Deux heures. Qui a été assez stupide pour valider ce laps de temps, en premier lieu qui semblait large mais finalement ridiculement trop court pour faire quoique ce soit dans ces conditions ? Et par conditions, j'entends bien évidemment le mode apocalyptique que serait le niveau le plus élevé de difficulté du jeu qu'est devenue ma vie. Autant se considérer portées disparues dés à présent, aucun cheat-code ne nous sortira d'ici hélas. Je crains qu'il ne faille finir cette partie, d'une façon ou bien d'une autre. Entre le très célèbre « Congratulations » suivi des crédits du jeu, ou bien le tant redouté « Game-Over », j'ignore si je serais récompensée par un trophée ou bien par une très belle épitaphe.

Jour 2 – 20:47 – Lorsque la réalité frappe…

On dit que notre vie entière défile devant nos yeux lorsque la Mort s'apprête à nous faucher, je me demande qui a inventé ces foutaises. La seule chose qui défile comme les mannequins aux looks douteux de la Fashion-Week, collection automne-hiver, c'est cette brochette de macchabés aux bras au pire manquant au mieux pendouillant devant leurs yeux vitreux. J'hésite d'ailleurs encore à inverser le pire du mieux. Point de Gucci ou de Chanel ici – même les pompes que porte ou portait Manuela sont des similis Louboutin – mais en lieu et place une collection que Dracula apprécierait tout particulièrement.

—Professeure !

Ha, ouais, Edelgard est encore perché là-haut tandis que j'essaie d'éviter les claquements de la mâchoire qui se referme en violents à-coups à quelques centimètres de mon visage et empeste la chaire en putréfaction.

—Restez où vous êtes, ça va !

Dis-je le corps tout entier s'enfonçant dans la terre humide comme si elle était imbibée de sang. « Ca va » ? Quelle blague ! Aucun combo magique ne me sortira de là, et avec tout ce boucan, j'ai peur que l'autre marcheur dormant ne ramène aussi sa tronche livide. Je préférais encore le voile de silence malsain qui recouvrait ce monastère que les borborygmes résonnants dans la cavité puante de l'individu. Quoiqu'il en soit, si je ne réagis pas rapidement, nuls doutes que ces dents noircies arriveront bientôt à creuser un profond trou dans ma chaire ou à m'arracher la carotide.

Puisqu'on ne change pas une technique qui fonctionne, je maintiens mon bras sous la gueule de cette chose tandis que mes doigts tâtent désespérément la terre à la recherche de quelque chose pour me sortir de là. Les morceaux de verre sont nombreux mais bien trop petits pour avoir une quelconque utilité si ce n'est de me labourer le dos et déchirer ma peau. Mon cœur accélère un peu plus – si c'est seulement possible – lorsque la silhouette du somnambule apparait, comme je le craignais. Faut dire que je me trouve sur son itinéraire alors, ceci n'est guère surprenant. Si j'étais déjà dans la merde avec un, comment m'en sortir avec deux ? Et s'ils se multiplient encore, alors, autant renoncer dés maintenant.

Loin de moi l'envie de rajouter un plat encore chaud à ce buffet gratuit, mais peut-être que l'aide de la gamine me serait utile finalement. Plus on est de fous, plus on rit, non ? Enfin, là, c'est moi qui rit jaune car nulle trace d'Edelgard sur les préaux. Et merde ! Ca fait chier, voila qui me contrarie bien plus que nécessaire.

Mon souffle quitte violement – trop même – mes poumons et ma gorge quand l'individu numéro deux trébuche maladroitement ou non sur son camarade qui ne semble manquer d'énergie. Au moins, ce dernier me protège du second bien que je me passerais volontiers de ces deux tas de chaire en putréfaction qui m'écrasent littéralement. J'échappe aux coups de dents répétitifs comme je le peux, réfléchissant sans vraiment le faire, ne trouvant rien pour me défaire de cette terrible situation. Ma main s'écrase de temps à autre dans le visage dépoli de la chose qui m'agresse pour l'éloigner un peu tandis que je surveille l'autre qui reste étonnamment à distance raisonnable, enfin, elle n'a pas trop le choix. Pendant un moment, je réalise que tout cela n'a rien d'une maladie dont nous connaissons les symptômes. Sont-ils vraiment morts ? Ces… pantins, semblent n'avoir que des réactions motrices primaires, plus aucun équilibre ou réflexe. Ils se contentent d'avancer et de grogner à la recherche de… Putain, j'ai même pas envie de penser à la suite.

—Fait chier ! je me répète à haute voix pour me donner l'impulsion nécessaire à ma survie.

Survie probablement compromise, je le crains. Bordel, ces choses sont tellement lourdes ! Y'a quoi, entre cent-vingt et cent-cinquante kilos d'agressivité affamée allongée sur moi, à peu de choses près ?

