Chapitre 14 : Là où ils vont, ils vont ensemble

1

(2009)

Ils ne réussiraient pas. Hotch le savait ; le passé se superposait au présent dans un terrible moment de réalisation, rendant le danger plus concret. L'arme tomberait une fois encore et ils mourraient, paralysés et sans défense devant une ligne d'hommes en marron sans compassion ni scrupule. Leur crâne serait brisé, et leur corps fragile abandonné dans la forêt aux cotés de toutes les âmes perdues à cet été monstrueux. Il avait lâché prise, par deux fois. Il avait lâché la main de Sean, il y a vingt-et-un ans. Et Sean était mort.

Celle de Jack, aujourd'hui.

Jack allait mourir.

Hotch se tourna, et ressentit chaque flexion de ses muscles et chaque tressaillement de son cœur haletant. Un véritable moment d'introspection ; il était tout à fait conscient des systèmes parcourant son corps pourtant à deux doigts de cesser de fonctionner. Henry bougeait contre lui, et émettait des sons de terreur noyés par ceux de Hotch. La pluie continuait de tomber. De l'eau dans ses yeux, sa bouche, son nez. De l'eau autour de ses genoux enfoncés dans la terre imbibée, et ruisselant sur son visage pour s'écraser sur ses doigts écartés dans cette même terre suintante. Elle tombait tellement qu'il ne pouvait voir, entendre ou réfléchir. Quand était-il tombé ?

Il l'ignorait.

Où était Jack ?

Il l'ignorait aussi.

Se relever ne lui apporta rien de plus qu'être à genoux, à part ce sentiment étourdissant qu'au moins, il affronterait la mort debout plutôt qu'en génuflexion. Il faisait si froid que la chaleur pulsante de son épaule blessée le submergeait, et des douleurs fantômes sur son visage, son crâne et sa main lui rappelaient que, adolescent, il avait été témoin à cet endroit précis de la mort de son frère. Son nez se mit à saigner, et la pluie lava rapidement la preuve du cartilage brisé.

Il finit de se tourner. Ce mouvement avait duré une éternité. La pluie cachait tout, à l'exception du son lointain des coups de feu : un, deux, trois. Il ignorait d'où ils provenaient exactement, mais son cerveau paniqué supposa en invoquant l'image très détaillée de Reid, à genoux face à un canon de fusil alors qu'ils l'abattaient comme un chien enragé. Un, deux, trois, et son fantastique cerveau réduit en silence à jamais. Hotch se plia en deux sous le poids de cette image. Soudain rapproché ainsi du sol, Henry babilla avec une joie nerveuse en pensant à un jeu.

Un éclair fendit le ciel et le monde se figea dans cet instantané saisissant, rendu net par l'odeur âpre d'ozone. Hotch vit tout. Il vit la bulle dans laquelle ils se trouvaient ; un bocal retourné autour de leur vie et les emprisonnant là jusqu'à la fin de la confrontation. Il vit la toile de leur vie s'étendre en les piégeant, leur mort tapie en son cœur entremêlé, avec ses crocs et ses yeux vigilants. Il vit la tempête, le lac et les tunnels ; il sentit le poids du monde s'incliner sur ses larges épaules et tous les maintenir en son centre. Il vit Jack, appuyé contre un tronc d'arbre tordu, noir et malade. Il vit les yeux écarquillés de son fils et, en eux, son propre reflet ; il vit le crâne de Sean s'enfoncer ; il vit Emily ramper dans les tunnels ; il vit la ceinture de son père.

Jack regardait un endroit derrière lui. Juste derrière lui. Hotch resta sans bouger en cet instant fracturé et hanté, et il sut que s'il vérifiait, il verrait un clown cabriolant, un ours enragé, ou Sean mort. Des peurs d'adultes avec des visages humains et, s'il faisait volte-face, elles l'attendraient.

