Chapitre 12 : Parmi les morts III
1
William LaMontagne était mort.
Hotch resta accroupi près du corps plus longtemps qu'il ne le devrait. Des griffures et des écorchures sur ses bras lui faisaient mal. Il s'agissait cependant d'un type de douleur sans importance, duquel il se sentait complètement déconnecté. Elles avaient été causées par son passage forcé par le trou qui devenait de plus en plus étroit au fil de son avancée ; il était fait pour les enfants, non pour des adultes. Une fois remis sur pied et la lampe-torche allumée, qu'il gardait toujours dans la poche de la veste de son costume —veste qui demeurait avec Reid— ces blessures lui étaient sorties de la tête. Le faisceau avait aussitôt atterri sur la forme immobile reposant là, seule.
« Je suis tellement désolé, » murmura Hotch. Sa main glissa de sa gorge après avoir échoué à trouver un pouls.
Il avait voulu vérifier et ce, malgré la pâleur, l'étrange décoloration de la peau, la bouche ouverte et ce regard vides, troublé.
Il avait voulu vérifier malgré le sang, tout ce sang, et la chemise, déchirée à chaque point d'impact des balles qui avait détruit cet homme dont la seule faute avait été d'aimer une personne touchée par le mal. Comme Haley avant lui.
Hotch se leva. Il parcourut le tunnel de sa lumière et repéra le sang qui éclaboussait le sol en béton. Le fait que ce fut du béton le pétrifia jusqu'aux os. Un trou creusé par un animal, c'était logique. Mais ça ? Ce tunnel creusé par la main de l'homme ? Cela évoquait quelque chose de bien plus terrible. Et, songea-t-il, en baissant de nouveau le regard vers l'homme criblé de balles et tombé si près de la lumière, Will avait clairement été tué par des humains.
Et parce que cela s'avérait trop douloureux de rester là à se demander si Will était mort à portée de voix, s'il les avait appelés dans son dernier souffle, Hotch tourna les talons et s'en alla. Il suivit un chemin qui s'enfonçait loin, loin vers l'endroit où reposaient les morts. Il avait déjà parcouru ce chemin. Il se souvenait.
Le brouillard se levait. La fureur revenait en lui par vagues. La marée montait, apportant avec elle les souvenirs des horreurs causées par cette ville. Hotch sentait qu'à chaque fois qu'il fermait les paupières, il se remémorait une énième scène enrageante : Spencer à six ans, recroquevillé derrière un siège de toilette avec son polo bleu marine, la bouche ouverte dans le souvenir d'un cri depuis longtemps épuisé ; Derek jetant la radio du mini-van ; hurlant d'une douleur plus que concrète ; Penelope enlaçant Manny tandis qu'ils contemplaient Aaron et Emily tirer Rafe du lac ; l'expression sans vie de JJ quand ils l'éloignaient du corps de sa sœur.
Emily dans le cabanon. Le sang, les hématomes, le couteau. Emily boitillant dans les tunnels, son attention concentrée sur lui à tout instant.
Dave.
Hotch tourna alors à l'angle et sa lampe de poche éclaira l'Enfer. La salle se révélait rouge. Des éclaboussures et des raies écarlates recouvraient les murs ; le sol baignait de vermeille, depuis le bout des chaussures de Hotch jusqu'à la scène atroce qui l'attendait et loin encore derrière. Il lui fallut un long moment pour en comprendre. Toutefois, quand ce fut le cas il avança dans l'espace sanglant, baissa le regard et la reconnut. Le monde devint très silencieux.
Une période de temps indicible passa. Hotch continua de cligner des yeux, néanmoins les images du passé avaient disparues. Il ne restait que cela. Et cette vue s'inscrirait dans son esprit à jamais.
Ses genoux s'imbibèrent de sang. Ses mains se colorèrent de rouges sur ses cuisses. L'arme qui patientait à sa cheville n'en bougea pas, car rien ne pouvait changer les faits désormais. Ils avaient échoué. Ils avaient promis à Rosaline de la protéger, sa petite Jennifer, et ils avaient échoué.
Il avait promis à Spencer de la sauver, et il avait échoué.
Elle était morte. M-o-r-t-e.
Ce qui montait en lui n'était plus une vague de colère. Non, rien d'aussi prévisible. Il s'agissait d'une tempête, intemporelle et immense. Elle écraserait tout sur son passage. Elle détruirait tout ce qui tentait de la retenir. Elle se nourrissait de souffrance, d'amertume, et de vingt-et-un an de douleur refoulée ; de leur peur et de leurs pleurs. La fureur du père de Hotch quittait sa tombe, avec sa ceinture et sa cruauté, pour s'enraciner dans son esprit. Il l'accueillit avec joie. Oh oui, il l'accueillit à bras ouverts.
2
Il continua d'avancer, laissant des empreintes rouges sur son passage.
Il descendait dans les ténèbres, le regard droit devant lui, et incapable de se concentrer sur autre chose que sa rage. Il déchirerait Grippe-Sou en deux. Il l'écraserait. Il enfoncerait sa main en lui et en ressortirait tout ce qui ne devrait jamais voir la lumière du jour, à l'instar de Ça avec Rafe. Peut-être ferait-il à Ça ce que Ça avait infligé à Emily. Peut-être frapperait-il, fouetterait-il Ça, arracherait-il à pleines dents un morceau de Sa chair pendant que Ça tenterait vainement de se débattre et lui hurlerait de—
Après un énième angle, il découvrit Emily, son corps jeté sur une pile de vieilles bouteilles de gaz. Les bras et les jambes dans des positions étranges, ses cheveux noirs éparpillés autour d'un visage aussi vide que celui de Will, et recouverte de plastique rouge. Il faisait clair à cet endroit, et ses yeux douloureux essayaient de s'y ajuster. Une étrange ampoule aux lueurs bleutées pendait au-dessus d'elle. Cela avait quelque chose de ridicule.
Cela rendait les ténèbres autour de lui plus profondes. Cela illuminait Emily.
Morte. Elle était morte.
Cela le heurta alors d'un coup, accompagné du reste : Hotch trébucha en arrière avec un cri étouffé de souffrance et de stupeur face à la mort de Dave, la mort de Will, la destruction de JJ, tous ces décès qui le frappèrent brutalement à la vue du corps d'Emily Prentiss. A jamais à terre. Partis pour de bon. Tant d'eux, partis. Et Reid était mourant, Morgan finirait aussi par mourir, et Jack aussi, et Haley—
(tu devrais mourir aussi. Allez, meurs, qu'est-ce que tu attends ? Rends-toi ce service. Tu n'es rien sans eux, sans tous ceux que tu as menés à leur mort.)
—mourrait parce qu'il n'avait sauvé personne.
Personne.
Il détourna la tête et ferma ses paupières brûlantes de larmes. La bile monta dans sa gorge. Ses mains tremblaient trop pour attraper quoi que ce soit ; ni une arme, ni rien… jusqu'à ce qu'elles s'immobilisent. Il se pencha alors, tel un homme ivre, pour la soulever des débris avec douceur. L'odeur de vieux gaz effaçait le reste. Quand il la serra contre lui, elle s'avérait si légère dans ses bras, si mince. Il la retourna avec précaution dans le but de dégager les cheveux de son visage. Emily se montrait toujours tellement apprêtée de son vivant, il ne supportait pas de la voir comme… ça.
Il la dévisagea. A genoux, il tenait le corps de sa coéquipière, sauf qu'elle avait dix-sept ans. Dix-sept ans, avec du mascara partout et du rouge à lèvres à moitié effacé, sa poitrine en partie dénudée, une morsure au-dessus de son sein qui suintait encore de sang, et son visage… couvert d'hématomes. Elle avait été battue.
Ses yeux s'ouvrirent.
Il ne la rejeta pas violemment, du moins de justesse. Au souvenir de ce qu'il avait fait au faux Dave, il la posa délicatement au sol et se releva, puis recula de trois pas sans la quitter du regard. Il s'efforça de ne pas la lâcher un seul instant alors qu'il se baissait et libérait l'arme à sa cheville, s'assurant qu'elle distingue clairement le moindre de ses gestes délibérés. Avec précaution, il se redressa et vérifia l'état du chargeur.
Quand elle s'assit et s'essuya la bouche d'un geste insouciant de la main, son visage redevint intact. La peau au-dessus de sa poitrine se révéla intacte et propre. Aucune main ne semblait avoir été levée sur elle, et elle lui lançait un sourire qui, à seize ans, aurait eu sur lui un attrait au-delà de toute mesure. Néanmoins, il n'avait plus seize ans, mais trente-sept, et ne voyait rien de séduisant dans ces cils sombres et cette bouche souriante, pas sur un visage aussi jeune et tourmenté. Elle n'était qu'une enfant, contrairement à lui, et apercevoir ce fac-similé de la fille qu'il avait aimé se mettre debout et, la poitrine toujours dénudée et une main sur sa hanche, lui envoyer un clin d'œil coquet le rendit malade.
