Note : Cela fait plus de six ans que je travaille sur cette fanfiction. Il s'agit d'un long projet qui déroulera la vie d'Audrey Cornellis, future Weasley (la femme de Percy). J'avais posté cette fic sur HPF il y a quelques temps mais j'ai décidé de la reprendre entièrement donc adieu l'ancienne version.
Cette fanfiction est découpée en 3 parties :
1. Les Noces Funèbres : On suit Audrey depuis l'enfance jusqu'à sa sortie de Poudlard. (Grosso merdo pendant les 5-6 premiers tomes d'Harry Potter)
2. L'Année des Ténèbres : On suit Audrey pendant l'année des Ténèbres. (Pendant les tomes 6 et 7 d'Harry Potter)
3. Guerre et Paix : On suit Audrey dans le monde de l'après-guerre.
C'est un très long projet et je suis méga lente pour écrire et poster. Il m'a fallu plus de trois semaines pour rédiger ce prologue, par exemple. Mais j'y tiens, alors on en verra le bout un jour ! (en plus j'ai toute la trame pour une fois)
Résumé des personnages importants qui n'apparaissent pas dans le canon :
* Audrey Cornellis : née le 23 juin 1978, élève en même temps que Fred et George Weasley à Poudlard. (Son nom de famille est une invention)
* Claudius et Philomène Cornellis : parents d'Audrey, d'Ernest et d'Esther.
* Ernest et Esther Cornellis : jumeaux et petit-frère, petite-soeur d'Audrey.
* Alceste Selwyn : fiancé d'Audrey.
* Oscar Selwyn : frère d'Alceste, meilleur ami d'Audrey.
* Renée Morgan : camarade de classe d'Audrey, répartie à Serdaigle.
Et le personnage de Caradoc Earborn, mentionné dans ce prologue, est un personnage tertiaire du Canon. Il a fait partie du premier Ordre du Phoenix.
29 septembre 1978
Il faisait nuit depuis longtemps déjà lorsque le craquement caractéristique d'un transplanage retentit derrière le portail qui surplombait la propriété des Cornellis. A première vue, rien. Pas un chat. Simplement un paysage ordinaire auquel la noirceur conférait un charme étrange, presque envoûtant. Les brins d'herbe ployaient sous la caresse d'une brise légère, effilée comme une lame de rasoir, et les feuilles des arbres chantaient à l'unisson sous le couvert d'un ciel sans nuages. Seul le Bois du Pendu enclavant le domaine paraissait plus agité qu'à l'accoutumée. Il y avait là quelque chose qui n'aurait pas dû y être, murmuraient les arbres. Quelque chose d'affamé. Les bêtes avaient beau se tapir dans les fourrés, elles discernaient sans peine la peur qui pulsait dans les veines des chênes, et suintait le long de leurs troncs craquelés par les ans. Une ombre rampait entre les ornières. L'on savait, avec la certitude d'une flèche lancée vers son but, que le Destin prendrait un tournant décisif ce soir. Loin au-delà des herses érigées entre le monde sauvage et le Manoir Cornellis, toutes les lumières s'éteignirent, et le vent tomba. Soudain, quelque chose bougea à la lisière de la forêt.
Un homme dont le visage était dissimulé derrière un masque de fer surgit de la gueule béante de l'obscurité, comme recraché par les arbres. Sa cape était maculée d'argile séchée et de feuilles mortes, et des sillons rougeâtres souillaient l'extrémité de ses vêtements. Il s'avança jusqu'au portail qui lui barrait la route, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, et épousseta ses habits. Quand il eut retrouvé une apparence convenable, il leva sa baguette magique et murmura un sortilège d'une voix quasi-inaudible. Un jet de lumière verte jaillit de l'extrémité de sa baguette, et le symbole d'un crâne surmonté d'un serpent s'éleva dans le ciel, scintillant sous le firmament, avant de s'effriter dans une pluie d'étincelles sur la pelouse du parc, de l'autre côté des lourdes grilles de fer.
