Une voiture passa devant nous sans nous voir, roulant rapidement sans doute pour rentrer chez eux se coucher… un peu plus loin une fenêtre à l'étage d'une haute maison s'alluma et l'ombre d'une femme prenant un enfant contre elle se découpa dans l'obscurité ambiante. Je regarda la scène depuis le trottoir en face, me replongeant malgré moi dans des souvenirs si lointain que j'avais parfois l'impression qu'ils fussent des rêves. Une femme, sans doute ma mère, me cachait dans un placard, il y faisait noir et j'avais peur. Des bruits de l'autre côté de ses portes qui me protégeaient, la voix d'une femme qui riait telle une hystérique et celle d'un homme plus posé, plus froid. Je ne comprenais pas l'ampleur de leur discussion mais les éclats de voix s'intensifièrent puis un éclair illumina jusqu'aux recoins de ma cachette et le silence retomba sur la maison.

« Sarah ? » je sursauta à mon prénom, me retournant vers la petite brune d'à peine 14 ans à mes côtés.

« Oui ? »

« On y va ? »

« Bientôt… »

Il faisait froid cette nuit et la pluie tombait de plus en plus drue sur Jessie et moi. Nous étions collée contre la vitrine d'une boutique d'antiquités qui servait également dans le quartier de prêteur sur gage, espérant nous tenir quelque peu à l'abri de l'eau glacée. Un éclair zébra soudain le ciel et Jessie sursauta à côté de moi.

« Si tu flippes, viens pas avec, tu risques de tout foutre en l'air ! » lui dis-je en la regardant du coin de l'oeil.

« Si, si » grelotta-t-elle « je veux venir avec sinon Henry ne me donnera pas ma part ! »

« T'es certaine de vouloir venir ? »

« Oui ! »

« Ok… »

Je regarda encore à l'angle de la rue sur notre droite si Jasper qui avait eut l'idée de nous accompagner comme il nous avait dit le faire il y a encore deux heures d'ici respecterait son engagement et jeta un oeil sur l'horloge accrochée au clocher de l'église en face de nous : 23h…

« Go, on y va »

« Mais et Jasp- »

« Non, il serait déjà là s'il venait… » je tira une dernière fois sur ma cigarette et la jeta au loin d'une pichenette.

Je me tourna vers la serrure derrière moi, sentant couler au passage des gouttes froides dans ma nuque, elles s'infiltrèrent sous mon t-shirt qui les aspira, faisant coller le tissu mouillé sur mon dos. J'avais horreur de cette sensation et du redoubler de concentration pour faire ce que je devais faire.

« Surveilles hein ! » dis-je distraitement à Jessie en appliquant la paume de ma main droite sur la serrure.

« Ouais ! » elle râlait encore parce que je lui répétais sans cesse les mêmes choses mais si je ne le faisais pas, elle pourrait tout aussi bien faire tout et n'importe quoi, quoi qu'elle en dise !

Je me concentra sur le loquet, visualisant dans ma tête qu'il se soulève par la force de ma pensée, je sentais le métal de la serrure chauffer et vibrer contre ma peau, me concentrant sur elle à m'en faire mal aux yeux.

« Tu y arrives ? » demanda alors mon acolyte, me faisant perdre le contact.

« Mais tais-toi bordel ! J'y étais presque ! » je refoula mon envie de la secouer et plissa de nouveau les yeux sur le verrou.

Après quelques secondes il se remit à vibrer et je souris conquérante lorsqu'il finit enfin par se soulever, ouvrant la porte par la même occasion.

« Tu as réussi ! »

« Ouais, viens maintenant et fais pas de bruit » chuchotais-je à son intention.

