Combien de temps peut-on survivre sans manger ? Si la plupart des néophytes et simples d'esprit pensent qu'il suffit de quelques jours pour mourir de faim, le corps humain peut en fait tenir jusqu'à plus de deux mois avant de s'auto-dévorer. Pour l'eau, bien sûr, c'est très différent puisque le corps en est composé à soixante pourcents et il ne suffit que de trois jours à certain pour calencher quand d'autres encore peuvent tenir plus longtemps. Quoiqu'il en soit, mon ventre gronde tout comme la peur le fait, jusqu'à faire taire même le silence. Ca fait moins de vingt-quatre heures que l'on se trouve ici, mais les secondes qui s'égrainent me donnent l'impression que nous sommes piégés depuis des jours. Sans énergie, je doute de pouvoir avancer, je suis épuisée physiquement, mais aussi moralement. Si j'ignore si nous pourrons sortir vivant d'ici, ou même d'ailleurs, ce que j'ignore également c'est qu'à la fin, les morts seront bien plus nombreux que les vivants.

Jour 2 – 10:42 – C'est la peur qui résonne…

Nous avons condamné deux des quatre entrées qui représentaient des trous béants tel on en voit dans un gruyère avec ce que l'on a trouvé, c'est-à-dire chaises et tables, à la manière dont a été bloquée la porte qui mène au vestibule. Je sais que le temps passe mais avec le poids des vies à porter, il me semble que nous devons réfléchir à une stratégie plutôt que d'avancer à l'aveugle au sein de ce supposé monastère. Evidemment, Seteth n'est pas tout à fait d'accord avec cela puisque son obsession – que je comprends tout à fait – est de retrouver sa fille. L'homme sait cependant que ce n'est pas non plus en se jetant corps et âme au travers de la brume qu'il pourra y parvenir.

Nous avons laissé un accès qui donne au nord, un autre au sud, impossible de savoir quelle décision prendre et Lysithea n'a pas encore prononcé un seul mot et reste prostrée en boule dans son coin malgré les tentatives d'Edelgard pour la… détendre. Chose toutefois difficile à faire dans ces conditions particulières. Je sais que mes pensées devraient toutes êtres tournées vers cette petite mais bizarrement, la seule chose à laquelle je pense est au corps de la supposée responsable de la serre. Est-il encore sur le sol près de l'étang ? A peine formées dans ma tête que ces pensées se changent en frissons qui remontent aussitôt le long de ma colonne vertébrale à m'en hérisser chaque poil.

—Comment va-t-elle ?

Edelgard est semi assise sur une table, le regard braquée sur sa petite camarade certainement traumatisée.

—Elle ne veut rien dire.

Pas étonnant, qui sait à quelles horreurs la gamine a du assister, déjà qu'elle a certainement du être témoin de l'incendie du véhicule. Pauvre gosse, je n'ose même pas imaginer les images qui reviennent encore et encore dans sa tête sachant celles occupant la mienne.

Je décide de m'approcher à mon tour pour une nouvelle… tentative, et mon élève me suit dans cette nouvelle aventure. Je m'assieds à côté d'elle et ramène tout comme elle mes genoux vers moi sous le regard curieux d'Edelgard. Je n'ai aucune idée de ce que je fais, mais je sais que je ne pourrais pas la porter, elle aussi.

—Lysithea…

La seule chose qui accepte de quitter ma bouche, c'est son nom. Que dire ? Que faire ? Je n'ai jamais été très douée pour les joutes verbales alors, dans pareille situation… C'est encore plus difficile.

—Je suis désolée, je lâche sans raison, si j'avais le pouvoir de remonter le temps… et de faire en sorte que rien de tout cela n'arrive, soyez certaine que je le ferais. Personne ne devrait avoir à vivre ce que vous et vos camarades traversez…

Et que traversent-ils ? Je n'en ai aucune idée, la même chose que moi. Seulement voila, une grande partie d'entre eux est introuvable.

—Lysithea… je répète entre mes lèvres à peine ouvertes. Nous devons retrouver Manuela et les autres avant que…

Je m'arrête quand elle rapproche ses jambes en resserrant ses bras qui me semblent si fragiles… Comment la sortir de cette état léthargique si ce n'est prostré, paralysé ? J'ai bien peur qu'à trop attendre, Seteth décide de partir sans nous et… Nous ne nous en sortirions pas le cas échéant.

Je prends quelques secondes pour réfléchir mais quand je m'apprête à ouvrir la bouche pour sortir j'imagine des âneries qui seront somme toutes inutiles, c'est mon estomac qui gronde et prend la parole. Putain, j'ai tellement faim que j'en ai des douleurs qui remontent comme si des fourmis me dévoraient les tripes.

