Chapitre 13 : L'heure la plus sombre : Aaron lâche prise

(2009)

Hotch s'extirpa du trou et, pendant une seconde, fut soulagé. Jack se tenait dans la lumière, chaque parcelle de son corps recouvert de terre et d'un sang qui ne lui appartenait pas. Cette vue s'avéra apaisante : son fils, vivant, indemne et réel ; puis le tonnerre gronda au-dehors, l'éclat de lumière s'évanouit et Hotch réalisa qu'il ne pouvait voir aucun soleil ici. Seulement des nuages. Seulement la tempête.

Il s'agenouilla près de son fils, inscrivant cette vue dans son cerveau partagé entre le passé et le présent. Etait-il l'Agent Hotchner, chef d'unité du BSC, père de Jack ? Ou était-ce Sean qui lui souriait, tandis que JJ et Spencer sortaient du trou derrière lui…

Qui qu'il soit, il tourna la tête et se figea. Une forme recroquevillée se détachait contre le mur de cette église factice. Une tache d'un bleu profond, choquante. Sa veste, tirée de manière inégale sur une forme statique. Reid. C'était Reid. Reid, qu'il avait laissé derrière lui, Reid, qui ignorait la mort de Prentiss, ainsi que celle de JJ et, et, et…

Et Hotch sut que lui aussi était mort, et cette prise de conscience le tordit en deux. Il s'avança pour vérifier. Ça ne pouvait pas arriver. Il ne pouvait pas en perdre un autre. Il ne pouvait pas il ne pouvait pas il ne pouvait pas il ne pouvait pas—

Sa main toucha la joue immobile de Reid. Il était un peu sur le coté, un genou replié vers son torse. Les cheveux plaqués de sueur. Les yeux enfoncés dans son visage étroit, et plus que jamais cernés de violet.

Si proche, Hotch discernait désormais du mouvement sous la veste : Henry, endormi dans ce petit univers formé par les bras de son parrain. Le sang s'était répandu sous eux et avait séché, les collant sur place. La terre et la poussière s'étaient déposées dans la flaque brune. La joue de Reid était froide.

Ses paupières se soulevèrent et clignèrent deux fois rapidement. La vie s'empara de ce visage cireux.

Un sanglot s'échappa des lèvres de Hotch. Il ouvrit la bouche afin de l'informer du sort de Prentiss—

« Ils sont dehors, » déclara Reid d'une voix râpeuse. Il tourna lentement la tête pour fixer la porte de ses yeux qui ne cessaient de cligner, alourdis par l'épuisement. Hotch suivit son regard. Des lumières bleues et rouges illuminaient la structure. « Je ne sais pas comment ils sont arrivés là, quelqu'un a dû les guider hors des tunnels et ils ne sont pas passés par cette sortie. J'ai… j'ai tiré dans leur direction pour les maintenir dehors. » Il se tourna de nouveau, dirigeant son attention sur l'embouchure. « JJ ? »

Hotch ne répondit pas.

« Will ? »

Un lourd silence s'installa dans cette pièce loin d'être sacrée, où le sang et la peine régnaient en maître. Reid déglutit. Le son résonna.

« Emily ? murmura-t-il.

— Il faut qu'on sorte les garçons de là, dit finalement Hotch en brisant ce terrible silence. Nous sommes des cibles faciles, ici. Peux-tu courir ? »

Le haussement de sourcils incrédule de Reid lui répondit mieux que n'importe quoi d'autre. Il se redressa avec lenteur, et Henry babilla un peu en se réveillant dans ses bras. Orphelin, désormais, réalisa Hotch. Henry était orphelin. Les bras de Reid se serrèrent autour de lui comme s'il le réalisait, lui-aussi : Henry se trouvait à présent sous sa responsabilité. Sa responsabilité, sa joie, sa terreur. A l'image de Jack pour Hotch.

« Il y a une autre porte, » articula Reid. L'estomac de Hotch se serra, pressentant la suite de la phrase. Non non non non non, hurla quant à lui son esprit endeuillé, son esprit qui avait déjà trop perdu aujourd'hui, bien, bien trop perdu. Mais il n'ajouta rien. Après tout, il était Hotch, non ? L'homme froid et pragmatique. Il avait laissé Prentiss mourir dans le noir. Il avait laissé derrière lui tant de personnes. Une de plus ou de moins, quelle différence ? « Je… je vais rester ici pour vous couvrir. Prenez les garçons et partez. »

Henry gémit. Jack demeura muet. Hotch acquiesça, écrasé par un chagrin soudain et profond. D'une certaine manière, c'était encore pire. Pire qu'Haley, dont la réalité de la mort n'avait pas encore pénétré. Pire que Dave, dont la mort avait été hors du contrôle de Hotch. Pire que JJ, qu'il n'arrivait toujours pas à croire morte de cette façon, et pire que Will, qui ne s'avérait pas sous sa responsabilité.

Pire qu'Emily qui n'était probablement pas encore morte, mais s'éteignait peu à peu en bas, dans le noir.

Parce que Reid était vivant, si vivant !, et bien que Hotch se soit demandé à quel point la blessure se révélait mortelle, il était encore en vie et donnait l'impression qu'il le resterait sans doute. Ses blessures ne le tueraient pas ; Hotch, si. En l'abandonnant, Hotch le tuait activement. Il se demanda, en cet instant, s'il existait vraiment un Dieu et si celui-ci avait trouvé hilarant, lorsqu'Aaron avait rencontré un Spencer de six ans, il y a tant d'années, de les regarder tous les deux et de décider qu'un de ces garçons causerait la mort de l'autre.

Reid serait tué par un peloton d'exécution. Abattu comme un chien.

Et Hotch permettait que cela arrive.

« Prenez Henry, » ordonna Reid. Hotch s'accroupit sans un mot et obtempéra. Continuant cette erreur. Le ferait-il ? Sacrifierait-il cet homme pour sauver deux enfants ?

« Mon arme, » dit Hotch, avec une légère concession à ce qui surviendrait dans quelques minutes. Les balles voleraient et l'homme qui était vivant, réel et vibrant devant lui cesserait de l'être. « Prends-la. Avec celle d'Emily, dans mon autre étui. Ça te fait trois armes. Ne marque pas de pause pour recharger, continue de tirer avec le suivant une fois que le premier est vide. Ils vont y réfléchir à deux fois avant d'approcher s'ils ne peuvent pas prévoir combien de balles il te reste. »

Aucun chargeur n'était plein. Ils n'avaient pas de balles supplémentaires pour recharger, de toute manière.

Quelle mascarade.

Quand Reid eut les armes en sa possession, Hotch se leva. Henry dans un bras, Jack tenant sa deuxième main.

« Partez, » ordonna Reid. Il se leva et boita jusqu'à la porte principale qui se détachait contre le bois sombre. « Tout de suite, allez ! »

Hotch partit. Jack trottinant à ses cotés, Henry lourd dans ses bras.

En se glissant par la porte dérobée pour sortir dans l'air humide qui attendait, il réalisa quelque chose. Quelque chose qui l'engloutit d'un sentiment désagréable dès que les coups de feu retentirent derrière lui, quelque chose qui suinta avec une humidité semblable à celle qui imprégnait le sol marécageux sous ses pieds. Quelque chose cachée dans la petite main qui s'agrippait à la sienne, quelque chose racontée par le poids chaud d'Henry.

Il avait déjà vécu cela.

Ils fuirent, tous les trois, à la recherche de la salvation dans la tempête qui secouait le monde autour d'eux— les balles sifflèrent. On les avait vus, mais l'arme de Reid continuait de tirer et on ne les prenait pas encore en chasse. Le son de la couverture fournie par Reid était réconfortant, un soutien continu qui semblait dire : 'vous êtes en sécurité. Je suis encore en vie.'

Puis, le silence tomba.

1

Spencer Reid est perdu dans le noir

Spencer Reid n'était plus sans défense depuis longtemps. Les gens avaient toujours du mal à s'en rendre compte. Tandis qu'il s'agenouillait près de la porte de l'église du clown, cet entonnoir bilieux d'une foi dénaturée, il réalisa cela : cela faisait très longtemps qu'il n'avait plus eu besoin de quelqu'un. Vraiment besoin.

C'était toutefois de nouveau le cas aujourd'hui. Il avait besoin de tant d'entre eux. Il avait besoin que JJ et Will soient vivants pour élever leur fils —il savait qu'il ne pouvait pas le faire, pas lui, l'homme avec la mère folle et la possibilité de le devenir aussi, un jour— et il avait besoin que Hotch s'en aille avec son filleul car, dans son esprit, il associait invariablement Hotch à la sécurité. Dans tous les moments les plus sombres de sa vie, Hotch se trouvait là : à la fin d'Hankel, après l'anthrax. Même quand Reid était enfant, à l'époque où il avait vraiment besoin de quelqu'un. A l'époque où il s'avérait sans défense, contrairement à aujourd'hui.

Hotch lui avait appris à devenir le genre d'homme qu'il souhaitait être. Qu'il le sache ou non, la compréhension de la masculinité de Reid avait été modelée par l'exposition formative à un adolescent de seize ans qui était entré sans flancher en enfer pour lui. Aaron avait affronté la mort pour s'assurer qu'un enfant survivrait ; aujourd'hui, Reid, vingt-et-un ans plus tard, reproduisit exactement ce schéma sans le moindre regret, en pleurant malgré tout la perte de sa propre vie et celle de ses amis.

Il se souvint également d'une chose, alors qu'il crachait de la bile sur le sol crasseurs e plaçait une arme à coté de lui, avant de prendre la suivante. Celle de Prentiss. Cela fit mal. Il supposait qu'elle était morte à présent. Cela faisait si mal. Oh, comme elle lui manquait.

Il se souvint qu'au final, ce n'était pas Grippe-Sou la partie la plus dangereuse de Castle Rock, pas vrai ? C'était les adultes, songea Spencer, hébété, en tentant de se dégager des bras de l'homme qui le maintenait. Il voulait qu'on le pose. Son estomac se révélait douloureux. Pris de haut-le-cœur, il toussa et sentit dans sa gorge le goût de la boisson vicieuse donnée par la gentille femme.

« Celui-là se réveille, » prévint l'homme qui le portait, déplaçant Spencer afin que ce dernier pende sur son bras, visage face au sol. C'était douloureux. Le bras autour de lui causait une terrible pression contre le ventre de Spencer, qui gémit. Autour de lui, il faisait toujours noir. Quelqu'un d'autre pleurait. Des sanglots bas et lents paraissant presque essoufflés. « On fait quoi ?

— Comment ça 'on fait quoi' ? » cingla un autre homme, la voix pleine de haine et gorgée du pouvoir qu'il détenait sur lui simplement parce qu'il était petit. Comme s'il n'était qu'une possession et non une personne, comme s'il était incapable de penser de lui-même sur des sujets tels que sa volonté de mourir ou non. Il ne le voulait pas, mais doutait qu'il aurait son mot à dire ; les adultes étaient ainsi. Spencer grimaça, il souffrait de chaque muscle utilisé. Cette expression, il ne l'avait jamais faite envers qui que ce soit, car il n'avait jamais éprouvé de haine envers quiconque avant ces hommes. Les adultes devaient les protéger ! « Quoi, tu as peur de lui ? Tu veux qu'il fasse quoi ? »

En effet, Spencer ne pouvait rien faire. Il pendait là, ses membres trop lourds pour les bouger, fixant le sol flou qui se déroulait sous lui. Ses lunettes avaient disparu. Il voulait Aaron. Il pouvait entendre le lac.

Il pouvait entendre le lac !

« Pitié, non, » supplia-t-il d'une petite voix. Ses orteils se recroquevillèrent, si froids et nus dans l'air glacial qu'il parvenait à peine à les sentir. Il tenta du mieux possible de s'agripper avec ses petits doigts à la chemise de l'homme dont il ne parvenait pas à voir le visage, celui si fort et si vivant qui le portait— et il décida que celui-ci sauverait Spencer, oui, Spencer serait sauvé ! Même un clown ne pouvait rien face à un adulte, pas vrai ? « S'il vous plaît, je vous en prie… j'ai peur du lac. »

L'homme qui le tenait marqua une pause. Spencer espéra. Non loin, il entendit Sean dire quelque chose, puis le craquement d'un choc. Sean hoqueta ; la personne qui pleurait redoubla de sanglots.

Spencer tourna la tête vers ces pleurs et vit une tache pâle tirée par une plus grande. Lorsque l'adulte passa près d'eux, sa silhouette prit la forme d'une femme tirant JJ par le bras. Elle ignorait l'enfant qui tentait d'utiliser ses pieds pour la freiner tout en griffant la main serrée autour de son poignet. Ses pieds saignaient. Personne ne paraissait s'en soucier. Ses cheveux allaient en tout sens et, l'espace d'une seconde, ses iris bleus rencontrèrent ceux de Spencer. Il gémit ; il allait vraiment mal d'être ainsi porté à l'envers, la totalité de son sang semblant se trouver maintenant dans son cerveau, le déconnectant étrangement de tout.

On plaqua une main sur sa bouche, et le bras se serra autour de lui. Pendant un bref instant d'optimisme, il crut que l'homme s'apprêtait à lui murmurer quelque chose ressemblant à « ne t'inquiète pas, j'ai un plan ». Mais rien. Il ne prononça pas le moindre mot.