Les barreaux en forme de couleuvres qui délimitaient le périmètre du domaine Cornellis s'enroulèrent sur eux-mêmes. Le portail s'ouvrit dans un grincement sonore, et l'homme sourit derrière son masque.
Minuit sonnèrent. Il était l'heure.
L'homme remonta l'allée qui serpentait jusqu'au seuil du Manoir d'un pas vif, sa cape flottant dans son sillage. Plus la façade du Manoir se rapprochait, plus l'homme en discernait les angles fourbus et les tourelles tourmentées par la vigne vierge qui rongeait des pans entiers de murs de pierres. La demeure Cornellis paraissait malade. A l'agonie. Son ombre même s'effritait sous les rayons blafards de la Lune. Pourtant, l'homme la savait imprenable. Une véritable forteresse exhalant la magie noire.
L'homme atteignit finalement le perron de la maison, encadré par deux gargouilles aux crocs acérés. Des minotaures en marbre, tout ce qu'il y avait de plus tapageur. Ils lui adressèrent une œillade gouailleuse, comme si leurs yeux de pierre pouvaient croiser les siens en dépit de son masque. Peut-être était-ce le cas : son hôte était un homme avisé qu'un déguisement – même magique – ne saurait abuser.
Alors qu'il s'apprêtait à actionner la poignée de porte, celle-ci s'abaissa pour révéler l'accès au visiteur, laissant s'échapper un rayon de lumière blanche qui disparut aussitôt qu'il eut mis un pied à l'intérieur. L'homme traversa une ribambelle de corridors plongés dans la pénombre, et s'arrêta devant une simple porte de bois. Il toqua contre le battant et recula prestement en sentant une décharge électrique secouer sa main gauche.
« Vous pouvez entrer, Selwyn. »
A ces mots, le dénommé Selwyn fit irruption dans la pièce. Celle-ci, vaste et haute de plafond, s'avérait être une salle à manger. Une table sculptée trônait en son centre, dominée par un lustre en bronze doré. Deux couverts étaient installés en bout de table, près de la cheminée. Un feu ronflait dans l'âtre, mais la chaleur qui en émanait ne parvenait pas à dissiper le froid qui régnait dans la pièce. Selwyn tourna la tête vers la silhouette postée près d'un vaisselier en noyer, et ôta sa cape puis son masque.
« Il n'est pas prudent de manifester votre présence avec la Marque des Ténèbres, Selwyn.
— Vous avez peur de ce que vos voisins pourraient dire, Cornellis ?
— Mes voisins non, mais le Ministère oui. »
Un ricanement étranglé fit écho à ses paroles.
« Ne vous méprenez pas, Cornellis, le Maître apprécie beaucoup votre contribution à la cause, mais pas au point que les Aurors vous suspectent d'une quelconque alliance avec nous. Le Ministère ne vous surveille pas. »
Claudius Cornellis hocha la tête. Une mèche de cheveux poivre-et-sel retomba sur son front. Tout de gris vêtu, la mine sombre et les yeux éteints, il paraissait plus âgé que ses trente ans. Toutefois, un observateur averti comme l'était Selwyn aurait décelé sur son visage la trace d'une insolente jeunesse à l'endroit où ses joues se fendaient d'une fossette railleuse, presque méprisante. C'était cela, d'abord, qui avait charmé Selwyn chez son hôte. Cela, et son penchant pour les jeux de pouvoir. Il ne se passait pas un jour au Ministère de la Magie sans qu'il se félicitât de l'avoir embauché au Bureau International des Lois Magiques. La Cause avait besoin de sorciers ingénieux, et Merlin savait que Cornellis l'était.
Ce dernier eut un vague geste en direction de la table, et s'avança pour présenter son siège à son invité.