Elle tenait la ceinture de son père, encore rouge du sang de la dernière personne battue avec. Sans doute lui. Peut-être Sean. En tout cas, quelqu'un qui ne le méritait pas, si tant est qu'on puisse mériter un tel traitement.
« Qu'est-ce qui ne va pas, Aaron ? » demanda Ça avec la voix d'Emily. Il fut pris d'un désir soudain de Lui arracher la langue, car, comment osait-il ? Pourtant, il ne pouvait se résoudre à attaquer à la jeune fille qu'il avait tant aimée pendant un terrible été. « Tu ne veux plus de moi ? Tu ne veux plus me baiser ?
— Où est Prentiss ? » questionna-t-il en gardant une voix très basse et calme. Sans montrer cette colère mordante.
« Moi je te veux toujours, minauda Ça, et le fantôme dont il endossait la peau se mordit la lèvre, l'air incertain. Est-ce que c'est parce que je ne suis pas assez jolie pour toi ? Ou trop abîmée ? Oh… tu préfères les blondes, c'est ça ? Comme Haley ? » Quelque chose planta les dents autour du cœur de Hotch lorsqu'elle détourna le regard, le menton tremblant. Ces yeux sombres brillaient, blessés. Effrayés. Il n'arrivait pas à réfléchir, assailli par chaque pointe de culpabilité ressentie un jour à l'idée qu'il n'avait pas pu l'aider autant qu'il l'aurait voulu à l'époque. « Je suis désolée de ne pas être assez bien. J'ai toujours été désolée de ne pas être assez bien pour toi. Mais je suce les queues comme une pro, non ? »
Ça leva la ceinture. Hotch pointa son arme directement sur Ça.
« Tu peux me fouetter si tu veux, » proposa Ça, avec un sourire montrant beaucoup trop de dents. L'illusion s'étiolait. « Je sais que tu aimes faire du mal. Tu n'es pas si différent du bon vieux George, hein ? Oh, George… votre 'Eventreur'. Non, tu n'es pas si différent de lui, Aaron. Tu sais qu'elle a peur de toi, pas vrai ? Tu sais, elle se cache de toi en bas, semblable à une chienne battue, une vraie petite chienne errante.
— Tu n'as jamais réussi à la convaincre que j'étais dangereux, » rétorqua Aaron avec sang-froid. Il se demanda ce que Ça ferait s'il passait juste à coté de lui pour continuer sa route. « Tu as essayé. Je me souviens combien tu t'es démené pour y arriver, en prétendant être moi pour tout me mettre sur le dos. Mais ça n'a pas marché. Elle n'a jamais douté de moi, ni elle ni aucun d'eux. Tu as échoué.
— Tu as échoué, riposta Ça, le visage enfantin d'Emily se déformant en un grondement. Tu crois que tu m'as battu ? Tu n'as pas fait quoi que ce soit, petit merdeux. Espèce de putain de petite tapette ; tu n'as rien fait. Vous vous êtes enfuis une fois, et alors ? Cette fois vous n'y arriverez pas, je vais te dévorer, toi et tous tes chers petits amis, et je vais faire en sorte que ce soit des plus douloureux car vous êtes tous d'un pathétique, tous autant que vous êtes, juste digne d'être méprisés ! J'ai échoué ? J'ai échoué ? Tes amis sont morts ou sont mourant, Hotshot ! David Rossi est mort comme un chien. Jennifer Jareau devra être enterré dans une boîte d'allumettes. Emily Prentiss te fuit comme la peste, toi. Et combien de temps penses-tu que Spencer va tenir, tout seul ? Je vais peut-être envoyer quelqu'un pour s'occuper de lui, t'en dis quoi ? Je vais peut-être lui trancher sa queue en premier pour te l'enfoncer dans la— »
Hotch tira. La balle s'enfonça proprement au centre du front d'Emily, envoya sa tête en arrière et la fit reculer dans les bombonnes de gaz. Le plastique racla le ciment avec lourdeur
(il s'en rappelait)
mais elle ne tomba pas. Elle se redressa et dirigea ses yeux entourés de noir vers lui, le sang s'écoulant du trou dans son front, et le mur derrière elle couvert d'éclaboussures de sang, d'os et de cervelle. Il observa le sang glisser le long de son nez puis former plusieurs filets sur sa bouche et son menton. Il tombait au sol en format des gouttes parfaitement circulaires.
« Tant d'entre nous sont morts, murmura-t-elle, et le sang sur sa lèvre tremblait à chaque mot. Tant d'entre nous ont échoué. Les peurs d'adultes ont de nombreux visages, Aaron, et toutes les tiennes m'appartiennent désormais. »
Les ténèbres frémirent autour d'eux. La lampe de poche de Hotch tressauta dans sa main, tandis qu'il luttait contre la tentation de vérifier ce qui approchait. Des pieds avançaient en traînant sur le ciment. De vieux vêtements émettaient des bruissements. Il entendit le son humide d'un liquide qui gouttait, alors que les sources de ces bruits ne s'avéraient plus très loin. Il ne regarda pas : il ne voulait pas voir les morts transformés en marionnettes par ce monstre. Il ne voulait pas voir Dave ainsi, ou JJ, ou…
Une petite main toucha son coude.
Le froid l'envahit soudain.
« Regarde-le, minauda Emily, et jamais la véritable Emily n'avait affiché une expression si froide. Regarde comme il est petit… comme il est mort… »
Le garçon se tenait à la limite inférieure de la vision périphérique de Hotch. Il parvenait tout juste à discerner des cheveux blonds ; le reste se révélait trop bas, trop flou. Qui que ce soit, il ne prononça pas un mot. Il demeura là, ses petites mains autour du bras de l'adulte, presque dans l'idée d'attirer son attention pour jouer avec lui. Le cerveau de Hotch calcula, sans sa permission, la taille approximative de cet enfant et son arme trembla dans sa main dès que la réponse lui apparut : Jack.
« Il n'est pas mort, nia-t-il d'une voix rauque. Tu mens. »
Emily le contempla, glaciale.
Il se dégagea de l'étreinte du mort. Refusant de tourner la tête pour vérifier son identité, il passa à coté d'Emily en lui donnant un coup d'épaule et ferma les paupières. Aveugle, frénétique, il poussa, frappa et repoussa les morts attroupés à l'entrée du tunnel afin d'y entrer. Il refusait de regarder ; il refusait de s'arrêter. Et il ne reviendrait pas en arrière, pas avant la fin.
Loin sous Castle Rock, Aaron Hotchner poursuivit son chemin. Une vague de morts le suivait en silence et il ne s'arrêta pas avant d'atteindre l'endroit tant attendu : la pièce sombre qui contenait ce terrible cœur battant.
3
La salle dévorait toute lumière. Pour la deuxième fois de sa vie, Hotch y entra et la reconnut instantanément. Sa lampe de poche transperçait à peine les profondes ténèbres. L'air s'avérait plus frais, plus simple à respirer, mais avec un arrière-goût nauséeux. La sensation de claustrophobie des tunnels disparut ; il prit une inspiration et sut qu'il se tenait dans un espace clos qui s'étendait bien loin devant lui et au-dessus de sa tête. Le sol palpitait.
Les ténèbres bougèrent. Hotch s'immobilisa, implorant même son cœur de se taire afin qu'il puisse se concentrer.
Il n'était pas seul.
Sous ses chaussures, le sol semblait vivant. Il fit un pas prudent. Quelque chose battait sous son pied, en décalage par rapport à son propre cœur. Un petit cliquetis retentit dans le noir, tel le murmure d'un millier de voix sèches. Hotch écouta un moment, jusqu'à réaliser, avec un frisson qui le traversa de la tête aux tripes, ce que cela lui rappelait : des insectes. Des fourmillements parcoururent la totalité de son corps et ses cheveux se dressèrent sur sa nuque tandis qu'il imaginait d'innombrables yeux, de pattes frémissant et de mandibules cliquetant.
A présent, il ne saurait dire si les morts l'avaient suivi. Aucune importance, de toute manière. Il se souvenait que c'était dans cette salle que les enfants avaient été emmenés il y a tant d'années ; c'était dans cette salle qu'ils avaient été emmenés aujourd'hui. Haley et Jack devaient être là. Il le fallait. De mémoire, il s'avança vers
(une pile devant lui, éclairée par sa lampe, et il comprend ce dont il s'agit : des jouets, des sacs et des vêtements. Des os et des corps. Cette pile, ce sont les enfants qui n'ont jamais quitté le Camp Moribond, et ceux qu'il cherche sont là, recroquevillés sur eux-mêmes, à l'attendre)
la partie la plus sombre de la salle, où une immense pile d'objets et de vies volées s'élevaient autrefois au-dessus de sa tête, et sans doute encore plus haut aujourd'hui. Il les trouverait là. Il en était certain.
