Le bus qui emmenait mes collègues et le restant des élèves s'est retourné sur la route environ deux heures avant que l'on arrive nous même sur les lieux. Ils se sont fait attaquer aussitôt extirpés et le chauffeur est décédé dans des circonstances que je peine encore à comprendre. Dans la précipitation et la folie, le groupe s'est scindé, puis rescindé encore. Certains sont arrivés au monastère de Garreg-Mach rapidement, d'autres n'ont pas encore donné signe de vie. J'ignore ce qui nous attend. Quelqu'un est mort, Flayn - la fille de Seteth - a disparu, et Linhardt...
Jour 2 - 08:53 – Le silence et les larmes…
J'ai mal. Je crache mes poumons tant nous sommes revenues aux écuries rapidement. Mais visiblement, ce n'était pas assez. Mes yeux sont écarquillés devant la paille, devant l'absence de mes élèves. Ils ne sont plus là, et j'imagine déjà le pire. Il y a plus de possibilités qui se dressent dans ma tête que je ne saurais les compter, et toutes ont une horrible fin. L'espoir n'est plus une perspective envisageable, maintenant, mais si je cesse d'espérer, à quoi bon continuer ? Peut-être ont-ils quittés les lieux, peut-être ont-ils eu peur. Peut-être se sont-ils sentis en danger. Peut-être sont-ils partis à notre recherche. Peut-être que. Peut-être qu'ils sont morts. Par la Déesse miséricordieuse, j'en ai des vertiges.
—Putain, mais ils sont où ? je lâche entre mes mâchoires endolories.
Non mais franchement, est-ce qu'on avait besoin de ça ? Maintenant, on a trois disparus de plus et avec ce que vient de nous apprendre Seteth. Par tous les Saints, j'ai besoin d'un instant pour réfléchir, quelques secondes, putain, même quelques secondes, mais j'en suis incapable.
—Calmez-vous !
La blanche m'attrape le bras et l'étreinte de ses doigts semble instantanément me ramener à moi, encore. Sérieux, je fais pitié, je ne suis vraiment qu'un poids. J'essaie de trouver les vestiges de ma raison, de mon courage dans les reflets parme de son regard qui me toise. Elle essaie de se montrer forte pour deux.
—Bon, je fais plus calmement, ils n'ont pas pu aller bien loin.
—Professeure… ne me lâche toujours pas la gamine, si ce que nous venons d'apprendre est vrai, il nous faut envisager que…
—Que quoi ? je demande presque sèchement tant je ne veux entendre la suite.
—Que Linhardt…
Balivernes, non, franchement, c'est pas possible. Cette histoire ne tient pas debout. Comment des « morts » pourraient revenir à la vie ? C'est du grand n'importe quoi, pire que n'importe quel navet ou scénario à trois francs six sous.
—Nous ne devrions pas rester là, réagit ensuite mon collègue dont le regard de Jade semble voir au travers de la brume bien que j'en doute.
C'est probablement son instinct qui s'exprime, après tout, je n'imagine même pas ce qu'il ressent d'avoir perdu sa fille. C'est sans doute pour ça qu'il arrive tant à garder son calme, s'il craquait alors…
—Il y a cet immense bâtiment, juste à côté, peut-être se sont-ils réfugiés à l'intérieur ?
Je suis perplexe devant ma propre théorie puisque le bâtiment ne semblait pas très accueillant quand nous sommes passés devant l'entrée. Et puis, je doute que mes élèves aient rebroussés chemin s'ils se sont fait attaquer, ou bien, peut-être sont-ils seulement venus nous chercher ? J'ignore ce qu'il s'est passé dans leur tête tout comme j'ignore ce qui est arrivé alors pour essayer de deviner leur choix… Tsss, ça m'énerve, on est pas avancé. Et puis, il n'y a pas seulement ces trois-là, à en écouter les dires de Seteth, d'autres élèves se seraient réfugiés en ce lieu quand d'autres le devaient. En totalité, on représente près d'une trentaine de personne, alors si tout le monde était arrivé, cela devrait être un minimum bruyant, non ? A moins qu'ils ne se terrent, ou bien…
Bon, on ne peut pas rester plus longtemps sur place, mon corps se tend – plus qu'il ne l'est déjà – et les bruits qui s'échappent de la brume comme s'il s'agissait du souffle de l'enfer se font plus forts, plus effrayants, plus… présents. On sait tous que les « créatures » qui se cachent à l'intérieur – ou ne se cachent pas d'ailleurs – peuvent surgir d'une seconde à l'autre.
—Seteth, j'interpelle mon collègue. Où avez-vous perdu Flayn ?
Avec tout ça et la précipitation, j'ai des centaines de questions à lui poser mais je doute que nous ayons le temps.
—Quelques minutes après notre arrivée, nous avons à peine eu le temps de franchir les grilles que ces morts ce sont jetés sur nous.
