Nous somme sortis du réfectoire mais n'avons pu faire que quelques pas avant d'être de nouveau stoppés précipitamment dans notre découverte des lieux, de recherche peut-être, ou plutôt de survie. Si je me suis donnée pour mission de retrouver les autres, ne m'attendais cependant pas à en trouver certains si rapidement, et certainement pas dans cet état. Si j'ai envie de vomir mes tripes – encore une fois – rien que pour ça, c'est car je n'ai encore aucune idée de ce qui m'attends ici. Imaginer le pire ? Qui peut en être seulement capable. Clac… clac… Il y a toujours pire que ce que l'on pense.
Jour 2 – 11:13 – Instant de retrouvailles…
Comment décrire la sensation qui me pétrifie sur place ? Eh bien, c'est comme être soudainement enveloppé par une poche d'air froid jusqu'à finir gelé. C'est comme être plongé dans un film en noir et blanc où tout est triste, tout est fade, sauf qu'ici, tout n'est qu'angoisse. Même le silence murmure d'un ton confidentiel et je ne sais plus si cela fait de longues minutes ou bien, seulement de longues secondes, que le temps semble figé.
Il y a toujours pire, hein ? Le bruit des talons qui se rapproche n'est pas le seul que l'on entend, j'ai l'impression d'entendre craquer sur le même rythme. Je n'arrive toujours pas à réaliser que c'est ma collègue qui s'approche de nous, titubant sur ses jambes dont les os semblent étrangement peiner à supporter son poids. Clac… crack… retentissent et perforent mes tympans pour me rendre folle. Mais, je le suis sans doute déjà, après tout. J'ignore ce qui me perturbe le plus, le récital morbide des talons frappant le sol et du chœur formé des os qui craquent, ou bien cette respiration qui effleure ma nuque et qui me pétrifie tandis que le corps de mon élève gigote ? Sont-ce les battements de mon cœur ou bien le claquement de mes dents qui tapent fort dans ma tête ?
—Pr… Professeure… ?
La gosse s'agite de plus en plus dans mon dos et j'ai du mal à la garder en place. Peut-être que je ne devrais d'ailleurs pas le faire. Putain… Pourquoi elle se réveille maintenant ?! Comme si on avait besoin de ça. Edelgard me regarde avec une angoisse communicative et inutile de me faire un dessin pour que je comprenne ce qu'il risque d'arriver.
Sérieux, mais il se passe quoi ici ? Nous devrions nous réjouir d'avoir si facilement pu retrouver l'une des nôtres mais… L'est-elle encore ? Ses talons font maintenant assez fort écho pour que je puisse plus que parfaitement distinguer son visage malgré l'épais brouillard et je suis soulagée que cette barre de céréales se trouve dans une poche et pas dans le fond de mon estomac où elle n'y serait pas restée longtemps.
Est-ce vraiment Manuela qui se dresse de façon terrifiante entre nous et la destination que l'on ignore ou bien est-ce seulement la représentation de notre peur que le brouillard s'amuse à donner vie ? Non mais je débloque totalement pour penser à ce genre de chose. Et puis, quand le contenu des poumons de ma collègue se déverse dans l'air par vague de gémissements incompréhensibles et borborygmes familiers… Je comprends que nous ne sommes ni dans un rêve ni dans un cauchemar, et qu'il ne s'agit pas de mon imagination non plus.
Le paquet sur mon dos devient particulièrement instable et ses doigts encore tachés d'un rouge tirant sur un noir se crispent sur ma veste pour s'enfoncer péniblement dans le tissu comme s'ils cherchaient quelque chose à attraper désespérément. Je sens les muscles de ses cuisses se contracter les uns après les autres dans mes mains qui les tiennent fermement. Son souffle, étrangement chaud malgré la situation, caresse ma peau, hérisse les poils qui s'y trouve un à un. Un signe de vie, n'est-ce pas ? Pourquoi je n'arrive pas à m'en réjouir ? Ha, je sais… Car il y a déjà Manuela en face de nous et que je suis incapable de réfléchir.
—Restez en arrière.
J'ai du mal à déglutir quand mon élève se place fourche pointée en avant entre moi et la femme dont le teint est plus pâle qu'un verre dépoli, tirant entre le gris et le gris. Mais ce teint livide n'est rien par rapport à ce sourire macabre qui laisse apparaitre des dents que j'arrive à compter sans aucune difficulté en dehors de celle de garder les yeux ouverts. C'est presque un quart de son visage qui tombe en lambeaux de chaire ensanglantée…
—Professeure… N'approchez pas !