Le faisceau de sa lampe passa sur une silhouette qui disparut aussitôt, cachée derrière la pile. Un éclat blanc, brusque, pâle dans le rayon de lumière. Il tressaillit de surprise, cependant il ne se laissa pas emporter par elle.
« Haley ? » appela-t-il doucement en levant le bras qui tenait la lampe, dans le but d'étendre son champ de vision. Sans succès. L'endroit paraissait dévorer tout ce qui était réconfortant, y compris la possibilité de voir. « C'est Aaron. Je te promets, je suis réel, je ne suis pas un—
— Je sais qui tu es. »
Il se tendit. Il ne s'agissait pas d'Haley.
La réponse fut suivie du son distinctif d'une arme chargée, presque comme s'il résonnait à travers ce lieu hanté. Même le bruissement se tut. La pièce écoutait avec attention.
« Emily. »
Le silence lui répondit.
« Emily ? Je te jure que je ne suis pas Ça. Où es-tu ?
— Ici. »
Il tenta de diriger le faisceau vers l'endroit d'où semblait provenir la voix, néanmoins il ne trouva personne. Si quelqu'un s'y cachait, les ténèbres le dissimulaient. Le malaise monta. Quelque chose clochait avec cette situation. Quelque chose clochait avec elle. Sa voix portait une note étrange. Réservée.
Emily Prentiss te fuit comme la peste, toi, avait grondé vicieusement Grippe-Sou.
« Où, 'ici' ? appela-t-il avec douceur. Es-tu blessée ?
— Je ne sais pas, va savoir. » Elle paraissait distraite. Il fit un pas de coté, puis en avant pour découvrir, peut-être, la source de sa voix. Seulement, le son portait d'une manière trop étrange, ici. « Je ne ferais pas ça si j'étais toi. Tu pourrais marcher dans un truc qu'il ne faut pas.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un truc. »
Elle gémit, sans doute de douleur.
Le malaise pesait, désormais, absorbant tout espoir que la situation se résolve facilement. Il ne lui restait plus que son arme, en laquelle il avait confiance. « Peux-tu me voir ?
— Oui.
— Peux-tu t'approcher de moi, alors ? Sans toucher la 'chose' qu'il faut éviter ? »
Tout en parlant, il se mit sur la pointe des pieds et balaya avec nervosité la zone autour de ceux-ci pour comprendre son avertissement. Le sol était étrange, réalisa-t-il. Il ne s'agissait pas du sol en ciment qu'il avait parcouru pour venir jusqu'ici. C'était… blanc. Horriblement brillant sous la lumière de sa lampe, comme recouvert d'une substance. A sa droite, à peine à quinze centimètres de son pied, le rayon trouva le contour de quelque chose qui lui donna l'impression d'une silhouette humaine à moitié avalée par le sol. Toutefois, cela ne ressemblait plus à un être humain, toutefois. Le sol paraissait avoir poussé autour, l'absorbant petit à petit tandis que la matière blanche le recouvrait. En observant la forme humaine partiellement assimilée, il cru voir quelque chose bouger. Respirer. Elle n'y était pas la dernière fois, il pouvait le jurer.
Et Prentiss ne répondait pas.
« Je t'en prie, Emily, rejoins-moi. » Il continuait d'essayer, haussant un peu la lampe. Il utilisait son prénom pour lui rappeler qui elle était, et qu'il était aussi. Il discernait d'autres de ces formes momifiées autour de lui. Sans le savoir, il avait avancé presque au centre d'une aile dégagée entre deux rangés de ces formes. S'il avait pris à gauche ou à droite en entrant, il se serait retrouvé au milieu de ces horreurs. « J'ai besoin de ton aide. Jack est ici—
— Et comment c'est arrivé ? » perçut-il tout juste. Et il n'avait entendu ce ton dangereux qu'à peu de reprises auparavant, quand elle s'avérait hors d'elle face à la personne qu'elle interrogeait et qu'elle la menait droit dans un piège vicieux. « Dis-moi donc comment c'est arrivé, Aaron. Es-tu désolé ?
— Quoi ? Non, je suis terrifié, je suis terrifié, je veux mon fils—
— Eux aussi le veulent, répliqua-t-elle, de nouveau distraite. Tu les entends ? »
Il ne répondit pas.
Elle continua : « Tu les entends manger ? Tu savais que les crocodiles étaient un des plus vieux prédateurs existant encore ? Des millions d'années, et ils nous dévorent encore avec une telle perfection. Ils sont tellement doués pour ce qu'ils font. C'est dément ça, non, Aaron ? Que quelque chose puisse être créée avec une telle perfection dans le seul but de chasser et manger des humains, de nous tuer. Peut-être est-on censés mourir. Qui sommes-nous pour lutter avec ce genre d'êtres ? Ces prédateurs primitifs, plus anciens que nous… on a une peur d'eux si inhérente. Comme pour les araignées. Tu as peur des araignées ? Moi oui.
— D'accord, » dit-il en avançant dans l'allée. Il faisait à présent attention où il posait les pieds, et ne regardait définitivement pas en direction des corps ou des cliquetis, lesquels semblaient devenir plus forts, plus excités. Il se demanda si la source de ce bruit pouvait sentir son sang, entendre les battements de son cœur… « D'accord, Em. Je vais te rejoindre. Tu restes où tu es, d'accord ? Je pense qu'il y a un problème, et je viens pour t'aider—
— Tu fais un putain de pas de plus et je t'explose la cervelle ! »
Il se figea sur place.
« Tu es comme eux, siffla-t-elle, et la cadence de sa voix changea au point qu'il ne la reconnaissait plus. Tu es exactement comme eux. Les araignées et les crocodiles, les prédateurs… le danger… tu l'as toujours été. Rosaline avait raison. Je ne peux pas te faire confiance, aucun de nous n'aurait dû te faire confiance, et ça n'arrivera pas. Oh, tu as bien essayé de me convaincre du contraire, mais je ne suis pas stupide. Tu ne t'approcheras pas de nous. Je te tuerais si tu essayes. »
Nous.
« Qui ça, 'nous', Emily ? » tenta-t-il. Tous ses muscles devenaient douloureux à force de lutter contre l'envie de parcourir la pièce de sa lampe-torche pour continuer à la chercher. « Qui est avec toi ?
— Tu le sais, ne fais pas l'ignorant ! C'est toi qui les as envoyés en bas, espèce d'enfoiré ! Tu les as livrés à Ça ! »
Voilà, il était complètement perdu. « Jack ? Jack est avec toi ? Emily, réponds ! »
Il se tourna très lentement et ignora le son furieux qu'elle fit, jusqu'à ce que sa lumière trouve, à la place des ténèbres, la montagne de possessions. Elle était toujours là. Et plus grande encore.
Devant, se tenait Prentiss, son arme dirigée droit sur lui.
« Je vais ranger mon arme, » déclara-t-il. Il s'assura de faire des mouvements lents et prévisibles, tandis que les yeux de Prentiss suivaient le moindre de ses gestes. Elle semblait bizarre, prise dans le rayon de la lumière, un éclat de vie contre l'obscurité de la terrible colonne derrière elle. Ses cheveux libres pendaient autour de son visage, ses yeux étaient écarquillés et son visage crayeux. S'il voyait du sang, il refusa de paniquer pour autant ; rien n'indiquait qu'il s'agisse du sien. Toutefois, c'était dans son expression, qu'il aperçut une chose déconcertante. Il se souvint avec horreur à quoi elle ressemblait après que Grippe-Sou l'ait attaquée et forcée à voir une chose qui l'avait presque rendue folle. Etait-ce à nouveau arrivé ?
Son arme désormais dans son étui, il montra ses mains vides. Le pistolet de Prentiss ne bougea pas.
« Es-tu seule ? » questionna-t-il d'une voix qu'il espérait apaisante tout en avançant d'un pas vers elle. Il s'immobilisa une seconde fois en remarquant son doigt se coller à la détente. Ne touche pas la détente tant que tu n'es pas prête à prendre une vie, lui avait-il appris. Il prit donc ce petit geste très au sérieux.
Elle baissa le regard un infime moment avant de revenir droit sur lui.
Hotch changea d'un coup la direction de la lumière. Celle-ci éclaira une petite silhouette immobile étendue à ses pieds. Cheveux blonds. Pyjama de super-héros.
Jack.
Hotch poussa un cri, se précipita vers son fils—
—elle fit feu.