—Ces morts… je ris nerveusement, ne dîtes pas ça.
—C'est ce qu'ils sont, Professeure, et plus tôt vous l'accepterez plus vous aurez de chance de vous en sortir.
Il est tellement sévère, tellement froid, encore plus que l'air lui-même. Et même si je le comprends parfaitement, j'ignore si je dois me réjouir d'une telle… indifférence. Il est impassible, mais surtout prêt à tout.
Seteth nous explique après cela que les personnes se trouvant dans le bus se sont divisés en deux groupes, l'un étant parti en éclaireur, tandis que l'autre avançait à rythme plus lent. Le premier était censé avertir le deuxième s'il trouvait quelque chose, mais si je comprends bien, il n'a jamais pu le faire. Sont-ils arrivés avant, après nous ? Sont-ils seulement là au moins ? Une chose est certaine, Flayn a disparu et quelqu'un est mort, et d'ailleurs…
—Nous avons trouvé la voiture de Manuela en arrivant près d'ici.
—Le professeur Manuela ?
A en juger de sa réaction, il n'est pas au courant et j'ignore si je dois lui révéler davantage de détails.
—Vous savez qui était avec elle, Professeure ? demande soudain sans raison mon Aigle de Jais.
—Lysithea, répond aussitôt l'homme dont le rôle ne lui permet jamais l'erreur. Marianne, Hilda, ainsi qu'Annette.
Trois cerfs, un lion, enfin une lionne bien qu'Annette ne ressemble en rien à un fauve. Cela signifie donc que l'une d'entre elles est… Et je comprends. Je comprends la question d'Edelgard. Elle aussi veut savoir qui nous avons perdu cette nuit. Connaissance ou bien amie ? J'ose à peine croire ce que je pense. La blanche plisse les yeux, aucun doute possible, elle a besoin de savoir qui se trouvait à l'arrière du véhicule. J'imagine qu'elle est proche de l'une de ces filles. Une seconde, puis deux s'écoulent, avant que l'impassibilité ne remasque son visage.
Selon Seteth, Hanneman est resté en charge du second groupe, ce sont Hubert et Ferdinand, deux de mes élèves, ainsi que Dimitri et Dedue, qui se sont désignés pour l'accompagner. Aucune nouvelle des autres donc, ni de ceux là mais au moins, ils sont bien arrivés. Je dis « au moins » mais j'ignore si se trouver ici est vraiment une bonne chose, je me sens comme qui dirait… piégée.
—Il y a un ancien mess face à l'étang, c'est là que nous nous sommes perdus de vue.
Un réfectoire ? je pense. Putain, ni Edelgard ni moi ne l'avions vu. Faut dire que coursées par une sorte de cadavre ambulant et ensuite attaquées par un autre ne nous a pas aidé à faire attention à notre environnement. Et si mon collègue n'étais pas arrivé, d'ailleurs… J'en ai les poils qui se hérissent à nouveau.
Après ce petit échange qui, je dois l'admettre, fait tout de même du bien tant il me rappelle que nous sommes encore tous humains, nous nous retournons tous vers l'endroit d'où nous sommes venus, là où même la brume semble être avalée bien que s'épaississant néanmoins. Des borborygmes rauques et vraiment peu rassurants s'élèvent et il n'y a que peu de place aux doutes. Ce sont encore « eux ».
—Ne restons pas là, suggère alors Edelgard.
Ouais, j'ai pas vraiment envie de les accueillir même si ma curiosité malsaine me somme de rester pour découvrir… l'étendue de l'horreur. Et si c'était une personne que l'on connait ? Peu importe, même si c'était le cas le risque n'en vaudrait pas la chandelle et puis… Que pourrions-nous faire ? A part… Mes pensées se figent dans ma tête quand je repense à la dame de la serre. Quelle atrocité…
—Professeure, m'interpelle mon collègue.
J'ai à peine le temps de me retourner qu'il me colle dans les mains un immense bâton orné de quatre dents en métal. Bordel, où est-ce qu'il a trouvé une fourche ? Ha, les écuries… Dans la précipitation nous n'avons même pas pensé à les fouiller. Faut dire aussi qu'on avait pas vraiment dans l'idée de s'armer tels des paysans enragés pour partir à la chasse… Par la Déesse, que vais-je devoir faire pour survivre ?
Nous décidons donc de ne pas nous éterniser et partons à l'opposé des grognements. A la sortie des écuries, se sont des jardins labyrinthesques qui nous attendent. Il y a tellement de chemins à prendre, mais nous avons si peu de temps pour nous décider. Dans cette ambiance, dans ce brouillard qui sent comme la mort en plus d'en avoir la chaleur, une seule seconde d'inattention peut nous couter la vie. Ce bâtiment que nous longeons est pourtant comme un espoir de retrouver notre groupe alors dés que cela est possible, nous prenons tous sur la gauche. Seteth a décidé de nous accompagner, qui sait où est passée sa fille, après tout. Si elle n'est pas ici, nous chercherons tout simplement ailleurs. Je sais qu'il me faudrait penser à ma propre vie mais… Nous ne sommes pas seuls, et je refuse de les abandonner derrière. Nous devons tous les trouver… Tous, sans exception.