Je poussa doucement la porte, prenant garde de ne pas ouvrir trop grand et faire teinter la clochette au-dessus de nous, avançant un peu plus pour laisser entrer mon amie qui, me suivant de très près marcha sur ma chaussure, manquant me faire tomber par la même occasion. Je me rattrapa de justesse à un porte-manteaux sur ma droite qui fit cliqueter le petit carillon au dessus de la porte. Je me retourna vers elle pour la fusiller du regard, tentant de remettre ma basket en silence; elle me fit un geste d'excuse muette et nous continuâmes à avancer dans la boutique. Nous devions marcher lentement pour ne pas percuter par inadvertance un objet invisible dans cette obscurité et une fois au milieu de la pièce, je mis un doigt sur ma bouche à son intention puis lui montra une vitrine fermée où se trouvait d'anciennes pièces de monnaies; j'apposa la main sur elle et elle s'ouvrit plus rapidement que la porte d'entrée, sans doute le stress d'être à l'intérieur augmentant mes facultés.

Mon amie se dandina sur place en une petite danse de la victoire qui me fit sourire malgré le sérieux de la situation et je me dirigea moi-même vers le vieux bureau qui servait de comptoir. Une lampe de bureau vintage, des papiers de comptes, quelques stylos dans un pot, un énorme livre de registre… et la caisse ! Je ne savais pas comment elle était faite, ce modèle m'étais encore inconnu et j'avais plus de facilité à ouvrir quelque chose quand je savais ce que je devais déverrouiller exactement. Bon… advienne que pourra ! Je ferma les yeux et posa les deux mains sur le tiroir métallique renfermant, du moins je l'espérais, de l'argent à ramener à Henry. Un nouvel éclair au dehors nous laissa échapper un petit cri à toutes les deux tant nos nerfs étaient à fleur de peau et que celui-ci avait été tonitruant. Nous tendîmes l'oreille pour savoir si quelqu'un nous avait entendu, le propriétaire habitant l'immeuble mais rien ne semblait bouger là-haut. Jessie prit le reste des pièces disposées dans la vitrine et les transvasa dans un large sac tandis que je reprenais ma tentative d'intrusion de cette tirelire mécanique.

C'était la première fois que je prenais Jess avec moi, habituellement j'y allais seule ou avec Jasper qui avait l'habitude de crocheter des serrures; d'ailleurs je ne comprenais pas pourquoi il nous avait fait faux bon ! Henry lui, s'occupait de trier ce que nous ramenions et de les revendre pour en tirer un bénéfice, en échange nous avions un endroit pour dormir et de quoi survivre… bon clairement c'était plus un squat qu'autre chose mais si cela me permettait de dormir sans être trempée par la pluie ou glacée par le vent alors… parfois cela lui arrivait aussi de s'énerver… et il nous frappait mais rarement moi; il me disait que j'étais spéciale, que j'étais son petit Houdini personnel et me traitait un peu mieux que les autres, allant jusqu'à me ramener du chocolat quand c'était mon anniversaire, comme ce soir en fait…

« Sar ! » chuchota Jess deux mètres plus loin en montrant une vitrine avec des bijoux.

Je lui fit signe que j'avais entendu et que je viendrais lorsque que cette foutue caisse serait ouverte. J'apposa donc de nouveau mes mains autrement et imagina qu'elle s'ouvrirait comme ces films où le recul faisait un « katching » sonore, espérant qu'il ne fasse pas le même au milieu de ce silence. Un petit groupe de personne passa devant la boutique à grands bruits, riant et se bousculant bruyamment; le rire glaçant d'une femme retentit parmi eux avant qu'ils ne dépassent le magasin et deviennent de plus en plus inaudibles. Une frustration m'envahit de ne savoir comment ouvrir cette saloperie et avant que je prenne conscience de mon geste sanguin, tapa du poing sur la machine qui se déverrouilla alors. Au même moment un fracas de verre vint briser le silence et je me tourna vers la jeune fille qui m'accompagnait, l'incrédulité dans mes yeux alors qu'elle avait brisé la vitrine en tentant d'elle-même de l'ouvrir avec une lame de couteau.

« Putain Jessie ! » la réprimandais-je tout bas.