La douleur fut soudaine et stupéfiante, et il y réagit d'instinct. Lampe maintenant éteinte, il s'accroupit aussitôt. Près du sol, il s'éloigna de l'endroit où elle l'avait vu pour la dernière fois, avant de s'allonger. Le ventre sur un sol étrangement chaud, il sentit un filet tiède de sang et une douleur lancinante dans son épaule, là où la balle avait pénétré sa chair. Ce n'était sans doute pas l'épaule qu'elle avait visée. Il ferma les yeux et serra les dents face à la bouffée de souffrance écœurante provenant de ce qu'il supposait être sa clavicule, fracturée ou brisée par l'impact. Il suspectait qu'elle ait visé la tête, ou le cœur. Son intention n'avait pas été de le blesser.
Il ne voulait pas tirer sur elle. Il ne le pouvait pas. Elle ne se comportait pas de manière normale et pourtant, il savait, sans savoir comment, que s'était bien d'elle. Ce n'était pas Grippe-Sou ayant revêtu son apparence, ce n'était pas un fantôme qui le narguait alors que son cadavre se décomposait ailleurs, hors de vue. C'était vraiment elle, et il ne comptait pas lui faire de mal.
Alors, pourquoi essayait-elle de le tuer ?
La salle entière palpitait au rythme de son cœur tambourinant. Ça palpitait, ta-bam, ta-bam, ta-bam, chaque battement de plus en plus fort et profond. Quelque chose appréciait leur présence. Quelque chose s'amusait de ce jeu grotesque du chat et de la souris.
« Spencer m'a demandé de venir te chercher, » dit-il. Il écouta intensément, à la recherche d'autre chose derrière ce battement et ce bruit de cliquetis qui avait repris sous son corps immobile. Prentiss resta silencieuse. « Il est inquiet pour toi. S'il te plaît, Emily, viens avec moi. Va le voir. Il est blessé, et il faut qu'on le sorte de là mais il ne bougera pas tant que tu ne seras pas en sécurité toi aussi.
— Tu ne devrais pas lui laisser de choix de partir ou non », répondit mollement Prentiss. Son état semblait empirer, réalisa-t-il. Cela ne s'avéra pas aussi réconfortant que cela aurait dû l'être. Ses syllabes se mélangeaient, à la manière de celles d'une personne ivre ou épuisée. Une autre pensée lui vint : il était fort possible qu'il puisse demeurer caché jusqu'à ce qu'elle meure de possible blessures. Elle ne paraissait pas pouvoir tenir bien longtemps.
Cela le rendit malade. Il ne supportait pas l'idée qu'elle meure. Non, peu importe de quoi elle souffrait, ce n'était que temporaire. Peut-être s'était-elle juste cognée la tête, elle irait sans doute bien. Tout irait bien. Ils iraient tous bien.
Il pouvait toujours les emmener loin d'ici.
Elle parlait toujours : « Il est bien trop petit. Il ne sait pas ce qui est bien pour lui. Je ne suis pas assez forte pour le porter. »
Hotch cligna des yeux.
« Petit ? » questionna-t-il. Il se redressa lentement, la respiration bloquée, et redouta la balle qui mettrait fin à sa vie. « Emily, quel âge a Spencer ? »
Et elle répondit : « Il n'a que six ans. Comment tu as pu lui faire ça ? Il n'a que six ans, espèce de monstre… »
Hotch se leva et la rejoignit, toute crainte vis-à-vis du pistolet évanouie.
4
« Hé, Emily, » murmura-t-il avec douceur. Il la découvrit assise à l'endroit même où elle se trouvait déjà avant de lui tirer dessus. Elle ne leva pas son arme quand il alluma sa lampe-torche pour l'illuminer. Elle cligna des yeux avec apathie, Jack sur ses genoux et la main tenant son arme sur le torse de l'enfant. « Tu sais que je n'ai pas fait ça, pas vrai ? Je n'ai pas laissé les agents emmener les enfants jusqu'ici. Tu sais que je ne l'ai pas fait. J'étais dans la bibliothèque, j'étais drogué. Et après ça, la police m'a gardé. Et j'en suis vraiment désolé, tu sais, car c'est à cause de ça que je n'ai pas pu te rejoindre à temps, avant que Ça te fasse du mal. Mais je suis venu. Tu ne te souviens pas ? »
Elle secoua lentement la tête, puis son expression devint perplexe. « Je t'ai embrassé, » marmonna-t-elle. Elle observa le petit garçon inconscient. Hotch l'imita, son souffle retenu, jusqu'à ce qu'il remarque que l'enfant respirait ; Jack était vivant. « Je t'ai embrassé pour te dire adieu. Je suis descendue en sachant que je mourrais en les sauvant. Face aux fantômes. Où est-ce que tu étais ? J'avais besoin de toi, merde ! Je… je suis venue seule…
— Tu as été si courageuse, convint-il, agenouillé. Et je suis là, maintenant. Je peux avoir Jack ? Je vais le porter hors d'ici. »
Soudain, elle bougea. Trop vite —il se retrouva avec une arme pointée sur sa tête, face à ses yeux écarquillés.
« Tu vas me laisser ici pour brûler, gronda-t-elle, chancelante. J'ai essayé de le faire flamber, et tu m'abandonnée ici. Ah non, pas cette fois ! Je vais les prendre et les emmener, on va partir, loin… » Elle lutta pour se lever, Jack affalé contre le seul bras qu'elle pouvait utiliser pour le porter, et émit un gémissement éviscérant de désespoir en réalisant qu'elle n'y parvenait pas. « Non ! Spencer, je t'en supplie, allez ! Ne meurs pas, espèce de petit enfoiré, je ne suis pas venue jusqu'ici pour ramener ton cadavre ! Non, c'est moi qui étais censée mourir, pas lui !
— Tu n'as pas dix-sept ans, » tenta Hotch d'un ton frénétique, incapable de bouger. Son doigt restait sur la détente tandis qu'elle essayait toujours redresser l'enfant avec son autre bras. « Em, je t'en prie. Tu n'as pas dix-sept ans. Tu n'es pas toute seule. Je suis là —je peux t'aider. Tu n'es plus à l'époque.
— Qu'est-ce que tu racontes? cingla-t-elle. N'essaie pas de me prendre pour une conne, je sais ce que tu as fait ! Tu les as appelés, tu as envoyé les petits ici, et maintenant tu es venu t'assurer que Ça nous mange bel et bien. Tu es là pour me regarder brûler vive —je sais que c'est le cas. Je peux la sentir, la chaleur… » Elle détourna le regard un moment, comme pour s'abriter d'un mur de flammes. Il aperçut alors du sang recouvrir sa nuque, ses épaules, et il semblait assez frais pour savoir qu'il s'agissait bien du sien.
Hotch tourna la tête, évitant cette vue, afin de rassembler ses pensées ; soudain il distingua ce qui reposait là, dans cette horrible scène dont Prentiss représentait le centre. Lorsqu'il comprit ce qu'il discernait enfin, cela l'assomma. Seulement, il n'avait pas le temps pour ça. Il repoussa donc cette vision et chercha cette part de lui qu'il avait enfermée au plus profond de son esprit, encore plus loin que la douleur de la perte de son équipe, sa peur de Grippe-Sou et ses souvenirs de son père. Tout ce qu'il avait tenté de perdre, suite à ce fameux été.
Il le retrouva.
Aaron reporta son attention sur Emily, et croisa calmement son regard.
« Il n'y a pas de flammes ici, dit-il, car tu ne voulais pas rentrer dans cette pièce. On a juste balancé autant de bouteilles de gaz que possible et jeté le briquet allumé. Ça n'a pas pris. Le feu n'a pas pris, Emily. Nous sommes de très mauvais pyromanes, on n'avait même pas réussi à faire partir le feu de joie pour les gamins, ce jour-là. Il a fallu que ce soit Rafe qui le fasse.
Elle plissa les yeux et vérifia les alentours. « Nous sommes des pyromanes vraiment nuls, » admit-elle, avec un début de sourire en coin. Jack bougea ses yeux, les globes se déplaçant derrière ses paupières aux tons bleuâtres. « Mais je croyais… je sentais mes mains brûler.
— C'est l'œuvre de Grippe-Sou, » lui expliqua Aaron. Au souvenir de la terreur ressentie en voyant Emily hurler que ses mains fondaient et s'écrouler au sol, une vague de colère monta, menaça de gâcher tout ce qu'il tentait désespérément de bâtir à l'heure actuelle. « Rien qu'une illusion. Juste un autre de ses tours. J'ai donné Sean à Derek et je suis revenu pour te récupérer, tu te souviens ? Je t'ai portée jusqu'à ce que tu puisses marcher de nouveau.
