Le vestibule est devenu éphémèrement notre nouvel abri ou bien, nouvelle geôle. Si d'aucuns ignorent que le corps humain contient environ cinq litre de sang bien que cela varie en fonction des individus, le constater reste particulièrement surprenant autant que cela est choquant lorsque l'on connait la personne. J'ai encore oublié quel son avait ma voix puisque seul le mutisme demeure péniblement sur mes lèvres. Et, si elles s'ouvraient, si j'arrivais à mettre des mots sur mes quelques pensées désordonnées… Que pourrais-je bien dire ? L'expression accidentée sur son visage et sa peau pâle… Ces boucles boisées, ensanglantées… Comment seulement faire face ?
Jour 2 – 9:37 – Les étaux se resserrent…
Rien à faire, le jour ne semble pas capable de percer l'épais brouillard qui nous entoure, qui nous recouvre, qui donne l'impression qu'il n'y a plus une seule âme qui vive sur terre. J'ai l'estomac retourné et s'il était plein j'aurais encore gerbé.
—Dorothea…
Edelgard n'a pas une seule seconde quitté le corps de son amie et l'inquiétude suinte de ses yeux qui ne décrochent plus de leurs homologues malachite. Seteth continue de surveiller l'entrée du bâtiment bien que s'impatientant néanmoins. Il sait – tout comme nous – que nous n'avons pas une seule minute à perdre.
—Edelgard… je murmure en posant la main sur son épaule qui tremble.
—Je refuse de la laisser là, Professeure !
—Bien-sûr que non.
Bon sang, j'ai tellement mal que mon corps refuse de bouger et voir Edelgard ainsi, blessée… est vraiment très difficile à supporter bien que moins pénible que la vision de Dorothea, inerte, qui ne quitte pas ses bras. Nous ne nous sommes pas absentées si longtemps alors… Qu'a-t-il donc bien pu se passer ? Hélas, les lèvres de la brune resteront closes et nous devrons trouver ailleurs nos réponses. Ce que je ressens, là, à l'instant… Je crois qu'on appelle ça le regret. Je n'aurais jamais du les laisser.
En haut des quelques marches une porte demeure close. Nous n'avons pas essayé de l'ouvrir puisque… traumatisés par notre découverte, nous n'avons été ni capable de décision ni même de réfléchir. Nous savons bien que nous perdons du temps mais… C'est tellement difficile. Ce film d'horreur dans lequel nous avons été plongés a-t-il seulement une fin ? J'ai la sensation que mon cœur tremble et pleure bien qu'aucune larme ne coulera sur mes joues. Trop on déjà ravagées celles de la chanteuse et les traces laissées derrières ces larmes qui ont rongé ce sang versé souillant son doux visage, sont déjà témoins de bien trop d'horreur à mon gout.
—Aller, Edelgard, aidez-moi, on ne peut pas rester davantage ici.
Je sais qu'elle aussi, retient ses larmes, mais par-dessus tout c'est la colère qui semble déferler en elle. La colère et un profond sentiment d'injustice. Je ne l'avais jamais vu autant affectée par les évènements jusqu'ici.
Je me penche vers le corps apathique de la brune et passe mes bras autour de sa taille – sa robe est trempée par le sang – pour la faire basculer sur mon épaule, puis sur mon dos. Mon aigle endeuillé ou presque m'aide à la placer correctement et j'attrape ses cuisses afin qu'elle ne tombe pas. Dorothea est plus grande que moi, et parait plus lourd que Linhardt que nous avons précédemment porté, difficile de me mouvoir avec elle sur le dos mais j'ai fait une promesse à Edelgard – ainsi qu'à moi-même – et jamais je ne l'abandonnerai.
Remonter les marches avec ce poids sur le dos – pardon Dorothea – est plus difficile que prévu et j'espère que nous ne nous ferons pas attaqués puisque, je ne pourrais me défendre. Je peux seulement compter sur Edelgard désormais armée de ma fourche mais cette petite est tellement en colère que j'imagine qu'elle ne laissera rien ni personne approcher. Et puis, nous pouvons aussi compter sur Seteth qui sait se défendre, comme nous l'avons toutes les deux constaté déjà. Nous rejoignons d'ailleurs l'homme après avoir vérifié que la porte en haut des marches était close, on dirait qu'elle est condamnée de l'autre côté. Il doit bien y avoir une raison à cela.
—Vous êtes certaines qu'elle n'a pas été mordue ?
—Certaines, je réponds quand le regard de Jade me vrille.