La main se pressa fort sur son visage. Spencer se débattit, inhalant sa salive et sa morve ainsi que l'odeur musquée d'une peau sale, et se tendit. Il ne pouvait plus respirer. La main faisait mal ; elle clouait son nez dans son crâne, et fermait de force sa mâchoire en y enfonçant ses doigts. Spencer tenta de se dégager, de donner des coups de pied. Enfin, quand il réalisa qu'aucun air n'arrivait et que la prise ne se relâchait pas, il se débattit violemment avec la terreur animale de n'importe quel organisme vivant cherchant à le rester.

JJ hurla hurler. 'Il est en train de le tuer, il est en train de le tuer', criait-elle au loin. Spencer, toutefois, ne pouvait l'entendre avec le flot et le tambourinement du sang dans sa tête étourdie, renversée et paniquée par la privation d'oxygène. Ses coups continuèrent par spasmes alors que ses extrémités commençaient à perdre leur force puis, au moment où son cerveau se taisait, il sut qu'une part de sa conscience s'évanouissait et il…

…put respirer, et le fit dans une grande inspiration sifflante et brusque. La main avait tout à coup disparu et il tomba, luttant pour respirer. Sa tête fut la première à heurter le sol, cependant il le sentit à peine et resta là, à inhaler l'air, la terre et les bouts de bois, tandis que le monde se taisait. Des petites mains le touchèrent, agrippèrent l'avant de sa chemise, tirant son visage de la terre. Il cligna des yeux et JJ finit par devenir nette devant lui. Elle approcha son visage du sien, ses yeux brillants et humides le scrutant au milieu de cils pleins de larmes et au-dessus d'un nez qui coulait. Du sang maculait sa lèvre où l'endroit où elle se l'était mordue. Les adultes se disputaient (tu sais qu'il faut qu'ils soient vivants ! — Je le sais, d'accord, je le sais, c'est juste, merde, je pensais que ce serait moins perturbant) mais Spencer n'avait d'yeux que pour ce petit élément de familiarité. Il leva sa main et la sentit entrecroiser ses doigts aux siens.

« Je crois qu'ils nous emmènent dans un endroit horrible, » murmura JJ. Elle tremblait tellement qu'il perçut son propre bras trembler via leurs doigts mêlés. « J'ai peur. »

Si Spencer avait pu parler en cet instant, il lui aurait répondu : moi aussi.

2

Manuel Garcia pète les plombs

Manny se précipita dans la nuit. Les routes défilaient sous ses roues sans penser au nombre de kilomètres qu'il n'avait pas réussi à mettre entre lui et cet instant de finalité. L'asphalte noir demeurait indifférent, cruel. Devant lui, la ville aussi. Il fixa la route et s'interrogea : quelle vitesse devrait-il atteindre pour quitter cette autoroute et s'envoler dans le ciel, où il savait que sa sœur se trouvait, quelque part entre DC et cet endroit ? Quelque part entre la survie et la mort. Quelque part entre la vie et le Camp Moribond.

Et Rafe était mort.

Penny avait raccroché, le coupant en pleine phrase, et il était resté une éternité à fixer le téléphone, sans savoir quoi en conclure. Que faire ensuite ? Se lever et affronter le passé, ou demeurer là, nu et terrifié pendant que Roger faisait les cent pas en flippant de le voir ainsi ? Il l'ignorait. Tout semblait si lointain. Autant que le camp perché dans le Maine au-dessus de Castle Rock, le camp replié à coté d'un lac engorgé qui suintait dans le sol de la région. Il était à peine parvenu à échapper en vie à cette infection la dernière fois, et maintenant il était devait faire quoi ? Pourchasser sa sœur droit dans la chaleur et la pourriture ? S'exposer une nouvelle fois à cette maladie ?

Roger s'était agenouillé près de lui, sa main froide et pêle sur le genou de Manny. Nu, également, et le regard de Manny avait parcouru son corps sans grand intérêt, les activités de ces précédentes heures loin derrière lui.

« On dirait que t'as vu un fantôme, mon pote, » avait dit Roger avec cet accent qui avait dès le début retourné le cerveau de Manny, lequel envoyait d'ordinaire des messages directement de sa tête à sa queue. A présent, il ne ressentait rien. Un animal effrayé au bord d'un précipice tandis que, dans son dos, le loup approchait. « T'as eu des mauvaises nouvelles de chez toi ? Il faut que tu me parles. »

Qu'avait dit Manny ? Lui avait-il alors tout raconté, à cet homme adorable avec sa belle queue et sa peau blafarde qui se mariait si bien à celle de Manny, dans ce lit froissé et déjà en train de se rafraichir ? Avait-il tout raconté, ou avait-il réalisé qu'il contemplait la scène comme on le fait lorsqu'on pleure une perte ? Il pleurait la chaleur du lit qui s'estompait, il pleurait Roger avec son bel accent, ses cheveux roux ternis, ses épaules pleines de tâches de rousseurs, et sa manie de se mordre la lèvre de nervosité. Manny le savait ; ils ne se reverraient sans doute jamais. Le clown l'appelait : rentre à la maison.

Voici ce qu'il avait dit : « Mon frère est mort. Je dois y aller. »

Puis il s'était précipité dehors. Prenant la voiture obtenue sans grande légalité, il avait foncé vers la folie. Il songeait qu'il pouvait devancer Penny à l'aéroport et l'intercepter avant qu'elle ne le quitte. Puis, la prendre à bord et continuer, mettre pied au plancher et foncer sous le ciel matinal s'élevant à présent entre cette voiture et Roger, qu'il avait laissé abandonné. Ou peut-être pouvait-il conduire plus rapidement mais fermer les yeux et les envoyer tous deux dans un arbre, mettant ainsi un terme une bonne fois pour toutes à ce simulacre de vie. Ce serait aussi mortel que de poursuivre vers Moribond. Leurs cadavres en seraient autant froids. Ce serait sans doute moins douloureux. Il savait néanmoins qu'il ne le ferait pas.

Il roula encore et encore, son téléphone le brûlant dans sa poche et le bon temps qu'il avait passé bouillonnant toujours dans son cerveau. Encore et encore, jusqu'à avoir dépasser la frontière du Maine. Et traversé les limites du comté. Et être entré dans le hall de l'aéroport, où il regarda dans le vide en attendant que sa vision périphérique surprenne ce flash familier de couleur qui se précipitait vers la sortie. Son cerveau hoqueta un : bienvenue à la maison. Il se tourna vers elle. Elle en fit de même en ralentissant le pas.

Aucun ne dit « tu n'aurais pas dû venir, » car cela aurait été d'une évidence sidérante.

Aucun ne dit bonjour.

Penny redressa simplement les épaules, ferma son expression et lui rappela : « Derek est là, Manuel. Tu lui as tourné le dos une fois, tu te souviens ? Ne recommence pas.

— On pourrait mourir, » signala-t-il, en ayant déjà l'impression d'être mort, disparu. Son jean paraissait trop lourd, son t-shirt trop petit ; il lui semblait qu'il grandissait partout, menaçant de couler et dégueulasser le sol impeccable sous ses tennis. Son sac de viande se décomposait déjà, anticipant les actions du clown. « Les gens sont pourris ici. On l'a découvert la nuit où la bibliothécaire était morte. Manny se recroquevilla sur lui-même. Il sentait sa vessie se compresser alors que la peur parcourait son corps et le transformait en une créature au cerveau bestial. Autour de lui, les autres gamins étaient également recroquevillés, les yeux dans le vide. Choqués.

La bibliothécaire s'affala lentement au sol, laissant une ligne de sang sur le mur contre lequel elle avait glissé avec un petit « ho » surpris. L'écho du bang résonnait toujours dans la tête de Manny et certains enfants pressaient leurs mains sur leurs oreilles. Aucun ne pleurait. Tout restait figé.

Le flic baissa son arme. Manny le fixa.

« Vraiment dommage qu'elle se soit interposée, » déclara le flic. Personne n'ajouta un mot, ni les enfants, ni l'autre policier, ni les animateurs qui paraissaient avoir été sculptés dans de la glace. La plupart des yeux suivaient l'arme et son embout noir, celui qui venait de hurler et de tuer la bibliothécaire avec une telle facilité. Manny se disait que c'était dingue, vraiment, la facilité avec laquelle ça venait de tuer quelqu'un. Les humains étaient-ils si fragiles ? Etait-il si fragile ?

Penny respirait fort derrière lui, son souffle sonore donnant l'impression de ne pas passer par les bons trous. Il se recula un peu pour permettre à ses mains de se serrer autour de sa ceinture, telle une bouée, pour préserver sa santé mentale. Malgré tout, le silence régnait. Personne ne comprenait se qui se passait ; ils venaient de se réveiller sous les cris furieux de la femme (où sont-ils !?), suivis d'un bang.

« Ce qu'on va faire, c'est qu'on va se lever gentiment et en silence et se répartir en groupes, » continua le flic, l'arme pendant mollement dans sa main. Il se concentra sur Dezzi un moment, avant de passer à Manny puis de faire un clin d'œil à Ashley, qui se mit à pleurer. « Après ça, on va écouter tout ce qu'on nous dit pour que tout le monde rentre à la maison avec le moins de perte et de bazar possible. C'est compris ?

— A la maison, chez nos familles ? murmura quelqu'un.

— Mon frère a disparu, » déclara Sarah. Elle ignora la manière dont le flic se tourna vers elle avec une expression des plus étranges.

Manny était trop occupé à observer la bibliothécaire pour y prêter attention ; ses yeux s'avéraient ouverts, sa mâchoire tombait et il pouvait voir la salive couler le long de son menton. Elle n'avait plus rien d'humain ni de vivant. Elle avait simplement été là un moment, était partie le suivant, comme une claque. Comme Ros et Rafe. Là, puis partie. Là, un clin d'œil, et partie. C'était si facile. Les gens mouraient si facilement. Il était heureux d'entendre la respiration forte de Penny, laquelle prouvait qu'elle n'avait pas encore disparu. Et tout ça pour quoi ? Parce que cette femme avait dit « Vous ne les prendrez pas. » C'était tout. Elle avait été courageuse, et elle était morte.

Comme Ros et Rafe.

« Elle est où JJ ? questionna quelqu'un.

— Spencer aussi ! »

Manny chercha autour de lui. Des visages manquaient parmi ce petit groupe terrifié.

« On se tait, » coupa le flic. Son arme tournait dans sa main. L'embout noir sembla faire un clin d'œil. « Tu crois que tu peux en mettre combien à la fois, Steve ?

— Si on les tasse bien, un bon paquet, répondit un autre flic. Ce n'est pas si long pour aller au camp. »

Ils y retournaient.

Manny déglutit. Ce n'était pas juste. Ce n'était pas juste ! Ils l'avaient mérité ! Ils avaient mérité le droit de vivre.

Une personne se plaça entre eux et les flics. Un courageux. Manny ferma les yeux, et sentit un frisson le secouer de la tête aux pieds. Son cerveau parut trembler face à l'image qui s'y infiltra : Aaron Hotchner, aussi mort que cette bibliothécaire, avec ses putains d'yeux ouverts, la salive coulant sur son menton et la tête roulant en arrière. Manny pensa avec hystérie à une chose que son professeur de biologie lui avait dit un jour : que lorsqu'il mourait, le corps humain se relâchait. Son sang, sa pisse et sa merde, ce serait tout ce qu'Aaron aurait en guise de tombe, et la respiration de Manny se révéla soudain aussi sifflante et forte que Penny.

« Vous ne prendrez aucun de nous, » dit froidement Aaron. Et même si Manny n'était pas encore mort, il faillit se faire dessus en entendant à quel point sa voix s'avérait sombre. Ce n'était pas une voix réconfortante. C'était un grognement dans la nuit, c'était un homme dans un bar sur le point d'en frapper un autre. C'était le danger. « On va tous partir. Laissez-nous partir et on s'en ira, mais vous n'emmènerez personne. »

Le silence tomba, seulement brisé par de petits sanglots et des inspirations frénétiques. Manny garda les paupières fermées. Il avait vu assez de personnes mourir à cause de leur courage. Plus jamais plus jamais plus jamais plus jamais de Rafe oh Rafe on est dans la merde maintenant, on n'a plus vraiment la cote, frangin, ça y est. Moi et Penny, on te retrouve bientôt, mon pote.

« C'est quoi, ton nom ?

— Aaron Hotchner. »

Bon sang, songea Manny. Un gloussement nerveux tenta de s'échapper de sa stupide bouche. Bon sang, ce qu'il semblait sûr de lui. Ouais m'sieur, non m'sieur, Aaron Hotchner m'sieur et je ne me pousserai pas, oh ça non, alors visez et essayez donc de m'y obliger. Essayez donc de m'y obliger.

Penny tenait désormais sa main. La sienne était mouillée. Elle tremblait si fort… à moins que ce soit lui, ou peut-être eux deux. En attendant le bang.

« D'accord. »

Le silence. Quelqu'un émit un son sourd de terreur. Manny devait savoir ce qui se passait ; il refusait aussi de le savoir. Les paupières serrées, rien ne pouvait l'atteindre, rien ne pouvait le toucher—

Le bruit d'un coup consistant. Brut. Manny le sentit dans ses os. Aaron grogna. Ça recommença, puis encore, et une rixe éclata. Les enfants hurlèrent. Autour de lui, comme si Manny était un point fixe de terreur sur une eau frénétique et déchainée, la tension explosa et ils se précipitèrent en avant. Malgré ses chaussures ancrées dans le sol, il se retrouva poussé par la cohue ; il ouvrit finalement les yeux, juste à temps pour demarquer les flics lever leurs armes —oh merde, pensa-t-il, c'est terminé— avant de les baisser, crosses dirigées vers leur tête.

