S'il fallait résumer la situation en quelques mots, je dirais que c'est un beau foutoir. Sur un total de vingt-huit personnes, nous savons qu'une est déjà morte, brûlée vive, paix à cette pauvre gosse. Trois personnes sont portées disparues : Flayn, Caspar, et Linhardt. Pour ce dernier, eh bien… Il n'y a que peu d'espoir de le retrouver en vie. Les élèves qui accompagnaient Seteth errent aussi dans le monastère, quant à ceux qui étaient dans la voiture de Manuela, eh bien, introuvables aussi. Manuela, d'ailleurs, est comme qui dirait temporairement indisponible, et le groupe de Lions nous a appris qu'un des leurs avait été happé par la brume, par ce qui s'y trouvait du moins. Je n'ai pas demandé qui, je n'en avais pas la force. Les autres ? J'ignore où ils se trouvent. Et, quand je regarde l'état de Dorothea dont la santé mentale est aux abonnés absents, je me dis qu'être ailleurs est peut-être mieux qu'ici…
Jour 2 – 19:00 – Etablir un plan…
Les borborygmes s'approchent puis s'éloignent à rythme irrégulier. J'ai toujours peur que l'une de ces choses traverse la barricade improvisée lorsque les grondements s'éternisent un peu trop à mon goût. Cela n'a pas l'air de déranger les Lions cependant, je me demande depuis combien de temps ils sont ici. D'après ce que j'ai pu comprendre, et les liens que j'ai pu faire, le groupe de Manuela a été le premier à arriver au monastère, du moins, à s'accidenter à deux pas. Le groupe de Seteth est ensuite parti en éclaireur, puis quelques Lions voyant que mon collègue ne revenait pas. Lorsque je suis arrivée à l'autobus, il était vide, les élèves restant ont donc du imiter les premiers, ou bien, fuir quelque part…
—Alors, c'est quoi, le plan ?
Nous sommes installés dans la première pièce près de la barricade afin d'en assurer la surveillance, en cercle, comme si nous étions devenus les chevaliers de la table ronde sauf qu'à défaut de chercher le Saint Graal, nous, on veut juste retrouver les autres et nous tirer d'ici.
—On s'arme, on sort de là, et on bute tout ce qui bouge.
—Quelle idée douteuse, Ingrid souffle devant la proposition du bleu, impassible.
—Je n'aime pas établir des stratégies, moi, je préfère agir qu'attendre en me tournant les pouces.
Et moi, je préférerais me tourner les pouces que de risquer ma vie dehors mais le jeune homme a raison, bien que sa façon de le dire manque de délicatesse. Ce n'est pas moi qui le lui reprocherai néanmoins.
—C'est pourtant grâce à toi que nous sommes encore en vie.
—Tss… Tout le monde peut pas en dire autant.
L'homme croise les bras sur sa poitrine et tourne la tête vers un point invisible, les traits tirés de colère mais aussi de déception quand le regard de la blonde s'assombrit. La question me brûle les lèvres : qui ? Mais pour autant, refuse de les quitter. Je crois que c'est le cas pour nous tous. La curiosité est certes dévorantes mais la souffrance engendrée encore plus.
—Bien, voilà l'entrée du monastère, et ici c'est l'endroit où nous sommes, en tout cas plus ou moins, difficile d'être précis avec ce brouillard.
J'observe la blonde disposer déchets de barre de céréales, bouteilles d'eau vides ou pour certaines seulement à moitié, sur la vieille moquette de la chambre où nous nous trouvons.
—L'étang est ici, ajoute Edelgard en déposant une bouteille cette fois pleine pas très loin du vieil emballage représentant les grilles devant mes yeux agrandis. Qu'y-a-t-il ? Autant utiliser une symbolique représentative pour être plus précis.
Personne ne dit rien et je garde ma réflexion sur l'inutilité de ce genre de détails pour moi seule.
—Ca, ce sont les dortoirs, nous indique la blonde.
Elle utilise deux barres de céréales pour représenter les bâtiments.
—Nous sommes dans les dortoirs nord. Ils sont situés à l'ouest du monastère.
—Et les dortoirs sud ? Interroge la blanche.
—Infestés de ces choses, j'imagine. Il y en a sur toute la promenade.
Celle aux yeux amandes prend un paquet de viande séchée qu'elle place face à l'entrée et c'est moi qui prends ensuite la parole.
—C'est un vestibule, dis-je alors. Et là, il y a des écuries, fais-je en pointant mon doigt à l'endroit où Ingrid ajoute une barre de céréales chocolat noisette.