Les doigts de ma main libre passent à deux doigts – mauvais jeux de mots – de la bouche du pêcheur qui finalement progresse en rampant sur le corps de son camarade. C'est quoi, la suite, parier sur lequel des deux arrivera à me bouffer en premier ? Si la moindre petite morsure n'était pas fatale, je pourrais sacrifier une main, un bras, mais un coup de dents et c'est foutu. Je tente de réfléchir, péniblement, tandis que j'ai la sensation que mes doigts s'enfoncent dans l'espèce de pâte à la mode qu'on appelle slim, je préfère penser à ça qu'au fait qu'ils perforent la chaire fragilisée de ces… monstres. Putain, la chose se débat tellement que je m'enfonce littéralement entre ses côtes. Je vais gerber.

Et merde, derrière le premier visage livide dont la bouche suintant la bave puante prend les trois quarts de la place apparait l'autre paire de billes de lait caillé. Alors c'est la fin ? C'est comme ça que je vais finir, dévorée par des créatures sorties de la création de Romero ?! Nan, j'arrive pas à y croire… Mais ce frisson caractéristique qui remonte le long de ma colonne vertébrale, hérissant chaque poil de ma peau… Cette sensation : c'est la peur.

J'ai du mal à gigoter sous les deux tas, remuer les jambes est comme qui dirait impossible prisonnière sous ces corps qui semblent faits de plombs, je n'ai que mes bras pour me défendre et les deux s'attèlent afin que je ne me fasse pas arracher un pan de visage. Le pêcheur gagne du terrain, sa tête m'apparait entièrement désormais et sa bouche salivante d'hémoglobine s'ouvre un peu plus quand il découvre que je suis à sa merci. Cette vision d'horreur me paralyse littéralement, ou bien est-ce seulement mon incapacité à me mouvoir, qui sait. Inutile de me poser davantage de questions, car sa gueule s'ouvre un peu plus, m'offrant des dents noirâtres et une langue verte et gonflée et puis…

Et puis…

Et puis mon regard s'agrandit lorsque le ciel fatalement sombre apparait dans l'orifice creusé entre les deux billes de cette chose qui s'effondre un peu plus en cessant tout mouvement. L'humidité sur ma peau n'est pas celle relâchée par les nuages s'ils sont bien là, non, celle-ci est bien plus lourde, visqueuse, et perturbante, sans en oublier la couleur, une teinte rouge sang de bœuf dont le nom n'a jamais été aussi équivoque.

J'ignore comment, ou n'ai le temps d'y penser plutôt, mais le corps inerte roule sur le côté et cet espoir de rester en vie finalement me donne l'énergie et le courage nécessaire afin de me battre. Les muscles de mes bras se contractent comme le font ceux de mes cuisses, mes doigts s'agrippent aux os ensanglantés qui dépassent maintenant de l'abdomen de mon agresseur, et quelques secondes et un cri de motivation sortant de ma propre bouche plus tard, celui-ci roule sur le sol. Je me dégage aussitôt et attrape le premier morceau de verre brisé que j'aperçois près de mes pieds qui ne manque pas de me faire comprendre que je suis bien vivante lorsqu'il incise ma paume, mais je n'y fait même pas attention. Ni là, ni quand il me coupe plus profondément lorsque dans un mécanisme d'auto-défense mêlant la rage, la colère mais surtout la peur, je l'enfonce droit dans la gorge du simili macchabé.

Je me relève enfin, l'impression que mes pieds s'enfoncent dans la terre bien présente tant j'ai du mal à garder l'équilibre. Mes poumons me font mal tant l'air s'y engouffre pour y être automatiquement recraché. Putain, mon cœur tape à deux-cent.

—Est-ce que ça va ? s'enquiert une voix bien familière à présent.

Edelgard se tient debout, devant moi, impassible même lorsqu'elle secoue en gestes vifs la tige de métal confiée par les garçons pour la débarrasser de restes de cervelle – j'imagine – touffes de cheveux sales et petits os brisés. Les mots d'une réponse qui ne sortira jamais d'entre mes lèvres se forment dans ma tête mais se disloquent immédiatement. Mes yeux ne quittent plus les deux corps inertes au sol et s'agrandissent de nouveau sur le cadavre dont la gorge est ornée du fragment poli. J'ai vraiment égorgé ce pauvre homme ? Non… C'était… De la légitime défense, alors… Pourquoi je me sens si mal ?

—Professeure ! j'entends encore une fois. Reprenez-vous !

Me reprendre ? Comment est-ce seulement possible alors que je viens de… tuer quelqu'un ? Putain, ce cauchemar ne trouvera-t-il donc aucune limite ? Ma vie est complètement foutue !