Manny ne perçut pas le premier frappé. Il discerna une vague d'uniformes quand les autres agents entrèrent d'un coup en hurlant et braillant à pleins poumons. Toutefois de là où il se tenait, fermement ancré sur ses pieds, il ne voyait que des gamins courant dans toutes les directions. Certains tentaient de se cacher, rampant sous les étagères et sautant par-dessus le comptoir des prêts. D'autres essayaient de se battre. Sarah s'élança sur un flic qui frappait un Aaron recroquevillé sur lui-même, et s'attaqua à son visage avec ses ongles, jusqu'à ce qu'il rugisse, la soulève ensuite comme si elle ne pesait rien, et l'envoie enfin voler. Manny détourna le regard ; cela ne l'empêcha pas d'entendre son cri de douleur lorsqu'elle se retrouva la nouvelle cible de la pluie de coups.

Tout le monde semblait avoir perdu l'esprit sauf lui ; il était Manuel Garcia, un point stable de santé mentale au cœur d'un cauchemar, et observait ces gamins fuir, se cacher et se battre. Une fille rampa sur les enfants au sol, saignant aux épaules et à la tête. Il la suivit des yeux ; qu'elle avançait, avançait, et se retrouva finalement acculée près de la bibliothécaire morte. Le pouce dans sa bouche, elle se balançait d'avant en arrière de terreur, tandis que sa bouche lâchait des bruits inconsolables dont l'origine ne provenait sous doute pas volontairement de son cerveau. Penny s'accrocha à sa ceinture, reconnaissant peut-être qu'il était le seul à être calme.

Elle hurla.

Manny aperçut alors le mur d'uniformes se diriger vers son corps immobile, ignorant son acceptation silencieuse des événements.

« C'est ta sœur ? » demanda la montagne de muscles avec un badge de police, unique chose sur laquelle Manny parvenait à se concentrer dans la terreur pure du moment.

« Oui, répondit Manny.

— Si tu luttes, on lui tranche la gorge, » le menacèrent-ils. Manny cligna des yeux. Puis hocha la tête. Et finalement, le faible gloussement lui échappa quand une main émergea de ce mur marron, une main qui devint un poing. Ce poing se précipita vers lui et brisa le point stable en envoyant un éclat de lumière et de douleur contre sa tempe. Pénélope réclama que quelqu'un l'aide.

Ça valait bien la peine d'être courageux.

3

Derek Morgan risque tout

Les enfants étaient silencieux. Morgan avait fait de son mieux pour les apaiser, mais aucun d'eux ne lui faisait confiance. Ils n'acceptaient pas de quitter la salle où s'alignait cette effroyable ligne de corps était alignée, peu importe à quel point il tentait de les y persuader. Ils refusaient aussi qu'il sorte les cadavres, même s'il l'avait pu. L'intégrité de la scène de crime l'en interdisait. Pourtant, désormais, il semblait ne s'agissait que d'une inquiétude lointaine du flic qu'il avait été, et qu'il ne serait sans doute plus jamais après cette nuit. Et hors de question d'utiliser la force pour obliger les enfants à lui obéir. Ce serait la des choses. A l'heure actuelle, il marchait sur la fine frontière entre le Nous et le Eux, et il ne voulait pas tomber clairement dans le Eux en se plaçant en ennemi.

Il patrouilla alors, afin de se délester de l'anxiété de l'attente. C'était étrange de se trouver là, comme si les années passées à devenir plus fort et assuré lui avaient été arrachées, ne laissant qu'une masse écorchée d'émotions brutes. Un petit garçon faible, un garçon qui avait presque laissé une amie brûler.

Marcher aidait. Il passait encore et encore les portes de la salle d'activité, laissant la pluie couler sur son corps offert au jugement des témoins. S'ils l'observaient, ils verraient sa lâcheté, sa honte et ses échecs répétés. Il s'arrêta devant le corps de l'agent assassiné et repartit d'un pas lourd sous la pluie. Il compta ses pas afin de ne pas regarder à droite ou à gauche et se souvenir des événements ayant eu lieu en cet endroit ; afin de ne pas regarder vers la colline et se demander pourquoi Hotch mettait autant de temps et pourquoi Rossi ne donnait plus de nouvelles depuis la nuit. Afin de ne pas regarder en direction de la ville dissimulée par les lourds nuages d'orage et se demander si le reste de l'équipe était encore en vie.

Ses ruminations s'interrompirent à causes de phares qui perçaient la pluie en remontant lentement le chemin vers le portail ouvert. Il resta là à les suivre bêtement du regard, clignant à peine pour en chasser les gouttes. Ces phares ressemblaient à des yeux, de terribles yeux qui s'approchaient. Qui l'aveuglaient.

Ils s'arrêtèrent. Il laissa sa main approcher son arme, et une pensée brève pour Hotch le traversa.

Le moteur de la voiture se stoppa. Le lent cliquetis du moteur refroidissant demeurait audible en dépit de la météo. Les portières s'ouvrirent de chaque coté. Deux possibles individus hostiles.

Rien ne pouvait le préparer à l'identité des arrivants.

« C'est une putain de blague, » lâcha Morgan. Garcia le vit et marqua une pause, la pluie aplatissant ses cheveux sur sa tête, et une sacoche d'ordinateur pressée contre elle, protégée par son manteau. Au premier coup d'œil, l'homme ne lui paraissait pas familier. Hispanique, grand, crâne rasé. Et sombre. Mais qui ne l'était pas, ici ? « Qu'est-ce que tu fiches ici ? Tu ne peux pas être là !

— Il faut que je sois là, » rétorqua Garcia. Morgan flancha ; elle avait raison et il le savait. Une terrible force les avait tous ramenés, il avait été idiot de penser que Garcia y serait immunisée. « J'ai des informations mais j'ai besoin… il me faut Reid pour m'aider à m'y retrouver. Ça pourrait aider pour combattre… » Elle survola le camp du regard, et sa voix s'éteignit. La pluie s'intensifia. « Manny a déjà essayé de m'en dissuader alors ne perds pas ton temps. Je ne pars pas. »

Morgan se tourna vers l'homme. Manuel Garcia.

Morgan ne trouva rien à lui dire. Il reporta donc son attention sur Garcia en silence, et discerna sur son beau visage cette expression qu'il reconnaissait comme celle signifiant : « tu peux parler, je n'écoute pas. »

Baissant les bras, Morgan ouvrit la voie. Ils le suivirent sans un mot. Il ne les prévint pas pour les corps, quel intérêt ? Ils étaient déjà venus.

Ils connaissaient la saveur de cet endroit.

Les enfants ne dirent rien quand Morgan revint avec deux autres personnes ; ils se fondirent juste davantage dans les ombres de la salle. La puanteur heurta de nouveau l'odorat de Morgan, et ses yeux s'humidifièrent pendant le court laps de temps entre son entrée et le temps que ses sens s'habituent à l'agression. Garcia et Manny vacillèrent sous le choc.

« Oh mon dieu, entendit-il Garcia souffler. On dirait qu'…

— Ne le dis pas, l'interrompit brusquement Manny. Ne nous porte pas la poisse.

— Il faut qu'on les sorte de là ! »

Mais Morgan se tourna vers elle et, sans prononcer le moindre foutu mot —car voilà à quel points ils fonctionnaient bien ensemble— il lui répondit : et pour les emmener où ?

Pour l'instant, ils étaient coincés, au moins jusqu'à ce que Hotch—

Le son des tirs les atteignit malgré la tempête. Le bruit avait toujours étrangement porté, ici.

« Merde ! » s'écria Morgan, en se précipitant vers la porte. Il s'agissait d'une salve régulière et elle provenait du haut de la colline, de l'endroit où Hotch était allé, seul. « Hotch ! Faut que j'y aille. Penelope—

— Je reste, » acquiesça-t-elle, et il se souvint combien elle avait toujours été courageuse. Merde alors. Il ne pouvait pas l'abandonner seule avec une bande de gamins tueurs.

Pourtant, il le fallait bien.

« D'accord, merde, je reviens ! » s'exclama-t-il avant de se ruer sous la pluie, vers les tirs. L'adrénaline le poussait en avant, ses sens démultipliés, ses oreilles perçurent le bruit sourd de pas derrière lui—

Et il fit soudain volte face ; Manny faillit le percuter.

« Qu'est-ce que tu fous ! cingla Morgan. Reste avec Penelope et les gamins, ne me suis pas—

— Je ne suis pas venu là pour rester assis à faire le beau comme quand j'étais petit, chuchota Manny. Ne prétends pas le contraire, Derek. Si tu pensais qu'on allait y survivre, tu n'aurais même pas laissé Penny sortir de la voiture. Une part de toi a toujours su comment ça va se finir.

— Et comment ça va se finir ? » questionna Morgan. Ce n'était pourtant pas nécessaire. Ils le savaient tous.

Et la réponse s'avérait celle-ci : « on se bat, on meurt et il n'y a rien qu'on puisse faire pour l'empêcher car on est tous trop séparés. »

Derek fixa Emily. Cela faisait une éternité qu'ils étaient accroupis là, attendant. Attendant quoi, il l'ignorait. Des heures s'étaient écoulées et Emily se comportait étrangement tandis que le soleil grimpait, au-dessus d'eux. Il avait été le premier à admettre que la manière dont elle l'avait mené en ce lieu sans sourciller après avoir volé les bouteilles de gaz était bizarre. Ils avaient dû faire trois aller-retour, lesquels s'étaient évélés épuisants, et à présent ils se reposaient avant la dernière étape : droit dans l'église pourrissante entourée par les buissons où ils se cachaient.

« On ne sait pas où sont les autres, signala Derek. On est tous trop séparés, ok, mais on ne peut pas faire grand-chose contre ça. Je croyais que tu étais sûre qu'on pouvait faire ça seuls.

— Peut-être. Je ne sais pas. » Emily détourna les yeux. Il la revit, cette curieuse expression, tendue. Il la connaissait… où l'avait-il déjà vue ? « C'est peut-être une erreur. Je ne sais pas pourquoi on est là, ils ne sont peut-être même pas en bas… »

Toutefois, alors que Derek fixait l'église, par-dessus les pierres tombales couvertes d'herbe, il soupçonnait qu'ils se trouvaient exactement là où ils devaient être. Ça semblait diabolique. Le soleil était brûlant, collant malgré l'ombre qui les protégeait, et l'air oppressant. Le monde retenait son souffle.

Il reconnut alors le regard d'Emily ; sa mère l'avait affiché à la mort de son père.

« Tu sais, murmura-t-il, Aaron va sans doute bien.

— Sans doute, agréa Emily avec une sorte de soulagement. Ecoute, on devrait dormir. Je suis claquée et Ros a dit qu'il y avait des tunnels. Des kilomètres de tunnels. On n'entrera pas sans se reposer avant.

— Quand est-ce que Ros a dit ça ? »

Ne répondant pas, Emily évita son contact visuel, et se contenta de réarranger la ligne de bouteilles de gaz. Trop fatigué par l'effort et la chaleur, Derek l'autorisa à garder ses secrets ; il se recroquevilla, utilisant son bras comme oreiller, ferma les paupières, et se demanda si ses sœurs allaient bien. Le sol était dur. Les insectes rampaient sur lui. Il sentit une odeur très désagréable, et sut qu'il ne dormirait jamais ainsi.

Il rêva d'un cri et se réveilla en sursaut.

Il faisait noir. La chaleur l'étouffait et le tonnerre grondait ; une tempête arrivait. Elle comprimait ses poumons, figeait sa gorge. Les ténèbres brûlaient ses rétines, imprimant des points noirs sur ses yeux grands ouverts.

Il était seul. L'arme se trouvait au sol, à coté de lui, posée avec précaution. Avant tout, il la ramassa, vérifia le cran de sûreté et la glissa dans la ceinture de son pantalon.

« Emily, murmura-t-il ensuite. Em ? »

Elle était toutefois partie, ainsi que la majorité des bouteilles de gaz. Elle avait filé pendant qu'il dormait. Quelle garce.

« Mais oui, bien sûr, marmonna furieusement Derek, on est tous trop séparés dont la solution c'est clairement de nous séparer davantage ! Brillant, vraiment. C'est vraiment putain de brillant, quelle idiote, non mais quelle— »

Il attrapa sans réfléchir une bouteille de gaz et se faufila vers l'église, son indignation montant. Si certain qu'il entrerait et brûlerait tout en sa compagnie… seulement, de la fumée sortait déjà de l'entrée. Une fumée épaisse, âcre, et il la fixa, stupéfait qu'elle soit déjà parvenue si loin.

Mais c'était trop épais. Trop âcre.

Trop silencieux.

Aucune flamme ne crépitait. Aucun bruit ne retentissait, et la forêt paraissait attendre que la tempête éclate. La fumée se solidifiait. Quelque chose bougea à l'intérieur. Cela émit un bruit terrible.

Il recula de plus en plus vite, toussant à cause de la fumée qui l'étouffait —cependant celle-ci le suivit, avec l'odeur qui lui donnait des haut-le-cœur, tandis que son estomac gargouillait horriblement de faim. Ça sentait la viande en train de cuir. Le porc qui cuisait, brûlant et craquant. La salive emplit sa bouche et les larmes ses yeux.

La fumée s'écarta en deux.