— C'est vrai, se souvint-elle tout bas. Je m'en souviens. Pourquoi tu ferais ça ? »
Il inspira puis expira, gravant ce moment dans sa mémoire. Il ferma les yeux, et la vit telle qu'elle était à l'époque, et essaya de se souvenir de ce qu'il était, lui… combien tout semblait nouveau et réel à seize ans, combien ses émotions paraissaient vives. Sa douleur, fraiche. Mais aussi combien cela s'avérait incroyable d'être amoureux pour la première fois. Le Hotch de trente-sept ans mentirait s'il la regardait à présent et prononçait les mots qu'il devait absolument dire. Il ne devait plus être cet homme. Il redevint alors l'enfant qu'il avait tué afin d'échapper à la marque laissée par ce lieu. Il redevint Aaron, qui méritait mieux.
Ils méritaient tous mieux.
« Parce que tu es la seule personne en qui j'ai confiance pour être à mes cotés, » dit-il, se concentrant sur ce sentiment et ignorant tout le reste. Quand il rouvrit les yeux, il pouvait le voir : elle était assise là, agrippant Spencer, l'observait avec méfiance, et attendait les mots qu'il avait été trop stupide pour dire à l'époque. Il n'arrivait toujours pas à les prononcer. « Parce que dans cet avion qu'on sort de l'enfer, tu es ma copilote, tu te souviens ? Et qu'est-ce que je t'ai dit sur les copilotes ?
— Les pilotes ne font rien sans leur aval, murmura Emily en baissant l'arme.
— Tire si tu veux, » dit-il. Il s'approcha et remarqua distraitement que son bras ne fonctionnait plus du côté où elle avait déjà mis sa menace à exécution. Il n'avait toutefois pas terminé : « Ca m'est égal. Même si tu me tires dessus, je ramperai pour rester derrière toi et quand je ne pourrai plus ramper, je me traînerai jusqu'à ne plus pouvoir bouger. Je ne suis pas celui que Ça veut te montrer, je ne m'enfuis pas quand mes amis sont en danger. Je ne laisse pas les miens derrière. Ni toi, ni Spencer, ni personne. » Il pleurait, réalisa-t-il. Il put enfin tendre la main pour prendre son arme. Elle le laissa faire. Elle aussi pleurait. « Je vais sortir et on va tirer les gamins de là, comme on l'a promis, Em. On ne peut pas laisser tomber Rosaline et Rafe. »
Hoquetant, Emily se blottit contre lui. Il l'enlaça pendant ce qui semblait une éternité, comme si les dernières vingt-et-une années se fondaient en une seule. Impossible de la lâcher tant qu'elle se trouvait dans cet état ; il avait peut-être son arme, à présent, mais il avait toujours besoin de sa coopération pour quitter ce lieu.
Serrant Emily contre lui, la lampe au sol, et Jack respirant toujours entre eux, Aaron jeta un œil au-dessus de son épaule pour revoir ce qu'il avait déjà vu auparavant : le corps d'Haley, qui le fixait d'un regard accusateur. Il avait su instantanément, en la voyant reposer là, qu'il avait perdu sa femme, d'une manière bien plus définitive que le divorce. Il n'avait jamais vu son visage aussi inexpressif. Aucun visage vivant ne pouvait l'être.
Néanmoins, pas le temps d'y réagir, c'était même impossible. Il en était incapable. Il était trop secoué, trop blessé, et il devait être Aaron en cet instant. L'Aaron qui connaissait à peine Haley, et non pas l'homme qui l'aimait ; il ne pouvait pas être Hotch. Il ne réagit donc pas.
Aaron pouvait les sortir de là ; Hotch laisserait juste tout tomber face à la douleur.
5
L'étreinte s'arrêta. Prentiss essuya ses larmes en s'écartant de lui. Il prit garde à ne pas fixer le corps, derrière elle.
« Jack ? » appela-t-il tout bas, en vérifiant le pouls de l'enfant. Il trouva un battement clair et inspira avec soulagement.
« C'est comme la dernière fois, » murmura Prentiss en regardant autour d'elle. Pendant qu'elle était distraite, il saisit sa chance. Il se pencha et chercha l'origine de sa blessure ; ses cheveux s'avérant plein de sang sur sa nuque, il suspectait qu'elle se soit frappé la tête. Lorsqu'il passa doucement sa main sur celle-ci, son crâne s'avéra tendre au toucher. Ses doigts effleuraient une plaie de laquelle coulait un liquide chaud. Rien d'étonnant à sa confusion ; son cerveau avait été touché. Il lui fallait la sortir de là.
« Comment ça ? » questionna-t-il. Il baissa les yeux sur sa propre épaule et réalisa que Prentiss devrait sans doute porter Jack, si elle le pouvait.
« On est arrivé à temps, la dernière fois, avant que ça se déchaine… » Elle fronça les sourcils. La confusion revint à l'attaque dans le faisceau éclatant de la lampe torche. « Mais je n'en suis pas partie, pas vrai, Aaron ? Si ? Je crois que je suis morte en bas.
— Non, tu n'es pas morte, » contredit Hotch, qui tenta de se lever en chancelant. « Peux-tu porter Ja— Spencer ? Je suis blessé au bras, je ne peux pas m'en charger. »
Elle acquiesça, suivant ses instructions sans poser de question, mais détaillant toujours la pièce avec cette expression de détresse. Malgré cela, elle porta aisément Jack.
Tandis que Hotch la guidait pour descendre du petit rebord sur lequel elle se tenait, puis le long de cette allée de sécurité au cœur de la pièce frémissante, elle avança cependant d'une démarche étrange. Il semblait que les deux moitiés de son corps étaient légèrement désynchronisées. Il devait alors corriger sa trajectoire, puisqu'elle dérivait vers la gauche et donc vers ces étranges cadavres encapsulés au contenu mouvant et cliquetant.
« Regarde, » s'exclama-t-elle brusquement, avec un mouvement de tête en direction d'une chose qu'elle seule voyait. Il y dirigea la lampe : un espace libre apparut au cœur d'une rangée de corps. Un coup brutal le frappa à l'estomac. « Je t'avais dit que je n'étais pas partie. Regarde, là, c'est l'endroit où il m'a enfermé pour l'éternité… juste là… et ici c'est ta place, et celle de Derek, et de Penelope. Ça m'a dit où Ça allait mettre chacun de nous. Il n'y a pas d'endroit pour Spencer, par contre. Grippe-Sou a toujours été avide quand il s'agit de Spencer, il n'avait sans doute pas l'intention de le partager. »
L'horreur frappa Hotch dès qu'il réalisa de quoi elle parlait. Aussitôt, il voulut être à l'extérieur. Il fallait qu'il sorte.
« C'est un garde-manger, » comprit-il, la gorge serrée. Il observa ses pieds où, dans les profondeurs, quelque chose vivait. Nourri par ces corps, ces innombrables corps. Tous ces enfants sans défense, enfermés, attendant d'être massacrés.
« Non, » contredit Prentiss. « C'est un nid. Tu ne savais pas ? Moi oui. Ça m'a montré. Ça se nourrit à Derry, puis Ça vient ici pour nicher, là où la chasse est facile. Des enfants engraissés… Ça dit que les enfants sont engraissés ici, en pleine santé… Aaron, tu peux prendre Spencer ? J'ai mal aux mains, elles sont en train de brûler, tu ne le vois donc pas ? »
Il la détailla. Elle ressemblait à Spencer, dans l'église, là-haut. La peau dépourvue de toute couleur, et recouverte d'une fine couche de sueur. Du sang humide brillait sur ses épaules et il poussa un faible juron, en remarquant qu'elle saignait plus vite qu'ils ne sortaient de là. Devant lui, elle vacilla soudain dangereusement. Une respiration difficile s'échappa d'une gorge qui commençait à lâcher. Le son était humide, flasque. Elle s'éteignait sous son regard.
« Je m'en occupe. » Il prit Jack avec son unique bras en état. L'autre pendait, inutile et douloureux, sans répondre. Il saignait aussi, mais il ne s'en préoccupa pas, continuant de les guider loin
(D'Haley)
des bouches affamées qu'il savait en train d'attendre qu'un d'eux tombe. Il ne regarda pas en arrière. Il n'y avait rien à regarder. A seize ans, il ne connaissait pas Haley, pas assez pour la pleurer en tout cas. Il connaissait cependant Emily et elle se trouvait à ses cotés, comme Sean dans ses bras… il cligna des yeux, les baissa et vit Jack, puis Sean, ensuite Spencer, et songea qu'il devait peut-être limiter sa propre hémorragie avant d'être aussi perdu que Prentiss.
« Oh, » gémit Prentiss avec le sanglot de douleur animal en levant la lampe pour illuminer Foyet, à l'entrée du tunnel.
