Je n'ai aucune idée de ce qu'il s'est passé ensuite. J'ai perdu connaissances, et lorsque j'ai enfin rouvert les yeux, plusieurs heures s'étaient écoulées bien que la notion du temps me soit maintenant étrangère. Fait-il jour, ou bien nuit ? Je n'en ai plus aucune idée et j'avoue que cela m'importe peu. La seule chose à laquelle je pense, c'est survivre. Je pensais retrouver les autres mais ce sont les autres qui nous ont trouvés. Certains du moins. Nous avons été guidés dans la brume jusqu'à un bâtiment situé plus loin. Je me souviens des grondements et gémissements sur la route, mais rien de plus tant il faisait sombre. Combien d'entre nous sont morts, et combien d'entre eux sont toujours en vie ? Ils étaient quatre, mais ne sont plus que trois.
Jour 2 – 17:28 – Respirer, espérer…
Je peine à avaler le morceau de pain qui m'a été donné à mon réveil et la barre de céréales ne me fait guère envie malgré son odeur chocolatée plus qu'alléchante puisque jusqu'ici, il n'y avait que celle de la mort dans cet endroit. Et ce que sent la mort ? Sans doute un mélange d'angoisse et de chaire avariée, le tout recouvert d'un jus de poubelle de plusieurs semaines. Je crève la dalle, c'est certain, mais j'ai l'estomac noué que mes yeux soient clos ou ouverts et je dois me forcer pour avaler douloureusement quelques bouchées.
—Comment vous sentez-vous ?
Lorsque je relève la tête, c'est un regard sévère que je croise. De la colère, de la peine, pléthore d'émotions s'y trouve, mais également de l'inquiétude. Ses yeux sont durs, mais sa voix est douce, et je sais qu'une part d'elle me remercie de ne pas l'avoir abandonnée.
—Bien, dis-je laconiquement. Comment va Dorothea ?
—Elle dort encore.
Dormir, mais dans quel sens ? Est-elle profondément endormie, reprenant des forces, et l'énergie nécessaire pour trouver les autres et quitter cet endroit ? Ou bien est-elle simplement en train de flotter dans son monde à elle, entre deux vagues de folie avant d'y finir noyée ?
—Que s'est-il passé ? Elle est…
—Je l'ignore, je coupe la femme. Et j'ignore également si elle-même le sait.
Celle qui nous a sauvé les fesses soupire bruyamment. Elle n'aura aucune information supplémentaire. Je n'en aurai pas non plus. La seule à pouvoir nous répondre, c'est Dorothea. Mais, Dorothea n'est plus vraiment Dorothea, du moins, pas celle qu'elle devrait être même si c'est celle que tout le monde souhaiterait être. Putain, j'en ai des nœuds à la tête.
—Et les autres ?
Elle ne répond pas mais se déplace sous le chambranle de la porte de la petite pièce restée ouverte pour me faire signe de la suivre. Je quitte le matelas poussiéreux sur lequel j'ai été installée et suis celle dont la longue natte d'or balance devant mes yeux. Ca a un effet un peu hypnotisant, je dois dire,
Nous traversons un couloir pas très large et passons devant quelques pièces, des copies conformes de la mienne. Certaines sont en meilleur état que celle dans laquelle j'ai été installée, d'autre sont plus insalubres. Je n'imagine pas dormir dans la troisième d'ailleurs – les lattes de bois semblent à deux doigts de s'effondrer – mais je ne peux pas non plus être exigeante dans la présente situation. Au bout du couloir, je remarque les longueurs albâtres d'une de mes élèves, la chevelure de Jade de mon collègue, et la teinte plutôt bleue nuit – voire indigo – d'un des Lions de Saphir. J'imagine que je le saluerai et remercierai plus tard cependant, puisque la blonde me fait entrer dans la quatrième imitation de ma chambre de fortune. Le terme n'est d'ailleurs pas si mal choisi puisque j'ai l'impression qu'il s'agit de vieux dortoirs. Dortoirs au vu de la présence de bureaux et de lits, et vieux par le plancher qui craque et la poussière omniprésente peu importe où je pose les yeux.
Dans l'obscurité ambiante puisqu'au travers des petites fenêtres le soleil inexistant ne perce pas, je remarque à peine entrée dans la pièce la chevelure flamboyante d'un autre des Lions. Celui-ci se tourne vers nous lorsque mon guide se racle la gorge, et sourit quand elle pose doucement les yeux sur Dorothea allongée sur un matelas aux côtés du rouquin. Si j'avais cru un jour être contente de voir ce coureur de jupon sourire bêtement ainsi, j'aurais certainement demandé qu'on m'achève.
—J'espère que tu n'as pas profité de mon absence pour poser tes yeux là où il ne faudrait pas, Sylvain !
—Qu'est-ce que tu racontes Ingrid, s'il y a bien une seule femme que je n'oserais courtiser c'est bien celle-là ! l'homme s'amuse malgré la remontrance. Et pas parce qu'elle manque de charme bien au contraire mais loin de moi l'envie de te contrarier et de subir tes foudres !