La silhouette d'Emily apparut et elle le fixa avec une expression perplexe pendant que les flammes léchaient son corps. Derek réalisa alors, en voulant lui crier de courir, que sa bouche se révélait grande ouverte et que sa langue refusait de provoquer le moindre son, reposant inutilement là-dedans, aussi sèche que de la viande mise à sécher. Et les flammes commençaient à monter le long de son dos, leurs doigts atteignant ses cheveux. Il observa la peau de ses bras noircir et onduler, ses iris stupéfaits fondre hors de son crâne, et ce fut à cet instant qu'ils se mirent tous deux à crier, en même temps, et d'une même voix.

« Emily » hurla-t-il en accourant pour tenter de l'atteindre à travers les flammes et l'en délivrer. « Reviens ! Sors de là ! C'est en train de brûler ! »

Seulement, ses cris gargouillaient et il vit son bras quitter l'articulation, la chair le maintenant en place se carbonisait et cédait. Cette délicieuse odeur ? C'était elle.

Il tourna les talons et s'enfuit avec un hurlement, incapable d'affronter ces flammes et la conscience que même si ce n'était pas Emily qu'il voyait brûler, elle pouvait bien subir le même sort en ce moment, quelque part en bas.

Il avait besoin d'aide, plus que jamais, et il pria en filant dans la nuit vers la seule salvation qu'il connaissait à proximité.

Quand il passa la barrière, le silence régnait dans le camp. Le portail était fermé, ce qui s'avérait une vision étrange ; depuis qu'il connaissait ces portes, il ne les avait jamais vues fermées. Des voitures de police étaient garées sur le parking, et deux agents s'appuyaient dessus pour fumer. Les mains tremblantes et les larmes coulant toujours à cause de la fumée qui avait cessé d'exister dès sa fuite, Derek évita avec agilité les adultes. Sa suspicion que les autres avaient été ramenés dans le camp se confirmait cependant.

Ventre au sol et se tortillant avec détermination, l'arme enfoncée dans sa hanche, il dépassa ainsi les agents et se dirigea vers la salle d'activité. Un autre flic gardait la porte, fermée et barricadée. Derek étudia la scène un moment, laissant le choc et l'horreur de voir Emily brûler s'estomper un peu, puis sa raison l'emporta : ce n'était définitivement pas Emily. Juste Grippe-Sou et ses efforts pour le faire flipper. Il avait pourtant bien besoin d'aide ; il ne se sentait pas assez courageux pour se glisser dans ces tunnels tout seul et affronter de nouveau les flammes, réelles ou non.

Il contourna donc le bâtiment jusqu'à être hors de vue de l'agent, se faufila en direction d'une fenêtre et se redressa pour frapper le carreau. Il dut s'y reprendre à trois reprises avant qu'un visage apparaisse. Les yeux de Penelope s'écarquillèrent en le remarquant. Derek lui fit signe de s'approcher et retint sa respiration depuis le moment où elle quitta son champ de vision à celui où elle réapparut en compagnie de Sarah, qui l'aida à ouvrir la fenêtre en silence. Derek se hissa et passa à travers. Une fois dans l'espace familier, entouré par des personnes qu'il aimait, il sentit l'horreur de la fumée quitter ses épaules.

« Bon Dieu, s'exclama-t-il, suivit d'un « Derek ! » ferme de Sarah après à ce blasphème. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? »

Chaque visage tourné vers lui se révélait sanguinolent, contusionné. Certains semblaient aussi en bien mauvais état ; un mauvais état du genre qui leur vaudrait un séjour à l'hôpital.

« Ces porcs en sont venus aux mains, » déclara Dezzi. Elle affichait un œil au beurre noir et une bouche ensanglantée. Lorsque Sarah grimaça, il vit qu'il lui manquait une dent. « Comment tu t'es échappé ? On s'est réveillés et tu n'étais plus là.

— Les autres sont avec toi ? » interrogea Penelope. Manny se trouvait derrière elle, l'expression vide. Une bosse ornait sa tempe, d'une horrible couleur et déformant la ligne de naissance de ses cheveux. « Sean et Emily, et JJ, et Spencer ?

— Non, avoua Derek, mal à l'aise. Mais je sais où ils sont. Les flics les ont emmenés… quelque part. Pour… » Il toussa, les mots se bloquaient dans sa gorge. Toutefois, vu l'expression de Sarah, elle savait ce qu'il avait l'intention de dire. « Emily dit qu'ils les ont emmenés sous terre en guise de nourriture pour Ça. Et elle veut les ramener, Emily je veux dire, mais elle a besoin d'aide. On a besoin d'aide. S'il vous plaît ? »

Personne ne prononça un mot. Manny émit un petit rire étrange. Derek fronça les sourcils.

« Ils vont vous trancher la gorge si vous vous barrez, » dit Manny d'une voix chantonnante, les pouces enfoncés dans son bluejean. « J'espère que vous le savez. Le courage vous apportera rien d'autre qu'un bon vieux sourire du chat de Cheshire, d'une oreille à l'autre. Mieux vaut être un lâche, comme moi. Je reste là. Amusez-vous bien à vous faire étriper. »

Sur ce, il s'assit, enroula ses bras autour de ses genoux et y enfouit son visage.

Cela ressemblait à une trahison, attendue ou non, et Derek savait que cela se voyait clairement sur son visage.

« Peu importe, cingla-t-il avant de se tourner vers ses sœurs. Allez, il faut que vous m'aidiez. »

Néanmoins, Sarah secoua lentement la tête.

« Il a raison, Derek, murmura-t-elle. Tu ne les as pas vus, là-bas. Ils ont tué la bibliothécaire ? Et ils ont pris Aaron et il n'est pas revenu, il est peut-être… ils disaient qu'ils allaient lui faire ce qu'ils nous feraient si on essayait de s'enfuir. Et ils ne l'ont jamais ramené. Je ne peux pas vous faire ça, pas à vous. Je ne peux pas être la raison pour laquelle on vous fait du mal, si jamais on se fait attraper. »

Stupéfait, Derek reporta son attention sur Dezzi, qui détourna les yeux. Personne d'autre n'osait rencontrer son regard, à l'exception de Penelope.

« Tout le monde ? interrogea-t-il. Emily est en train d'essayer de sauver les gamins, et vous allez la laisser faire ça toute seule ? Vraiment ?

— Moi, je viens, affirma Penelope après avoir jeté à la ronde un œil désespéré, mais Manny se leva.

— Certainement pas ! rugit-il. Rafe me pendrait pas les couilles s'il apprenait que je t'avais envoyé te faire massacrer. Pose tes putains de fesses par terre, Penelope, espèce d'idiote ! Qu'est-ce que quelqu'un comme toi va aller faire contre un monstre, de toute façon ? Le manger ? »

Derek brûlait de fureur néanmoins il la ravala, de justesse. Difficilement, cela dit. Les ris de Penelope brillaient de larmes.

Cependant, elle ne céda pas.

« Emily est la seule personne au monde qui a pensé que j'étais cool juste car j'étais moi, même si je suis grosse et idiote et boutonneuse ! rétorqua-t-elle brutalement, les larmes coulant sur ses joues. J'en ai rien à faire de ce que tu penses, je vais aller l'aider ! Derek ? »

Il se tourna vers elle.

« Tu as besoin de moi, pas vrai ? »

Il ne pouvait pas. Il voulait dire oui. Il ne voulait pas y retourner seul, sauf que ce serait égoïste. Penelope ne ferait pas pencher la balance, pas à elle seule, et il ne supportait pas l'idée qu'elle soit blessée. Il… il voulait juste qu'elle soit en sécurité.

Peut-être était-ce égoïste, mais merde. Qui a dit qu'il était quelqu'un de bien ?

« Où est-ce qu'ils ont emmené Aaron ? lui demanda-t-il, ignorant tous ces sales lâches, y compris ses garces de sœurs. Je vais le chercher. Il va l'aider, lui. Il l'aime.

— Ils l'ont sans doute enfermé dans une cellule, dit Sarah. S'il est encore en vie. Ils semblaient vraiment furieux contre lui.

— Ne descends pas là-bas, Derek—

— S'il te plaît, reste-là, chuchota-t-il à Penelope, tout en reculant vers la fenêtre. Je me sentirais mieux si tu restes. Il faut que quelqu'un de courageux reste pour veiller sur le bétail et tu es la personne la plus courageuse que je connaisse.

—Tu le penses vraiment ? l'interrogea-t-elle, le regard s'éclairant un peu.

— Oh ça oui, confirma-t-il d'une voix ferme, avant de jeter un coup d'œil dégoûté à ses sœurs. Ok, d'accord. Je vais chercher Aaron et Emily et on va sauver ces enfants, tous seuls. Et on reviendra ensuite pour tout le monde ici, parce qu'on n'est pas des putains de lâches comme vous tous ici, excepté Penelope. Je reviens. »

Il ignora ceux qui l'interpellaient, et se glissa ensuite par la fenêtre et, certain d'avoir été repéré, se précipita vers la sécurité des arbres.

Espérant qu'il ne sentirait pas de fumée dans l'air lourd, Derek prit le chemin de la ville. Il ne s'arrêta pas pour réfléchir ou douter, jusqu'à ce que Castle Rock défile sous son corps épuisé. Il se faufila alors dans les rues silencieuses. Il faisait de nouveau noir. Le temps paraissait étrangement long depuis leur départ discret de la bibliothèque : des heures à marcher vers l'église, du temps perdu à dormir puis retourner au camp avant de revenir ici… à présent, il savait qu'il était plus de vingt-deux heures, et Emily était en bas depuis longtemps. Il mettait trop de temps.

Elle mourrait avant qu'il l'atteigne.

Peut-être l'était-elle déjà.

Tandis qu'il la maudissait, il aperçut les lumières du commissariat et accéléra, parvenant sans savoir comment à piocher dans les derniers vestiges de ses réserves pour parvenir à Aaron Hotchner, l'adolescent sur lequel il comptait pour les faire sortir de l'Enfer avant que tout se consume autour d'eux. Ce fut une sorte de chance perverse qui lui permit de se faufiler dans le bâtiment. Si tard, et en temps normal, les effectifs étaient déjà réduits dans cette ville tranquille, et une bonne partie gardait le camp. Même s'il aurait désespérément voulu parcourir les couloirs en courant et vérifier chaque pièce jusqu'à trouver Aaron et pour le libérer et qu'il parte sauver Emily avant qu'elle brûle, Derek s'efforça de rester silencieux et discret.

Si on l'attrapait, Emily mourrait (si ce n'était pas déjà fait). Tout cela pour dire qu'il devait être prudent. Plus prudent que jamais.

La logique aurait voulu qu'il inspecte les cellules de détention provisoire, ou même tout simplement contourner le bureau du shérif afin de se rendre aux cellules du palais de justice, mais son instinct fit taire cette rationalité : Aaron était là, il le savait. Quelque chose le poussait vers lui, aussi inexorablement qu'Emily avait avancé vers ces tunnels.

Ses genoux et ses coudes chauffaient à cause du frottement sur la moquette bon marché, alors qu'il rampait de bureau en bureau et traversait petit à petit la pièce tamisée. Arrivé à un couloir, il se leva enfin et avança d'un pas trainant dans le but de jeter un coup d'œil aux multiples salles au travers des volets à demi-fermé. Un petit bureau, une pièce avec un canapé et un four à micro-ondes à coté d'un réfrigérateur jauni, des toilettes… son instinct le titilla une nouvelle fois et Derek observa encore le couloir, jusqu'à la pièce que la plaque désignait comme 'salle d'interrogatoire'. Un endroit aussi petit n'en avait qu'une, néanmoins ils ne laisseraient pas quelqu'un là-dedans toute la nuit, pas vrai ?

Une silhouette bougea dans la pièce. Derek s'en approcha à pas feutrés, le cœur battant dans sa gorge à chaque ombre mouvante. Il savait sa capture imminente. On l'attraperait bientôt. Avoir un père dans la police avait peut-être amoindrit la méfiance inhérente des enfants grandissant à Chicago envers les forces de l'ordre, cependant il n'était pas assez stupide pour penser que ce commissariat de trou paumé traiterait bien un gamin noir tel que lui surpris à rôder ici. De plus, il avait vu les enfants au camp. Il avait vu ce que les policiers leur avaient fait. Il fallait pourtant qu'il prenne le risque, car dans le cas contraire…

Il déglutit et repoussa cette pensée.

Parvenu à la fenêtre de la 'salle d'interrogatoire', Derek plaça ses doigts sur le rebord esquilleux de la fenêtre et se redressa un peu pour regarder à l'intérieur. Les rideaux s'avéraient baissés mais pas complètement, laissant une fine ligne par laquelle, s'il pressait l'œil contre la vitre, il pouvait discerner l'homme qui gardait la pièce et… et…

« Aaron, » murmura Derek. Son estomac se tordit et ses doigts appuyèrent douloureusement dans le bois. Il était là, vivant. Vivant oui, mais merde, la tête de Derek tourna de terreur. Il avait vu des personnes blessées auparavant, évidemment, les enfants du camp n'avaient-ils pas tous été témoins d'atrocités ? Et ceux retournés là-bas étaient dans un sale état. Ça, pourtant, était pire : c'était la preuve indéniable qu'ils se retrouvaient dans une merde royale car, les personnes censées les aider ? Eh bien, Aaron n'avait pas eu d'œil au beurre noir, de nez brisé ou de sang séché sur ses lèvres fendues à la bibliothèque, pas vrai ? Il était affamé, fatigué et triste, mais pas dans cet état, et le seul endroit où il avait séjourné entre avant et maintenant, c'était cette pièce, ce commissariat, en compagnie des personnes censées aider les gamins comme eux… et non les massacrer. Et oh bon sang, oh oui, Aaron Hotchner avait reçu une correction rivalisant celle subie par Emily.

