c'était la première fois que le géant aux poings destructeurs se positionnait si clairement sur le sujet. La séance d'entraînement fut écourtée pour la journée et reportée au lendemain. Cela aurait de toute façon été contre-productif de poursuivre, tant la révélation avait ébranlé le Shinigami remplaçant et Sado, qui bien qu'il le prît plus modérément, n'en menait pas large. Jamais Ichigo ne s'était senti autant démuni et vulnérable, même sans ses pouvoirs. Il avait l'impression d'avoir attendu depuis trop longtemps une femme qu'il ne connaissait plus. Il avait fêté dans la solitude mais l'espoir le jour de ses 22 ans et attendait avec impatience le 22 Décembre. Il se préparait pour cela depuis presque un an et il était à présent tellement rempli de la vanité de ses actions que cela en devenait insupportable. Il avait besoin de remettre de l'ordre dans ses idées, car plus rien n'y avait de sens.
Pour la première fois en presque cinq ans, il lui semblait être parvenu au bout d'une voie sans issue. Il avait à maintes reprises promis de la protéger... Mais comment le faire si elle ne le voulait pas ? Mais alors qu'il se laissait aller à de tristes pensées sur le chemin de retour à la maison, une odeur sucrée s'infiltra peu à peu dans ses narines, jusqu'à ce qu'il entendît un vendeur brailler « Tout chaud ! Tout chaud ! ». Ce parfum le ramena trois ans en arrière... Dans sa chambre, il avait clairement senti cette même effluve. Et puis un détail infime remonta du fin fond de sa mémoire : Orihime lui proposant de cuisiner des pancakes, à peine une heure après qu'ils aient fait l'amour pour la dernière fois. L'odeur dans sa chambre ce 22 Décembre il y a trois ans n'avait pas non plus été un hasard... Il ne savait toujours pas pourquoi elle avait fait le choix de retirer son bracelet, mais il savait qu'il se battrait jusqu'au bout pour les quelques derniers atomes de la femme qu'il aimait et qui l'avait aimé avec toute son innocence, avec générosité. Il la retrouverait n'était-ce que pour lui dire adieu. Il avait été à deux doigts de céder aux mêmes doutes qui l'avaient déstabilisé au point de la quitter, mais reconnaissant ce chemin de pensées qui l'avait conduit à la ruine cinq ans en arrière, ce fut avec une détermination renouvelée qu'il se présenta à la boutique le lendemain.
… … … … … …
Il avait mis une année de sa vie entre parenthèse pour ne se consacrer qu'à l'étude du maniement de son énergie spirituelle et finit par bien maîtriser les sorts de kido. Cela lui permit en outre de comprendre les terribles lacunes qu'il avait traînées jusqu'alors en tant que Shinigami. Il ne pouvait toujours pas blairer son professeur, mais il dut reconnaître qu'il aurait difficilement trouvé mieux en terme de technique et de pédagogie. La date du 22 Décembre approchait. Il se sentait prêt. De plus en plus nerveux à l'idée de la revoir, mais prêt. Urahara leur avait confirmé qu'Orihime venait toujours dans le monde réel munie de son bracelet, et que cela jouerait grandement en leur faveur : tant qu'elle le portait, le Néant n'interférerait pas, mais cela ne signifiait pas qu'ils ne rencontreraient pas de difficultés. Les jours passaient, conduisant inexorablement à la date qu'il avait tant attendue et tant crainte. Yuzu lui avait glissé un mot d'encouragement dans la poche de son blouson « Ganbatte ne nii-chan ! ramène-nous Hime-nee-chan ! ». Il avait été très surpris que Karin lui dise aussi franchement qu'elle avait hâte qu'Orihime revienne parce qu'elle s'était sentie « comme avec maman » quand elle avait été à la maison avec eux. Son père lui avait souri bêtement en levant les deux pouces en l'air. Et puis, Sado était venu le chercher pour qu'ils se rendent chez Urahara ensemble.
Ils s'étaient mutuellement souhaités bonne chance. Même si Ichigo avait l'espoir de la trouver en premier, il souhaitait par dessus tout qu'elle soit sauvée, quitte à devoir laisser la gloire du sauvetage à Chad : la vie d'Orihime était plus importante que son ego. Sado, de son côté, avait compris depuis longtemps que sa présence aux entraînements n'avait été qu'un moyen certes assez grossier mais bougrement efficace pour motiver le suppléant, même s'il avait aussi toutes les ressources nécessaires pour agir et la capacité d'y parvenir. Une partie de lui espérait trouver Orihime, mais tout comme il avait jugé préférable de ne jamais se déclarer auprès d'elle pour ne pas se prendre un inévitable râteau, il ne voulait pas risquer de compromettre définitivement la seule chance qu'ils avaient de la retrouver : laisser faire celui qu'elle aimait. Du moins, celui qu'elle avait aimé...
Ils reçurent les dernières recommandations d'Urahara et Hisagi et puis au moment de partir, Ichigo se retourna une dernière fois vers l'homme qui lui avait donné les clés du sauvetage d'Orihime.
- Depuis quand ?
Dans un premier temps, Hisagi ne répondit pas, et Ichigo pensa que peut-être, la question avait été trop vague. Mais le regard que le vice-Capitaine lui retourna lui confirma qu'il savait parfaitement de quoi il parlait. Shuuhei pencha la tête sur le côté, réfléchissant à ce qu'il devait dire, mesurant s'il était sage de répondre.
- Depuis qu'elle m'a soigné, après la bataille de la fausse Karakura.
- Pourquoi tu essaies pas de la sauver toi aussi alors?
Urahara n'avait-il pas choisi de ne pas tout miser sur le même cheval? La présence de Chad n'était-elle pas la preuve de la "grande confiance" que lui portait le scientifique? Mais là encore, Hisagi tempéra sa réponse, un dernier souffle d'inspiration revigorant mais suffisamment explicite pour le faire rager.
- J'essaierai probablement... Si vous échouez.
- Sûrement pas ! Et quand ce sera fait, c'est même pas la peine de l'approcher.
Le suppléant quitta la boutique en serrant les poings. Il avait une raison supplémentaire pour ne pas commettre d'imprudence, pour rester concentrer, pour agir sans précipitation. Peu importait la liste des mecs qui étaient prêts à « se dévouer » pour sauver Orihime, s'il s'en chargeait, ils pourraient bien tous aller crever quelque part loin de sa vue.
Pour le vice-Capitaine de la Neuvième Division, il était limpide qu'il existait des serrures si complexes à déverrouiller qu'il n'existerait toujours qu'une seule clé et cela aurait été folie ou hubris d'essayer de la forcer. Et puis la clé importait peu pourvu que la porte s'ouvrît. En regardant partir le jeune Kurosaki, Kisuke soupira derrière son éventail, à l'attention du lieutenant :
- Vous avez l'art et la manière de motiver vos élèves, Hisagi-sensei.
- Hum... C'était votre idée d'impliquer Sado, à la base. Je n'ai fait que suivre votre exemple.
- Vous devriez arrêter de courir après des femmes qui se languissent pour un autre.
- Et vous Urahara, vous devriez la fermer.
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Bonjour à tous, et merci d'avoir lu !
Un spécial coucou à ma collègue de travail Candice, une fan de pancakes...