« Je suis désolée ! »

Un bruit à l'étage se fit entendre et je pus lire en elle la terreur de se faire prendre; je me tourna en vitesse vers la caisse qui ne contenait au final qu'à peine une trentaine de livres, jurant tout bas d'avoir perdus tant de temps pour si peu !

« Qui est là ? » dit une voix d'homme au dessus de nous; je jeta un regard vers mon amie qui finit de casser la vitrine d'un coup de coude pour prendre les bijoux « je suis armé ! » entendis-je l'antiquaire nous menacer alors que ses pas résonnaient dans le vieil escalier sur notre gauche.

Je fis rapidement le tour du bureau, pris le bout de ma semelle dans une caisse de documents et m'étala de toute ma hauteur. Une lueur arriva vers nous, je vis Jess filer en courant par la porte d'entrée, la laissant entrouverte dans sa course, le vent faisant sonner inlassablement le carillon alors que je m'étais faufilée à quatre pattes sous le comptoir le coeur battant à tout rompre dans ma gorge. Des pieds s'arrêtèrent non loin de moi et je fus soulagée qu'il n'ait eut qu'une lampe de poche en main, ce qui ne lui permettait pas de me discerner ainsi tapie sous lui. Il s'avança vers la porte et la referma, feutrant ainsi le bruit de la pluie qui me parvenait jusqu'alors. Un « clic » retentit et la lumière fut, me privant du peu d'oxygène que j'avais emmagasiné en apnée sous le bureau; je tenta de calmer mon pauvre coeur qui me faisait l'impression d'être audible dans toute la pièce tant il battait fort à mes oreilles.

« Martha, appelles la police s'il te plait, nous avons été cambriolés ! » dit l'homme qui à sa démarche devait avoir une soixantaine d'années.

« Encore ?! » répondit une petite voix en haut avant de traverser la pièce et continuer quelques secondes plus tard « Allo, oui, bonsoir, ils nous faudrait un agent dans notre boutique s'il vous plait, nous venons d'être cambriolés… oui… oui, l'antiquaire au coin de la Rue du Parc, oui… bien, je vous remercie… »

J'avais envie de pleurer, de sortir d'ici mais je ne savais pas comment ! L'antiquaire avait refermé la porte et pas avec le simple verrou cette fois-ci mais avec un trousseau de clefs; il me faudrait combien de temps pour que je puisse ouvrir cette putain de porte maintenant ?! Le propriétaire fit le tour du bureau et pendant une seconde j'eus peur qu'il ne vienne s'y asseoir. La police serait là dans peu de temps et elle me trouverait forcément ici, ça serait alors un aller simple pour l'orphelinat ou pire, la maison de correction ! Mes mains étaient moites et je les frotta rapidement contre mon jean sale, me représentant mentalement la porte d'entrée que je fixais le plus intensément possible. Elle se mit à claquer contre le battant mais sans doute était-ce l'effet du vent qui redoublait de violence ? Je continua, les larmes brouillant ma vue alors que je fixais sans relâche cette fichue serrure, imaginant le mécanisme interne subir ma volonté et je vis distinctement le cylindre bouger, me faisant presque pleurer de joie pour le coup. Je ramassa mes jambes sous moi, prête à bondir vers la porte dès qu'elle serait ouverte, elle vibra de plus en plus contre le battant, claquant toujours plus fort dans la petite boutique où même l'homme à quelques pas de moi finit par se sentir mal à l'aise.

« Fichu vent ! » râla-t-il en se dirigeant vers la porte.