Sa respiration formait de la buée et sa peau laissait des traces huileuses sur la vitre. Derek se pressa davantage contre elle dans son désespoir de mieux voir, et remarqua les menottes d'Aaron, attaché à la table sur laquelle il était avachi. Son expression tendait vers le « cette personne est aux abonnés absents », et que ses mains posées sur la table se révélaient gonflées, leurs doigts teintés de noir et de bleu.

Il s'agissait des contusionnés de tous les enfants du camp rassemblés sur une seule personne. Si Derek avait été furieux de constater l'état de ses sœurs, cette vision le terrifia.

« Bordel, » lâcha Derek, car il savait ce que son père voudrait qu'un Morgan fasse dans une telle situation. On n'abandonne personne. Et son père lui avait aussi appris autre chose, bien qu'il ait été flic… il lui avait appris que parfois, et parfois seulement, les mauvaises personnes sont celles qui portent l'uniforme.

L'arme pesait lourd à sa ceinture quand il baissa les mains et enroula ses doigts autour de la crosse pour l'en sortir. La chaleur corporelle le rendait tiède au toucher. Avait-il l'intention de l'utiliser ?

Il l'ignorait.

Et peut-être aurait-il continué à l'ignorer, si la suite n'avait pas eu lieu. Derek avait vu beaucoup d'atrocités. Il avait vu cet ours, et JJ après Ros, et tout ce que Carl lui avait fait, et Rafe… mais ce qui hantera ses rêves longtemps après cette nuit (sans doute car Aaron avait pris, dans son esprit, une position d'Autorité semblable à celle de son père ; une Bonne Autorité) ce sera ce qu'il découvrit après d'être dirigé vers cette porte et avoir placé ses doigts autour de la poignée. Il savait que ce ne serait pas verrouillé. Il ignorait comment il le savait, mais il le savait.

Il ouvrit la porte. La tête d'Aaron se souleva. Il leva vers Derek ces yeux, ces putains d'yeux, ces yeux vides de quoi que ce soit à part 'je suis brisé', ces yeux ne communiquant rien d'autre que 'on m'a achevé', ces yeux qui ne semblaient pas vraiment comprendre qu'ils fixaient Derek Morgan avec l'arme de Rafe Garcia dans ses mains.

Le flic se tourna vers Derek, ses iris bleu délavés s'écarquillant sous le choc. L'étrange sorte de vide qui dévorait ses traits disparu.

« Mais qu'est-ce que— » s'exclama-t-il.

Quelque chose céda en Derek en voyant cette expression sur le visage de quelqu'un qui, jusqu'à cet instant, n'avait pas vraiment été son ami. Une chose née des horreurs qu'ils avaient traversées et du fait qu'Aaron les avait sortis de ce camp, de l'enfer, pour les mener à un endroit ressemblant à un Sanctuaire, ou ce qui s'en approchait le plus dans cette ville. Aaron et lui avaient beau ne pas être amis dans le sens traditionnel du terme, cette chose brûlait en lui avec vivacité : Aaron serait mort pour lui et c'était réciproque, car ils avaient affronté ensemble les ténèbres et continueraient à le faire. Il s'agissait d'une connexion aussi forte que celle qui liait les sept de Derry ; elle ne pouvait être niée.

« Détachez mon ami, » ordonna Derek d'une voix qu'il ne reconnut pas. Ce n'était pas la sienne. Ni celle de son père. Bien qu'il ne le réaliserait jamais, c'était la voix de l'homme qu'il deviendrait et l'arme, dans ses mains, s'avérait tenue avec une stabilité surnaturelle qu'il ne possèderait pas avant une dizaine d'années encore, lorsqu'il aurait déjà travaillé pendant deux longues années pour la police de Chicago. « Détachez-le et magnez-vous, ou je vous explose le crâne. »

L'agent ouvrit la bouche pour répondre ; Derek se rendit compte qu'il avait le sang d'Aaron sur les mains, littéralement. Dans chaque ligne de sa paume, et autour de ses ongles courts.

« Au moindre bruit, je vous bute, » gronda-t-il.

La pièce devint très, très silencieuse. Derek n'entendit plus rien d'autre que le battement furieux et puissant du sang à ses oreilles. Le regard d'Aaron ne se trouvait pas tout à fait sur lui et sa respiration semblait humide, toutefois Derek se concentra uniquement sur ce battement… boum… boum… boum…

L'agent, une véritable terreur affichée dans ses pupilles et autour de sa fine bouche pâle, sortit ses clefs et, sans un mot, de peur que l'arme pointée sur son crâne ne fasse feu, retira les menottes d'Aaron puis recula.

Aaron ne bougea pas.

« C'est un assassin, déclara enfin l'agent d'une voix râpeuse.

— Aaron, viens, » incita Derek. Tel un zombie, Aaron se leva. Il ne semblait pas vraiment pouvoir marcher, cependant Derek avait besoin qu'il sorte de là de son propre chef. « Vous, attachez-vous à— »

Néanmoins, l'agent avait utilisé la distraction née de l'inquiétude de Derek envers Aaron pour se dépêcher de s'agenouiller derrière ce dernier tandis que sa main cherchait sa propre arme. Derek se déplaça, tandis qu'Aaron essayait de quitter leur ligne de tir. Dans un ultime effort pour sauver leur vie, Derek se jeta par-dessus la table afin de heurter l'agent et tous deux tombèrent violemment au sol. Une arme tira ; la balle se logea dans le plafond, où elle resterait jusqu'à ce qu'un concierge la découve, des années plus tard.

Si quelqu'un d'autre avait été dans cette pièce, à ce moment-là, ils auraient été bien plus en difficulté. En l'état actuel des choses, ils eurent de la chance.

Derek frappa. Il donna deux coups, essayant d'assommer un homme plus grand et plus fort que lui ; des mains l'aidèrent alors en essayant d'attraper l'arme déjà à moitié sortie de l'étui de l'agent : Aaron.

« Il faut qu'on se grouille ! hurla Derek dès qu'il se rendit compte de la présence d'Aaron. Emily a besoin d'aide ! »

L'expression hagarde du visage ravagé de son ami disparut, remplacée par quelque chose de furieux et déterminé ; si Derek avait été poussé par le désir de sauver Aaron, Aaron était submergé par le besoin de retrouver Emily, qu'il avait cru morte, pour réaliser en cette seconde qu'elle était on ne peut plus vivante. Ils ne restaient cependant que deux adolescents contre un homme adulte qui entrainé à l'auto-défense. Non seulement cela, mais ces deux adolescents avaient aussi passé ces dernières semaines à avoir faim, à manquer d'eau, de soins, et de sommeil. Derek sentit l'arme glisser dans sa main.

« Dé-gage ! » gronda l'officier. Il poussa Aaron, qui fut brutalement rejeté en arrière et trébucha sur les pieds de l'agent. Derek n'entendit pas sa chute, mais le bruit, si : le crac violent du crane heurtant la table.

Aaron s'écroula.

Derek se dit volte-face. L'agent fondit sur lui, toutefois il n'était pas en position de l'arrêter. Tandis que ses mains se refermaient autour de ses bras pour tenter de le maîtriser, il observa Aaron lutter l'espace d'une seconde, les yeux écarquillés sur son visage stupéfait et

ses yeux devinrent vitreux

son corps flasque

et pendant un horrible moment, il s'immobilisa.

« Vous l'avez tué, » déclara Derek. Il ne s'attendait pas à ce que cela stoppe l'agent, et pourtant. L'homme lâcha ses bras et dirigea son attention vers Aaron. Pendant un moment, un silence glacial tomba sur la pièce.

« Merde, non, respire, » souffla l'agent. Il poussa Derek et s'approcha à genoux d'Aaron pour chercher un pouls. Derek s'essuya le visage avec sa manche et s'agenouilla, confus et étourdi, alors que l'agent cherchait un signe de vie chez le garçon qu'il venait de tuer. « Hé, hé, Aaron ? Merde, ne meurs pas, espèce de petit con, ne meurs pas, ne crève pas maintenant, oh bordel. »

Derek comprit, avec une résignation sourde. Un gamin mort sous sa surveillance ? La carrière de ce type venait d'imploser, même dans un endroit tel que Castle Rock, où l'infection de Derry commençait tout juste à s'étendre. Frapper les délinquants ça allait, c'était même justifiable. Mais les tuer ?

Aaron prit alors une inspiration sonore, une sorte de hoquet qui bloquait la réinitialisation de son cerveau. Derek rampa jusqu'à lui dans un mélange désordonné de bras et de jambes (sa jambe heurta à un moment l'arme qu'il avait faite tomber, et il la ramassa au passage, sans s'arrêter) en criant le nom de son ami. Aaron ne répondit cependant pas ; son regard se fit plus vide encore, son corps eut un soubresaut, puis convulsa.

Derek glapit, un son terrifié, mince, presque inaudible et il s'écarta soudain de ces membres incontrôlables, tandis que de la mousse apparaissait au coin des lèvres d'Aaron et qu'une odeur d'urine emplissait l'air.

« Aidez-le ! s'écria-t-il à l'agent, qui ne faisait qu'observer, immobile, en voyant toute sa vie défiler devant lui face au garçon en train de s'éteindre. « Aidez-le ! »

Néanmoins l'homme se leva, recula de trois pas nerveux et s'enfuit. Il ne verrouilla même pas la porte derrière lui. Il disparut, tout simplement. Une peur vive, brute, l'animait —l'influence de Grippe-Sou venait de disparaître d'un coup, car Son attention se retrouvait soudain attirée ailleurs, et l'homme affronta ainsi le choc monumental de son acte— et ce fut sans doute ce qui sauva leur vie.

Derek resta prostré là, à attendre que les convulsions cessent, l'arme sur ses genoux, des larmes glissant sur son visage, sa respiration saccadée. Aaron finit par se calmer, son corps agité de tremblements de plus en plus faibles, et s'immobilisa enfin. Ses yeux étaient ouverts mais (absents) Derek n'y décelait rien, et il pleura comme jamais en réalisant que si cela se terminait ainsi, si Aaron mourait… ce serait à son tour de prendre la main. Et il ne pouvait pas, il ne pouvait devenir cet homme-là et Emily mourrait et ses sœurs aussi et Spencer et Manny—

« Derek » gémit Aaron. Un gémissement, un pauvre petit son de chien battu trop de fois, et Derek ouvrit ses yeux trempés pour remarquer Aaron le fixer, le regard trouble, son cerveau se remettant lentement en marche. « Ooh, merde, je crois que je me suis fait dessus… »

Pendant un bref moment, ils se fixèrent. Derek émit un gloussement strident. Un rire fou, un peu dérangé sembla à celui de Manny, et finalement rejoint par un autre quand Aaron s'étouffa sur un éclat de rire. Ils rirent ensemble car c'était dingue qu'ils soient en vie, que leur adversaire ait disparu, qu'Aaron soit assis dans une flaque d'urine et, certes à moitié dans les vapes, mais vivant malgré tout. C'était dingue. Survivre, commençaient-ils à réaliser, était dingue. Leur rire se révélait fou parce qu'ils se sentaient fous en cet instant et, dès que le moment s'évanouit et que le rire stoppa, Derek se remit tant bien que mal sur pied avant de tendre sa main libre à Aaron.

« Tu peux te l'ver ? questionna-t-il. On doit s'tirer avant que ce type arrête de paniquer à l'idée d'avoir tué un ado et se mette à penser qu'il doit éliminer les preuves et les témoins, en commençant par moi.

— Je ne crois pas, » admit Aaron. Pourtant, il se souleva difficilement du sol et s'agenouilla, avant de prendre la main de Derek. « Mais il va bien falloir. Où est Emily ? »

Mille et une pensées traversèrent l'esprit de Derek à cent à l'heure, la principale étant qu'Aaron paraissait avoir besoin d'aller à l'hôpital immédiatemment, s'il ne voulait pas finir à la morgue (la seconde étant ; va-t-il à nouveau s'écrouler en convulsant ? Parce que ça avait été absurdement terrifiant et il était à peu près sûr de ne jamais vouloir assister encore à ça), néanmoins il les repoussa toutes.

« Dans la merde, » fut sa réponse, car jamais encore il n'avait été aussi certain d'une chose que celle-ci : Emily Prentiss avait besoin d'aide, tout de suite.

4

Emily Prentiss suit les morts

Le monde était silencieux, en bas. Dans le noir, Emily Prentiss attendait une mort qu'elle savait à ses trousses depuis longtemps. Aaron était parti. Ou était-ce Hotch ? Elle ne savait plus. Il faisait si froid. La douleur enserrait sa tête.

« Ne me laissez pas mourir dans le noir, » tenta-t-elle de marmonner, cependant sa voix ne fonctionnait plus.

Elle supposait le moment venu et ouvrit les paupières pour contempler la lueur irréelle de cette salle improbable. Une lueur bleue. Comme de l'eau.

Elle allait se noyer, et rit parce qu'elle allait se noyer, puis rit parce qu'elle le pouvait. Le tunnel sembla vaciller et trembler sous son rire. Une ombre émergea des ténèbres.

