Hey !
Cet OS a été écrit à l'occasion du Secret Santa organisé sur le Forum Francophone, et c'est le cadeau de Zofra !
Zofra, j'espère que ça te plaira malgré le retard! J'ai essayé de faire un truc simple, de la tranche de vie avec de l'introspection - parce que les tiennes sont toujours très chouettes à lire. C'est posé, y a pas vraiment de début ou de fin. J'espère que tu as passé de bonnes fêtes et que ta nouvelle année commence bien !
(Et merci à Ya-la-merveilleuse pour sa relecture, sans quoi cet OS serait plein de terribles fautes)
(TW en fin de page !)
Bonne lecture !
Les premières branches du nid
.
Alors ça y est, il y est. Son premier chez lui.
Enfin, son premier vrai chez lui.
Sasuke a déjà eu des appartements. Des chambres étudiantes, plus précisément. Le genre d'endroit serré où le moindre mètre carré est précieux - et disparaît souvent sous une pile de vêtements sales. Pas pratique pour ramener des gens, donc. Impossible d'organiser une fête. Heureusement pour lui, l'Uchiwa n'a jamais été du genre à s'amuser jusqu'au bout de la nuit.
Quand l'ombre tombe sur la ville, il aime le calme d'une pièce plongée dans le noir.
– Qui prend quelle chambre ?
Naruto pose la question, et zieute en même temps la porte qu'il aperçoit depuis le couloir. Celle qui donne sur le nid le plus grand. Un lit double - un des rares meubles déjà sur place - et un morceau de table, c'est tout ce que le corbeau note derrière l'entrebâillure. Ça ne le tente pas plus que ça. Lui, il aime bien les petits endroits. L'étroitesse et la sécurité d'une pièce ramassée sur elle-même.
Mais Sakura ne semble pas de cet avis.
– Même pas en rêve !
Elle aussi a capté le regard du poussin. Elle empoigne sa valise.
– Premier arrivé, premier servi ! le blondin, piaille.
– T'as rêvé !
Des rires, une course. Des pas qui envahissent le parquet alors que les deux se lancent vers la porte.
Sasuke les regarde faire. Il sourit.
Calmement, il attrape un des cartons que sa mère a transportés pour lui. Il les laisse se chamailler, traverse le salon et le couloir sans s'inquiéter du cri victorieux de Naruto. Lui, il va tout au bout. Dans cette pièce qu'il a repérée, la première fois qu'ils ont visité. Le papier peint vert est assez moche, mais il ne s'en soucie pas. Il aura tout le temps de faire quelques travaux avant d'attaquer son nouveau taf. Deux semaines, c'est assez pour coller de jolis motifs sur les murs de cette pièce exigüe.
– Aie !
– Bien fait !
– Mais arrête !
Il pose son peu d'affaires sur le parquet. Ici, pas de meubles. Juste la trace d'une ancienne étagère dans le halo éclairci du papier peint. Le souvenir d'une autre vie qui s'est jouée dans cet appartement, avant qu'ils ne viennent y installer la leur.
– C'est ma chambre !
Sasuke s'approche. L'effleure. Cette trace pâle qu'il chassera, bientôt, comme il chasse hors de lui les souvenirs qu'il ne veut pas emporter pour cette nouvelle existence. Le dos contre le mur, il regarde par la fenêtre. Un morceau d'immeuble, et un parc déjà si vert. Le printemps naissant qui le nargue. Un vol d'oiseaux qui nage dans le bleu d'un ciel clair.
– T'es vraiment un petit-
– T'avais qu'à courir plus vite.
Sous ses pieds, le bois est froid. Il vient s'y asseoir.
Sasuke a toujours été sensible aux petits détails. Un trait de soleil contre sa peau, le vent frais du bord de mer, la naissance des roses perchées dans les pots de sa mère. Les regards glissés de son frère, plein d'une compassion désolée. Des pointes de rien qui le percent et se déploient, comme les oiseaux qu'il voit disparaître derrière une façade grise.
Il ferme les yeux. Inspire cette odeur inconnue, qui sera bientôt celle de son quotidien.
De son chez lui.
Enfin.
– Arrête crétin, tu vas la casser !
– T'as qu'à la lâcher !
Il attrape par bribes ces voix qui feront désormais partie de ses jours et de ses nuits. Ces rires qui éclatent.
Ça y est, il se dit. Cette fois, c'est la bonne.
xoxoxox
– Je connais un truc super efficace contre le stress.
Pourquoi ça ne l'étonne pas ?