Je fis non de la tête, pestant intérieurement qu'il se mette ainsi inconsciemment dans mon chemin ! Une nouvelle vague de colère m'emplit et dans un craquement assourdissant, elle s'ouvrit tout en grand, laissant entrer librement pluie, vent et feuilles mortes dans le magasin. J'expira tout ce que j'avais stocké dans mes poumons et me vis presque traverser la pièce au ralentit; sentant le carrelage si dur sous mes pieds tandis que j'y prenait appui pour me lancer vers l'avant tel un coureur quittant le starting-block. Le bruit de ma basket glissant un instant sur le sol mouillé le fit se retourner, effrayé de me voir débarquer de nulle part. Il avait des cheveux blancs tout comme son bouc et des yeux d'un bleu délavé, un pantalon de pyjama recouvert d'une robe de chambre et dans sa main droite, une arme que j'espérais sincèrement factice. Il ouvrit grand la bouche en me voyant courir vers lui, levant par réflexe le pistolet qu'il tenait, je ferma les yeux et le poussa sur le côté, recevant la seconde suivante une pluie glacée sur le visage. Ce fut bien une première pour moi d'aimer à ce point cette sensation sur ma peau, je la sentais dans mes yeux, dans mon cou et même dans ma bouche alors grande ouverte pour respirer comme je le pouvais cet air qui m'avait tant manqué avec plaisir.

Un bruit de détonation derrière moi faillit me faire me pisser dessus et je dérapa en tournant sans réfléchir dans une rue à ma gauche… enfin une rue… une ruelle pour être exacte où à part un mur formant un cul-de-sac ne s'y trouvaient que quelques poubelles et une vieille échelle de secours que ma taille ne me permettait pas d'atteindre. Je hurla de colère, vexée de me sentir si stupidement coincée ici après tant d'efforts ! Je voulu repartir dans l'autre sens et m'enfuir de cette impasse mais le vieil homme s'avança à l'autre bout, me barrant le passage. Je jeta un oeil au-dessus de ma tête vers l'échelle qui tout comme la porte tout à l'heure battait contre son support, demandant intérieurement à tout semblant de pouvoir en moi de la faire tomber tout de suite à ma portée, mais en vain.

« Ne bouge plus, tu es prit mon gars ! »

« Foutez-moi la paix ou… je veux pas vous faire de mal, s'il vous plait ! » suppliais-je.

« Mais… vous n'êtes qu'une gosse ? »

« S'il vous plait, laissez-moi partir »

« Non… je ne peux pas, la police va bientôt arriver et - »

« S'il vous plait ! » insistais-je encore.

« Non, je regrette jeune fille ! » il s'approcha de moi, son arme contre la jambe de son pantalon.

Je ferma les yeux un moment, réfléchissant déjà à comment me sortir de cette merde lorsque les flics arriveraient pour me foutre dans leur fourgon… je pourrais aussi en ouvrir la porte comme je l'ai fait je ne sais comment pour toutes les autres mais après ? Henry devait déjà être mit au courant par Jessie de notre déconvenue et je sentais presque par avance sa froide boucle de ceinture contre mes cuisses. Pourquoi ce vieil imbécile ne voulait-il pas me laisser partir tranquille ?! Un rire me sortit de ma réflexion, le même que nous avions entendu lorsque nous étions entrées dans la boutique il y avait me semble-t-il, une éternité et j'ouvris les yeux.

« Ben alors papy… on se trimballe la nuit en petite tenue ? » rit la femme aux cheveux hirsutes en s'approchant de lui à pas de chat.

« Restez où vous êtes Madame, je suis armé et je n'hésiterais pas à faire feu ! » elle repartit de son rire hystérique et tellement dérangeant que j'en avait presque envie de me boucher les oreilles, me ramenant une impression de déjà vu parfaitement écoeurante.

« Mais c'est qu'il mordrait celui-ci, hein Teddy ? » dit-elle en se tournant vers un homme au cheveux blonds qui attendait un peu plus loin avec deux autres.

« Je pense même qu'il t'a donné un ordre Bella… »

« Hmm… méchant, méchant petit papy… »

Elle s'approcha de lui un peu plus et sembla soudain s'apercevoir de ma présence, me souriant désagréablement. Elle tenait aussi quelque chose dans sa main… un morceau de bois… pendant un instant je me dis que c'était une baguette de sorcier et ris mentalement de ma bêtise naturelle.

