Dire que je n'aime pas les jeux de rôles serait un mensonge, tout comme prétendre ne jamais avoir passé des heures sur un FPS de type Call of. Seulement voila, lorsque l'on prend une balle dans un jeu-vidéo, une trousse de secours suffit pour être remis sur pieds. Ici, si l'on perd la vie, on ne reprend pas au dernier check-point en se disant qu'on fera plus attention la fois d'après. La mort, c'est la mort. Définitive et radicale. Enfin… Ca, c'est ce dont je suis persuadée, mais les récents évènements tendent hélas à montrer le contraire.

Jour 2 – 20:16 – Une dernière volonté…

Deux heures. Nous avons deux heures pour mener à bien notre mission avant de retourner aux dortoirs, sans quoi, nous seront classés parmi les « portés disparus ». Et notre mission ? Si simple : fermer les portes de Garreg Mach. Une idée plutôt censée lorsqu'on y pense, puisqu'ainsi, les infectés – j'ai décidé de nommer de cette façon pour le moment – ne pourront plus entrer. Qui sait combien sont déjà parmi nous, tapis dans l'ombre, ou plutôt dans la brume.

Sylvain et Felix accompagnent Seteth, l'improbable trio explore la zone nord des dortoirs. Ils ont deux heures aussi. Ingrid a préféré rester veiller sur Dorothea qui n'a hélas plus toute sa tête. La pauvre pense que l'on est dans une sorte de vieille auberge vétuste pour la nuit avant de reprendre la route. Impossible de la laisser seule avec Lysithea qui n'arrive même plus à bouger. De fait, je me retrouve à faire équipe avec Edelgard, et ma joue témoigne encore de sa force d'esprit.

La promenade longeant les dortoirs semble immense même si on y voit pas à deux mètres devant. D'ailleurs, en parlant d'y voir, c'est le soleil qu'on aura pas vu de la journée, chose très étrange. La nuit est déjà tombée, mais dans cette ambiance horrifique, elle semble perpétuelle. C'est drôle comme perdre la notion du temps est bien plus rapide que ce que l'on pourrait croire. S'il n'y avait pas les téléphones des élèves pour me donner l'heure, j'affirmerai être ici depuis… Des jours, je le crains.

Cela doit bien faire une vingtaine de minutes maintenant que nous longeons les murs, jouant d'acrobaties pour passer dessous les poutres des échafauds semblant abandonnés depuis des lustres. Puisqu'on ne voit rien et qu'une partie des dortoirs est apparemment infestée d'infectés, autant garder nos distances avec le bâtiment bien que je doute que nous ayons suffisamment avancés. J'ai beau tendre l'oreille, je n'entends pas les habituelles vocalises morbides de ces choses. Peut-être qu'elles dorment, après tout. Le silence n'est guère rassurant cependant, et les immenses arbres dénués de leur manteau sont d'autant plus hostiles. C'est drôle, les conifères sont réputés pour conserver leurs aiguilles en hiver mais évidemment, ce sont des Cyprès qui décorent le monastère, une exception à la règle puisque ces derniers se déshabillent en automne pour se recouvrir de nouveau au printemps.

Edelgard et moi avançons lentement mais prudemment. Les deux heures dont nous disposons me semblaient larges lorsque nous nous sommes mis d'accord avec le reste du groupe, mais maintenant que nous sommes dehors, j'ai l'impression de m'embourber au fur et à mesure que j'avance. Faire un pas en avant me donne l'impression d'en faire deux en arrière et pourtant, si notre objectif est toujours hors de portée, notre « refuge » s'éloigne peu à peu lui aussi. Nous sommes livrées à nous même dans un univers particulièrement malsain dans lequel il n'existe aucune zone de sureté.

—Professeure…

Je rase les murs et rejoint mon élève accroupis près du sol qui surveille l'épais brouillard, cachée derrière un revers du bâtiment formant un angle droit.