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L'œil de Foyet manquait. Une orbite vite et sanglante les fixait. Le sang maculait son visage, son torse, ses bras. Son visage était recouvert de griffures, et de grands morceaux de chair s'avéraient arrachés à sa joue et sa mâchoire. Malgré tout, il souriait et, dans le faisceau de la lampe d'Emily, écartait ses bras comme pour les accueillir. Dans ses mains, le couteau brillait d'une horrible teinte rouge, ressemblant à celle qui le recouvrait. Hotch avança d'un pas afin de se mettre entre Prentiss et la vision grotesque qui les attendait. Un instant plus tard, il réalisa que cela mettait Jack en danger. Il se tourna difficilement pour essayer d'indiquer d'un geste à Prentiss de prendre l'enfant et ainsi rendre à Hotch son unique bras fonctionnel. Tout allait avec une telle lenteur ; ils se trouvaient dans un danger indescriptible.
« Oh non, Aaron, dit Foyet avec une grande tristesse factice, en se penchant de coté pour plonger le regard dans les ténèbres derrière eux. C'est Haley là-bas ? Oh, elle est morte. Tellement morte. Quelle déception. J'aurais aimé la tuer moi-même.
— Haley est morte ? marmonna Prentiss, à moitié accroupie, en relevant soudain la tête.
— Prends Jack, » fut la seule réponse de Hotch. Elle n'était pas en état d'aider.
Il devait affronter Foyet seul.
Prentiss obéit sans rien ajouter. Le rayon de la lampe s'agitait et donnait l'impression que Foyet grandissait puis se tassait sur lui-même au rythme de son ombre. Son sourire ne faiblissait pas.
« Pas même un bonjour ? Même après avoir offert mes plus sincères condoléances pour la mort inopportune de Mme Aaron ? »
Hotch se leva, son arme en main.
« Continue de l'éclairer, ordonna-t-il à Prentiss.
— Hotch, attention, » répondit-elle. Hotch, nota-t-il. Pas Aaron.
« Je tiens à dire que je suis heureux que le petit ait survécu. Ca va être excitant de le découper. Vous avez vu le joli puzzle que j'ai fait avec— »
Hotch visa et tira d'un seul mouvement fluide, cependant Foyet recula et la nuit profonde du lieu l'avala. Un instant de silence… et il attaqua.
La première chose dont Hotch fut conscient, se révéla les ténèbres près d'eux qui se déformèrent quand Foyet sembla en surgir pour le heurter et les envoyer tous deux au sol. Prentiss poussa un cri —ne touche pas les corps !— et la main de Foyet agrippa celle de Hotch, les ongles pénétrant sa peau. L'orbite vite se situait à quelques centimètres du visage de Hotch, et la manière dont la lumière frappait le visage abîmé rendait cette vision plus horrible. Foyet était un homme possédé. Une force démoniaque paraissait l'habiter; Hotch parvenait tout juste à maintenir sa prise sur son arme —l'autre bras était inutile, à peine capable de se soulever pour garder un peu d'espace entre eux.
La douleur éclata ; une douleur familière. Hotch grogna alors que le couteau glissait le long de ses cotes. Il redoubla ses efforts. Un genou dans le torse de Foyet lui tira une expiration forcée satisfaisante. Le couteau frappa de nouveau, Hotch se dégagea de cette emprise mortelle. Le pistolet approcha encore et encore tandis qu'ils roulaient sur le sol dans un terrible mélange de membres, de sang, de souffrance…
« Laisse-moi te tuer, » cracha Foyet. Son unique œil était tellement dénué de ce qui s'apparentait à la moindre once de santé mentale, qu'Hotch sut que cet homme avait subi ce que Prentiss avait failli connaître il y a toutes ces années. A une exception près : lui l'avait accueilli à bras ouverts. « Tu finiras par me supplier de t'achever. C'est ce que Jennifer a fait ! Elle a supplié, encore, encore et— »
…Hotch appuya sur la détente dès qu'il pensa que l'arme était assez proche. Il sentit son bras heurter quelque chose qui le chatouilla avec des doigts fins, filiformes. Au-dessus de lui, Foyet fut rejeté en arrière avec un gargouillis. Le coup de feu laissa un sifflement dans les oreilles de Hotch. Cela le brûlait où il avait été poignardé, mais cela ne l'empêcha pas de rouler loin de ce qui le touchait avec un cri guttural. Il utilisa son bras blessé pour repousser ce qui avait effleuré son bras avant que cela puisse pénétrer sa chair. Foyet était recroquevillé au sol, semblable à un animal, à moitié à genoux, à moitié accroupi, une main au sol et une autre sur son visage. La balle avait traversé sa mâchoire pour ressortir par sa joue, pourtant cela ne l'arrêta pas.
Cela ne l'arrêta pas du tout.
Il tourna lentement la tête pour fixer l'endroit où Jack reposait au sol, seul, la lampe torche allumée près de lui. Aucune trace de Prentiss.
« Non, » gémit Hotch, luttant contre une vague de terreur pour se remettre debout. Où était son arme ?
Il avait perdu son arme.
« Non, » répéta-t-il à nouveau, la voix rauque, mais Foyet plongea. Couteau en main, il se précipita maladroitement vers l'enfant. Jack était allongé sans défense, et Hotch échouait encore.
Hotch se lança à sa poursuite, sautant par-dessus les corps momifiés, manquant de mettre un pied dedans dans sa hâte, sans se préoccuper de rien d'autre que d'atteindre son fils. De sauver son fils. Il se jeta en avant—
— et ils se retrouvèrent tous deux au sol dans un grognement joint, Hotch à présent désarmé. Il comptait faire à cet homme exactement ce qu'il avait fait subir au faux Dave. Seulement, il était plus faible maintenant. Il avait perdu tant de sang, vu trop d'horreurs. La fureur qui aurait pu balayer Foyet, telle une cabane en bois dans une tornade, avait disparu. Elle avait atteint son pic devant cette terrible scène du cadavre de JJ, puis s'était épuisée une fois éloigné de l'illusion d'Emily qui se moquait de lui, pour mourir entièrement quand il avait puisé dans le passé pour essayer de ramener Prentiss dans le présent. La fureur s'avérait aussi morte qu'Haley.
Des mains autour de son cou le serraient fort. Foyet se trouvait juste devant lui, n'ayant plus rien d'humain avec son visage disparu, son œil perdu sous la folie inspirée par Grippe-Sou. Et c'était sa faute si Haley était morte, sa faute si Will était mort, sa faute si Jack et Henry étaient en danger. Toutefois, la vision de Hotch se fracturait en parts d'ombres et de lumières, ses poumons hurlaient, son cerveau lâchait prise et il se mit à dériver alors que, inexorablement, on le tuait.
« Emily, » tenta-t-il de
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gémir, mais elle lui couvrit la bouche.
« Chuut, » murmura-t-elle. Elle se pencha et l'embrassa de nouveau. Nue contre lui, ses yeux se révélaient si noirs qu'il crut s'y noyer. Il se sentait à la fois excité et follement chanceux, comme s'il était le seul jeune homme au monde à vivre ce rêve. Personne d'autre, il le savait, ne s'était jamais senti aussi vivant que lui, sur ces matelas de sport dans le sous-sol d'une bibliothèque, dans ce trou paumé, avec une superbe fille nue dans ses bras, et lui en elle. « On va nous entendre.
— Ils sont trop occupés à se goinfrer, la rassura-t-il. Je ne t'avais pas dit que je nous ferais sortir de là ? On est en sécurité ici. Elle va nous aider à nous enfuir d'ici, tu vas voir. »
Elle bougea et il la sentit tout autour de lui. Cette fois, il échoua misérablement à étouffer le bruit que cela lui arracha. Il apercevait un tatouage sur son omoplate ; il ne pouvait discerner ce dont il s'agissait sous cet angle, pas avec ses cheveux ainsi devant.
« Peut-être que ça va aller, » dit-elle en enfouissant son visage contre son épaule dénudée, les bras autour de lui. Ses cils étaient mouillés sur sa peau. « Oh mon dieu, Aaron, on va sortir d'ici. On va survivre.
— Je te l'avais dit. Je te l'ai promis, personne d'autre ne va
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mourir ! »
Hotch inspira ; le monde explosa autour de lui avec une intense clarté. Ses paupières se soulevèrent avec peine, et il fut soudain conscient que sa gorge le brûlait et que son corps paraissait déconnecté —à part sa main, qui était tombée au sol et avait, il ne savait comment, trouvé celle de Jack pour la serrer dans la sienne. Mais il était vivant. Vivant.
Où était Foyet ?
Sous lui, le sol bougea dans une vague lente, corrosive, de milliers d'êtres agissant de concert. Il se sentit emporté par elle. Il roula sur le ventre et se traîna vers son fils pour presser sa bouche sur le front brûlant de l'enfant. Les yeux de Jack s'entrouvrirent et s'éveillèrent de plus en plus au rythme des clignements et des secondes qui passaient… Hotch lui sourit… les cris retentirent.