« Bonjour, petit lapin, comment se fait-il que tu sois ici, toute seule et avec… papy ? »

« J'ai… j'ai volé dans sa boutique… il m'a poursuivit »

« Oh ! » fit-elle en prenant un air outrageusement choqué « alors comme ça… tu poursuis les jeunes demoiselles en pyjama ? » sourit-elle de nouveau en se retournant vers lui, dévoilant des dents blanches dans un rictus mauvais et fou à la fois.

« Quoi ?! Mais ! Elle est venue voler dans MA boutique ! C'est le monde à l'envers ça ! »

« Tais-toi ! » cria-t-elle soudain, faisant battre de nouveau mon petit coeur monstrueusement fort dans ma poitrine alors que d'autres éclairs allumaient le ciel au-dessus de nos têtes trempées par la pluie battante.

Elle s'approcha de lui jusqu'à pouvoir le saisir par le col de son peignoir et plongea ses yeux dans les siens. Des sirènes de police se firent entendre au loin et j'en profita pour tenter une esquive rapide, longeant le mur en courant pour quitter cette ruelle mortelle. Le grand Teddy me rattrapa par le bras sans même me regarder et me tint contre lui alors que je me débattait pour qu'il me lâche. Je sentis soudain sous ma gorge une pointe et ne bougea plus, imaginant sans peine la lame d'un couteau contre ma carotide.

« On en fait quoi de celle-ci ma belle ? » demanda-t-il à la folle qui sondait toujours le regard du vieillard apeuré.

« Hmm… je ne sais pas… elle ne doit pas être d'une grande utilité… encore une moldue de plus qui était là au mauvais endroit, au mauvais moment.

« Moldue ? » demandais-je, ce mot résonnant à mes oreilles comme étrangement familier et en même temps parfaitement inconnu.

« T'en fais pas petit lapin, Teddy sait aller très vite… quand il le faut » rit-elle en lui faisant un clin d'oeil avant de passer langoureusement la langue sur ses propres lèvres.

« Lâchez-moi ! » il me tint encore plus fort contre lui, me faisait mal alors que cette lame… cette lame…?

Je pris alors conscience que cela n'en était pas une par le fait qu'elle ne coupait pas malgré la pression importante qu'il exerçait contre ma gorge et un rapide coup d'oeil de côté m'indiqua qu'il s'agissait d'un bout de bois tout comme celui que l'autre cinglée tenait à présent contre la tempe du vieux qui n'osait plus bouger. Je ferma les yeux et m'imagina le repousser de toute mes forces, un peu comme si en prenant appui sur un mur invisible en face de moi, je pouvais pousser sur mes jambes et le faire basculer… me suffirait plus alors qu'à courir le plus vite possible !

« Bon allez, dépêches-toi, j'ai envie de rentrer maintenant » dit celui qui me ceinturait à la belle brune déjantée.

« Ok… » soupira-t-elle, elle repoussa rudement le vieil homme qui se prit les pieds dans les poubelles, tombant à la renverse sur le sol détrempé de pluie et de boue « Avada Kedavra ! »

Son morceau de bois projeta un éclair vert aveuglant sur le pauvre homme qui après un court spasme retomba inerte, les yeux ouverts sur le ciel orageux. Je fus prise d'une frayeur nouvelle, à mi-chemin entre l'envie de vomir et celle de pleurer ou supplier puis quelque part au fond de moi, quelque chose prit les commandes… je me redressa et une onde explosa du creux de mon être vers l'extérieur, propulsant mon assaillant ainsi que les trois autres par terre, sonnés. J'enjamba le plus gros en courant et partis le plus vite possible, mes larmes se mêlant à la pluie sur mon visage alors que je repensait à ce pauvre vieil homme sans doute mort, par ma faute; ma gorge se resserra à cette pensée ignoble, celle que j'étais désormais plus qu'une simple petite souris faisant les fonds de tiroirs des boutiques mal fermées… j'avais tué quelqu'un cette nuit même sans le vouloir.