La mise en garde de mon poussin qui tremble est telle que pisser dans un violon n'aurait pas plus d'effet. Manuela semble dans un état second, ou même tiers… Comment peut-elle se tenir debout avec des blessures pareilles ? Cette horreur est indescriptible et me prive même de mots.
—Edelgard… Vous ne devriez pas rester là…
—Vous avez mieux à proposer, peut-être ? Nous n'allons pas encore faire demi-tour !
Putain, ça, je le sais bien ! Mais il s'agit de Manuela, pas de n'importe quel pecno du coin ! Même Seteth n'a pas dit un seul mot et tient sa barre à mine ou je ne sais quoi comme on tiendrait un fragile chaton ! Comment peut-t-elle se montrer si… Impassible ? Devant Dorothea, elle paraissait bien plus humaine, et quand on parle du loup, d'ailleurs…
—Eh merde ! je laisse échapper alors que cette gosse manque de me faire perdre l'équilibre quand elle remuent les membres.
J'aimerais pouvoir tourner la tête afin de me rassurer – chose toutefois impossible – mais les deux billes autrefois alezanes et désormais recouvertes d'un voile crème – une crème qui a tourné caillé – m'en empêchent. Ca et ce trois quart de visage horrible à regarder mais dont on ne peut se détacher une fois tombé dessus. J'ai l'impression qu'une râpe à fromage à caresser son visage de très près si ce n'est la feuille abrasive grain mille d'une ponceuse électrique.
La femme s'approche, celle dans mon dos remue, et la douleur causée par la rencontre entre mes coudes et les pavés de pierre retentit dans ma tête lorsque je m'écrase au sol. Tout se déroule tellement vite devant mes yeux, comme si je n'avais battu des cils qu'une seule seconde et unique fois, cependant suffisante pour entendre les crocs de l'acier pénétrer dans la chaire encore tiède devant des orbes parme grands ouverts. Encore une fois, le mutisme s'empare de nous tous, enfin, tous ou presque.
La brune est la première à se relever après avoir roulé sous mon propre corps, comme si de rien était, comme si la douleur ou la souffrance n'était qu'un très lointain mauvais songe, comme si… Comme si plus rien n'avait d'effet ou d'emprise sur elle, pas même le froid et le gel sur sa peau humidifiée de sang.
—Do… Dorothea… j'entends s'échapper de la petite biche paralysée sur place dont les genoux ont également rejoint le sol comme pour m'imiter.
Mais peu importe les paroles, peu importe le silence, aucun son ne l'atteint. Prisonnière d'un monde duquel j'ignore si elle s'échappe ou au contraire, elle s'enfonce un peu plus, mon élève continue d'avancer… Un pas après l'autre.
—Dorothea ! hurle presque Edelgard qui peine à tenir sa fourche sur laquelle Manuela, embrochée, continue de remuer envers et contre tout.
Putain, mais comment elle peut encore remuer les bras ? Tendre ses mains ? Crisper ses doigts comme si… comme si elle voulait faire de l'aigle son prochain repas ? De la salive s'écoule de sa bouche qui ne peut rester close et je n'arrive plus à faire le moindre geste. Entre Manuela qui s'acharne, et Dorothea qui s'avance comme un zombie à peine réveillé… Même penser est impossible, et pourtant…
—Professeure !
Les hurlements de celle aux longueurs blanches me sont cette fois destinés et parcourent ma tête pour électriser mon cerveau instantanément. Je n'attends pas qu'une seule seconde supplémentaire ne s'écoule et me relève pour me précipiter vers la brune que j'attrape par la taille en y fermant mes bras. Putain, pourquoi elle se débat ? Où cette gamine tire donc autant d'énergie ? A ce rythme, je ne vais pas tenir longtemps cela est certain. Pendant une seconde, je regrette qu'elle se soit réveillée.