Sasuke soupire. Il le connaît, ce regard sournois que Naruto pose sur lui alors qu'il s'approche, l'air de rien, par petits pas. Ce sourire qui étire ses lèvres comme il glousse, les bras croisés dans le dos. Pas besoin d'être un génie pour deviner l'idée qui lui trotte dans la tête.
C'est la seule chose qui lui vient à l'esprit, quand il le voit qui angoisse à l'idée d'attaquer un nouveau job ?
– Sérieusement ?
– Quoi ?
– T'es irrécupérable.
– Eh ! J'ai même pas encore-
– Tu parles de cul.
Il l'entend déglutir. Et sourit, malgré lui. Sa bouille de gosse pris en faute, il ne s'en lasse pas.
– Pas du tout.
Naruto n'a jamais su mentir. Ça ne l'empêche pas d'essayer, et c'est toujours assez drôle à voir. Mais vraiment, niveau crédibilité, Sasuke repassera.
Néanmoins, il attrape son marque page avant de refermer le livre qu'il essayait de lire.
– Enfin ça dépend.
Le garçon s'approche de lui, l'air de rien. S'assoit à même le parquet, contre le matelas gonflé qui sert de lit au brun. Il balade sa main sur la couverture moelleuse au-dessus de ses jambes, alors que l'Uchiwa promène son regard sur ses épaules carrées. Elles étirent le tissu blanc du tee-shirt qu'il porte.
Elles étaient beaucoup plus fines, le jour où il l'a rencontré. Frêles. De petites épaules d'adolescent chapardeur.
– Ça t'intéresserait ?
– A voir.
Il voudrait lui dire non, juste pour le plaisir de sa bouille déçue. Et l'embrasser ensuite, le faire tourner en bourrique, agripper ses hanches et admirer son air égaré. Il aime le faire courir.
Mais là c'est sa main qui court, et même à travers la couette, il peut la sentir caresser ses jambes. Ses jambes nues. Ses hanches à peine couvertes d'un pauvre boxer. Il a envie de fermer les yeux, de se laisser porter. De voir jusqu'où il peut aller.
– Ça veut dire ?
Pas de réponse. Un sourire, juste, alors qu'il redresse la tête. Naruto fronce les sourcils. Il adore ça. Il aime, aussi, quand il penche pour venir l'embrasser. Quand, alors qu'il se recule, il le sent qui s'avance encore et s'allonge sans le vouloir sur lui, en quête de ses lèvres. Quand sa bouche rate la sienne de peu, assez proche pour sentir trembler le rire moqueur qu'il lui accorde.
Ses jambes trouvent leur place autour de sa taille, comme le blondin se presse contre lui.
– Que tu manques toujours autant de perspicacité.
– Eh !
Il avale la protestation dans un baiser. Laisse faire les deux mains qui écrasent ses épaules contre le coussin, gardent son corps sur ce lit de fortune. Le matelas couine, et Sasuke peut sentir le gloussement qui pousse contre sa bouche. Chaque mouvement tire des crissements gênant sous leurs corps. Et s'il apprécie la vue du torse soudain découvert de son petit ami, l'Uchiwa n'en perd pas son envie de rire.
Ces bruits, c'est ridicule. Et drôle. Pas le genre de mot qu'on colle sur une partie de jambes en l'air.
– Il fait un boucan, ton truc !
– C'est parce que t'es lourd.
Un grognement, deux mains à plat sur son torse. Et son sourire qui ne cesse de s'allonger. Le courroux du blondin s'annonce délicieux.
– Ça fait du bruit, oui ! On vous entend depuis le salon !
La voix de Sakura les percute, lancée depuis le canapé.
Un regard. Encore un gloussement à retenir. Mais Naruto ne tient pas, justement. Il éclate contre son torse et fait trembler sa touffe de cheveux blonds. Tant pis pour la honte.
Sasuke sent ce corps secoué de rire au-dessus du sien. Il y a le soleil qui s'aventure sur sa peau, son livre abandonné sur le parquet. Sa propre gorge qui s'agite, et demain n'existe plus. Ils n'y a qu'eux là. Eux, la chaleur qui s'est installée, la couette repoussée, une tâche humide sur son torse. Une bouche. Un regard de fouine qu'il attrape. Un défi silencieux.
Pas de bruit, donc.
Les mains de Naruto agrippent le bord élastique de son boxer. S'attardent, caressent, tirent. Sa langue appuie contre son ventre.