« Je suppose qu'il ne me reste qu'à vous prier de partager mon souper, dans ce cas…
— Pas ce soir, Cornellis. Ce sont les affaires qui m'amènent. Des affaires privées. »
Un tic involontaire tirailla le coin de la bouche de Cornellis. Néanmoins, il ne protesta pas, se contentant de tirer des fauteuils près de la cheminée, où les deux hommes s'assirent dans un silence épais, seulement brisé par le murmure des flammes et le grésillement des braises. Le cadre idéal pour la conversation qui devait suivre, jugeait Selwyn en croisant les mains sur ses genoux.
Il attendit quelques secondes avant d'engager la discussion d'un ton résolument affable.
« J'ai entendu dire que votre femme avait donné naissance à une enfant cet été, Claudius ? »
La réaction de son hôte fut immédiate. Les épaules de Cornellis se voûtèrent, et sa voix se durcit, comme si quelque chose entravait sa trachée. Il lui répondit cependant d'un ton égal, les yeux fixés sur le ballet des flammes.
« En effet. Audrey est née à la fin du mois de juin.
— Je suppose que vous êtes déçu de ne pas avoir d'héritier mâle pour assurer votre descendance…
— Philomène saura m'en donner un, répliqua Claudius Cornellis d'un ton sec. Ce n'est qu'une question de temps.
— Cela va sans dire, susurra Selwyn. La petite ressemble-t-elle à sa mère ?
— Elle a ses yeux. Pour le reste, il est encore trop tôt pour le savoir.
— Je ne doute pas qu'elle sera très jolie… Et puissante, mmh ?
— De toute évidence. »
Selwyn sourit de nouveau, et dirigea sa baguette magique sur les pointes de ses bottes qui dépassaient de ses robes. Une croûte de boue séchée s'en détacha et tomba sur le sol, le maculant de saletés. Claudius Cornellis se raidit dans son fauteuil. Il attendit que son Elfe de Maison leur serve de grands verres de liqueur avant de reprendre la parole d'une voix brusque.
« Vous venez me demander la main de ma fille, n'est-ce pas, Selwyn ?
— Voyez-vous, mon cher Claudius, Porcia a accouché de notre second fils, la semaine dernière… Et Alceste approche de ses cinq ans. J'ai songé qu'il était plus raisonnable de convenir d'un accord entre nos deux familles avant que notre progéniture ne grandisse. Pour qu'ils s'habituent l'un à l'autre, qu'ils jouent ensemble… Vous comprenez ? »
L'ombre d'une moue hautaine se dessina sur le visage de Cornellis. Il sembla peser le pour et le contre pendant un court instant avant de reprendre la parole :
« Vous comptez offrir la main d'Audrey à Alceste ?
— Oui. Porcia préfère qu'Oscar épouse la fille des Shafiq. Elle est née le même jour que lui, Porcia y a vu un signe… Et je n'ai pas envie de la contrarier maintenant. Mon épouse est insupportable quand il s'agit des affaires maritales… »
Selwyn eut un mouvement du poignet qui pouvait tout aussi bien signifier qu'il trouvait les marottes de sa femme aussi ridicules qu'insignifiantes, et Claudius se surprit à acquiescer, quand bien même il ne savait pas à quoi. Selwyn se rengorgea dans son fauteuil, et entreprit de décrire en long, en large et en travers les bienfaits d'une éventuelle alliance entre leurs familles.
D'abord, il y avait l'argent. C'était, pour ainsi dire, le principal atout de ce mariage. Si Claudius mariait sa fille au fils aîné des Selwyn, elle ne se retrouverait jamais sur la paille, et peut-être retirerait-il un pécule de cette union par la même occasion. Les Selwyn étaient la deuxième fortune du pays, leur compte en banque semblait ne jamais se désemplir. Les Cornellis n'étaient pas aussi riches ; en réalité, c'était même le contraire. Claudius avait hérité toutes ses possessions – en passant du Manoir au petit vase de Chine qui habillait le manteau de la cheminée – à la mort de son père. Malheureusement, Tiberius Cornellis était un joueur, et l'accumulation de ses gains valait au moins trois fois le domaine en friche et la résidence emplie de courants d'air qu'il avait laissés derrière lui. La Roulette Enchantée et le Poker Ensorcelant avaient eu raison de sa rente, et son train de vie fastueux l'avait vite rattrapé. Si son argenterie brillait toujours de mille feux le jour de son décès, ce n'était pas le cas de ses sous-vêtements. Et l'image de son père vêtu comme un malpropre pour sa mise en terre avait suffisamment révulsé Claudius pour qu'il se résigne à mettre un plan sur pied afin d'essuyer ses dettes et redorer le blason familial.