Et si on m'avait dit que je serais un jour heureuse de l'entendre lui et ses marivaudages, j'aurais directement filé le fric nécessaire à l'achat d'une corde et d'un tabouret puisqu'il n'est pas difficile de trouver une poutre assez solide pour supporter mon poids. Une nuque brisée, et ça aurait été plié. Quoiqu'il en soit, je suis soulagée de le savoir là. Là, et en vie de surcroit.
—Du nouveau ?
—Non, elle est… très calme.
Trop calme à mon goût mais je préfère la voir comme ça qu'en train de tartiner le visage de Manuela en y écrasant son tube de rouge à lèvre. Rien que de penser à la pate se logeant entre les dents découverte de chaire… Mon estomac s'en soulève. Ca, et la tige de fer probablement arrachée à l'un des portails des jardins qu'Ingrid à enfoncé dans la poitrine de la doc' de justesse comme on empalerait je ne sais quelle bête au bout d'une pique ou sur une lance. Tiens, des bribes de souvenirs me reviennent.
—D'ailleurs, on devrait peut-être lui mettre autre chose sur le dos, elle a des allures à Bloody Mary dans cette robe.
—Si c'est une excuse pour la déshabiller tu n'éviteras pas mes foudres bien longtemps. Je passais déjà mon temps à rattraper tes bêtises avant mais ne compte pas sur moi pour te pardonner cette fois-ci !
—Du calme, du calme ! Je disais uniquement cela pour elle !
Décidemment, voir ces deux là se chamailler comme si tout était normal a quelque chose de réconfortant, d'une certaine façon, cela me donne l'impression qu'il y a encore de l'espoir. En tout cas, Sylvain a raison, la robe de Dorothea est immaculée de sang, elle risque de tomber malade à la garder sur le dos, ou pire encore, quelqu'un risque de la prendre pour… Enfin, pour l'une de ces choses. J'ai moi-même pensé quelques secondes qu'elle en deviendrait une lorsque je l'ai découverte dans le vestibule, avant de réaliser qu'elle était en état de choc. Un très très gros état de choc même.
—Ne me regardez pas comme cela, je lâche enfin quand le jeune homme m'observe. Toutes nos affaires sont restées dans la voiture.
—Et les nôtres dans l'autobus, soupire lassement Ingrid.
—Et les autres, où sont-ils ?
Une question supplémentaire à laquelle je n'aurais pour le moment aucune réponse puisque la belle aux bois dormant remue sur sa couche dépoussiérée à l'huile de coude. La seconde d'après, elle agite ses longs cils et ses yeux s'ouvrent sur ses orbes malachites.
—Dorothea ! fait aussitôt celle à la natte en s'asseyant à ses côtés, dégageant dans le même geste le rouquin comme s'il n'existait plus, ou n'avait jamais existé d'ailleurs. Comment te sens-tu ?
—Ingrid, ma puce !
Bien, visiblement, et elle ne se rend toujours pas compte de ce qu'il se passe vu son sourire s'étirant d'une oreille à l'autre, et ses lèvres effleurant doucement et tendrement celle de la lionne qui ne peut farder les rougeurs se dévoilant sur sa peau.
Mon réflexe est d'aussitôt regarder ailleurs, gênée, peut-être, bien qu'un peu d'amour ne puisse faire de mal à ce monde, mais je n'ai jamais été très « démonstration d'affection » et devant Edelgard qui s'amène – sans doute qu'elle a entendu que Dorothea s'était réveillée – je me sens d'autant plus bête de réagir ainsi.
—Elle est réveillée, je souffle afin de briser ce silence quelque peu fort embarrassant bien que l'embarras soit le cadet de mes soucis ici.
—Tout comme vous, me répond alors la blanche.
Ha, c'est vrai, j'ai dormi pendant des heures. Un détail que j'avais oublié pendant quelques minutes. J'ai aucune idée de l'heure qu'il est, je sais juste que le temps passe, et que j'ai toujours pas retrouvé les gosses. Piètre professeur, n'est-ce pas ?
—J'espère que vous vous sentez mieux, nous aurons besoin de tout le monde pour retrouver les autres et nous sortir de là.
—J'apprécie votre sollicitude Edelgard, mais soyez sans crainte, je ne compte pas calancher de nouveau.
—Il serait en effet fort regrettable de devoir vous porter une fois encore, vous n'êtes pas aussi légère que vous laissez penser.
Même dans cette situation, cette gamine ne laisse ni sa condescendance ni son arrogance derrière elle. Mais mieux vaut la voir ainsi qu'allongée sur le sol dans une marre de sang, j'imagine. De plus, je dois avouer que ce petit côté hautain me titille quelque peu, voire même aurait tendance à m'agacer. Des émotions familières qu'il me manquait de ressentir toutefois. Des émotions qui me donnent l'impression que tout pourrait être « comme avant ». Des émotions qui permettent de placer une certaine distance entre ce cauchemar et nous.