Il prend le pari.
xoxoxox
C'est le matin. Le soleil s'est à peine levé, mais le sommeil l'a déjà quitté, alors Sasuke se lève et file dans la cuisine. Là où il fait calme. Là où, il a l'impression, le monde est encore endormi.
Il y a un rayon mince qui passe par le salon.
La cafetière lancée, il se laisse tomber sur une chaise, bercé par l'odeur amère qui imprègne l'air. Un parfum qui lui rappelle celui du chocolat noir, alors que le liquide sombre gonfle dans son récipient de verre.
Une minute, puis deux, puis trois. Interminables. Un temps qui s'étire alors que sa pensée, lente, s'articule autour d'idées que la fatigue déforme. Il pense à sa famille, qu'il devrait appeler. Au matelas qu'il doit dégonfler, maintenant qu'il y a un vrai lit dans sa chambre. Au travail. Aux fiches de révision que Naruto a laissées traîner sur le canapé. Des cours qu'il révisera au dernier moment.
Le ronron de la cafetière se calme. Il se lève machinalement. Ouvre un placard. Passe ses doigts dans la hanse d'une tasse et sent, étonné, le frottement d'un bout de papier. Un post-it.
Passe une bonne journée 3, il lit. Le cœur est maladroit, comme l'écriture de Naruto.
Il sourit.
– T'es levé tôt.
Un haut ample qui lui tombe jusqu'aux cuisses, c'est tout ce que Sakura porte au réveil. Ça, et la quiétude qui apaise son visage.
– J'étais réveillé.
– Je vois ça.
Il l'observe. Ses cheveux colorés, le bout de racine blonde qui menace en dessous. Les dents blanches qui pointent sous ses lèvres. L'arrondi brut d'un ongle qu'elle a coupé hier. Elle déteste les sentir qui rappent contre les surfaces qu'elle touche, il sait. Alors d'un coup de ciseau, elle les réduit à néant. Elle les lime, l'œil perdu sur une série qu'elle connait déjà.
Il devrait l'imiter, il songe en observant les siens. Ses paumes larges et ses doigts bruts taillés pour le travail.
– Insomnie ?
Il hausse les épaules. A partir de quand peut-on parler d'insomnie ? Il s'est endormi vite, et sa nuit était calme. Il aurait eu ses sept heures de sommeil, s'il n'avait pas ouvert les yeux au lever du soleil. Insomnie, c'est fort.
Il garde ce mot pour les heures qui s'accumulent sans le laisser sombrer.
Sakura n'attend pas de réponse. Elle attrape la cafetière pleine, prend sa propre tasse et sourit, comme lui, pour les mots qu'un blondin y a inscrit. Il dort encore, Naruto, comme un ours en hiver. Il faudra sans doute le tirer du lit.
Mais Sasuke chasse cette idée. Il chasse, même, Naruto de ses pensées. Pose sa tasse et laisse ses bras trouver le chemin d'une taille moins familière, mais tout aussi confortable. Il cherche l'odeur chimique qui plane dans ses cheveux, mêlée à celle du café qu'elle porte à ses lèvres.
Il a mis du temps à l'aimer, Sakura. A comprendre qu'il l'aimait. Parce qu'il n'y a jamais eu que les garçons pour lui. Que cette amitié a grandi sans qu'il ne le voit, sans qu'il ne comprenne. C'était là, étrange, un sentiment nouveau. Une part de lui qui se transformait. Il fallait comprendre que, même sans désir, il l'aimait. Qu'il n'aurait pas, ou si peu souvent, envie de coucher avec elle, mais qu'il ne voyait pas qu'une amie quand il l'observait, les dents serrées autour d'un chouchou, à pester contre les deux réveils qui n'avaient pas suffit à la tirer du lit.
– Tu bosses ? il demande.
– Pas le dimanche.
Elle est debout si tôt, pourtant, toujours. Couche tôt, lève tôt. Un rythme de vie strict, des limites qu'elle dessine et respecte, qui l'aident à tenir.
– On pourrait sortir, cet aprem'.
Il jette l'idée comme une pierre dans un lac. Au hasard. Pour le plaisir des ronds qui en découleront. Pour tromper l'ennui confortable.
– On pourrait.
Il l'entend déglutir. Reposer sa tasse. Elle tourne la tête, et il retrouve le goût du café contre sa bouche. Réalise qu'il a oublié de remplir son propre récipient.
– Ciné ? elle propose.
– Y a quoi à l'affiche ?
– Je sais plus. On a qu'à regarder.