J'ignore si ce sont ces affreux gargouillement ou l'expression tirée de mon visage sous l'appel de la faim, ou peut-être même la marque formée à la commissure des lèvres d'Edelgard qui… est comme un rayon de soleil au cœur de ces ténèbres, mais j'entends et surtout vois la gamine se mouvoir. A peine dans un premier temps, mais alors que ses bras relâchent enfin ses petits genoux, un petit sac-à-dos de la même teinte incarnadin que ses yeux vides qui semblent… luire de nouveau, apparait.

Ses doigts attrapent le tissu de la pochette avant du sac contorsionné qu'elle déboucle avant d'ouvrir l'objet comme s'il était un petit coffre à trésors. Et, quand j'en observe enfin le contenu qu'elle semble me présenter, je me dis que c'en est peut-être un.

—Vous pouvez en prendre un… je l'entends murmurer de façon à peine audible.

J'ai le cœur qui manque un battement quand j'entends enfin le son de la voix de cette petite biche dont je sais les larmes guetter les yeux alors qu'elle rejoint enfin notre… réalité. Pour le pire, sans aucun doute… Mais nous avons besoin d'elle. J'ai besoin d'elle, visiblement bien plus que ce que nous aurions pu imaginer.

Ma main disparait dans le sac rose avant de ressortir avec un objet rectangulaire recouvert de plastique entre les doigts. La chose est un peu écrasée et pourtant, est plus précieuse à cet instant que tout l'or du monde. La môme présente ensuite le sac à Edelgard qui m'imite pour sortir la même chose que moi d'une couleur cependant différente, puis le reste disparait. Par tous les Saints, je n'aurais jamais cru avoir envie de pleurer devant des barres de céréales.

—Lysithea…

J'ai envie de lui demander d'où elle sort ça mais quelque chose me percute. Cette fille est un ventre à sucre sur patte, un estomac à dessert pour ainsi dire, et je crois bien que sa gourmandise vient en quelques sortes de nous sauver la vie.

—Que s'est-il passé, Lysithea ? demande Edelgard tant que la petite est encore consciente.

Sa tête semble bien lourde pour pencher autant en avant et la voila qui sert son sac comme si c'était la dernière chose sur terre alors j'observe la blanche attraper ses petites mains dans les siennes pas plus grandes. La réaction est immédiate, et la seconde suivant c'est une cascade de larmes qui s'écoule pour s'écraser au sol.

—Nous… Nous n'avons rien pu faire… sanglote la plus jeune tandis que ma gorge se resserre. La voiture a percuté quelque chose mais je n'ai pas compris… Je… Je crois que j'ai perdu connaissance mais j'entendais pourtant hurler…

« Aidez-moi », « Sortez-moi d'ici », murmuraient les hurlements, nous chuchote la petite alors que je n'ose imaginer de qui ceux-ci venaient. Des plaintes, des supplications d'une camarade qui ne pouvait que… mourir, bloquée dans un véhicule qui prenait feu. J'ai du mal à rester calme quand la biche nous décrit la scène et les horreurs qui se sont succédées au fur et à mesure que les flammes s'élevaient dans l'obscurité. Et puis… « Ne m'abandonnez-pas, pitié ! » furent les derniers mots qui firent écho à ses oreilles.

—Nous n'avons rien pu faire… La ceinture refusait de s'ouvrir et ses jambes étaient bloquées dans le siège avant… On a essayé, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus…

J'ignore ce qui est le plus dur à entendre. Est-ce la façon dont Lysithea décrit les hurlements stridents et désespérés de sa camarade de sa voix assassinée dans sa gorge ? Ou bien plutôt la terrible vision des mains d'Hilda perdant leur manteau de chaire, dévoré par les flammes. J'ai l'estomac qui se soulève et j'ignore si je pourrais avaler la barre de céréale que je préfère ranger dans ma poche. La gamine ne dit plus rien, que pourrait-elle ajouter de toute façon ? Les bras d'Edelgard sont déjà sans son dos, l'une des mains gantés caressant délicatement la chevelure rosée. Putain… Même si l'on s'en sort, la moitié d'entre nous au moins sera traumatisée à jamais.

Lysithea nous a ensuite fébrilement expliqué que leur groupe aussi a été attaqué, et qu'elle est entrée dans le premier bâtiment qu'elle a vu sans se rendre compte que les autres n'étaient plus là. Son seul et unique réflexe a été de s'engouffrer dans un placard et de s'y enfermer jusqu'à ce que les grondements et borborygmes ne s'estompent. Mais les heures s'écoulant, même le son qu'avait le silence a fini par disparaitre lui aussi.

—Est-ce que vous pouvez marcher ? demandé-je après quelques secondes encore une fois très longues mais nécessaires.

—Ou- Oui, je crois… répond celle quittant les ailes de mon aigle.

Et comme pour vérifier si elle en est bien capable, elle se lève sur ses deux jambes qui tremblent encore sans fléchir cependant. Cette gosse est courageuse, très courageuse.