—Peut-être est-ce seulement parce que vous n'êtes pas bien grande que je vous parais lourde… je commence avant de tiquer. Comment ça, vous m'avez portez ?
—Il fallait bien que quelqu'un le fasse.
—Seteth était là, il aurait pu s'en charger.
—Il s'occupait déjà de Lysithea.
—Vous auriez pu le faire, elle est plus petite que vous.
—Êtes-vous vraiment en train de me reprocher de vous avoir sortie d'une situation difficile, Professeure ?
Me voila qui me gratte le crâne, une scène qui pourrait être tirée d'un film à deux balles bien qu'ici les personnages soient un minimum plus intéressants que dans la plupart des navets, et je ne parle pas de moi. A continuer ainsi, je vais vraiment finir par croire que tout ce qu'il s'est passé juste ici n'était que dans ma tête, et qu'il me suffit de sortir pour sentir les rayons du soleil darder sur ma peau. Sauf que voilà, au bout de ce couloir, en bas des escaliers, c'est pas le soleil qui attend mais une barricade faite de planche de bois, de cadres de lits et autres objets formant un gros rempart hétéroclite.
Je préfère laisser les retrouvailles aux retrouvées et sors de la pièce dans laquelle j'étais de toute manière à peine entrée pour continuer à longer le couloir. Edelgard me suit, silencieusement, j'imagine qu'elle aussi préfère laisser Ingrid et Dorothea entre elles, enfin… si on fait fi de la présence de Sylvain, bien entendu. Peut-être que la présence de la blonde permettra à la chanteuse de retrouver ses esprits, ou du moins de recoller quelques morceaux. Je ne vais certainement pas la forcer à garder les yeux ouverts devant un cadavre – la responsable de la serre par exemple – puisque moi-même en suis incapable. J'apprécierais toutefois qu'elle ne se jette pas dans la première gueule ouverte et qu'elle fasse attention lorsqu'elle s'approche de quelqu'un.
—Quelqu'un se décide à me raconter ce qu'il se passe ici ? je lâche après avoir descendue quelques marches, impatiente et sur les nerfs visiblement.
J'essaie de jeter un œil au travers de la barricade improvisée vraisemblablement surveillée en permanence. On y voit pas grand-chose, du brouillard, mais pas la moindre trace d'une ombre, ou de quelque chose qui ressemblerait de près ou de loin – j'espère de loin – à une silhouette. On arrive cependant à entendre, les gémissements, les grondements, sans avoir idée de la distance entre ces choses et nous, ni d'où elles se trouvent puisque les cris des enfers sont portés par la brume et résonnent. Ma foi, ils me laissent observer sans rien dire dans un petit espace entre deux lattes cassées, probablement qu'ils n'en savent pas plus que moi sur ce qu'il se passe ici. Putain, j'aimerais vraiment avoir des réponses, là ! Chaque problème à soit disant une solution mais pour le résoudre il faut connaitre les inconnues. Et là, l'inconnue, c'est partout !
Un frisson coure sur ma peau, remonte le long de ma colonne et me paralyse lorsqu'un des gémissements lugubre et particulièrement sinistre se rapproche. C'est comme lorsque l'on était aux écuries cachés entre trois brins de paille : mon cœur bat tellement fort que j'ai peur que le son les attire.
—Ils sont nombreux.
Felix a toujours été très éloquent, autrement dit, il ne l'est pas. Mais ici quelques mots suffisent pour décrire de façon très précise l'étendue de la merde dans laquelle on se trouve. Nombreux ? Ca veut dire quoi, ça ? Deux ? Trois ? Dix ? Plus encore ? J'ai beau zyeuter dehors, encore et encore, j'ai pas le regard perçant d'un faucon fondant sur une proie de quelques centimètres à peine.
—Combien ? je demande quand-même, loin d'être prête à la réponse qui va suivre et qui me tétanise encore plus que l'horreur ambiante.
—Des leurs ? Ou bien des nôtres.
Putain, je n'ai pas envie de croire à ça, de croire aux dires de Seteth, et pourtant… Tout se trouve devant mes yeux, même ce qui ne s'y trouve pas d'ailleurs. Comment expliquer que Dorothea soit tellement choquée, traumatisée, que son esprit se soit fendu en deux si ce n'est plus ? Comment expliquer que ma collègue, Manuela, se ballade dans ce monastère avec un trois quart de visage, un poumon transpercé et une ou deux cotes qui font coucou ? Sans parler des trous dans son abdomen et sa poitrine, c'est tout son corps qui ressemble à un gruyère. Et puis, Lysithea, prostrée dans un coin, incapable de prononcer deux mots sans recouvrer le silence pendant des heures. Non, rien de tout cela n'est possible, car si tout cela est vrai… Alors…
Alors, Linhardt est certainement déjà mort, tout comme ceux qui demeurent introuvable. Quant à nous ? Combien pourront s'en sortir vivant…
…sans être déjà morts.