Elle tire son portable de sous son tee-shirt. Faute de poche, l'élastique de sa culotte fait le taf.
– Tu voudras manger en ville ? elle demande.
– Ouais.
Pas de vaisselle, pas de cuisine. Juste les rues calmes d'un dimanche, un film, du temps à perdre sans s'inquiéter. Une main qui prend la sienne, et le vert de ses yeux qu'il aperçoit dans le reflet de sa cafetière. Elle soulève sa tasse. Une de celles que sa grand-mère lui a offertes, pour fêter leur emménagement. Il se penche. Vole une gorgée.
Ça dure une éternité.
Quand il détache ses lèvres de la porcelaine, le temps n'a toujours pas repris son cours.
xoxoxox
Il pleut. C'est là, derrière la fenêtre, ça tombe et ça s'écrase mille fois par terre encore et encore. Et l'orage gronde et jamais ça ne s'arrête.
Les éclairs illuminent la pièce. Éclatent à l'intérieur de lui.
Sasuke appuie sa joue contre la vitre froide.
Naruto en cours, Sakura au boulot. Et lui, jour de repos. Il attend sur le sol. Voit dehors le monde qui s'est brusquement assombri, un ciel noyé de nuages. Il voit l'eau qui se jette et frappe la vitre comme pour entrer. Tape à répétition. Toc toc toc. Il pourrait lui ouvrir. Ou la rejoindre et s'asseoir sur le petit balcon, sur le dallage mouillé. Il est en jogging, de toute façon.
Et la maison est vide.
Pas de lumière, juste le jour étouffé et la foudre qui l'illumine encore et encore. Et cette tristesse infinie du dehors qui lui brise le cœur. Sans parler, Sasuke regarde. Il suit des yeux les gouttes qui glissent et déchirent la vitre d'une longue ligne. Une cicatrice, on dirait. Ce trait qui disparait bientôt sous d'autres gouttes. Des cicatrices qui glissent sur le verre.
Il pleut et il n'y peut rien. Et dehors, c'est comme à l'intérieur de lui. L'orage le contamine alors il reste là, à chercher un peu de lui dans ce paysage. Dans le vent qui fait plier les arbres. Dans le tonnerre qui hurle. Et les gens qui courent sous la pluie. Ceux qui n'ont rien pour se protéger. Vulnérables.
Est-ce qu'ils tomberont malades ?
Sa main sur la vitre, il voit la buée qui se forme autour de ses doigts. Un contour de lui, pour trahir le vide qu'il laisse en la relevant. Le vide à l'intérieur. Doucement, il attrape la poignée et l'enfonce, et se lève. Le froid, peut-être, pourra le réveiller.
Quand Sakura rentre, sa journée terminée, il la voit qui agite un parapluie humide. Se débat avec et jure, et le referme enfin, avant de l'abandonner dans l'entrée pour enlever ses chaussures. Tout est normal. Sauf son regard. Les yeux qu'elle pose sur lui, perplexe. Perdue. Sa bouche qui s'entrouvre et fait un oh étonné.
– Sasuke ?
Elle allume la lumière, pour la première fois de la journée. La pièce retrouve ses couleurs. Pas Sasuke. Il ne porte qu'une chemise blanche qui lui colle à la peau, un bas de la même couleur. Dans le même état. Uni. Et ses cheveux trop noirs. Le noir n'est pas une couleur, on enseignait à l'école. Il n'a jamais retenu la suite de l'explication. C'est un truc à part, un mélange.
Et justement, les doigts de Sakura se mélangent à sa tignasse.
– T'es trempé.
Oui. C'est vrai.
Il ne sait pas quoi lui répondre.
xoxoxox
– C'est la chose la plus idiote que j'ai jamais entendue.
– S'il te plait Cool Tag, laisse-moi gérer ça.
Naruto se mord la lèvre.
– Cette idée est tout bonnement... la plus nulle.
Et il éclate de rire.
Il en faut peu, avec lui. Le pire des jeux de mots et il lâche un tremblement qui surgit du fond du cœur.
– Calme toi, j'entends plus rien !
Sakura râle, essaie de râler, mais Sasuke voit comme elle serre les lèvres pour ne pas sourire - et finit par craquer. Il voit, aussi, comme Naruto pose sa tête sur ses cuisses l'air de rien, sa face fendue de joie. Il a ce regard de gosse, cette expression qui dit j'ai fait une bêtise, mais tu vas me pardonner ? Et bien sûr qu'on lui pardonne, toujours. Même ses blagues les plus lourdes.
Parce qu'il a l'air heureux, et c'est si beau.