Seteth finit par nous rejoindre, j'imagine qu'il mangera plus tard puisqu'il n'a rien manqué de ce petit… spectacle, si je puis dire, tout en surveillant l'entrée sud du mess. Après quelques minutes encore et une brume qui semble s'épaissir alors que le soleil devrait pourtant se lever, nous décidons de repartir vers le nord, incertains de ce que nous trouverons. Même si on ne voit rien, les bâtiments sont nombreux et les cachettes certainement autant. Je l'espère du moins. Nous devons trouver un endroit où nous poser de façon plus pérenne, dans lequel nous pourrons davantage réfléchir et surtout nous relayer pour aller chercher les autres ainsi que des vivres. Je sais, mes pensées sont dignes d'un scénario type apocalyptique, mais à peu de choses près, c'est bien ce que nous vivons actuellement et je refuse de faire comme tous ces protagonistes stupides qui perdent bêtement la vie. Une planque, de la bouffe, sans quoi, même si on retrouve nos camarades… Nous ne survivrons pas bien longtemps. Avant de quitter ce monastère, nous devons nous assurer de tous les avoirs retrouvés.

—Je prendrais Dorothea avec moi, j'informe le groupe comme si j'en avais inconsciemment pris la charge.

—Vous êtes épuisée, Professeure, laissez-moi vous aider.

—Et vous l'êtes tout autant Edelgard alors il est inutile que l'on s'épuise tous à tour de rôle. Seteth ouvrira la voie, Lysithea restera derrière moi, quant à vous… je commence en m'adressant à la blanche autoritaire, vous devrez assurer notre sécurité à l'arrière.

Un bien grand rôle et une responsabilité qui l'est d'autant plus qu'elle, est ridiculement petite. C'est un poids que je dépose sur ses épaules bien que différent d'un corps à porter. Si seulement elle pouvait revenir parmi nous… je pense alors avant de me secouer la tête.

Mon collègue ouvre donc le chemin vers l'inconnu alors que l'on quitte le réfectoire par une entrée différente de celle empruntée quand nous sommes arrivées. Nous formons une étrange file indienne mais c'est le meilleur moyen de rester groupés tous les cinq bien que l'une de nous ne risque pas d'aller bien loin. Pour le moment en tout cas…

Nous n'avons fait que quelques pas à l'extérieur que l'homme aux cheveux de Jade s'arrête soudain et je manque de peu de me vautrer dans son dos faisant s'écrouler les dominos que nous sommes à défaut d'être les pions de ce lieu. Je n'ai pas le temps de lui demander ce qu'il se passe, ni pour quelle raison ses yeux semblent percer au travers des rideaux opaques puisqu'un claquement régulier résonne dans ma tête… et tout autour de nous.

Clac… clac… clac… clac…

C'est régulier, c'est étrangement familier, et sur le sol pavé de pierres de l'allée, le son des talons résonne comme si les jardins annonçaient l'arrivée de leur reine. Les claquements rythment les battements de mon cœur mais détonne dans ce silence. Je suis certaine de les avoir déjà entendus, mais où ? et quand ? Putain, je n'arrive pas à me souvenir mais j'imagine que je n'aurais pas à réfléchir longtemps puisque les échos sont plus lourds, plus forts… C'est la nature qui se tait alors que l'angoisse de nouveau s'abat et s'écrase telle une immense vague emportant tout. J'essaie de garder la tête froide mais j'ai pourtant l'impression de glisser lentement vers la folie.

Le claquement suivant perfore mes tympans et le prochain transcende la brume puisqu'une silhouette apparait. Familière elle aussi. Mon cerveau comprend sans pour autant faire les liens comme s'il était frappé comme le sol de pierre. Clac… clac… clac… j'entends encore se rapprocher.

—Pro…fesseure… Manuela… ? perce une voix derrière moi.

J'ai l'impression que celle-ci s'insinue presque dans mes oreilles pour envelopper mes pensées, m'assassiner. Ces murmures se changent aussi en brume dont les tourments caressent ma nuque pour descendre le long de ma colonne jusqu'à me glacer entièrement et me figer sur place. Mon corps refuse de bouger mais je le sens se mouvoir. Non… Ce n'est pas moi qui gigote, qui gesticule péniblement comme un pantin désarticulé le ferait. Et ce souffle chaud… que je sens sur ma peau…

J'ai l'estomac qui se tort et l'anxiété me berce comme si la peur m'avait violement expulsée des entrailles de l'enfer. Je n'arrive plus à fermer les yeux tant je suis pétrifiée… Pétrifiée par l'angoisse, et par la vision horrifique qui vient carabiner ma tête. C'est le désespoir qui m'enlace comme le font ses bras…

et la terreur qui murmure à voix basse.