« Salut, » dit-elle avec un sourire tremblant face à un visage qu'elle n'avait plus vu depuis une éternité. Rosaline Jareau, cette garce moralisatrice. Toujours aussi jolie. « Tu me hais toujours ? »

Elle ne répondit pas. Ils ne répondaient jamais, jamais un seul d'entre eux ne lui parla. Emily suivit les silhouettes silencieuses dans les ténèbres. Il ne faisait pas noir, pas pour elle, il s'agissait plus de l'idée conceptuelle de ténèbres, et c'était foutrement bizarre.

« Je suis devenue folle. » murmura Emily. Elle s'arrêta pour lancer un regard en arrière, vers l'endroit où Derek dormait au-dehors, à l'air libre. Dans ses bras, les bouteilles de gaz pesaient lourds. Elle devait trouver les mômes avant de brûler le clown. « Je vois des fantômes, hein ? Vous êtes tous des fantômes. »

Ethan leva la tête vers elle, les yeux écarquillés et sa bouche muette. Ros traînait les pieds devant eux, cette lueur perturbante que son corps immatériel dégageait illuminant le chemin. Il y en avait d'autres. Rafe était passé devant, menton baissé. Elle pensa avoir remarqué Hannah devant lui, cachée par sa silhouette imposante. Les autres étaient trop flous pour les reconnaître, de simples masses informes dans la lumière tamisée.

Elle n'avait pas dit à Morgan qu'elle voyait des fantômes. Cela n'aurait sans doute pas bien fini. Pour la même raison, elle n'avait pas non plus mentionné la voix dans son esprit, celle qui chuchotait (brûle le clown) des choses qu'elle essayait d'ignorer. Elle n'était pas folle, et elle le prouverait.

Après avoir brûlé le clown.

« Alors quoi, vous êtes les marionnettes de cet enfoiré de clown, c'est ça ? » leur demanda-t-elle tandis qu'ils continuaient leur longue descente dans les tunnels. Etrangement, ils ne la terrifiaient pas. Aucun d'eux ne faisait de truc horribles, ni ne se comportait de manière particulièrement effrayante. Ils semblaient juste… tristes. Perdus. « Ça ne va pas me sauter dessus tout à coup pour me couper en deux, hein ? »

Ils ne répondirent pas, continuant juste à marcher. Emily soupira. Au moins, si elle devenait folle, c'était d'une sorte de folie productive. Après tout, elle l'avait plus ou moins cherché, à crier à Ros de l'aider à brûler cet endroit.

(brûler Ça)

Imaginez sa surprise quand Ros était vraiment apparue.

Elle descendit dans les tunnels, menée par une procession de morts. Aaron ne s'y trouvait pas, ce pour quoi elle était reconnaissante. S'il vivait toujours, il finirait très certainement par débouler à un moment ou un autre, et elle ressentait une sorte de confort pervers à cette pensée, même si elle n'était pas du genre à attendre que les autres la sauvent.. Pas vrai ?

Peut-être bien, oui, pourtant elle avait confiance en Aaron. S'il pouvait la rejoindre, il le ferait. C'était ce que faisaient les pilotes ; ils épaulaient leurs copilotes.

Elle croyait en lui. Il ne l'abandonnerait pas dans le noir, avec des fantômes pour seule compagnie.

Il ne ferait jamais ça.

5

Penelope Garcia brûle le clown

Les cicatrices du lieu restaient visibles. Garcia savait ce que c'était. Elle en connaissait de nombreuses, sur son corps, dans son âme, et sur les corps et dans les âmes de ceux qu'elle aimait. Toutes n'étaient pas physiques, chair blessée-mais-guérie sur un corps humain. Certaines oui. Semblable à l'impact de balle sur sa poitrine, ou celles dessinées sur Hotch par le couteau de Foyet. D'autres s'avéraient plus spirituelles, des taches sombres gravées dans leur être profond. Garcia s'était toujours interrogée sur la méfiance sourde dans les yeux de Prentiss, dès le tout premier jour dans l'équipe ; à présent, elle en comprenait l'origine. De même, la circonspection nerveuse de Reid prenait soudain tout son sens, à l'instar du coté profondément surprotecteur de Derek. Il s'agissait des cicatrices à moitié guéries laissées par cet endroit, ce camp. Le Camp Moribond.

Les lieux aussi portaient leurs cicatrices. Cette salle d'activité en était remplie, à l'image des enfants à l'intérieur. Celui-ci avait le regard effrayé de Reid, et ces filles, là, brûlaient de la colère de Morgan, pleines de l'imprévisibilité de Prentiss. Garcia savait que plus d'un repartirait avec l'intensité qui avait écrasé Hotch pendant toute sa vie d'adulte. Et les murs…

Les murs demeuraient noircis par endroit. Personne n'avait repeint les murs qui avaient brûlé.

Pendant quelques instants, Garcia se préoccupa des enfants. Elle recouvrit les morts de couvertures sales, remit en ordre vêtements et membres, et ferma les yeux toujours ouverts, tout en pleurant ouvertement. Elle s'occupa de son mieux des blessures, et sourit aux autres au travers de ses larmes en leur disant que tout irait bien. Des mensonges, rien que des mensonges, et ces cicatrices noircies sur les murs ne faisaient qu'appuyer ce fait. Ils n'iraient pas bien. Ils attendaient de mourir, comme la dernière fois, avec l'incendie. Morgan et Manny étaient partis, les coups de feu avaient cessé, et ils attendaient la mort, chacun d'entre eux jusqu'au dernier.

Son ordinateur la fixait d'un regard accusateur, un espoir sans doute caché quelque part en lui. Elle y jetait parfois un coup d'œil, se demandant s'il existait vraiment la moindre chance de survie dans ses entrailles. Cela semblait impossible. Survivre semblait impossible. Ils attendaient juste de mourir, comme la dernière fois… Elle regarda de nouveau le mur, cette cicatrice noircie, gonflée et boursoufflée, et se souvint alors d'une chose avec un frisson d'excitation : ils n'avaient pas attendu la mort. Cela ne s'était pas du tout passé ainsi.

« Je vais vous raconter une histoire, » dit-elle. Tous les enfants tournèrent soudain la tête vers elle. « Ça m'est arrivé il y a longtemps, ici-même. »

Ils s'écartèrent. Cela fit mal mais elle se rapprocha. Penelope n'était pas aussi courageuse, forte, féroce ou puissante que ses amis, et pourtant elle l'avait été cette nuit-là, et c'est ce que cette histoire racontait. L'histoire de l'incendie.

Cela avait commencé alors que le clown se tenait dans un coin de la salle. Penelope le vit en premier. Voûtée près de la fenêtre, elle observait sombrement la pluie battre le carreau avec régularité en pensant à l'endroit où se rendait Derek. Beau, magnifique Derek et son doux sourire… reviendrait-il ? Retrouverait-il Aaron, et le reste ? Ou leur lâcheté les avaient-ils tous condamnés ? Elle ne pensait vraiment pas être courageuse, après tout une fille courageuse l'aurait accompagné malgré son ordre de ne pas bouger. Une fille courageuse ne l'aurait pas laissé partir seul.

Elle se tourna et aperçut le clown. Personne d'autre ne regardait dans cette direction. Ils avaient abandonné, étendus sur un matelas ou recroquevillés en une petite boule misérable, et ne prêtaient attention à rien qu'à eux-mêmes. Le désespoir abondait, ce soir, au camp Moribond, et Penelope se tenait là sans que personne ne la remarque, à observer le clown lui envoyer un sourire chaleureux.

« Veux-tu un ba-ba-ba-llon ? » questionna-t-il.

Des têtes commencèrent à se lever, pour la dévisager avec des froncements de sourcils épuisés. Ils pensaient que la question venait d'elle.

Penelope examina ces visages éreintés. Tous ces enfants, battus. Tous ces enfants qui s'étaient montrés courageux, forts, tout au long de cet horrible été, et à présent ils s'avéraient vaincus. Vaincus, comme elle lorsqu'on l'insultait sur son poids, aussi misérable qu'elle lorsqu'elle rentrait à la maison et engloutissait tout ce qu'elle trouvait dans le placard même sans ressentir la moindre faim, juste à cause d'un besoin implacable de se punir elle-même. Aussi brisée que lors du cours de sport, ou quand il lui fallait se changer devant les autres, ou qu'elle s'asseyait devant son ordinateur en se demandant si être brillante suffisait car elle ne deviendrait jamais jolie.

La colère monta.

« J'en ai des rouges, d'un si joli rouge, » continua le clown en tirant du lot un ballon qui flottait au-dessus de sa tête. A la manière dont ils bougeaient, on aurait pu les croire caressés par le vent, bien qu'il n'y eût pas la moindre brise dans la salle. « Rouge comme un camion de pompier, rouge comme du sang. Rouge comme le joli visage de Derek réduit en miette. »

Penelope scruta Ça. Elle ne tressaillit pas. Elle n'avait pas peur.

Elle n'était pas vaincue.

« Ou bleu, » déclara lentement le clown. Un hoquet de surprise. Quelqu'un d'autre avait dirigé son attention à l'endroit où Penelope regardait. Une lente vague de terreur glissa à travers la pièce, certains se redressaient et tentaient de décamper loin du clown avant que celui-ci puisse leur faire face. D'autres ne bougèrent pas du tout. « Bleu comme… l'eau. L'eau profonde. Bleu comme la noyade. »

Penelope parcourut la salle du regard. Elle se trouvait près des affaires d'Emily, là où Emily, Aaron, Sean et Spencer avaient dormi. Un sac s'y trouvait. Tandis que le clown méditait sur ses ballons, chaque seconde semblait effacer le filtre agréable sur ses traits, les dévoilant plutôt acérés et avides. Penelope passa son pied derrière le sac et le rapprocha.

Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse, lui avait dit Derek et, en cet instant, le renard se tenait dans le poulailler, il fallait donc bien que quelqu'un se montre courageux. Manny fixait le clown, une sorte de résignation stupéfaite sur le visage. Il n'essaya même pas de s'éloigner au moment où le clown fit un pas et s'approcha lentement de lui, en serrant un ballon bleu. Il resta assis là.

Dezzi ne réagit pas non plus. Elle contemplait, tout simplement.

Sarah aussi.

Penelope se pencha soudain, ramassa le sac d'une main et se releva. Le clown se déplaçait plus vite désormais, ses yeux jaune-argentés ne déviant pas du visage résigné de Manny. L'espace d'une seconde d'agonie, son frère ne fit pas le moindre geste. Finalement, il se mit debout. La colère de Penelope vacilla, remplacée un instant par la peur, puis le soulagement— mais le soulagement éclata telle une bulle. Manny ne s'enfuit pas. Il resta debout devant la créature approchant, les ballons de latex crissant entre eux, et ses grandes chaussures orange ne faisant pas le moindre bruit. Enfin, Manny tendit la main vers le ballon tendu, presque hypnotisé.

Penelope remarqua alors un truc : Ça semblait blessé. Confus, et lent. Une partie du visage blanc se révélait tordu, endommagé. Ses mouvements étaient approximatifs, loin de la vitesse dangereuse à laquelle elle s'attendait de la part d'une chose si mortelle. Elle sentait du désespoir dans la manière dont Ça s'approcha de Manny, comme si Ça avait besoin de lui…

Comme s'il était faible.

Comme s'ils avaient une chance.

Penelope cria. L'onirisme de la scène s'évanouit et tout le monde bougea plus vite. Sarah secoua la tête, et cligna rapidement des paupières pour se réveiller. Dezzi poussa un hurlement.

Les yeux de Manny s'écarquillèrent.

La bouche du clown s'ouvrit, et s'ouvrit encore, et encore, et encore.

« Viens à moiiii, » entendit Penelope, alors que la bouche du monstre ne remuait pas. « Nourrissez-moi avant que je dorme, avant que je guérisse. Viens à moi. Ils ne peuvent m'arrêter. Je suis Partout. Viens Flotter ! »

Tu es la fille la plus courageuse que je connaisse, avait dit Derek. Et Emily avait dit qu'elle était cool, et Aaron s'était battu pour eux, et Rafe était mort pour eux et… et… et… et… tandis que le clown plongeait vers Manny, Penelope fourra sa main dans le sac et découvrit qu'il s'agissait de celui d'Emily. Le sac d'Emily, avec sa bombe de laque et sa collection de briquets volés.

Tu es la fille la plus courageuse que je connaisse.

La colère revint et lui fit traverser la pièce, rejetant enfants et matelas. Elle se sentit, l'espace d'un instant, menue. Puis, elle se sentit exactement telle qu'elle était et savoura ce fait, transformant son cri terrifié en un rugissement de fureur pour charger le clown. Quelle importance qu'elle soit grosse ! Là, c'était une bonne chose. Elle heurterait ce, ce, ce putain de clown et le brûlerait et l'écraserait jusqu'à sa mort !

Son pouce trouva le bouton activant le spray. Et le poussa. La bombe s'activa et elle sentit l'odeur de la laque qui lui rappela Emily. Son cœur chanta pour la fille qu'elle aimait profondément pour avoir enfin été la personne qui l'avait vue.

Clic, émit le briquet.