—Regardez…

Mon regard tente de suivre le même chemin que le sien et je remarque, tout comme elle, la traînée noirâtre sur les pierres du sol pavé, irrégulière. Celle-ci semble provenir des quelques marches d'escaliers que je crois distinguer un peu plus loin, elle remonte, décrit une courbe, puis repart dans le même sens. A en juger par l'épaisseur de la « coulée » laissée au sol, je dirais que la personne qui a fait cela à du faire au moins une dizaine d'allers et venues. Dur à dire, d'autant plus que les traces de pas se mêlent les unes aux autres.

J'ai du mal à déglutir quand la blanche hoche la tête pour m'indiquer qu'elle est prête à continuer. Ce n'est guère mon cas hélas. Quoiqu'il en soit, je ne lui fais pas part de mes doutes, et la suis lorsqu'elle longe le renfoncement du bâtiment. Nous passons très rapidement et à ras du sol devant la petite grille qui donne sur les jardins, loin d'avoir envie de nous aventurer à l'intérieur, avant de nous arrêter de nouveau la où les hauteurs de pierres disparaissent. Les quelques marches donnent sur une seconde promenade en contrebas, celle qui longe les dortoirs sud. Si l'on se fie à notre reconstruction des bâtiments et qu'on la projette dans ce grandeur nature, on devrait pouvoir apercevoir les ailes d'un moulin à l'horizon – c'est Seteth qui a dit en avoir aperçu un – mais l'horizon est comme qui dirait… inexistant, lui aussi. Une chose de plus manquant à ce monde ternis fait de nuances de gris.

J'attrape le bras de mon élève pour la retenir avant qu'elle ne s'avance, cela attire immédiatement son attention, et je n'ai qu'à faire un petit mouvement de la tête pour que ses yeux prennent la même direction que les miens. Ce sont pourtant mes oreilles qui m'alertent, dans l'immédiat, et mon regard tente seulement de comprendre de quoi il retourne. J'ai l'impression d'entendre un frottement, comme si quelque chose raclait lourdement le sol, puis cela s'arrête quelques secondes. Ca recommence, s'intensifie, puis disparait pour recommencer quelques secondes après. Encore et encore. Et ça n'en fini pas. Si Felix était là, nul doute qu'il foncerait tête la première prêt à enfoncer sa tige de métal arraché au portail des jardins dans la tête du premier venu comme Ingrid n'a pas hésité à la planter dans la poitrine de Manuela lorsqu'elle s'est jetée sur sa douce. Au moins, l'hésitation n'est pas ce qui caractérise ces deux là, une chance, puisqu'à une demi-seconde près, notre chanteuse d'Opéra était foutue. J'ignore si je suis capable de telles prouesses… ou bien, d'un dixième de ce courage qu'on ces Lions, et ils ne sont pas les seuls. Edelgard non plus n'hésitera pas un seul instant.

—A titre personnel et entièrement indicatif, je ne désire pas particulièrement descendre ces quelques marches pour me trouver face à... j'hésite une seconde. Peu importe face à quoi, en fait.

—Regardez, là-bas, se contente de répondre mon élève.

Une nouvelle fois, je suis son regard mais pas seulement puisqu'elle se dirige vers le mur des dortoirs nord. La seule chose qui les sépare des dortoirs sud sont visiblement l'arche de pierre dont l'accès est condamné ainsi que la différence de niveau entre les deux promenades.

Je rejoins mon élève qui scrute son environnement comme si nous étions dans un escape game un peu creepy. Edelgard porte ensuite sur moi une expression qui en dit bien plus long que ses lèvres silencieuses. Elle a une idée, et pas n'importe laquelle d'ailleurs.

—Si vous me donnez un coup de main et que l'on déplace ces tonneaux, je pense pouvoir grimper.

Des préaux décorent les deux niveaux des dortoirs et semblent tracer un chemin entre nous et le bout de cette interminable promenade. Cette gosse à du génie, même si j'aurais peut-être pensé à en faire autant, après tout, mais sa réactivité est impressionnante.