A l'époque, il avait vingt-quatre ans, une maîtresse aux longs cheveux bruns qui se faisait appeler « La Dolce Donna » sans raison apparente, et qui avait fiché sa vertu en l'air d'un simple battement de cils. Quand il n'était pas fourré dans un bordel avec quelques-uns de ses collègues les plus aisés, Claudius occupait un poste de subalterne au sein de la délégation internationale du Palazzo Ministeriale degli Affari Magici de Rome, où il avait bon espoir de se faire un nom. La politique, le cul, l'argent. C'était, somme toute, la belle vie. Il ne serait certainement pas revenu en Angleterre sans ce jour fatidique où les devoirs familiaux avaient succédé aux badinages. Parfois, Claudius déplorait la mort de son père. D'autres fois, il louait le ciel de l'avoir gratifié d'une inébranlable ambition. Tiberius Cornellis en avait été totalement dépourvu, et voyez le résultat.
Le hasard avait voulu que son chemin croisât celui de la jeune Philomène De Savy lors de l'une de ses visites à Paris, à quelques semaines d'intervalle des funérailles. Claudius portait encore le deuil, il s'était laissé dire que le noir lui allait bien au teint. Philomène De Savy, donc, avait sept ans de moins que lui, un sang pur comme de l'eau de jouvence, et une dot assez conséquente pour éponger les trois-quarts des frais engrangés par Tiberius Cornellis. Le calcul avait été vite fait. Une fois la noce conclue, les jeunes mariés s'étaient envolés pour le Kent, ses célèbres falaises de granit blanc, ses vergers et ses houblonnières, et Claudius avait installé sa nouvelle épouse dans le domaine Cornellis qu'il n'avait plus visité depuis dix ans.
Les premiers mois s'étaient révélés être un calvaire sans nom. Philomène refusait le moindre contact, refusait même de croiser son regard, et Claudius passait ses journées dans la forêt qui jouxtait sa propriété, organisant d'immenses parties de chasse à la Licorne. Vèneries qui, bien sûr, n'étaient qu'un prétexte comme un autre pour se tisser un réseau de connaissances.
Quand il ne brutalisait pas le gibier pour rentrer dans les bonnes grâces de quelque sorcier haut placé, Claudius se réfugiait dans la bibliothèque, où il écrivait de longues lettres par trop vulgaires à son ancienne maîtresse sans jamais les lui envoyer. De toute manière, elle ne savait pas lire, et les rares fois où elle lui avait adressé la parole suite à une partie de jambes en l'air, c'était pour se moquer de son italien d'aristo.
Après son mariage, Claudius n'était jamais revenu en Grande-Bretagne, sinon pour des raisons strictement professionnelles. Il se consolait de la perte de « La Dolce Donna » par la fréquentation assidue d'un lupanar londonien, où les magiciens les plus cossus de Grande-Bretagne avaient leurs entrées. C'était là-bas, à l'insu des regards scrutateurs de la Haute Société, que Claudius avait rencontré Brutus Selwyn.
Un homme froid, calculateur, et, il fallait le dire, tout à fait répugnant. En définitive, l'archétype de l'homme que Claudius projetait de devenir.
Selwyn l'avait d'abord approché par curiosité – à l'égard de son récent mariage, et de sa femme que l'on disait très belle – mais celle-ci s'était vite muée en intérêt. Il se trouvait en effet que les deux hommes partageaient les mêmes idéaux politiques.