Nous sommes arrivés devant d'immenses portes encore, si lourdes que le souffle du vent les faits seulement grincer. J'imagine qu'il s'agit là de l'arrière du bâtiment qui fait face à l'entrée. Mon groupe n'a pas pu aller bien loin, ils sont peut-être à l'intérieur. De toute manière, les petits murets et arbustes des jardins ne sont pas plus accueillants rassurants alors… Nous décidons d'entrer.
Les yeux de Jade de l'homme me disent de me positionner derrière l'huis de métal de gauche alors qu'il se place devant celui de droite. Edelgard est derrière moi, elle n'est pas armée alors hors de question qu'elle entre la première. Il plisse le regard, j'hoche la tête, et tire de tout son poids le morceau de fonte. Je me glisse à l'intérieur de l'immense bâtiment dés que j'ai la largeur de le faire, ma fourche serrée entre des mains crispées sur le bois. Et puis… C'est le silence qui raisonne pour nous accueillir.
Le son de mes bottes est comme avalé par le tapis rouge comme le sang qui semble divisé le sol en deux. Ce… vestibule, je crois, semble encore plus immense de l'intérieur que de l'extérieur. La hauteur sous plafond doit être d'au moins une dizaine de mètres, ce dernier soutenu par de grosses colonnes. Je n'arrive même pas à voir l'entrée du bâtiment tant il me semble long et avalé en profondeur après des dizaines et des dizaines de marches encore.
Après m'être assurée qu'il n'y a rien autour de nous – le silence semble tendre à me le confirmer – mon réflexe est de lever les yeux lorsque j'entends mes deux compagnons me rejoindre. De vieux étendards sont accrochés en hauteur et semblent dater d'une autre époque. Dans quel endroit on est, au juste ?
—Je crains qu'ils ne soient pas ici…
Je me tourne vers Edelgard et fixe un instant son visage soucieux avant d'en faire de même vers Seteth. La déception est au rendez-vous puisque ni nos élèves ni Flayn ne semblent se trouver ici. Je sais bien que cet endroit est vaste, il en avait l'air du moins, mais chaque minute qui s'écoule lentement… semble nous séparer d'eux. J'ai parfois l'impression que nos chances de les retrouver… en vie, et j'ose à peine le penser, s'amoindrissent avec le temps qui passe. En d'autres circonstances, ils seraient seulement perdus, égarés… Mais les évènements horribles et macabres qui ont eu lieu en quelques heures seulement me poussent à penser que… Nous devons vraiment nous magner.
—Restez-ici, je vais jeter un œil.
Ce n'est point un ordre mais seulement une proposition bien que sortie sèchement d'entre mes lèvres je le concède. Seteth se positionne devant les portes arrière tandis que la blanche me fixe de son regard un peu accusateur qui en dit bien plus long que ne le fait sa langue. De toute façon je ne lui laisse pas le choix puisque me voila déjà partie.
Mes pas sont lents, loin de moi l'envie de me précipiter et si j'ai bien appris quelque chose en quelques heures seulement c'est que le silence en cache parfois bien plus qu'il ne le laisse entendre. Sinistre ironie. Pas envie de me faire attraper ou même bouffer car j'ai seulement manqué de prudence. Le tapis rouge disparait aux premières marches et je sais déjà mon prochain pas résonner. Avec le boucan que je vais faire au moins nous n'allons pas tarder à savoir si nous sommes vraiment seuls.
Mes poils se dressent un à un au fur et à mesure que je descends les marches jusqu'à enfin est assez bas pour me heurter aux grandes portes d'entrée. Il n'y a rien, c'est toujours vide alors pourquoi je me sens aussi… tendue ? Sans doute que l'ambiance sépulcrale de l'extérieur à réussi à s'insinuer ici. Je fais quelques pas encore, plisse le regard avant d'écarquiller les yeux. Ces immenses portes sont barricadées, nous ne sommes donc pas les premiers à être passés par là. Mais ce frisson caractéristique qui coure et remonte le long de ma colonne vertébrale pour me geler sur place n'est certainement pas du à cette simple constatation.
Ici, tout n'est que fable. La logique elle-même n'a aucun sens puisque dans ce silence résonnait aussi les larmes. Mon cœur se fend en deux à la vue de ce visage familier, de ces boucles boisées… Par tous les Saints… Pourquoi y-t-il autant de sang ? Je… J'ai envie de hurler mais le mutisme m'étreint…
…pour lentement m'étouffer.