Le clown brûla et Penelope cria avec lui, ignorant la haine dans ces yeux argentés alors que la bouche bordée de crocs se refermait dans le vide et que le cou craquait pour que le visage puisse se tourner vers elle dans le rugissement des flammes. Elle ignora le grondement de Grippe-Sou, toiiii, la puanteur et l'odeur, et fit ce qu'il ne pouvait supporter : elle rit. Elle rit et rit encore, jusqu'à ce qu'il batte en retraite, petit et ratatiné contre le mur. Son visage coulait, sa peau bouillonnait, ces boutons fondaient et il ne semblait pas capable de s'échapper. Il paraissait confus. Distrait. Agacé. Chaque fois que la flamme s'éteignait, elle activait encore et encore le briquet jusqu'à ce qu'elle réapparaisse. Finalement, elle réalisa que les larmes dans ses yeux n'étaient pas uniquement dues à l'odeur du clown en feu.

La salle brûlait aussi.

Une main attrapa son bras, la tirant en arrière, vers la porte. Ils se retrouvèrent dans la pluie fine, la bombe de laque toujours dans la main de Penelope, néanmoins le briquet perdu quelque part en chemin. Des mains la retournèrent, la secouèrent, et un visage entra dans son champ de vision. Un visage couvert d'hématomes et sale mais vivant, et Manny poussa un cri en la secouant de nouveau.

« Tu as brûlé cette saleté ! » s'exclama-t-il. Le reste des enfants se rassembla en une masse d'expressions choquées et trempées tandis que, derrière eux, les flammes léchaient un des murs de la salle. La pluie les atténuait déjà par les trous du toit. « Vous avez vu comment il sanglotait ! Une vraie fillette ! Quel nul ! On peut le battre, tu as presque réussi ! »

Penelope frissonna. Elle aussi l'avait entendu, cet écho : 'On peut le battre', avait parcouru la foule de gamins, les tirant de leur acceptation d'un destin tragique. Et maintenant, oh non ! Maintenant… tous la regardaient, elle.

Emily avait cru en elle. Derek également.

Penelope croyait en elle-même.

« On peut battre Ça, » acquiesça-t-elle lentement. Elle vit des hochements de tête fiévreux, les enfants comprenant d'un coup le sens de ses mots, et s'accrochant à l'espoir qu'elle leur présentait. « On ne va pas mourir. On ne va pas rester là et mourir. On va… le battre ?

— Pourquoi ça ne t'a pas tué ? questionna Sarah.

Des crampes naissant dans la main qui se cramponnait à la bombe, Penelope voulut hausser les épaules. La texture striée du déclencheur semblait s'être profondément imprimée dans son pouce. Elle baissa les yeux sur la bombe, sur le logo et la fille souriante avec ses cheveux noirs en tout sens. La laque d'Emily. Le petit tour d'Emily. L'assurance d'Emily que Penelope était cool, qu'elle était légitime, qu'elle était… quelque chose.

Oh.

« Parce que, lança Penelope avec une certitude soudaine mais réelle, la peur et la saleté lavées par la pluie. Parce que je ne l'ai pas fait toute seule. Emily m'a montré comment faire, et on ne va pas la laisser en bas toute seule, elle non plus. On va y aller, on va suivre Derek et on va aller à l'endroit où les enfants ont été emmenés, et on va rester ensemble. C'est pour ça qu'il ne m'a pas tué : c'est parce qu'il sait que je ne suis pas tout seule. Aucun de nous n'est seul. Et on est faible que quand on est tout seul.

— Et si on meurt ? » demanda Ashlee.

Ce fut Manny qui répondit. Il marcha d'un pas lent en cercle tout en parlant, et parcourut le parking du regard. Penelope comprit ce qu'il cherchait : les voitures de patrouilles avaient disparu. La police était partie. Personne ne les surveillait.

« Alors on fera ça ensemble aussi, j'imagine, dit-il. C'est ce que Rafe aurait voulu. On ne laisse personne derrière.

— On doit juste trouver où ils ont été emmenés, » murmura Penelope. Il leur fallait un signe, une sorte d'indication, où ils partiraient à l'aveugle.

Et elle n'était pas stupide, elle savait que cette bouffée de férocité collective ne durerait que jusqu'au moment où l'adrénaline redescendrait, et leur nouvelle confiance en elle s'évanouirait dès qu'elle perdrait cette juste colère pour redevenir Penelope Garcia, plutôt que cette fille qui se demandait si elle n'était pas devenue une peu folle ces dix dernières minutes.

« Quel genre de signe ? » interrogea une voix.

Du haut de la colline, depuis la maison qui baissait son regard sur eux, les coups de feu retentirent.

6

Aaron Hotch lâche prise.

« En bas ? » questionna Aaron en regardant droit dans le trou qui paraissait, en tout cas en cet instant, être la pupille d'un œil terrible. Elle se dilatait sous ses yeux, et grossissait avec une sorte d'excitation affamée, comme si elle allait comptait les avaler. « Tu es sûr ?

— Certain, mec, » murmura Derek. Lui aussi fixait ce gouffre, le visage brillant figé en une expression horrifiée. Aaron le dévisagea un moment, son esprit ruminant ce que Derek lui avait dit avoir vu : Emily, en train de brûler. « Elle est descendue là-dedans à la recherche du clown, j'en suis certain. Mais, je ne sais pas, je ne sais pas pourquoi elle pensait qu'il était en bas. Elle pouvait se tromper… »

Ils savaient tous deux que c'était faux. Ils sentaient que le trou les attendait.

« Bon, d'accord, dit Aaron, d'une voix qui semblait ralentir dès qu'il se tournait pour examiner les alentours. « Prêt ?

— Prêt. »

Il l'était, Aaron n'en doutait pas. Derek était solide. Ils descendraient ensemble.

Et ils le firent.

Le passage s'avérait étroit. La tête d'Aaron le lançait au moindre mouvement, la nausée et le vertige rendant son cheminement à travers ce trou minuscule plus difficile que prévu. De petites pierres et de la terre tombait dans ses cheveux, chaque impact ressemblant à des coups violents. Le temps qu'il en sorte, haletant et hoquetant, dans le tunnel noir et puant, son crâne se fendait en deux. Il s'effondra contre le mur du fond, une douche de gravas annonçant l'arrivée de Derek. Lorsque Derek se glissa hors du trou et atterrit par terre avec une des deux lampes torches, volées au commissariat, allumée dans la main, Aaron se passa la manche sur la bouche et sembla presque sur pied.

« Tu as vomi ? » interrogea Derek. Il dirigea la lampe vers Aaron, qui grogna quand le faisceau lacéra son cerveau endolori, puis vers la mare de vomi près du mur.

« Ça va, » mentit Aaron. Il avait froid et se sentait collant. Des fourmis dans les bras et la gorge serrée, ses doigts brisés étaient repliés sur son torse tandis qu'il allumait la lampe avec sa main fonctionnelle. « Viens. Il faut continuer d'avancer, elle a peut-être des problèmes. »

Emily Emily Emily Emily, se répéta-t-il tel un mantra. La pensée de son sourire, de son piquant et de son désir féroce non seulement de survivre mais de vivre, le poussait à avancer. Elle représentait une inspiration pour lui. Il devait continuer pour elle, et pas seulement pour elle : Sean se trouvait également en bas. Son frère était piégé dans cette horrible fosse puante, lui aussi, et Aaron ne le laisserait pas mourir. Jamais. Il venait de réaliser qu'il lui restait tant de choses à lui dire, tant de choses à faire—tant de choses qu'Aaron devait faire pour et avec lui.

Je n'ai jamais été un véritable frère pour lui, songea Aaron en avançant péniblement le long du tunnel en pente douce, cerné par des ténèbres qui le pressaient de tout coté. Non, jamais. J'ai été froid, distant et cruel. Comme papa.

S'ils survivaient, il était déterminé à changer cela. Il montrerait davantage de bonté. De sourires. De rires.

De vie.

Le tunnel paraissait interminable. Plus ils descendaient, plus le froid s'accentuait. Aaron garda le regard droit devant lui, ignorant tout sauf l'écho réconfortant des pas de Derek dans son dos, et de sa propre respiration. La puanteur s'aggravait, ressemblant à du pus. Si Aaron se concentrait dessus il vomirait de nouveau, cependant il l'écarta avec le reste pour se focaliser sur la présence de Derek, la pensée de son frère, sa détermination à sauver Emily, Spencer et JJ, et tous ceux qui ne méritaient pas de mourir.

Ces agents, ceux qui lui avaient fait tant de mal alors que le clown minaudait et se moquait de lui, avaient merdé. Ils ne l'avaient pas du tout brisé. Ils avaient beau l'avoir torturé, il avait vécu pire auparavant et de la part de personnes en qui il avait bien plus confiance. Non, eux l'avaient juste mis en colère.

La police était censée aider. Elle était censée pouvoir régler ce genre de choses, c'était la raison même de leur existence, et de celle des adultes en général. Aaron le décida ici et maintenant, sous terre : quand il serait adulte, quand il aurait le pouvoir que ces hommes avaient retourné contre eux… il ne laisserait jamais tomber un enfant. Il les sauverait tous.

Attendez de voir ça.

« Aaron, » dit soudain Derek. Mais Aaron l'avait vu aussi. Une lumière, devant. Ils s'approchèrent avec prudence et découvrirent un coin bizarrement éclairé avec une unique ampoule bleuâtre. Elle diffusait une lueur qui rappelait à Aaron un mausolée. De la pierre, du marbre, rien que des choses glaciales. Il frissonna.

Sous l'ampoule, une main précautionneuse avait empilé des bombonnes de gaz, avec l'intention de revenir une fois sa mission terminée. Aucun des garçons ne prononça quoi que ce soit en les voyant. Ils continuèrent simplement leur route, le long de ce chemin qui les menait vers ce qu'ils sentaient bouillonner, palpiter… les appeler.

Ils se rapprochèrent. La main de Derek se déplaça et effleura la ceinture d'Aaron. Il s'agissait d'un léger contact et, après un court moment, Aaron baissa sa main blessée. Dans le noir, il laissa Derek enrouler ses doigts autour de son poignet. Ils ne parleraient jamais de cela, de s'être tenu la main, tels des enfants traversant la route, seulement ils avaient peur. Ils avaient plus peur que jamais. Ils ne s'arrêtèrent pourtant pas.

Ils continuèrent, encore, encore et encore, jusqu'à ce que de l'air froid leur parvienne devant eux. Il amenait avec lui pourriture, mort et désespoir. Peur aussi, et la terrible réalisation qu'existait sur cette terre des choses n'y appartenant pas. Qu'importe, cela ne provenait pas de ce monde ; c'était une bête introduite, une créature trop évoluée pour l'écosystème dans lequel on l'avait lâchée. Ça chasserait sauvagement, sans scrupule ni effort, les animaux sans défense qui ignoraient ce qu'était ce danger venu d'ailleurs. Aucune défense créée sur terre ne pouvait lui résister.

Ils ne s'arrêtèrent pourtant pas.

Ils arrivèrent dans le néant. Les rayons des lampes perçaient à peine les ténèbres. Ils avancèrent, leurs mains connectées et leurs lampes semblable à des yeux dans l'obscurité. Aucun n'appela. Ils ne le pouvaient pas. Leur gorge s'avérait serrée de terreur. Ils se demandèrent, brièvement, combien de terre, d'eau et de vie étaient empilées au-dessus d'eux, près à s'effondrer et à les enterrer au centre du monde.

Ils se demandaient ce qui les attendait en son cœur.

La lumière détacha une silhouette en face d'eux. Celle-ci émit un bruit, un hoquet stupéfait. La main de Derek devint moite contre la peau d'Aaron, cependant lui connaissait ce son.

« Emily ?

— Merde, Aaron ? » Une forme blanche apparut dans l'obscurité, révélant Emily, ses traits déformés par les ombres. « Comment vous m'avez trouvée ? Il fait un noir terrible en bas. On avait peur d'y retourner une fois qu'on a trouvé un endroit où nous cacher, c'est tellement… dévorant.

— Rien n'est plus noir que cet endroit, » déclara Derek. Une sorte de tension s'était brisée dès son apparition, relativement saine et sauve, et toujours habillée du pull trop grand d'Aaron. Ils allaient bien. Ils étaient vivants. La progression continuait. « Tu as trouvé les petits ? On doit les faire dégager d'ici. »

Emily se tourna un peu. Aaron se pencha en dirigeant le rayon vers cette zone, et faillit s'écrouler de soulagement en discernant trois petites silhouettes recroquevillées près de la forme inconnue qui s'élevait là.

Il ne lui fallut que quatre pas pour s'y rendre, s'agenouiller et ouvrir ses bras afin que Sean s'y précipite.

« Ça allait nous manger, » sanglota Sean contre son torse. Il s'agrippant à lui, ses petits doigts se repliant pour s'enfoncer dans sa peau. « Mais quelque chose Lui a fait peur et Il est parti.

— Quelque chose Lui a fait peur ? » interrogea Aaron. Il leva les yeux et vit Emily hausser les épaules. JJ se tenait désormais à coté d'elle, ses jambes à moitié pliées comme si elle n'arrivait pas vraiment à supporter son propre poids, et Spencer accroché à elle.

« Je n'ai rien vu, expliqua mollement JJ. Mais Ça a dit quelque chose, un nom. Et Ça semblait furieux…

— Bill Denbrough, murmura Spencer. C'est le nom que Ça a dit. »

Aaron fronça les sourcils. Ce nom ne lui disait rien, de même que la bataille vicieuse qui se déroulait en cet instant à Derry —mais uniquement par ignorance. Si Aaron Hotchner avait pris connaissance de Bill Denbrough et ses amis, tout comme si Bill avait su qu'il existait, ils se seraient tous deux sentis particulièrement concernés par l'autre et leur lutte respective pour survivre.