De fil en aiguille, Claudius s'était vu proposer un emploi grassement payé au sein du Département de la Coordination Magique Internationale, que l'on avait justifié par son nom de famille – respectable – et sa maîtrise des langues étrangères – honorable – plus quelques compétences plus ou moins reconnues du service. Au fond, Claudius avait surtout été engagé parce qu'il avait les dents longues, et un coup d'avance sur chacun de ses adversaires. Mieux valait l'avoir dans ses petits papiers, avait déclaré Selwyn en tamponnant son dossier d'un air satisfait.
Et maintenant… Maintenant, c'était autre chose. Il y avait ces histoires qui touchaient de près ou de loin au Seigneur des Ténèbres, bien sûr, mais jamais encore un Mangemort ne l'avait approché afin d'unir leurs familles. C'était une étape à franchir, et Claudius ne doutait pas qu'il y aurait un prix à payer. Aussi écouta-t-il Selwyn sans broncher, les yeux rivés sur son fond de liqueur, attendant que la sentence tombe…
« Vous ne dîtes rien, Cornellis ? »
Selwyn posa son verre vide sur un guéridon, un léger sourire aux lèvres. Le genre de sourire que Claudius lui voyait lorsqu'il s'apprêtait à conclure un marché qu'il estimait lucratif.
Quelle image que ces hommes-là s'affrontant du regard par une sombre nuit d'automne, les jambes croisées devant un feu qui ne demandait qu'à croître. Quiconque les aurait aperçus à cet instant se serait figuré deux serpents aux écailles d'argent, engagés dans un singulier duel.
Claudius Cornellis se pinça l'arête du nez, et convoqua d'un geste désinvolte son Elfe de Maison. Il ne prit la parole qu'une fois qu'elle les eut débarrassés de leurs verres et fut retournée en cuisine.
« Selwyn… Vous connaissez ma situation. Vous savez l'étendue de ma richesse : j'ai peut-être réparé les erreurs de mon père et évité la ruine, mais je n'ai rien à vous offrir. Si vous proposez la main d'Audrey à Alceste, vous devez savoir que ma contribution financière sera ridicule par rapport à ce que vous souhaitez lui offrir… Ce qui me pousse à vous poser la question suivante : qu'attendez-vous de moi ? »
Un rictus satisfait ourla les lèvres de Selwyn tandis qu'il se renfonçait dans son fauteuil, les jambes légèrement écartées.
« Voyez-vous, Cornellis… Vous êtes un investissement. Oui, oui, ajouta-t-il face au haussement de sourcils de Claudius, c'est le terme qui convient. Je sais combien vous êtes doué pour trouver des informations juteuses sur nos ennemis communs, Lucius dit même que vous tenez un registre...
— Malefoy se trompe s'il croit que je note mes observations, ricana Claudius.
— Mais il ne se trompe pas quand il affirme qu'en quelques mois à peine, vous avez percé toutes les dynamiques du Ministère à jour.
— Non, admit Claudius. Il a raison sur ce point.
— Cela tombe bien, car j'ai grand besoin de renseignements et je pense que vous êtes le seul homme capable de me les fournir. »
Voyant que Claudius réfléchissait, il précisa :
« Bien sûr, vous serez rémunéré, et j'ai même entendu parler d'une promotion au Département de la Coopération Magique Internationale… Un emploi d'une grande importance… Mais le poste ne sera pas vacant longtemps, j'en ai bien peur. »
Un emploi d'une grande importance… Les mots sonnaient merveilleusement bien aux oreilles de Claudius. Il s'imaginait déjà, brillant au Ministère, restaurant la gloire de sa famille, s'illustrant auprès de ses pairs… Il le méritait. Il avait travaillé dur pour réussir. Oui, il méritait la chance qui avait placé Brutus Selwyn et ses magouilles sur son chemin… Sa décision était prise.
Les yeux brillants, il se pencha vers Selwyn, et demanda :
« De quoi s'agit-il ?
— De qui, corrigea Selwyn avec un sourire mielleux. »
Selwyn sortit de la poche de son veston la photographie d'un homme à la barbe hirsute vêtu à la Moldue, et la tendit à Claudius, qui l'accepta en tâchant de maîtriser les tremblements de ses mains.