L'homme soupire, je sais qu'on ne peut se permettre aucun risque. Il pousse les lourdes portes pour jeter un œil dehors puis fait un signe de la tête du genre « rien à signaler » mais qu'en sait-il, au fond ? Il fait tellement sombre, et cette foutue brume est toujours là alors… Le danger et partout, et, certainement pas bien loin. J'ai tellement peur, peur de découvrir ce qui est arrivé à Dorothea, ainsi qu'aux autres… Linhardt est sans doute déjà mort… C'est ce que la logique de Seteth me dicte en tout cas. Où est Caspar, alors ? Par tous les Saints, j'ai tellement mal quand mes mâchoires se serrent mais cette douleur qui éprouve le moindre de mes muscles n'est rien face à ce dégout et à l'impuissance qui m'étreint.
—Allons-y, fait l'homme en uniforme bleu et doré pour nous sommer de quitter les lieux.
Je ne manque pas l'œillade d'Edelgard avant de franchir les portes, celle qui veut dire « merci ». Mais j'ai promis, j'ai promis de la protéger tant que je serais en vie et je tiendrais ma promesse. Il faut que les morts cessent.
Nous avons pris à gauche en sortant du vestibule et nous longeons maintenant les jardins à défaut de nous aventurer en leur cœur. Avec la végétation omniprésente le brouillard est encore plus épais alors autant longer les murs. Nous avançons, lentement mais prudemment bien que nos pas nous poussent à nous dépêcher. Ca et les grondements qui résonnent. Mon collègue ouvre la voie tandis que mon élève la referme et je me retrouve prise en sandwich dans ce cortège, à la fois protégée mais également vulnérable à la moindre attaque.
J'ai ouvert grand les yeux quand nous sommes passés le long d'échafaudages donnant l'impression que cette bâtisse est – ou était – en travaux. Si je suis la logique alors ce lieu n'était pas abandonné, après tout… Nul temps de nous attarder cependant et sortons des jardins par le petit portail forgé ouvert – le même qu'à l'entrée – avant d'atterrir devant de nouvelles portes closes que le vent fait battre cette fois. Seteth fait un geste de la main, je m'arrête, Edelgard me rejoint. Son dos est collé au mur lorsqu'il s'approche des vieux battants de bois qu'il pousse avant d'entrer et de m'inviter à le rejoindre. Sérieux, c'est encore vide.
Dans ce bâtiment-ci il fait de nouveau sombre. Puisque le soleil ne perse les épais nuages je doute qu'il ne perse au travers des vitres de verre de fait. Ha mais… Cet endroit… Ne serait-ce pas le fameux mess dont mon collègue nous a parlé ? La pièce est immense et tout aussi silencieuse que le reste du monastère ne faisant qu'accentuer cette atmosphère particulièrement lugubre d'autant plus lorsque le souffle de la mort fait claquer grincer les battants des différents entrées. J'en compte au moins quatre plus une condamnée dont la forme de l'arche me rappelle la porte du vestibule. Serait-ce la même ? Difficile à dire puisque dans ce dédale de brume, se repérer est tout simplement impossible et la notion d'espace disparait également.
Je pose le corps de Dorothea sous le regard scrupuleux d'Edelgard avant de me diriger vers l'homme silencieux. La déception se lit sur son visage de ne trouver sa fille ici.
—On ne peut pas rester là, je dis alors, nous sommes bien trop à découvert.
C'est clair qu'avec autant d'entrées bien que cela fait aussi nombre de sortie, difficile de se sentir rassurée.
—Seteth ! j'essaie d' l'interpeller.
Mais il ne réagit pas. Putain, c'est vraiment pas le moment de craquer, là ! Je délaisse l'homme ainsi que mon élève, quitte à être au réfectoire autant regarder s'il y a quelque chose à manger pendant que nous sommes là. Je ne tiendrai pas longtemps si je n'avale rien et il n'y a pas une seule assiette qui traîne sur les tables. Quand bien même d'ailleurs, je n'ose imaginer quel en serait le contenu puisque tout ici semble dater d'une autre époque mais s'il ce lieu était censé être en rénovation il a surement de quoi grailler.