Ignorant la douleur, il nettoya son nez de sa main blessée et lâcha Sean pour ramasser sa lampe. Poussé par une vive curiosité plus humaine que n'importe quoi d'autre en bas, il dirigea le faisceau dans les ténèbres.

La lumière tomba sur un corps. Celui-ci le fixa en retour, sa peau presque disparu et laissant voir les os nu au travers, et les orbites vides posaient une terrible question : pourquoi étaient-ils en vie, et lui non. Le squelette portait une petite robe qui s'accrochait avec détermination à cette forme émaciée, de la pourriture transformant ce qui avait autrefois été un jaune vif en un marron sombre et boueux.

Aaron écarta la lumière d'un geste brusque. Spencer l'avait vu. Il n'avait même pas tressailli, simplement regardé d'un air interrogatif. Et une thérapie, une, songea Aaron avec une inspiration nerveuse. Personne d'autre n'avait regardé. Personne d'autre ne parut réaliser ce qu'Aaron venait de comprendre : c'était un garde-manger. Ça les avait emmenés ici pour s'en repaître avant d'être interrompu, et ils étaient cernés par les restes de repas passés.

« Je crois qu'on devrait juste se satisfaire de ce qu'on a et foutre le camp d'ici avant que Ça revienne, non ? » interrogea Derek. Aaron acquiesça. Le sol n'était pas stable sous ses pieds. Il était chaud aussi. Contrairement à l'air, le sol se révélait tiède et silencieux. Si silencieux. En attente. Ça semblait presque, pensa-t-il, pris de vertige, ça semblait presque…

Incuber.

« Aaron ? » des doigts effleurèrent son bras. Emily se tenait à coté de lui et étudiait son visage intensément. « Tu as vraiment une sale tronche. »

Il ne mordit pas à l'hameçon. La moitié de son attention toujours sur la chaleur du sol, sous ses pieds, il se pencha vers elle et embrassa sa joue avant de murmurer : « Je pensais t'avoir perdue. » Il se recula, et elle rougit dans la lueur lasse de la lampe de Derek. « Que tout le monde se tienne aux autres. Ne vous lâchez pas. C'est beaucoup trop facile de se perdre dans le noir, ici. »

Ils obéirent. Les mains se lièrent en une ligne approximative. Aaron agrippait la lampe dans sa bonne main, et Sean s'accrochait à sa ceinture. Spencer serrait l'autre main de Sean, JJ celle de Spencer, Emily celle de JJ, et Derek fermait la marche, une main sur l'épaule d'Emily et l'autre autour de sa lampe. Ils quittèrent ainsi cet endroit, sans le moindre poursuivant.

Ils ne s'arrêtèrent qu'une seule fois. Ils laissèrent les petits avec Derek dans la salle bleue et retournèrent dans cette terrible chaleur, chacun avec une bouteille de gaz. Emily à ses cotés, ils ne parlèrent pas, s'afférant en silence ; aucun ne voulait rentrer dans cette salle. Ils demeurèrent à l'entrée, puis balancèrent autant de gaz que possible, enfin Emily lança son briquet à l'intérieur.

Pendant un moment, la salle brilla d'une lueur bleue.

Les flammes s'éteignirent.

Aucun d'eux n'en fut surpris, et ils ne réessayèrent pas. Ils prirent leurs jambes à leur cou, un faible soulagement à l'idée qu'ils avaient essayé les poussait en avant.

Pas un seul enfant ne parla sur tout le chemin du retour. Quoi qu'ils aient vu, quel que soit ce qui les avait pourchassés et emmenés de force dans cette horrible salle, hors de question de le faire réapparaître en l'évoquant. Malgré leur épuisement, malgré leur peur, ils ne s'arrêtèrent pas. Ils ne ralentirent pas.

La sortie approchait.

Aaron fut le dernier à sortir. Il envoya Emily en premier. Elle ne discuta pas, ce qui était inquiétant en soi. Puis Sean, Spencer, JJ. Ensuite, Derek. Pendant quelques minutes, il se retrouva seul. Seul pour regarder en direction de cette salle, et repenser à cette chaleur. Peut-être auraient-ils dû essayer davantage de la brûler. Envoyer Emily et JJ dehors avec les gamins pendant que Derek et lui y retournaient et cramaient tout en profitant que Grippe-Sou soit distrait.

Mais ils n'en firent rien. Il n'en fit rien.

Il se faufila par le trou et rejoignit le monde d'en haut, laissant cet endroit (éclore) être oublié.

L'espace d'un moment, dans la lumière, il ressentit du soulagement. Il cligna des paupières et leva la tête pour sourire à ses amis. Pendant une seconde, juste une seconde, il crut que tout irait bien.

Enfin, il s'en rendit compte : personne ne lui rendait son sourire. Ils lui faisaient de grands gestes paniqués, près de la porte. Les garçons s'avéraient accroupis près de lui, JJ se tenait devant eux, et l'odeur de peur emplissait la pièce. Aaron se redressa, jeta un œil derrière Derek et vit, à travers la fenêtre décrépie, l'ombre blanche d'une voiture de police et le reflet vif d'un homme avec un fusil, à coté du véhicule. Patientant tel comme un chasseur en embuscade.

Attendant qu'ils sortent.

« En bas ! articula Emily en silence. En bas, vite ! »

Aaron se figea, horrifié. Ils ne pouvaient pas retourner en bas. Pas dans le noir. Sauf qu'ils ne pouvaient pas sortir non plus.

Comme pour le lui prouver, il sentit quelque chose battre sous lui. Une sorte de doigt se recourba dans son torse, une terrible réalisation, si douloureuse. Il baissa les yeux et sut, sans savoir comment, qu'une chose se précipitait vers eux. Une chose de terrible. Blessée. Affamée. Ça devait se nourrir, et était rentré à la maison pour découvrir son cellier vide.

« Il y a une autre porte, murmura-t-il en désignant le flanc du bâtiment. Venez ! »

Sans attendre leur réponse, il y fonça. Derek demeura figé sur place. Les enfants et Emily le suivirent.

« Derek, viens ! siffla Aaron.

— Je vous couvre, » affirma Derek avec entêtement. Une arme se nichait dans ses mains. « Fuyez, je vous couvre. Sortez ces gamins de là !

— Imbécile, gémit Emily. Tu es vraiment un imbécile, ils vont te tuer. »

Derek ne bougea pourtant pas.

« Courez, » répondit-il simplement, et ils n'avaient pas le choix. S'ils restaient, ils mouraient tous, et s'ils attendaient, leur seule issue serait le tunnel, vers la faim qui rentrait à la maison pour découvrir que ce sur quoi il comptait avait disparu.

Loin, en dessous, à l'insu d'Aaron ou de n'importe qui d'autre, Ça savait qu'ils étaient partis. Vaincu par ces sept à Derry, battu et presque tué, Ça avait besoin de se replier. Ça avait besoin de dormir, se reposer pour laisser Ses blessures se refermer, et Son corps reprendre des forces. Toutefois, avant, Ça devait se nourrir, se nourrir de ceux que Ça avait placés à disposition en bas, pour ensuite dormir et se nourrir pendant une éternité. Seulement, ils étaient partis. Ce délicieux Spencer, cette délicieuse friandise que Ça avait faite des pieds et des mains pour acquérir juste au moment de se rendormir… Spencer était parti.

Ça gronda, et leva les yeux vers le camp. Très bien. Si Ça ne pouvait pas avoir une petite bouchée pour se rassasier, pour apaiser la douleur qu'on lui avait infligée et qui ne ressemblait à rien que Ça ait connu jusque là, et bien, Ça ferait un festin.

Alors qu'Aaron et les autres atteignaient la surface, Ça se glissait dans l'esprit des enfants du camp ; tandis qu'ils réalisaient le danger dans lequel ils se trouvaient, Ça fit face à Penelope.

Et Ça brûla.

Ils coururent. Emily attrapa la main de JJ et la pressa, se précipitant avec elle par la porte puis vers la forêt. Les arbres ici se révélaient plus décharnés qu'ils le seraient vingt-et-un ans plus tard et, malgré le crachin et les nuages d'orage au-dessus de leur tête, c'était le jour. Ils furent aussitôt remarqués. Aaron, qui ramassa un des gamins avec son bras fonctionnel et agrippa la main du deuxième, courut au milieu d'une volée de balles. Jamais encore il n'avait été aussi effrayé, aussi persuadé qu'il allait mourir. Pour une raison ou une autre, raison qu'il ne connaitrait jamais, les balles le manquèrent, la volée passa au-dessus. Il traîna l'enfant derrière lui dans la forêt et fila entre les arbres. Le temps semblait avancer lentement alors que la poursuite commençait. Emily courait devant lui. JJ fonçait au loin. Elle était plus rapide qu'eux. Il fixa son regard sur Emily et continua à courir ; ses chaussures glissaient sur le sol mouillé et Emily se situait à portée de main, les cheveux volant en arrière. Il observa la tache de sang sur l'épaule gauche du pull qu'elle portait. Les tirs persistaieent. Son bras lui faisait mal, l'enfant qui hurlait contre son torse pesait si lourd. Il le portait, le portait…

Le petit garçon dans ses bras glissa un peu et Aaron trébucha. Son corps tomba. Aaron sentit une balle heurter l'arbre près de sa tête et il enveloppa l'enfant de ses deux bras avant de se jeter au sol. Il ne réalisa qu'un instant plus tard qu'il avait lâché le deuxième.

Il avait lâché prise.

Il avait lâché prise.

Il se tourna. Le temps le rattrapa. S'étira. Il distingua des visages, des douzaines de visages, à leur poursuite. Chacun portait les traits de son père. Chacun portait une ceinture rouge et dégoulinante.

Quelqu'un cria.

Lui.

Non, pas lui !

Ça fuyait le camp. Ils se lançaient à Sa poursuite. Les enfants, ils avaient reçu un coup de fouet, quelque chose leur donnait de la force. Ils s'apprêtaient à affronter Ça, exactement comme Bill Denbrough. Comme ces autres. Comment osaient-ils !

Des hommes rendus fous par Ça attendaient. Ça mourait. Ça le savait. Si Ça ne fuyait pas vers Son nid si vulnérable, vers les corps enfouis sous terre en attendant que Ses petits s'en nourrissent, tout serait perdu. Mais, blessé à ce point, Ça pourrait bien mourir dans Son sommeil.

Ça devait se nourrir. Ça avait besoin…

Ça la sentit avant de la voir.

Emily Prentiss.

Parfait.

Ça s'élança.

« Aaron ! » s'écria Emily, la voix se brisant face à sa panique. Lui regardait Sean, étendu sur le sol détrempé, ses yeux bleus sur Aaron. A trois mètres tout au plus. Aaron pouvait l'atteindre. Il pouvait l'atteindre avant ces hommes. Il le pouvait.

Emily cria de nouveau son nom et il se retourna, le temps s'étirant et le déchirant de ses griffes. A chaque nouvelle seconde, ces hommes approchaient. A chaque seconde, Sean le scrutait avec ses yeux écarquillés de peur, les doigts creusant la terre, conscient même à six ans qu'il pouvait mourir ici. Aaron vérifia derrière et aperçut Emily au sol. En cette fraction de seconde, il ne comprit pas pourquoi elle était à terre, pourquoi elle criait ainsi. Il ne remarqua pas cette main blanche et noueuse —la peau bouillonnant et coulant, comme si elle avait partiellement fondu avant d'être reconstituée par un sculpteur maladroit— accrochée à sa cheville et la tirant en arrière tandis que le sol tentait de l'engloutir.

Il se remit sur pied, abandonnant l'enfant qu'il tenait, et se précipita vers Sean. Il tourna le dos à Emily, il ne vit pas le sol s'ouvrir pour avaler à la fois la bête et sa proie, les attirant vers les tunnels et la mort. Il ne vit rien de cela.

Spencer, oui. Il courut à sa suite. Il attrapa sa main et fut presque englouti avec elle.

Il ne pouvait rien faire. Il n'avait que six ans. Il hurla, pendant que JJ criait le nom d'Aaron.

Les hommes les rattrapèrent. La pluie tombait. L'homme qui atteignit Sean en premier ne brisa jamais le contact visuel avec Aaron. Et alors que ce dernier hurlait, il lui lança un sourire. Il rit en voyant Aaron s'élancer ; et baissa le fusil d'un grand geste fluide, automatique. Il l'abaissa, encore et encore, puis abattit la crosse avec toute sa force d'adulte dans le crâne de l'enfant.

Aaron se détourna violemment, incapable de regarder. Il le vit pourtant ; il vit le sang gicler alors que l'os et le cartilage explosaient. Il vit le fusil pénétrer la tête de son frère comme si cela ne demandait pas le moindre effort. Il vit le corps faire un unique soubresaut et tomber immobile. Il vit tout.

Et Sean ne fit pas le moindre son. Il mourut, tout simplement.

(2009)

Quand les tirs cessèrent, la salve ininterrompue de Reid se taisant finalement, Hotch se souvint où c'était déjà arrivé. Sa main qui glissait, ses petites jambes qui luttaient pour tenir le rythme des plus grandes, et les balles qui rendaient difficile la compréhension des événements.

C'est de cette manière que Sean était mort, exactement ainsi. Un enfant dans ses bras, l'autre tenant sa main, et il avait lâché prise.

Il lâcha prise.