Hotch eut un soubresaut et s'assit en se tournant. La salle en fit de même. Il ne pouvait pas voir. Il était aveugle.
La lampe de poche heurta ses doigts et il lutta avec —elle tomba deux fois— ses oreilles sifflant et sa gorge le brûlant. Il sentait le goût du cuivre, du vomi, du rance ; il lui semblait qu'il avalait de vieux pennies, chacun d'eux l'étouffant et déchirant sa gorge sur son passage. S'il toussait, il avait l'impression que tout remontait. A ce moment-là, il alluma la lampe pour la diriger vers les cris stridents et humides.
« Mais crève ! » gronda Prentiss. Elle frappait la tête de Foyet contre le sol avec un bruit de pastèque tombant de haut sur du ciment. Foyet gargouilla. Une batte de baseball sanglante reposait par terre à coté de Prentiss. Bien que l'extrémité soit brisée en de multiples éclats, le nom JAREAU restait visible sur la poignée polie. A califourchon sur Foyet, Prentiss le maintenait avec brutalité. Hotch tenta de comprendre ce qu'il voyait, ce qu'il entendait ; les cris de Foyet faiblissaient, néanmoins Prentiss se mettait aussi à émettre des cris de douleur, et le sol lui-même s'agitant, à priori, autour d'eux. Quelque chose craqua ; ils chutèrent davantage, et Hotch discerna le torse de Foyet s'ouvrir et s'enfoncer, tandis que des pattes filiformes et ténébreuses se glissaient hors de l'ouverture, bouillonnant autour des mains déjà sombres de Prentiss. Lorsque la lumière les toucha, les ténèbres s'enfuirent, laissant derrière elles des masses de chaires déchirées, des gouttes de sang et l'éclat blanc des os dénudés par une faim vorace.
Il comprit alors ce qu'il apercevait, et détourna le regard pour prendre Jack dans ses bras, avant de se relever tant bien que mal. Tout vacillait autour de lui mais cela importait peu : il courut simplement. Il fonça droit vers la porte, loin de ce qu'il avait vu dévorer vif George Foyet. Jack cria quelque chose contre son torse, cependant Hotch le serra davantage et ignora le choc. Son enfant ne pouvait assister à cela. Il ne l'oublierait jamais.
Le tunnel lui donnait une impression de claustrophobie pendant qu'il le parcourait à toute allure. Soudain, Hotch s'arrêta et s'accroupit pour poser Jack. L'air, ici, paraissait comprimé. Jack pleurait.
« Maman, sanglota-t-il. Où elle est maman ? Papa ? Elle est où maman ?
— Reste là, bonhomme, » supplia Hotch, essayant de l'inciter à s'asseoir malgré la terreur pure. A présent, du sang tachait son pyjama, et s'étalait sur le visage souriant du personnage. « Papa doit aller chercher Emily, mais il faut que tu restes là. S'il te plaît ? »
Jack se contenta de le fixer, trop terrifié pour comprendre. Il n'y pouvait rien.
Hotch lui fit signe de ne pas bouger, espérant de tout cœur qu'il obéirait, et retourna sur ses pas.
Elle ne fut pas difficile à trouver. Ses sanglots lui déchiraient le cœur, et la terreur pure le brisait. Foyet était mort ou, en tout cas, Hotch l'espérait vraiment: la lampe qu'il maintenait sur cette masse affamée d'yeux noirs et de millions de minuscules dents révéla qu'ils avaient presque dévoré la tête de l'homme de l'intérieur. Ne demeurait qu'un œil bleu et une bouche grande ouverte, dévoilant les créatures qui s'y nourrissaient. Prentiss tentait de se lever, de s'éloigner, sauf que le mort serrait son bras et les bêtes passaient ainsi de lui à elle pour la dévorer à son tour.
Avec la lampe, Hotch en écrasa une sur son bras, et poussa un cri en même temps qu'elle quand elle éclata en un flot de suintement noir qui attaqua sa peau. Il continua de frapper tout ce qui chercha à l'attaquer, puis il dirigea le rayon lumineux droit vers l'espace caverneux du torse de Foyet et les ténèbres qui y bouillonnaient. Les créatures hurlèrent d'une seule voix et voulurent fuir, droit dans le sol, loin de la lumière brûlante. Il ignora sa propre douleur et essaya d'en éloigner le plus possible d'elle. Enfin, il attrapa cette main rigide et morte pour en défaire sa prise sur le bras de Prentiss. Elle trébucha contre lui et il la souleva. Il partit en courant.
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« Laisse-moi voir tes mains, » exigea-t-il. Ils se trouvaient dans la section éclairée du tunnel, juste hors de portée. Tout le long du chemin, Prentiss, jetée sans cérémonie sur son épaule, avait tenté de descendre de son perchoir, et Jack marchait maladroitement à coté de lui, sa petite main autour de celle engourdie de Hotch. Il pouvait presque sentir sa force diminuer avec chaque goutte de sang qui coulait de sa main, et son omoplate lui donnait l'impression que l'existence n'était que souffrance. Il la fit tomber de son épaule dès qu'il vit la lumière. « Tomber » était exactement le bon mot ; le son de sa tête heurtant le sol lui rappela Rosaline.
Prentiss ne dit rien, laissant simplement sa tête basculer en arrière avec un grognement à peine audible. Il ignora ce son. Jack pressé contre lui, il s'agenouilla et utilisa sa bonne main pour attraper un bout de sa chemise.
« Tiens, prends-ça, » dit-il à son fils, afin qu'il puisse se servir de son genou et en déchirer le pan qu'ils tenaient tous deux. Il serra le morceau ainsi arraché autour de son épaule pour conserver le peu de sang qui lui restait encore. Autour de lui, les ténèbres commençaient à être éclairées de points rouge et vert qui dansaient dans son champ de vision périphérique et disparaissaient quand il les regardait. « C'est bien. Reste-là. Je vais aider Emily.
— D'accord papa, » marmonna Jack, les yeux un peu vitreux. Profondément, très profondément en état de choc. Hotch, l'espace d'une seconde, lui en voulut —puis la voix de son père murmura 'tu vois, il est aussi bon à rien que toi'.
Il préféra l'ignorer.
« Emily, » l'appela-t-il dans l'espoir d'attirer son attention. Il passa la main derrière sa tête et tressaillit lorsque le sang émit un bruit de succion sur sa paume. A l'arrière de son crâne, ses cheveux étaient collés en une masse sanglante. « Comment vont tes mains ? »
Elle les leva devant elle. Ce n'était pas si terrible. Le sang de ces créatures les avaient un peu brûlées, mais les blessures ne semblaient ni trop profondes ni trop douloureuses.
« D'accord, souffla-t-il, soulagé. Je vais vérifier ta tête maintenant, pour voir si je peux arrêter le saignement avant qu'on sorte d'ici.
— J'suis fatigué, » murmura Jack.
Ils avaient encore un long chemin à parcourir.
Hotch déglutit et, l'odeur de gaz plein les narines, manipula Prentiss avec douceur. Il pencha sa tête en avant dans le but de l'examiner sous cette lumière artificielle. « Je ne peux pas te porter, reprit-il, sans savoir s'il s'adressait à Jack ou Prentiss. Il va falloir que tu marches, Jack, même si tu es fatigué. Je dois aider Emily. »
Jack le fixa, la bouche tremblante. Il n'avait que quatre ans. Ils avaient encore un long chemin à parcourir, et en pente du début à la fin. Il leur restait à passer le cauchemar des restes de JJ. Le noir. Les monstres qui rôdaient.
Il n'y parviendrait pas.
Hotch ne réussirait pas à les porter tous les deux.
Cette pensée s'installa en lui dans une vague horrifiée, tandis qu'il utilisait sa main valide pour pousser les cheveux de Prentiss à la recherche de l'impact. Il le trouva. Pendant un temps infini, il ne fit que le regarder. Cela ne saignait plus, nota-t-il. Bien. C'était une bonne chose. Légèrement penchée de coté, Prentiss n'ajouta rien. Sa poitrine se soulevait et retombait avec détermination. Il sentait son cœur tambouriner contre son propre genou.
Elle ne s'était pas cognée la tête.
Ce n'était pas bon du tout.
Elle ne va pas y survivre, affirma la voix dans son esprit, celle qui, il le soupçonnait de plus en plus, n'appartenait non à son père, mais à lui-même. Le connard froid, pragmatique et calculateur qui vivait en lui et lui avait permis d'arriver jusque là. Regarde ça ! C'est un impact. Elle a une balle dans le crâne, Hotchner. Pile à la base. Elle ne va pas s'en sortir.
« Tu ne vas pas mourir, » affirma Hotch avec fermeté.