Et Sasuke ne comprend pas pourquoi ça le touche comme ça.
Il regarde Sakura faire. Comme elle passe sa main dans ses cheveux, encore et encore. Son index contourne sa mâchoire. Des chemins sacrés qu'elle dessine et qui semblent n'exister que pour eux.
Il lui suffirait de s'approcher, là. Il pourrait bouger ses fesses, caler sa tête sur le ventre de Naruto et suivre le film du coin de l'œil, distraitement. Ce serait simple. Il sait qu'à son tour, on l'étreindrait.
Mais il ramène ses jambes contre lui.
– T'as pas l'impression de prendre toute la place ?
– Du tout.
Des mots entre eux, devant lui et si loin pourtant. Des mots qu'ils partagent, qu'il attrape. Mais qui ne sont pas pour lui.
Comme leurs sourires. Leurs mains qui se touchent.
Tout a l'air si simple. Ils se regardent et le monde s'efface, et il n'y a plus de problèmes.
Et il est là, lui, à les observer, la tête pleine de mouches qui volent. Il regarde la télé sans suivre, pense à ses parents, à son frère, au boulot qui l'attend demain. Au bus, au bruit que le voisin fait parfois, à la vaisselle qu'il doit faire. Il regarde la pizza sur la table et il en prend une part et il la mord, le goût est bon. Mais il avale sans envie et répète le geste encore et encore, jusqu'à se retrouver la croûte entre les doigts.
Et près de lui des rires dont il ne fait pas partie.
Il force le sien pour se joindre à eux, sans rien savoir de la blague que le film a lâché. Mais rien. Sa gorge tremble, fait du bruit. Pourtant, au fond de lui, c'est le désert.
Il regarde la porte au fond de la pièce. Ses chaussures. Il pourrait les enfiler, sortir. Ou sortir sans. Il pourrait partir. Et ne pas rentrer. Les laisser là. A deux. Dans leur monde.
Ça ne lui fait même pas mal, d'imaginer ça. Rien ne le touche. Pourquoi ?
– Qui veut la dernière part de chèvre miel ?
Ils seraient mieux sans lui, peut-être. Et plus il y pense, plus le peut-être devient oui. Ils seraient mieux à rire sans son silence. Mieux sans cette ombre qui les suit dans l'appartement. Ils s'entendent si bien.
Ils l'aiment, sans doute. Il veut le croire. Mais quelle différence ça fait ?
– Pas moi, Sakura répond.
Il devrait les laisser.
– Sasuke ?
– Tu peux y aller.
Disparaître. Il devrait disparaître.
Ils ont l'air tellement heureux. Et lui, il n'y arrive pas. Il s'accroche à eux comme une tique. Un poison.
La main de Sakura, sur celle de Naruto. Leurs yeux vers l'écran. Leurs gloussements. Les regards longs dans la pénombre. Leur terre inaccessible.
Ils sont beaux.
Alors qu'il soit là où non, qu'est-ce que ça change ?
xoxoxox
Sasuke hausse un sourcil perplexe. Zuko, vraiment ?
– J'te jure, ça colle !
Il a encore un souvenir assez clair d'Avatar, quoi qu'il n'a jamais terminé la série. Mais la déclaration de Naruto ne le laisse pas moins perplexe.
– Il fait la gueule tout le temps, il prend de mauvaises décisions mais au fond il est pas méchant, tu vois ?
– Je fais la gueule tout le temps ?
– Avoue que tu souris pas des masses.
Certes, si on compare à cette petite tête de poussin, il n'a pas le sourire facile. Mais de là à le comparer à Zuko, quand même… De mémoire, il fait la gueule toute la première saison.
– Et encore, t'as progressé depuis le lycée.
Comme Naruto enfonce le clou, Sasuke sombre un peu plus contre le matelas.
– Puis franchement, t'étais pas facile quand on s'est rencontré.
– Toi non plus.
– Eh ! J'ai toujours été grave sympa.
– Plutôt insupportable, je dirais. Tu piaillais tout le temps.
Ça n'a pas tant changé, d'ailleurs. Il s'est seulement habitué. Et puis, son joyeux bavardage n'est pas toujours inintéressant. Même s'il devrait apprendre à réfléchir avant d'ouvrir la bouche, et pas après.
– Fallais bien compenser, tu décrochais un mot tous les quarts d'heure.
Allez. Puisqu'il ne sait pas quoi répondre, il lève la même et il enfonce sa trogne bien faite dans l'oreiller mou sur lequel il se repose.