Je courais encore comme une dératée, traversant un parc dont les arbres secoués par l'orage se faisaient plus que menaçants sur mon chemin lorsqu'un bruit derrière moi se fit entendre, puis un autre et encore un autre, semblables à un craquement mais soyeux, indescriptibles mais je ne me retournerais surement pas pour voir d'où cela provenait ! Je n'en eus d'ailleurs pas besoin, le bruit se reproduisit cette fois devant moi, à quatre ou cinq mètres à peine de l'endroit vers lequel je courais et la jeune femme apparut de nulle part. Je me stoppa nette, tombant à genoux dans l'herbe boueuse sous moi, fermant les yeux pour accueillir le sort qui me serait dès lors réservé, résignée. Une main d'homme se posa sur mon épaule, me faisant trembler de peur malgré le courage que je voulais démontrer jusqu'au bout.

« Relèves-toi petite », j'ouvris les yeux, incrédule et les regarda tour à tour me dévisager.

« Comment tu as fait ça ? Je n'ai pas vu ta baguette… » fit la femme en me tendant une main pour m'aider à me relever.

« Quelle baguette ? Bon dieu, je comprends rien à ce que vous me racontez » dis-je affolée d'être entourée d'une bande de malades mentaux.

« Ta baguette… » dit l'un des deux autres hommes en me sortant un autre de ces bouts de bois de la poche intérieure de sa veste pour me la montrer; je pus distinguer grâce aux lampadaires du parc les détails taillés à même le bois, elle semblait solide et était magnifique également.

« Je… j'en ai pas… » dis-je alors.

« Et tu sais faire ça sans baguette… » dit-elle clairement impressionnée « tu vis dehors n'est-ce pas ? »

« Oui… »

« Et tes parents ? » demanda le Teddy.

« Je… j'en ai pas… je les connais pas »

Ils s'échangèrent un regard au dessus de moi et après quelques secondes il hocha la tête à l'intention de Bella, se tournant vers les deux autres puis disparurent en un éclair, comme volatilisés !

« Putain, vous êtes quoi au juste ? »

« Des sorciers… comme toi petit lapin… tu devrais venir avec nous… »

« Où ça ?! »

Au loin une sirène d'ambulance se joignit à celles de la police et elle claqua des doigts dans ma direction pour que je me concentre de nouveau sur elle.

« Le château, près de la colline… viens et tu y seras chez toi petit lapin »

Je n'eus que le temps d'ouvrir la bouche pour lui demander plus d'informations mais elle disparut de la même manière que les trois autres, me laissant seule, trempée, crasseuse et complètement perdue. Je regarda autour de moi, resserrant mon gilet qui ne me servait plus à grand chose vu son état et sortis du parc pour regagner une ruelle avoisinante d'un immeuble désaffecté, je m'approcha de son entrée principale, passant entre deux planches à moitié décrochée pour entrer dans le bâtiment sombre et silencieux. Par coeur je savais où tourner, dans quel couloir et puis quels escaliers descendre pour rejoindre « l'abri », là-bas des dizaines de clochards dormaient à même le sol et s'échangeaient des choses qu'ils avaient soit volées soit trouvées ça-et-là contre d'autres choses qui leur serviraient mieux. Je m'arrêta devant une tente orange et m'éclaircis la voix :

« Jasp ? » personne ne répondit alors je tendis une main vers l'ouverture mais fus arrêtée par quelqu'un derrière moi.

« Il n'y est pas »

Je me retourna pour trouver une des vieilles dames qui vivaient ici bas, poussant un vieux caddie de supermarché remplit d'un bazar monstre pour la quasi totalité inutile et encombrant, j'avança vers elle.