Edelgard aussi est à bout de retenir le poids de ma collègue au bout de sa fourche comme si la femme n'était plus qu'une brochette humaine passée sous un hachoir. Son visage est grimé par ses traits tirés et la douleur de ses muscles contractés afin de maintenir une distance raisonnable entre… Entre cette chose et nous. L'aigle n'en peut plus, et je la vois pousser de tout son poids pour faire tomber l'infirmière de notre école en arrière au moment même où celle aux boucles boisées souillées s'échappe de mon étreinte d'une manière que j'ignore. Et puis, cette dernière se fige lorsque son mentor et modèle s'empale sur les branches dénudées et pointues de la végétation hostile, lorsque le bois décharné brise sa cage thoracique tout comme notre raison à tous et lui transperce un poumon. A cet instant, c'est moi qui cesse de respirer.
—Edie ! Tu es tellement maladroite !
J'ai du mal à déglutir lorsque Dorothea s'adresse à sa camarade. Comme si… Comme si son esprit était ailleurs, perdu, brisé.
—Dorothea…
Le sang perle sur le sol, quittant les griffes d'acier logés sur la perche de bois qui a quitté le corps de la toubib désormais coincée entre feuilles mortes et branches cassées. Cette dernière continue de se débattre sans se débattre, comme si elle n'entravait rien de la situation, comme si son seul désir était d'arracher un morceau de chair au cou de l'un de nous, pour y laisser le même genre de trou béant que je constate au sien. J'avais tellement les yeux rivés sur son visage disloqué et ses mâchoires désarticulées que je n'avais même pas remarqué cette énorme plaie suintant de noir entre son cou et son épaule. Avec la jugulaire arrachée comme ça… J'imagine qu'elle ne peut plus être en vie, et pourtant, elle bouge, elle respire, elle… elle… Elle geint. J'ai le cœur lourd à la pensée qu'elle souffre, mais ce se sont les paroles de celle au regard malachite qui se changent en frisson courant le long de ma colonne qui me broient l'estomac.
—Vous avez toujours eu un si beau sourire, Professeure !
Mais le sien, à elle, n'a rien de beau, n'a rien de rassurant. Bien au contraire, il ne fait que me plonger un peu plus dans cette angoisse oppressante et ténébreuse, il est… Il est lugubre, et c'est un euphémisme.
—Il l'est encore plus maintenant ! elle continue joyeusement avant d'ajouter : ho, il vous manque du rouge-à-lèvre, juste ici !
J'ai tout le corps qui créti et bien que mon cerveau m'ordonne de la retenir, je n'arrive pas à bouger et supplie Edelgard d'intervenir quand Dorothea approche du cadavre ambulant. Mais… Elle aussi, est pétrifiée devant cette vision d'horreur. Nous le sommes tous, que ce soit Seteth, essayant tant bien que mal de relever Lysithea enracinée au sol, Edelgard qui serre sa fourche, ultime rempart entre elle et ce cauchemar, ou moi, dont la gorge est plus aride qu'un désert crevassé en plein été. Lorsque Dorothea ouvre la bouche… Elle me fait froid dans le dos, et cette sensation n'est rien à côté de celle qui prend naissance dans mon estomac lorsqu'elle tire un tube de rouge à lèvre de je ne sais où.
Nous sommes tous paralysés, moi la première, devant ce spectacle morbide et mon cerveau se déconnecte, me rapproche d'une folie dont je doute pouvoir sortir un jour, quand la chanteuse approche la pate rouge de la bouche qui s'ouvre et se referme en multiples claquements terrifiants, d'où j'imagine se répandre une odeur pestilentielle : celle de la mort. Le tube s'écrase sur la mâchoire désarticulée dans un geste de mon élève qui se veut pourtant gracieux, et le sourire étiré qu'elle affiche après avoir décoré le visage décharné est à en faire perdre la raison. Cette gamine est totalement brisée.
—C'est beaucoup mieux ainsi, lâche-t-elle avant de se retourner vers nous. Vous n'êtes pas d'accord avec moi ?
Ce sont des tessons de verre que j'avale douloureusement devant les yeux verts qui pétillent et ce sourire tordu. Je ne peux imaginer à quoi a du assister Dorothea pour finir dans cet… état. Là, mais pas là. Ici et ailleurs. Est-elle seulement consciente de ce qu'il se passe ou bien, a-t-elle sombrée dans la démence ?
Je finis tant bien que mal par me mouvoir de nouveau et tente d'adopter une posture plus… sereine, malgré la situation, avant de forcer mon sourire. Je fais un pas en avant, prends sur moi pour cacher au mieux les tremblements qui refusent de me laisser tranquille, et tend une main vers mon élève, un peu désespérément je dois l'avouer.