– Eh !
– Chut.
Il sent qu'on essaie de lui mordre la main, alors qu'une grosse langue baveuse vient s'écraser contre sa paume qu'il retire aussitôt, avant de l'essuyer sur les draps. Mauvaise idée. C'est vrai que cette bestiole se défend. Et pas toujours de la manière la plus ragoutante.
Il ramène ses bras sous sa propre tête pour s'y reposer.
– Et tu serais qui, toi ?
– Aang.
– Le héros, évidemment.
– Ouais.
Il l'entend glousser.
– Puis il bouge partout. Et il est cool. Et Sakura serait Katara.
Il l'écoute d'une oreille distraite, couché sous le soleil d'hiver qui passe par la fenêtre. Dehors la brume se lève, la neige menace. Ils n'en ont pas encore vu cette année. Sasuke n'aime pas tant ça, c'est froid et ça mouille les doigts. Mais c'est joli, de loin.
Il aimerait bien ouvrir les volets, un matin, pour affronter une grande nappe blanche et lisse.
xoxoxox
C'est la nuit déjà, l'heure arrive. Trop vite. Sasuke regarde par la fenêtre l'encre qui s'étale et l'approche inexorablement de sa sentence.
– T'es pas obligé d'y aller, tu sais.
Naruto passe deux bras francs autour de sa taille. Ça plisse sa chemise. Une espèce de bleu marine qui lui recouvre la peau. Stricte. Ça ne lui ressemble pas, mais pour ce soir, il fera avec. Il pousserait bien le bouchon jusqu'à enfiler une cravate, mais même pour son père, ce serait trop. Non, il va juste ajuster les derniers boutons, et il serrera les dents jusqu'à ce qu'arrive l'heure de quitter la demeure familiale.
– Si.
– Au pire appelle et dis que t'es malade. On confirmera.
Et l'idée est tentante, mais Sasuke n'est pas dupe. Tout le monde comprendra. Sans qu'ils ne disent rien, il y aura cette tension entre eux tout du long du repas, et la prochaine fois qu'il ira ce sera encore plus dur de passer la porte. Ce sera là, entre eux. Ils n'en parleront pas, mais ils n'en penseront pas moins, et il aura envie de claquer la porte en partant.
Ça a toujours été comme ça, dans cette famille.
– Ça règlera pas le problème.
– Il se règlera jamais, ce putain de problème. Laisse-les tomber et puis basta.
Il pourrait, peut-être. Dit comme ça, ça a l'air simple. Et ça l'est sans doute pour Naruto. Sasuke sait qu'il ne parle pas dans le vent. A sa place, il aurait pondu un scandale bien senti avant de se barrer sans demander son reste. Tout ce qu'il pense, il le lâche sans s'inquiéter du désastre qui suivra. Une grande gueule comme il en a rarement vue. Fut un temps, il le détestait pour ça, cette audace et cette incroyable capacité à se foutre de tout.
Maintenant, il admire son détachement. Et ce n'est pas plus agréable à ressentir.
Sasuke sait pourquoi il s'accroche. Pourquoi il y retourne à chaque fois, en quête d'un Graal qu'il ne trouvera jamais. C'est inscrit en lui, il ne peut pas faire autrement.
– T'inquiètes pas. Je rentre vers une heure.
– T'es borné, le poussin soupire.
– Tu peux parler.
Il le sent qui souffle contre son épaule, le pif perdu sur le tissu qui l'enveloppe. Avec cette tête de chat contrarié par ce contre quoi il ne peut pas lutter. Il lui passerait bien une main dans les cheveux, mais il a un masque à tenir. Il est dans le rôle, autant ne pas briser le charme.
– Tu devrais en parler avec Itachi.
La bombe.
Il serre les poings.
– Ça ne changerait rien.
– Au moins il capterait que ton père te traite comme un-
– Il sait.
Sasuke triture les boutons de ce haut. Est-ce qu'il n'en déferait pas plutôt un ?
– C'est pas de sa faute.
Il n'a que ça à dire, pour défendre un frère prodige qui l'a involontairement cloîtré dans son ombre. Un frère qui sera là ce soir, sans doute. Qui occupera habilement la conversation, récupérera les louanges dont on l'a toujours nourri, et distraira tant qu'il peut l'attention de leur père pour éviter qu'elle ne lui retombe trop souvent dessus.