—N'oublions pas la serre, qui d'après notre… reconstruction, se situe tout au sud des promenades, reprend de nouveau Edelgard.
—Ni le réfectoire, qui se trouve au nord de l'étang, j'ajoute pour terminer notre modélisation laborieuse du monastère.
—C'est n'importe quoi ! gronde Felix qui ne semble guère patient. A quoi va bien servir une carte si on est pas foutu de s'orienter dans ce dédalle.
—A essayer de comprendre où peuvent s'être réfugiés les autres, répond Edelgard qui ne se laisse pas atteindre par l'attitude du Lion.
Son calme, encore une fois, me fascine et m'impressionne quand moi me contente seulement de donner le peu d'informations que j'ai encore dans la tête. Indiquer où se trouve la serre ou l'étang, par exemple, est entièrement dans mes cordes. Retrouver les autres s'avère cependant un tantinet plus complexe.
—Grosso modo, on sait quedal des zones au nord et à l'est d'ici, je soupire lassement.
—Et dans celles que l'on a déjà explorées, tout peut changer d'une minute à l'autre, me rappelle l'oiseau.
—Un labyrinthe, en somme. Et ces choses ?
—Quoi, les morts ? réagit enfin le bleu.
J'ai des frissons à seulement entendre ce mot : morts. Comment peuvent-ils être morts puisqu'ils bougent et nous courent après dans le but de nous bouffer ? Manuela était bien vivante, tout à l'heure, cinglée, mais bien vivante !
—La radio nous a lâchés avant qu'on en sache plus, précise Edelgard qui encore une fois, reste extraordinairement calme.
—Ils parlaient d'une altération du comportement, d'agressivité, et que cela serait du à l'explosion des usines… je prends la peine d'ajouter pour essayer de me convaincre moi-même.
—Ils sont morts, j'entends avant que tous nous retournons vers le chambranle de la porte.
Putain, il m'a fait flipper à apparaitre soudain, les bras croisés sévèrement, comme l'est l'expression de son visage, avec sa stature toute droite et son regard dur.
—Cessez donc d'espérer le contraire, l'homme s'adresse ensuite à moi en particulier, vous pensez vraiment que ces choses sont encore en vie ?
—Vous êtes en train de parler de Manuela, et… de Linhardt… j'articule difficilement.
—Nous ne pouvons nous permettre de pleurer les morts tant que nous n'aurons pas retrouvés les vivants, il dit sèchement.
—Qu'est-ce que… commencé-je avant de m'arrêter quand je sens une emprise sur mon poignet.
—Il a raison, Professeure, murmure lentement Edelgard dont le regard me perfore tant il me parait soudain profond. Avec des blessures pareilles… Il est impossible d'être en vie.
—Certaines drogues transforment les gens en bêtes agressives, dis-je refusant d'accepter.
Je l'entends ensuite soupirer, désespérée peut-être de voir que je refuse de croire à des histoires abracadabrantes mais surtout… vraiment horribles. J'essaie seulement d'être raisonnée et raisonnable, et de penser avec logique et bon sens. Mais… Si tous me dévisagent ainsi, c'est que je suis certainement la seule à espérer encore…
—Alors quoi, vous êtes en train de dire que ce sont des zombies ? Est-ce que vous vous entendez au moins ?!
Je perds patience et leur silence ne me fait qu'un peu plus penser que ce sont eux, qui sont fou, et que je suis finalement la seule à avoir encore la tête sur les épaules. Des zombies ? Des mort-vivants ? Sérieux, ça n'existe pas, ce genre de chose, sauf dans les films d'horreur ! Être mort, c'est être mort, et on s'en relève pas ! J'ignore ce qu'ils ont pris, dehors, j'ignore combien de bouteilles Manuela a descendues ou bien si elle a testé des substances médicinales pas très réglementaires, mais morts ? Non. Ils sont juste frappés et ont perdus la tête ! Et s'ils se tiennent debout malgré des blessures… inqualifiables, c'est seulement car leurs nerfs sont insensibilisés. Car leur cerveau ne fonctionne plus. Après tout, sous morphine, on ne sent plus grand-chose non ? A peu de choses près, ça doit être la même chose pour eux !
—Ca suffit, j'en ai assez.
Je me lève sans demander mon reste, sans attendre d'autres bêtises qui me font halluciner et sors de la pièce sans même m'excuser de bousculer mon collègue silencieux. Je sens que mes nerfs craquent, j'ai besoin de sortir, de respirer, de prendre une profonde bouffée d'oxygène et d'apercevoir le soleil. Oui, je dois sortir, il le faut !