Il connaissait cet homme. Il connaissait ce regard chaleureux et ces mains fermes, robustes. Ce sourire plein, généreux qu'il adressait à la caméra. Combien de fois avait-il été l'instigateur de ce sourire dans sa jeunesse ?
Trop, sans doute.
Trop, car Selwyn affichait à présent une expression de jubilation tout à fait déplaisante, qui rappelait celle d'un crapaud face à son prochain repas.
Il savait. Et Claudius était tombé dans un piège grotesque, sans même s'en apercevoir.
« Cet homme s'appelle Caradoc Dearborn. Et j'ai besoin qu'il disparaisse. »
*.*.*
Le Manoir Cornellis comportait cinq étages, trente-huit pièces à vivre, et au moins le double de passages secrets.
Longtemps, Philomène avait haï le manoir. Dans les lettres qu'elle envoyait à sa sœur restée à Paris, elle le décrivait comme trop grand, hostile et terrifiant, à l'image de l'homme qu'elle venait d'épouser. Sa nouvelle prison, le surnommait-elle en frissonnant. Elle n'aimait ni ses planchers anciens, ni ses lustres imposants, et redoutait le moment du dîner où il fallait alors prendre place autour d'une vaste table rectangulaire dans la salle à manger, plus silencieuse qu'un cimetière et impossible à chauffer.
C'avait dû être une belle demeure, du temps où Claudius n'était encore qu'un enfant. Aujourd'hui, pourtant, les tapis qui habillaient les sols de la propriété étaient délavés et usés, le mobilier poussiéreux, et une odeur de renfermé persistait dans la maison, quand elle n'était pas remplacée par des miasmes en provenance des toilettes. Le pire restait le troisième étage. Il y régnait un froid permanent, une humidité pesante, chargée de relents putrides, à tel point qu'elle en imprégnait les murs. Les tapisseries qui ornaient les cloisons des chambres se décollaient par endroits, et le parquet se gondolait, rendant toute cavalcade compliquée. Parfois, Philomène avait l'impression de progresser en équilibre sur le pont d'un bateau, sauf qu'elle ne savait pas quand elle tomberait par-dessus bord. Peut-être était-ce là la vie qui l'attendait : une longue et douloureuse noyade sur un navire qui prenait l'eau.
« Tu exagères », écrivait Adélaïde en réponse à ses lettres, « Tu as toujours eu cette imagination débordante. Et puis, vois le côté positif des choses : ton mari est bel homme, tu n'auras aucun mal à lui faire des enfants. Qu'importe la maison quand on a un époux pareil à sa disposition ? »
Cela n'amusait pas Philomène. En outre, sa sœur se trompait : elle n'avait jamais eu ce caractère romanesque qu'Adélaïde lui prêtait. Au contraire, Philomène prônait la raison sur les sentiments, et maudissait les imprévus et les bizarreries de la vie. Elle aimait l'ordre, les choses rangées, carrées, à leur place, le rythme cadencé des marches militaires. Quant à Claudius… Il l'effrayait.
Il était certes beau, mais d'une beauté froide, passée. Une beauté anthracite, toute en nuances. Il avait la curieuse manie de la regarder droit dans les yeux quand elle parlait, et Philomène n'aimait pas cela. Ce silence brusque qu'il lui opposait, la fossette narquoise qui creusait sa joue droite, ça lui faisait peur. A côté de lui, elle se sentait plus enfant que jamais, un oisillon ayant tout juste quitté son nid. Et puis, il y avait cette odeur de femme mûre qu'il traînait partout avec lui, ou ces odeurs plutôt, ces relents de sexe qui s'épanouissaient dans son sillage, d'homme à qui la vie s'était offerte entre les cuisses des dames.
Philomène, ces fragrances lui donnaient la nausée.
Le jour de son mariage, Philomène fêtait ses dix-sept ans, et sa mère l'avait giflée quand elle avait avoué ne pas vouloir de Claudius Cornellis, de sept ans son aîné, et Anglais qui plus est.