Nous nous assurons d'être seules, enfin, aussi seules que l'on puisse l'être, et attrapons le plus gros tonneaux mourant entre des confrères plus petits et quelques planches pourries. Je me demande à quoi ils pouvaient bien servir, vu la légèreté ils sont surement vides désormais. Le bois grince lorsque l'on déplace l'objet en le faisant rouler sur son chanfrein pour nous faciliter la tache jusqu'à le laisser là où la gamine le souhaite. J'ose espérer que ce petit remue-ménage n'aura pas attiré quelques curieux. Je suis la première à monter, puis fais la courte échelle à ma co-équipière qui réussi à se hisser sur les préaux avec souplesse et agilité qui en disent long sur sa forme physique. Elle me tend sa main gantée sans attendre et je la saisis également sans attendre, loin de vouloir m'éterniser toute seule en bas. Une part de moi est soulagée de ne rien avoir à lui envier niveau agilité et condition physique, je me débrouille pas mal également, reste à voir si je saurais garder mon sang-froid aussi bien qu'elle et jusqu'ici, cela n'a pas été vraiment le cas.

Si j'osais espérer qu'avec un peu de hauteur on y verrait plus clair, force est de constater qu'il n'en est rien. C'est comme depuis l'étage des dortoirs où nous avons pris quartiers, tout autour du monastère, au-delà et même en son sein, tout, semble avoir disparu.

—Au moins, ici nous ne risquons pas grand-chose.

C'est ce que je crois, vu la lenteur avec laquelle se déplaçait la responsable de la serre, la chose devant les portes, celle de l'écurie, ainsi que… Manuela, difficile d'imaginer qu'ils soient capables de se hisser sur les auvents bien que, certains soient capables d'une réactivité et agressivité très… surprenantes.

—Allons-y, Professeure.

Je secoue la tête de bas en haut et mets prudemment un pied devant l'autre afin de ne pas briser une latte de bois et d'ainsi passer bêtement au travers offrant mes jambes tel un buffet gratuit. De là où l'on se trouve, le bruit de frottement est plus présent bien que je me sente plus en sureté, et ma curiosité – malsaine peut-être – me pousse à jeter un œil en bas.

Grossière erreur et mon cerveau fait un arrêt tout comme mon cœur devant cet étouffant spectacle. De là où je me trouve, cela ne parait pas si choquant puisqu'il s'agit seulement d'un homme errant et faisant les cents pas, tournant en rond encore et encore, comme perdu dans les ténèbres à jamais. Il emprunte quelques marches, s'avance sous les préaux sur les dalles de pierres, redescend quelques marches et prend le chemin inverse sur la pelouse qui étouffe ses pas cette fois avant de remonter sous les préaux. Sans jamais s'arrêter. Un somnambule, grosso modo. Le bougre traîne sa canne-à-pêche derrière lui comme s'il était à la recherche de l'étang situé plus bas, comme si telle était sa dernière volonté, sa dernière pensée. Je pourrais trouver cela triste si sa jambe gauche n'était pas désarticulée et que son bras droit était toujours à sa place plutôt qu'un lambeau de chaire pendouillant avec nerfs et tendons zigzagant balançant comme des ressorts détendus.

—Pensez-vous encore qu'ils soient en vie, Professeure ?

J'ai tout sauf envie de répondre à cette question qui, dit de cette façon et sur ce ton, n'en est pas vraiment une. Ses paroles sonnent plutôt comme un « vous vous trompez » qu'autre chose. Mais comment peut-on accepter la mort si facilement ? Sans parler du côté impossible de la situation.

Je finis tant bien que mal par décrocher de l'ignoble spectacle que m'offre ce marcheur dormant et plaque mon dos au mur afin de ne pas perdre l'équilibre. Grossière erreur – numéro deux – puisque je fais à peine un pas que c'est le bruit du verre qui se fissure puis se brise que j'entends, et les yeux parme écarquillés sont la dernière chose que je vois. Au moins, ici, nous ne risquons pas grand-chose ? disais-je. Ces créatures, ces malades, ces infectés, ou bien, ces morts, ont encore la force de briser les fenêtres. Les dortoirs sud grouillent de ces choses. Felix m'avait prévenue, mais j'ai manqué de prudence. Faut croire qu'ils crèvent tellement la dalle que eux aussi, sont prêt à tout pour survivre. Je me demande si là est leur dernière volonté. Avoir seulement quelques pensées…

ou n'en avoir aucune.