Itachi n'est pas le responsable. Il a toujours fait tout ce qu'il pouvait pour lui éviter les remontrances d'un géniteur trop exigeant. Il n'a eu que de la bienveillance dans le regard, dans ses paroles, dans ses intentions. Mais le fait est qu'il est là et, parce qu'il existe, Sasuke n'aura jamais de place dans cette famille. Il sera là, dans un coin, à sentir toute la déception qu'il inspire, à compter les minutes jusqu'à ce qu'il soit socialement acceptable de partir. Et quand il partira, justement, il aura la bouche pleine d'amertume. Le soulagement partagera sa place avec ce sentiment qui le démange, d'avoir essayé en vain de faire des efforts qui ne serviront jamais. Pour plaire à quelqu'un qui ne lui accordera pas l'attention qu'il demande.
Il est né trop tard, ou dans la mauvaise famille. Peu importe. Le résultat est le même.
– Si jamais tu te barres avant la fin, y a encore de la place pour toi chez la grand-mère de Sakura.
– Je sais.
– T'hésites pas hein ? Tu nous envoies un message, et-
– Naruto.
Bien sûr qu'il va lui dire ça, le répéter jusqu'à ce qu'il passe la porte. Il lui enverra un message quand il sera parti, avec l'adresse. Des photos. Et il guettera toute la soirée sur son téléphone. Sakura lui dira de se calmer, il n'écoutera pas, elle soupirera et elle trouvera un moyen de le distraire.
Mais elle n'en pensera pas moins.
Elle serait là elle aussi, contre lui, si elle n'avait pas passé la journée à aider sa grand-mère pour la préparation des festivités. Et si elle avait été là, s'ils s'y étaient mis à deux, peut-être qu'il aurait cédé. Il aurait appelé, trouvé un prétexte et... non, il n'aurait même pas appelé. Juste, il ne serait pas venu. Il imagine d'ici le visage sévère de son père, cette colère qu'il contient si bien et qui pourtant crépite au fond de son regard, contraste avec le calme de sa voix. Il aurait honte de lui, encore.
Et c'est précisément pour ça que Sasuke ne peut pas s'esquiver ce soir.
La honte. L'espoir.
– Ça fait trois fois que tu proposes. C'est bon, j'ai compris.
Que dirait Itachi, s'il osait ne pas venir ? Est-ce qu'il serait déçu ? Non, sans doute pas. Il aurait ce drôle de sourire en coin qui protège ses pensées, et il hausserait les épaules. Il serait content, peut-être. De ne plus avoir à s'inquiéter pour lui.
Quand il était petit, Sasuke ne se souciait pas de tout ça. Il y avait juste le feu dans la cheminée, les cadeaux sous le sapin, et les guirlandes clignotantes le long de l'escalier. Itachi l'attrapait et le portait sur ses épaules pour l'aider à les attacher le long des poutres. Il lui ébouriffait les cheveux, puis il le laissait filer en douce dans la cuisine pour piquer quelques amuse gueules avant l'heure de l'apéritif.
Petit, oui, il avait des raisons d'aimer Noël.
Maintenant, il laisse Naruto le serrer, embrasser sa mâchoire et son front. Et il se dit qu'un ou deux boutons en moins, ça ne fait pas une grande différence. Il imagine déjà le regard agacé de son père, incapable de souligner l'effort que cette tenue représente déjà pour lui. Cette déception fade.
C'est tout ce qui retient ses doigts.
xoxoxox
Le balcon est étroit, le vent trop frais pour ses bras nus. Mais ça ne le dérange pas. Il aime bien le froid, parfois. C'est vivifiant. Une longue caresse qui le tient éveillé comme un café serré.
– Eh !
La main de Sakura est d'autant plus chaude, quand elle se pose sur sa peau.
– Quoi ?
– Naruto te cherche. T'as disparu d'un coup.
Elle lui glisse un sourire comme elle vient s'appuyer contre la rambarde. Son œil franc tremble de l'alcool qu'elle a bu. Un verre ou deux qui lui donnent sans doute envie de rire. Elle penche la tête, agite ses cheveux détachés fraîchement coupés pour l'occasion.
Lui, ça lui donne envie de sourire.
– Y a trop de bruit. J'avais besoin d'une pause.
– Je comprends.
Kiba organise toujours des fêtes extras, de celles qui recouvrent les tables de bouteilles vides alors que les basses poussées à fond font trembler les murs. Ça danse derrière la vitre, et il y a bien deux, trois invités qui sont descendus fumer une clope ou rouler un joint. Les rires étouffés par la musique se mêlent à la drague maladroite des duos formés dans un coin. C'est plein de vie, dedans. Et Sasuke ne va pas dire que ça lui déplait. Mais il a besoin de calme.