« Il te rendra heureuse », avait-elle dit sans sourciller devant les pleurs amers de Philomène, « tu es belle, ma fille, mais ta sœur l'est plus encore et c'est une chance qu'il t'ait rencontrée avant elle, car tes charmes se faneront plus vite que les siens et que te restera-t-il alors ? »
Rien. Il ne lui resterait rien. Philomène le savait. Elle était ravissante, oui, avec ses longs cheveux bruns et ses yeux étincelants, ses doigts blancs, ses mains de roses ardents et de beiges dévorants que sillonnaient des veines couleur lavande… Belle comme une image figée, une aquarelle destinée à s'estomper. Claudius l'avait cueillie dans la fleur de l'âge, puis enfermée au loin dans un Manoir en ruines où le bruit du silence vous déréglait les sens. Mais il ne l'avait jamais touchée.
Oui, longtemps, Philomène avait haï le Manoir, longtemps elle avait évité son mari.
C'était facile, de s'oublier ici. Philomène ne croisait Claudius qu'au moment des repas. Le reste du temps, il la laissait en paix. Elle se promenait dans les couloirs, ouvrait les armoires et les tiroirs des secrétaires, fouillait la maison en quête d'une trace de vie, s'ennuyait à mourir. Parfois, elle descendait à la cuisine, regardait d'un œil critique l'Elfe de Maison s'activer aux fourneaux. D'autres fois, elle marchait dans le jardin, mais les bosquets dépouillés de fleurs la démoralisaient. La plupart du temps, elle fixait un point vague à l'horizon, accoudée à la fenêtre de sa chambre.
Un jour, cependant, Claudius avait rompu le silence qui dominait chacun de leurs échanges. Philomène était au Manoir depuis deux mois déjà, et peu à peu, son affliction se muait en rancune, et sa rancune en colère. La veille, elle avait arraché les rideaux des tringles de son lit dans un simple accès d'amertume. L'Elfe avait aussitôt accouru, affolée. Evidemment, l'incident avait été reporté au maître du logis, qui l'avait convoquée dans le salon à des horaires inhabituels.
Là où Philomène s'était attendue à des reproches, elle avait simplement découvert un jeune homme assis dans un fauteuil qui lui proposait une tasse de thé.
« Pourquoi faire ? » avait-t-elle demandé, stupidement, dans un anglais approximatif.
« Je crois qu'il est temps d'apprendre à se connaître, vous ne pensez pas ? » avait répondu Claudius.
Ils avaient parlé. Avec hésitation au départ, et plus ouvertement ensuite. Des rêves que chacun nourrissait, de la soif de pouvoir de Claudius, et la volonté de fonder une famille unie comme celle où elle avait grandi, pour Philomène. D'argent, aussi, et de politique, un petit peu. Philomène ne s'intéressait guère à l'actualité, mais elle embrassait les opinions de son époux au sujet des Sang-de-Bourbe qui grouillaient aux quatre coins du monde magique. Comment avait-on pu laisser ces gens-là voler les emplois des sorciers compétents, qualifiés, dont la pureté du sang n'était plus à démontrer ? Comment avait-on pu les laisser devenir Ministres, fabricants de baguettes ou dresseurs de dragons ? Le monde perdait la tête.
La haine des autres avait ce curieux effet de rapprocher les êtres. De quasi-inconnus vivant sous le même toit sans s'adresser un mot, Claudius et Philomène étaient devenus des « confidents », voire des « amis » (quoique le terme fut grand), qui n'avaient, certes, aucune inclination amoureuse l'un pour l'autre, mais s'estimaient assez pour ne plus s'ignorer.
Et puis un jour, Claudius avait eu trente ans, et Philomène avait décrété qu'elle était prête à avoir un enfant.
Merci de votre lecture :) n'hésitez pas à me laisser un avis, si jamais vous en avez le temps ou l'envie, ça me ferait très plaisir.