Me voila devant la barricade hétéroclite que nous avons surement traversé pour entrer ici puisqu'il n'y a aucune autre issue, entrée ou bien sortie. Et difficile d'imaginer qu'ils nous aient fait passer par les petites fenêtres de l'étage. J'imagine qu'ils bougent ces quelques planches et ce gros matelas décharné dont les ressors perçant l'épais tissus me rappellent les côtes de Manuela traversant sa chaire. Putain…
—Professeure ! j'entends sans pour autant me retourner.
—Laissez-moi tranquille, Edelgard !
Mes mains se posent un peu partout, tentant de comprendre où il faut prendre appuie et ce qu'il faut bouger sans faire s'écrouler la totalité de ce rempart mais je n'arrive à rien.
—Professeure ! Calmez-vous !
Me calmer ? Je suis parfaitement calme, ha, et je crois que ça commence à bouger. Putain, une vieille latte vient de passer à deux centimètres à peine de mon visage, manquant de m'éborgner avec un vieux clou rouillé au bout. Si je finis pas aveugle, je vais crever du tétanos à ce rythme.
—Professeure ! j'entends encore avant de me retourner plus nerveuse que jamais.
—Quoi, à la fin ?!
Mais ce n'est pas sa voix qui s'élève et qui siffle dans l'air et je dois admettre que la chaleur qui se diffuse vivement et douloureusement sur ma joue est très différente du froid angoissant environnant. Mes doigts se posent instinctivement là où les siens m'ont giflée et mon regard écarquillé se fond aussitôt dans le sien qui en dit bien plus long que ne vont le faire ses lèvres.
—Reprenez-vous, Professeure ! me toise-t-elle la main toujours levée avant de recroqueviller ses doigts gantés. Peu importe qu'ils soient morts, ou bien vivants. Qu'ils soient malades ou bien fous. Nous n'aurons aucune chance de nous en sortir si vous aussi, perdez la tête !
Son bras retrouve enfin une position plus naturelle et son regard esquive le mien pendant une demi-seconde avant de s'y accrocher de nouveau. Elle soupire, m'observe calmement, et reprend ensuite la parole. D'un ton toujours très… impavible.
—N'oubliez pas que lorsque vous risquez votre vie, vos risquez également les nôtres.
—Eh bien, je vous pensais plus… individuelle, je n'arrive qu'à répondre.
—C'est exact lorsqu'il s'agit d'un jeu ou d'une compétition, Professeure, dit-elle en plaçant sa main sur sa hanche dans sa naturelle condescendance. Cependant, l'on parle ici de survie. Je n'ai pas envie de mourir bêtement ou de vous voir finir comme…
—Comme Dorothea ? finis-je à sa place.
C'est le silence qui me répond, chose surprenante puisque je me demandais quand elle allait s'arrêter. Cette fois son regard me fuit bien plus franchement, comme si son esprit s'évadait, s'égarait, sur des souvenirs lointains et flous.
—Vous tenez beaucoup à elle, n'est-ce pas ?
—En effet, Dorothea est la seule à ne pas s'encombrer de manière avec moi… m'explique-t-elle sans que je ne le demande avant de laisser quelques secondes en suspension dans l'air. Enfin, mis à part vous, de toute évidence. C'est aussi la seule à me voir telle que je suis vraiment et à ne pas s'arrêter aux apparences sous prétexte que je suis la fille de.
—C'est à dire, comme une personne arrogante ? Qui se veut froide, détachée, mais qui en réalité ne l'est pas autant qu'elle ne le montre ?
—Je vous concède mon arrogance, Professeure, mais pour le reste, je qualifierais seulement cela de prudence.
J'entrave rien à ce que cette gamine me raconte mais au moins ce petit échange m'aura permis de me calmer. Elle a raison, je n'ai pas très envie non plus de me faire dévorer dehors, ou bien finir comme Alice au Pays des Merveilles, les champignons en moins.
—Bien, je soupire en croisant mes bras après m'être gratté le crâne. Allons établir un plan, alors.
Je me demande quel genre de plan ou de stratégie nous pouvons mettre en place dans un endroit dont on ignore tout, et dans lequel se baladent des personnes dont le seul objectif est de nous bouffer vivants. Quoiqu'il en soit, il vaut en effet mieux réfléchir que de nous jeter bêtement dans la brume et puis, toute les idées sont bonnes à prendre, même celle de Felix s'il s'agit de survie…
…afin de tous pouvoir rester en vie.