« Tu sais où il est Gigi ? »

« Une gamine est arrivée tantôt, affolée et ils sont partis tous les deux… je pense avoir entendu parler d'Henry »

Ici Henry était aussi connu que le Roi Louis XIV par la cour des miracles et je ne dus pas faire semblant de ne pas comprendre ce qu'elle me racontait comme avec les éventuels flics qui nous serraient parfois au détour d'un larcin sur le marché ou les alentours. Je la remercia pour l'information et soupira de désespoir; moi qui voulait absolument l'éviter aujourd'hui… je ressortis par où j'étais entrée et me dirigea vers une petite maison située à trois ou quatre rues du squat. Une lumière éclairait le rez-de-chaussée, ne pouvant reculer sous prétexte qu'il était tard et qu'il dormait surement. Je monta donc les trois marches me séparant de la sonnette et après un rapide coup d'oeil dans la rue à la recherche d'éventuels guetteurs, sonna. J'aurais voulu foutre le camp de là… pourquoi pas me rendre jusqu'au manoir que Bella m'avait indiqué après tout ? C'est ce que je m'apprêtais à faire lorsque la porte s'ouvrit derrière moi.

« Sarah… entres, je t'attendais »

Cette voix, chaude et graveleuse me fit serrer des dents mais je me tourna. Assez petit pour un homme, il ne me dépassait pas de plus de quelques centimètres mais compensait sa hauteur par un tour de taille relativement impressionnant. Il portait à la main droite plusieurs lourdes bagues, pour la plupart ramenées par nos soins et je ne pus m'empêcher de penser que cela était mauvais signe… il ne les portaient que pour mieux faire ressentir les coups qu'il abattait sur nous lorsqu'il n'était pas content de nos services. Il s'effaça pour me laisser entrer, devant reculer assez loin dans la maison pour me permettre un passage entre son embonpoint et le mur adjacent. Une fois à l'intérieur, il referma la porte puis le verrou comme à son habitude alors je tenta de ne pas m'en inquiéter plus que nécessaire.

« Henry… » commençais-je en arrivant dans le salon.

« Ta gueule… » je fus surprise par la violence de ces mots qui d'ordinaire, ne m'étaient pas adressés « tu as vu le bordel que vous avez foutu Jessie et toi chez l'antiquaire ?! Les flics ont fermés tout le périmètre nom de Dieu ! »

« C'était pas voulu Henry je - »

« Fermes-là ! »

Je baissa les yeux devant lui, espérant ainsi le calmer quelque peu ce qui me permis de remarquer les tâches de sang par terre, pas nombreuses mais suffisantes pour me faire de nouveau palpiter le coeur désagréablement.

« Tu sais que les flics me surveille ? Ils savent qu'il m'est arrivé de vous utiliser pour… travailler… Jasper a été sur place en reconnaissance et il a entendu la veuve de ce vieux dingo dire qu'elle avait vu deux jeunes filles fuirent de chez eux à toute vitesse juste après qu'ils aient été cambriolés ! Et ensuite on retrouve le cadavre du vieux dans la ruelle juste à côté ! » Il devenait de plus en plus rouge au fur et à mesure qu'il me parlait, postillonnant dans ma direction sans que je trouve le courage de m'essuyer le visage entre temps.

« On l'a pas tué ce mec »

« Je me doute que c'est pas vous putain ! Vous êtes même pas fichues d'ouvrir une vitrine sans la péter ! »

« Y avait des gars bizarres dans la ruelle »

« Quand bien même ça serait Bozo le Clown lui-même qui l'aurait fumé ce vieil imbécile, celles qu'on a vu foutre le camp de chez eux c'est vous ! Et ça, ça me met vraiment… vraiment… en colère ! »

Avant que j'eus le temps de rétorquer sa main partit dans mon visage, m'atteignant de plein fouet à la lèvre qui se fendit sous le choc et me fis perdre l'équilibre. À quatre pattes sur le sol, les gouttes de sang qui tombèrent partirent rejoindre celles déjà présentes de je ne sais qui, sans doute Jessie si elle avait eut la mauvaise idée de venir ici après le casse raté… un coup de pied dans mon flanc me remit à terre une seconde fois et je préféra rester là en boule, me protégeant la tête de mes bras et le ventre de mes genoux. Ne sachant plus vraiment comment m'atteindre ainsi, je l'entendit fulminer puis taper du poing sur la table avant de soupirer comme un taureau prêt à charger sur sa cible.