Bien qu'ouverts, les yeux de Prentiss ne se concentraient sur rien. Ils se déplaçaient avec des mouvements spasmodiques, désordonnés, d'un coté puis de l'autre. Tout son corps se tendait dans ses bras, avant de céder à une série de frissons. Ceux-ci cessaient quand elle se tendait une fois de plus, et le cycle recommençait.
C'est son cerveau qui lâche devant tes yeux, reprit la voix avec froideur et cruauté. Hotch serra sa main en un poing tremblant et ferma les paupières, avec la volonté qu'elle la boucle. Il avait besoin de réfléchir. Il l'avait déjà fait, à dix-sept ans : il était descendu dans ces tunnels et en avait fait sortir tout le monde. Il pouvait recommencer.
Sauf pour Will. Sauf pour JJ. Ou Dave.
Ou Haley.
Elle est en train de mourir.
« Jack, marche encore un peu, fais-le pour papa. Je dois porter Emily. »
Seulement, elle ne coopérait plus. Porter une Prentiss inconsciente avait déjà été suffisamment difficile avec tout une partie de son corps irradiant d'une souffrance agonisante. Porter une Prentiss qui perdait de minute en minute le contrôle de ses fonctions moteur ? Et elle s'avérait consciente maintenant, pleinement consciente, jurant d'une voix lente et peu articulée chaque fois que sa tête heurtait l'épaule de Hotch ou le mur. Jack était à la traîne. Ils s'étaient si peu éloignés qu'ils distinguaient toujours les bouteilles de gaz.
Il la posa de nouveau. Elle l'observa d'un œil, l'autre à moitié obscurci par sa paupière avachie.
« Je peux pas, » marmonna Jack. Il s'effondra au sol, comme si ses piles venaient de s'éteindre. Hotch comprit que l'enfant était arrivé au bout de ses faibles réserves. Il était épuisé, effrayé pour sa mère, confus, sans doute affamé et assoiffé, et trop choqué pour le verbaliser. Hotch ne pouvait lui en demander davantage. Impossible de lui en demander plus. Cela serait pousser son fils à échouer quand l'échec n'était pas une option.
« Je peux vous porter tous les deux, » décréta Hotch. Il plia lentement son bras blessé, et ignora la manière dont la douleur faillit lui faire perdre connaissance. En sueur, hoquetant, le vomi montait dans sa gorge puis redescendait quand il l'y forçait. Il se pencha ensuite avec l'intention de passer ce bras autour de Prentiss et la mettre sur son épaule engourdie.
Une main se posa cependant sur son bras, le repoussant sans aucune force. « Arrête, » protesta faiblement Prentiss. « T'es à bout. J'suis quasi morte. Va-t-en. Fais sortir Jack. »
Hotch grinça des dents et repoussa sa main. Elle ne pouvait l'en empêcher, mais le roulement à moitié avorté de son œil valide se révéla suffisant pour lui montrer qu'elle n'en était pas heureuse.
« Tu ne sais pas ce que tu dis ! cingla-t-il, furieux qu'elle ne se batte pas davantage. Je peux le faire.
— T'as jamais su quand laisser tomber, » marmonna-t-elle. Ses mots se mélangeaient de nouveau. Il détestait ça, et serra tellement les dents qu'un craquement retentit. « Jamais. Tellement têtu. Quel chieur. Reprends ta promesse. »
Sa voix s'adoucissait. Il ne l'entendait presque plus, et devait se pencher vers ses lèvres pour percevoir chaque mot prononcé avec attention. « Laquelle ? » questionna-t-il. Il s'abandonna à l'envie de reposer sa joue contre la sienne et respirer une seconde, rejetant tout ce qui menaçait de le submerger en cet instant : il était en train de la perdre. Juste devant ses yeux, contrairement à Dave, JJ, Haley ou Reid —il n'avait pas été présent pour les aider quand ils avaient été blessés. Il n'avait pas pu être à leur coté ; mais il le pouvait pour Prentiss.
Et elle était toujours en train de mourir.
« Que tu vas nous ramener chez nous. Reprends-la. Efface-la. Fais-en une autre… »
Elle laissa ses mots en suspens, et cligna des yeux, incertaine. Il ignorait ce qu'elle essayait de dire, et ne pouvait donc l'aider à retrouver les mots qui lui échappaient.
« Je n'abandonne pas les gens. Ni toi, ni personne. Va te faire voir, ça n'arrivera jamais. Tu es descendue ici pour sauver mon frère, je ne vais pas t'abandonner là. »
Il pleurait une fois de plus, avec force, les larmes chaudes tombant pour tracer des lignes sur la peau crasseuse de Prentiss. Elle ne semblait pas s'en soucier.
« Qui embrouille… les temporalités… maintenant… ? » Elle ferma les yeux. Le cœur de Hotch s'arrêta, toutefois le sien continuait de battre. Elle vivait toujours. Le monde tourna violemment autour de lui, et il espéra presque qu'elle meurt de suite, et que ce soit rapide, afin que cette horrible incertitude prenne fin. Puis elle reprit la parole, les paupières s'ouvrant à peine assez pour qu'il y discerne ce qu'il redoutait être ses derniers moments de clarté. « Sors-le de là. Mets-le en sécurité. Et reviens après.
— Je vais revenir. Je reviendrai te chercher, je promets que— »
Elle secoua la tête et rit. Cela ressemblait à un rire normal. Il en fit le deuil. « Putain non, je suis prête à dormir. J'ai une migraine infernale. Je veux juste dormir. Non, bordel… ramène ton cul dans cette salle et tue-le Aaron. Ne laisse pas Ça s'en prendre à d'autres gamins. »
Jack sanglotait tout bas, soit parce qu'il sentait à quel point Prentiss allait mal, soit à cause de la terreur qu'il ressentait pour sa mère, soit parce que son père pleurait aussi. Ou un mélange de tout cela à la fois. A ces mots, cependant, le monde de Hotch se stabilisa. Un instant plus tard, il tournait avec un but précis.
Il avait de nouveau un but.
La tempête revint et il acquiesça. « Ca se termine aujourd'hui, promit-il. On a beaucoup trop perdu. »
Elle ne répondit pas. Aaron se pencha, marqua une courte pause, et posa ses lèvres sur les siennes. Il la sentit répondre doucement au baiser, une main se levant pour toucher sa joue, sans succès. Elle s'immobilisa.
Quand il se leva, les tunnels parurent plus froids. Plus propres. Plus définis. Sean le fixa en silence, assis sur le ciment, derrière lui, et se mit debout lorsque Aaron tendit sa main. Il était si léger dans ses bras, si facile à soulever malgré son état d'épuisement. Aaron lui sourit avant de baisser son regard vers Emily, qui lui renvoya son sourire.
« File, » lança-t-elle avec un mouvement de cheveux, un clin d'œil, et ce sourire affuté qu'il aimait tant posé sur ses lèvres dangereuses. Il l'adorait, ses iris sombres, son maquillage précis, ses cheveux en pic dans un amas déchainé autour de la tête, tandis qu'elle s'adossait à la paroi avec tout ce cuir et son culot, une cigarette à la main et ses pieds bottés croisés au niveau des chevilles. Impossiblement vivante. « Dépêche-toi, Hotshot. Quand tu reviendras, on cramera cette saleté. »
Cela fut (impossible) facile de s'éloigner (tituber) loin d'elle, car les tunnels étaient plongés dans (les ténèbres) la lumière, le futur (prenait fin) s'étendait devant lui, elle semblait (morte) être redevenue ce qu'elle était à dix-sept ans et, bien sûr, il la reverrait (jamais).
10
Des bruits de pas le suivirent dehors. Il affichait un sourire. Il n'avait aucune raison de pleurer. Aucune raison de s'étouffer sous les sanglots déchirants et amers qui l'écorchaient en s'échappant de sa gorge et volaient tout son air, aucune raison pour la brûlure agonisante de ses yeux, aucune raison d'être en deuil. Tout le monde était en vie et il s'assurerait que cela reste ainsi. Il en était certain : la petite JJ le suivait et Spencer tenait sa main, Sean pesant lourd dans ses bras. Ils allaient bien. Emily irait bien aussi, une fois les enfants sortis, et revenu pour elle. Et Derek se trouvait sans doute quelque part, également ?
« Ca va aller, dit-il fermement à Sean. On est presque sortis. Mais ferme les yeux en attendant, d'accord ? C'est effrayant. Je ne veux pas que tu ais peur.
— D'accord papa, répondit Sean en enfouissant sa tête dans l'épaule d'Aaron.
— Vous aussi, lança-t-il à JJ et Spencer. JJ, assure-toi que Spencer ne regarde pas. »
Elle ne répondit pas, néanmoins cela ne l'inquiéta pas. Elle veillerait toujours sur lui.
« Tout ira très bien quand le clown sera mort, leur assura-t-il. Je vous le promets. »