Une forte pression exercée sur mon poignet me ramène à la réalité lorsque mon élève me tire avant de se placer face à moi. Ses yeux me dévisagent une seconde qui se désagrège vite puisque celle d'après elle me regarde de bas en haut puis de haut en bas, scrutant la moindre parcelle de ma peau, couverte ou non. Je comprends presque immédiatement qu'elle se contente de vérifier que je n'ai pas été mordue, comme si… comme si il ne s'était rien passé. Et pourtant, elle aussi, a… Je me secoue la tête, tente de me ressaisir. Inutile de penser à la prison si je ne sors pas d'ici en vie.

—Je vous avais dit de rester en haut et de ne pas intervenir, Edelgard !

Ha, il est tellement facile de laisser parler la colère, finalement. Bien plus facile que de réagir face à la peur.

—Mais comme toujours, vous n'écoutez jamais ! j'ajoute assez sèchement.

—Je préfère entendre ce genre de remarque que vous savoir choquée au point de vous passer d'en faire.

Tsss, elle a toujours quelque chose à dire, cette gosse. C'en est tellement frustrant que mes bras se croisent mécaniquement sur ma poitrine. Contrariété oblige. Contrariété éphémère puisque lorsque la brise souffle, ramenant avec elle une odeur de mort comme si la faucheuse elle-même dansait autour de nous, et des gémissements sortis tout droit des enfers, ou pire encore… Mon corps se tétanise encore… et mon souffle se coupe.

Les doigts gantés d'Edelgard se resserrent un peu plus sur moi, presque douloureusement, comme si toute la contraction de son corps se ressentait précisément en ce point. Mais… Comment rester indifférent devant le cadavre qui remue, qui gigote, qui frétille presque sur le sol terreux. Comment prendre une seule inspiration alors qu'il se relève avant de trébucher puis de ramper en se traînant dans la boue ? Mon élève et moi restons spectatrices, prises au piège entre fascination morbide et traumatisme quand le macchabée finit par se relever, titubant sur ses jambes désarticulées – sûrement du la chute – et craquants dés que cette chose met un pied devant l'autre.

—Pro…fesseure…

Putain, si même cette môme est choquée, c'est qu'il y a de quoi. Et sans se trouver à notre place, eh bien… Il est simplement impossible d'imaginer ce que l'on voit.

Le morceau de verre ensanglanté tombe au sol et se brise en plus petits morceau quand l'homme fini par relever la tête, la fente dans sa gorge semblant se creuser un peu plus au fur et à mesure que son visage pâle et veineux apparait jusqu'à y dessiner comme un large sourire. Ses dents nous font signes, mes oreilles saignent lorsqu'il geint, mais c'est mon cerveau qui s'arrête lorsque la chaire se déchire littéralement de part et d'autre quand la tête difforme bascule sur le côté.

La première chose à laquelle je pense si je fais abstraction de la bile qui remonte jusqu'à ma bouche, c'est à mes cours d'anatomie. Je suis certaine d'avoir tranchée la carotide, la jugulaire, l'œsophage ainsi que le larynx, mais maintenant que tout ça apparait telle une parfaite coupe transversal, je ne suis plus certaine de ce que j'ai devant les yeux. Il y a bien trop de sang épais, noirâtre, qui suinte pour reconnaitre quoique ce soit. La seule chose dont je suis plus ou moins certaine – je doute être encore lucide – c'est qu'il n'y a plus que la moelle épinière pour retenir la masse ronde chevelue qui balance sur le côté et relier le cerveau à la colonne vertébrale. Et, même avec ça… les billes de lait caillé continuent de nous dévisager et sa bouche retournée de s'ouvrir sur les plaintes d'un filtre à air encrassé.

Choquée ? Doux euphémisme. Mes lèvres s'étirent nerveusement avant que mes mâchoires ne se resserrent douloureusement. Mes dents pourraient se briser. Ce n'est pas la peur, mais bien de la colère que je ressens. De la colère qui s'estompe très rapidement pour laisser place à la tristesse quand je pense à certains camarades et collègues. Que ce soit Linhardt, ou Manuela… Ces choses… Elles ne peuvent pas être vivantes… Non, c'est impossible. Et cela ne signifie qu'une seule chose, que nos amis sont morts…

—Nous ne pouvons pas rester là.

Non, mais je n'arrive plus à fermer les yeux. La réalité est bien trop cruelle et si je cligne seulement, alors celle-ci s'abattra et m'emportera dans un une tempête faite d'angoisse et de détresse. Ce monde est devenu si sinistre… horrible, insupportable, j'ai la terrible sensation que notre seule chance de s'en sortir est simplement de mourir… De se laisser porter. Ce voile sombre recouvre déjà le ciel, et tout bientôt…

enveloppera mon âme.