« Relèves-toi… » j'hésita un moment, ne sachant trop ce qui m'arriverait une fois remise sur pieds « je te dis de te relever bordel ! » j'obtempéra, essuyant mon menton ensanglanté d'un revers de manche « regardes-toi, regardes ce que tu me fait faire ! À toi ! Ma magicienne des tiroirs caisse… »

Il sembla soudain si triste que je le crus et eus presque pitié de lui… c'était de ma faute après tout, je n'aurais jamais dus accepter de prendre Jess avec, elle était bien trop jeune et inexpérimentée ! Il m'attrapa par les cheveux et me tira vers lui afin de pouvoir coller son visage contre le mien, son haleine mélange de menthe et d'alcool me faisant plisser le nez malgré moi.

« Dégages de chez moi, maintenant ! »

« Je… vais m'en aller »

« Oui, dégages aussi tes affaires du squat… tu n'y est plus la bienvenue d'ici à ce que les flics aient finis de fouiller les alentours ! »

« Mais… je vais aller où moi ? »

« Où tu veux ma grande mais plus là-bas, ils savent où fouiller et je n'ai pas envie que tu te mette à table devant eux… les affaires marchent, j'ai pas envie que tu me foute tout en l'air ! »

Il me relâcha et je me massa le crâne à l'endroit douloureux où il m'avait presque arraché une poignée de cheveux. Il me précéda dans le couloir, jetant un oeil douteux par le juda de la porte afin de vérifier l'absence de policiers dans le coin avant de m'ouvrir la porte et me flanquer dehors. La pluie s'était un peu calmée entre temps mais pas le vent qui plaquait froidement mes vêtements trempés contre ma peau brûlante. Je passa précautionneusement un doigt sur ma lèvre enflée, gémissant de douleur à ce simple contact et partis en direction du squat; une fois à quelques mètres de l'entrée je me dis qu'il ne servait tout compte fait à rien de m'y rendre… en effet, je n'y avait rien sur place à récupérer, je dormais souvent à même le sol, parfois profitant de la chaleur de la tente de Jasper du moins quand il n'essayait pas de me tripoter contre mon gré. Les mots de Bella résonnèrent alors dans ma tête, tournant mon regard dans la direction où je savais qu'une énorme masure était implantée mais invisible d'ici à cause des nombreux bâtiments me cachant la vue. J'inspira aussi profondément que mes côtes douloureuses me le permettaient et me mis en route pour le-dit château, ne sachant trop quoi y trouver sur place d'ennemis ou d'amis.

Une demie heure plus tard, j'arrivais devant le château. Entouré d'une haute clôture de buis, un lourd double portail en fermait l'entrée; en m'approchant je pus y distinguer un sceau frappé d'un « M » majestueux et dessous « Manoir Malfoy ». J'espérais ne pas me tromper mais en même temps, dans la région je ne voyais guère que celui-ci ! Je poussa l'une des portes et entra sur le domaine. Remontant une allée gravillonnée vers cette immense demeure aux six tours qui pointaient vers le ciel d'encre et le coeur battant, abattis le heurtoir à deux reprises. Le vent passait outre mon gilet de laine et la pluie qui retombait de nouveau ne faisait que l'alourdir encore plus, me trempant jusqu'à la peau qui de plus en plus moite, tremblait de froid. Le lourd vantail finit par s'ouvrir sur un homme à la carrure impressionnante qui me fit entrer avant de me demander avec méfiance ce que je venais faire ici. Sa réaction aurait pu être risible dans des circonstances moins désagréables et je me demandais ce que lui, grand et fort, pouvant bien redouter de moi, frêle et grelotante.