—Oui… C'est beaucoup mieux, Dorothea.
Feindre d'être calme, que tout va bien, que… tout est normal alors que rien ne l'est, me demande une énergie qui me fait cruellement défaut. Finalement, courir avec son poids sur le dos et me battre pour repousser nos assaillants n'était pas si difficile en comparaison de cette situation. Par tous les Saints, retenir ce rire nerveux qui me conduirait dans le même endroit que cette gamine me parait surhumain.
—Vous devriez revenir vers moi, maintenant, proposé-je en réduisant la distance d'un autre pas vers celle dont le regard me questionne désormais.
—Quelle charmante proposition, Professeure ! Mais nous ne pouvons pas laisser le Professeur Manuela seule !
Elle ignore totalement mes yeux qui la supplient, probablement qu'elle n'en comprend pas la raison, et se tourne vers son modèle qui continue de s'agiter malgré les branches qui transpercent de part et d'autre son corps pissant le sang comme un seau d'eau percé.
—Vous ne pensez pas qu'elle est malade ? Je trouve son teint plutôt pâle !
Malade ? Si seulement je pouvais lui dire oui.
—Eh bien, Dorothea, peut-être devriez-vous vous éloigner afin de ne pas tomber malade également, je tente une fois de plus.
Mais là encore, rien n'y fait et la gamine ne bouge pas. J'ai envie de hurler, de me jeter sur elle mais je sais que ce que je risque est pire que tout ce que l'on pourrait imaginer. J'ai la sensation d'être devant une adolescente dépressive à deux doigts de se jeter d'un immeuble de dix étages au moins pour s'écraser au sol, à la différence qu'ici, mon élève n'a pas conscience d'être la fameuse adolescente dépressive. D'une part, qu'elle n'est plus une ado depuis longtemps, et d'une autre, puisqu'elle n'est pas dépressive, seulement… brisée. Brisée comme un morceau de verre piétiné par un troupeau d'éléphants.
—Ho ! Je sais ! s'écrie la brune en frappant de son poing dans sa paume. Nous devrions lui préparer un repas chaud !
Je ne peux retenir ma main qui vient couvrir instinctivement ma bouche devant tant de folie, devant Dorothea qui a complètement perdu la boule, devant son sourire qui me donne seulement envie de pleurer. Si nous risquons de ne pas nous en sortir avec des personnes saines d'esprit, comment faire avec elle qui est à des années lumières de la réalité ? La rejoindre me fait tellement envie tant supporter le réel est difficile. Si seulement ma tête pouvait faire comme la sienne… je pense quelques secondes.
Mais, ce sont des hurlements qui me ramènent à la réalité. Des hurlements qui font échos dans le brouillard comme s'ils étaient partout et nulle part à la fois. Des grondements s'élèvent de la bouche, de la gorge, et des poumons de ma collègue qui se dégage de la végétation hostile tout comme l'une de ses côtes coincée entre deux branches se dégage de sa chaire dans le même mouvement. J'ai l'impression qu'il est déjà trop tard et j'écarquille les yeux quand le pantin désarticulé se jette sur mon élève qui ne régit ni ne comprend.
Il ne suffit que d'une seconde. Une seule seconde, pour que tout s'écroule, ou bien, semble le faire. Mes jambes sont les premières à céder. Le sang gicle devant mes yeux grands ouverts lorsque je m'effondre au sol. Je sais que je suis à bout de souffle, que mon corps et ma raison me lâchent, ou bien se brisent… Si le ciel n'était pas assez sombre, c'est le peu de lumière perçant l'obscurité qui s'éteint. J'ai l'impression d'entendre des voix qui viennent d'un autre monde, qui viennent de loin. J'ai l'impression de voir quelqu'un approcher, peut-être même plusieurs personnes, ou bien est-ce moi qui hallucine.
A quoi s'attendre quand la raison nous quitte ? Penser est impossible. Je crois qu'ils sont trois, mais pour ma part, je ne suis plus personne et ne peux continuer. Je suis à bout, alors comment seulement espérer ? Comment seulement les distinguer ? Entre la peur, les hurlements, le brouillard, les cris du vent…
…entre les morts et les vivants.