Il a toujours eu besoin de calme, d'ailleurs. Le bruit, c'est juste un moyen comme un autre d'assourdir son esprit pour mieux noyer les idées qui l'étouffent.
– Il reste dix minutes avant le décompte, Sakura note en surveillant son portable.
Dix minutes, et l'année se termine.
– Tu voudras rentrer après ?
– Ça va aller.
Il sent ses yeux bleus sur elle. Elle attendait une autre réponse. Une qui ne consiste pas à lui faire croire que tout va bien, sans doute. Mais elle ne pousse pas plus loin, et c'est ce qu'il apprécie chez elle. La distance qu'elle sait respecter.
Et puis, ce n'est pas un mensonge. Ça va bien, là. Aujourd'hui, ce soir. Il y a de la lumière à leurs pieds, deux étages plus pas. Des lampadaires qui tâchent la cour d'un orange terne, des gens qui passent parfois. Un chien qui aboie. Un type imbibé qui chante il ne sait quelle chanson, alors qu'il déambule près de l'immeuble voisin.
Et des étoiles plein le ciel.
Ça va, oui. Pas tous les jours, pas toujours. Mais là, le monde est un ensemble simple qui tient au creux de sa main. La colère de Noël lui a passé, il ne pense plus à son père. Il ne sait pas encore s'il enverra un message à Itachi pour lui souhaiter la bonne année et, à vrai dire, il s'en fout.
Il a froid, ça ne le dérange pas. Sakura lui sourit. La nuit sent le givre. Autant de petites choses simples qui le réconfortent. Qui lui laisse espérer une vie facile.
Il la laisse se tailler une place dans ses bras, et trouve dans sa tignasse l'odeur de la clope qu'Ino fumait près d'elle.
– Vous étiez là !
Et soudain,la vitre derrière eux s'ouvre.
– Ça fait un bail que j'vous cherche ! Qu'est-ce que vous foutez là ?
Et Naruto leur tombe dessus comme un ouragan. Sasuke sent sa main franche qui agrippe son épaule, son regard lui tombe dessus. Lui, il n'a pas bu qu'un verre. Ses pas sont francs, mais son rire trébuche comme il vient se coller contre lui. Contre eux.
Sakura glousse.
– On reste au calme, elle lui répond.
– Au calme ? C'est le nouvel an les gars ! Faut faire la fête !
Une touffe de cheveux blonds vient lui gratter la joue. Il y passe la main. D'abord pour la repousser, puis pour l'ébouriffer.
– T'as qu'à y retourner.
– Nan, c'est moins drôle sans vous.
Il sent fort la bière. Ses lèvres en ont sans doute le goût, mais Sasuke ne va pas vérifier. Il se contente de le laisser écraser sa joue molle contre son épaule.
Ça le réchauffe.
– V'nez. On a toujours pas dansé ensemble en plus.
– Plus tard, Sasuke lâche.
– L'année prochaine ?
Et il est fier de sa blague, le crétin.
– Y a des gens qui se sont fait larguer pour moins que ça, Sakura lance.
Elle accompagne ses mots d'un coup de coude qui le fait glapir comme un renard. Le poussin plisse la bouche, mécontent. Mais il se presse quand même contre les deux autres oiseaux perchés sur leur balcon.
– Fait froid ici, il marmonne.
Pas qu'ici. Parfois, c'est jusque sous la peau de Sasuke qu'il fait froid. Ça lui tient le corps. Mais il y a deux plumages contre le sien qui font du bien, là. Deux raisons d'oublier jusqu'au bruit derrière et de les serrer, simplement. Son nez charmé par leur parfum familier.
L'année ne s'est pas tant bien passée, mais elle ne pouvait pas mieux finir, et c'est déjà ça de pris, il pense.
Puis il ne pense plus. Il se contente de profiter du calme et des dernières minutes avant le décompte.
Et quand les feux d'artifices éclatent par-dessus les immeubles, il les serre tous les deux contre lui.
[TW : Dépression]
Et voilà !
Pour le film que le trio regarde, c'est La grande aventure légo. Et la série d'animation évoquée par Naruto, c'est Avatar, the last airbender.
Encore un joyeux Noël en retard pour toi, Zofra ! Et une bonne année 2022 ! Désolé pour le retard du cadeau, j'espère qu'il aura au moins égayé ce début de mois de janvier. Au plaisir de te recroiser pendant les nuits du Fof !