J'avance prudemment vers le fond de cette pièce, qui sait ce qui peut surgir de nulle part, mais au moins elle est assez grande pour, j'imagine, aisément s'échapper. Je passe derrière le comptoir au fond, une sorte de bar bien qu'au moment où le monastère a été construit je doute que cela s'appelait ainsi. Même le four semble d'époque. Il y a quelques assiettes sur les étagères, des fruits totalement pourris de-ci de-là, autrement dit pas grand-chose, mais surtout rien à manger. Ne reste plus qu'à faire les tiroirs mais j'ai déjà les poils qui se hérissent lorsque… j'entends gratter.
J'ai du mal à déglutir lorsque je me penche vers un placard fermé, là d'où viennent les petits gigotements… Personne ne pourrait se glisser là dedans, non ? Au pire, peut-être est-ce simplement un rat qui recherche lui aussi, la même chose que moi c'est-à-dire de vieux restes encore comestibles bien qu'il serait certainement moins difficile. Et s'il s'agit vraiment d'un rat… Je crois que j'envisage même de le manger tellement j'ai la dalle. La peur fait taire l'appétit c'est un fait mais je n'ai plus d'énergie.
—Professeure ? m'interroge mon élève qui s'est approchée.
Je pose mon index sur mes lèvres et relève un peu la tête pour m'assurer que le corps de Dorothea est toujours là. Edelgard a du s'autoriser de s'éloigner d'elle un instant. Mes cheveux se soulèvent quand je fais un geste pour lui sommer d'approcher et elle passe à son tour derrière le comptoir armée de ma fourche. Bon, dans ce petit espace difficile de la manier correctement mais sa présence me rassure.
Je prends une grande mais pénible inspiration avant de poser mes mains sur la poignée du placard. Putain, ça gratte encore et j'ai le corps qui tremble, l'estomac qui se serre comme si mes visèrent tentaient de s'extirper par tous les orifices de mon corps. Ce bruit est semblable au son que feraient des dizaines de petites souris grattant désespérément le bois pour tenter de s'échapper, brisant leurs griffes puis leurs pattes avant de se dévorer entre elles pour finir par crever là, piégées. Par tous les Saints, j'ai pourtant plus rien à régurgiter, là. Aller, Byleth, ouvre, putain, je me répète encore et encore devant mon aigle qui s'impatiente.
Dans un élan de courage mais aussi de folie puisque c'est la seule chose qui nous permet de tenir encore debout, je serre les poignées comme si je voulais les écraser sous mes doigts et ouvre violemment les portes prête à affronter tout et n'importe quoi. Mais, ce qui apparait alors devant mes yeux bleuet écarquillés me coupe le souffle et me fige. Prête à affronter tout et n'importe quoi, mais certainement pas ça.
—Ly… Lysithea… ?
J'ai du mal à croire que c'est son prénom qui s'échappe d'entre mes lèvres qui chevrotent. Comment est-ce possible ? Que fait cette gamine enfermée dans ce placard ? Je déglutis des lames de rasoir jusqu'à réaliser, réaliser que c'est bien elle et qu'elle est complètement traumatisée.
Lorsque le bruit du métal de la fourche qui s'échappe résonne sur le plancher de bois mes bras s'engouffrent dans le placard pour attraper les épaules de Lysithea dont le regard incarnadin me semble vide. Ses petites mains sont plaquées sur ses oreilles et ses genoux si proche de sa poitrine que j'ai du mal à la tirer de là. Je ne réalise pas mais réalise-t-elle ? Elle ne bouge pas, ne réagit pas, comme une poupée de porcelaine et pourtant, quand j'ai le réflexe de la serrer tout contre moi, quand je sens son corps froids, lentement, se réchauffer, son souffle contre mon peau me fait comprendre qu'elle est bien vivante mais surtout toujours en vie… Jusqu'à ce que ses doigts m'agrippent fragilement.
—Tout va bien, je répète de façon à peine audible, tout va bien…
Non, rien ne va et tout va mal, je crains, mais je ne peux décemment dire autre chose que cela. Je ne peux pas, je ne peux plus. Je n'en peux plus. Je n'arrive plus à supporter tous ces visages, leurs expressions accidentées. Je ne veux pas, je ne veux plus. Je ne veux plus les imaginer mourir, mourir sous mes yeux, désarmée, inutile… Je veux seulement les protéger.
—Lysithea… réalise enfin Edelgard dont les genoux s'écrasent au sol.
La seconde d'après elle fait un geste vers moi et sa main rejoint la mienne dans la chevelure blanche ébouriffée, à peine rosée, de l'une des plus jeunes élèves de notre école. J'ai l'impression qu'un profond soulagement ravage le visage d'Edelgard… Les étaux se resserrent…
…et l'incertitude se précise.