Cela lui prit bien trop de temps pour réaliser qu'on tirait sur lui. Il fallut que le tonnerre gronde et fasse frémir le monde autour d'eux —si fort et provoquant un tel écho qu'on aurait dit que la tempête éclatait juste au-dessus de leur tête— pour qu'il se rende compte que les craquements et sifflements en toile de fond n'étaient pas causés par une mauvaise audition, mais par la menace planant sur leur vie. Il se retourna d'un mouvement brusque et distingua que, dans le chaos, les hommes l'avaient malencontreusement contourné avant de comprendre leur erreur. Ils faisaient demi-tour devant lui, et il s'avérait exposé sur la crête de la clairière où il était. Quelque chose passa sous ses yeux, et il trébucha de coté avec l'impression qu'on lui avait frappé l'oreille. Un instant plus tard, il sentit une autre balle pénétrer son épaule, accompagnée par la terrifiante réalisation qu'ils se rapprochaient. Henry bougea dans ses bras et émit un bruit à tordre l'estomac sous la cacophonie, avant de s'immobiliser.

Le clown n'était pas là du tout, contrairement aux hommes armés, et n'avaient-ils pas toujours été plus dangereux pour Hotch que n'importe quel élément surnaturel ? Il s'agissait bien d'humains qui avaient assassiné son frère, après tout. Des mains humaines tenant une invention humaine, et une incompréhensible cruauté humaine.

Depuis cet moment, Hotch avait passé sa vie à chasser les humains pour se venger.

« Jack ! » rugit-il, poussé par la peur d'Henry et le souvenir de son frère. Il se tourna, fondit en avant, les pieds glissant dans la terre détrempée. L'odeur de pétrichor de la terre piétinée par ses chaussures aurait dû être plaisante. Au contraire, elle lui rappelait la pourriture, les vers et les bouches affamées.

Il accourut vers Jack. La pluie se courbait autour d'eux. Les balles continuaient d'arriver.

Quelqu'un le devança. Les balles se rapprochaient : Hotch en sentit deux de plus le frapper, des douleurs distantes qu'il décréta dans des endroits sans importance pour son avancée. La souche contre laquelle Jack pressait ses mains se fendit, et il trébucha en arrière. Et alors que Hotch hurlait d'une terreur à rendre fou, une silhouette apparemment ivre quitta la ligne d'arbre balayée par la tempête, s'empara de l'enfant et le porta loin dans une démarche titubante et maladroite incroyablement inhumaine. Hotch chargea, déterminé à mettre au sol la bête portant son fils vers l'église putréfiée—

—et se retrouva près de l'ombre, avec sa main libre tendue pour toucher le bras de Reid (vite, vite, vite, disait ce contact) tandis qu'il le poussait grâce au peu de forces qu'il lui restait. L'adrénaline qui croyait l'avoir lâchée se manifesta à nouveau ; ses pieds l'amenaient sur la terre marécageuse car Reid était vivant, il était vivant, et Jack était à l'abri dans ses bras.

Ils se précipitèrent entre ces portes de bois distendu et Hotch dégringola les escaliers jusqu'au sol enfoncé. Le corps enroulé autour de celui d'Henry, il lâcha une expiration de choc et d'euphorie, puis fit l'inventaire des dommages. Son cœur se contracta, ses mains se resserrèrent ; il ferma ensuite les paupières et se contenta d'exister. Pendant ce temps, derrière lui, retentissait le bruit de Reid bloquant la porte grâce à un vieux banc d'église brisé pour la bloquer. La pluie les entourait d'une bulle, et tombait en cascade à travers le toit enfoncé pour se rassembler en flots et tourbillons dans les coins de la pièce. Le monde semblait désormais silencieux. Ils existaient dans ce vide, ni mort ni vivant pour le moment.

« Papa ? » souffla Jack. Hotch n'ouvrit pas les yeux. « Papa, tu saignes. »

Hotch secoua la tête. L'euphorie retombait, apportant avec elle la conscience de ce qu'il avait vu et ressenti en cet instant liminal, quand l'éclair avait figé le monde. Il continua de secouer la tête. Il n'ouvrit pas les yeux. Les pas inégaux de Reid descendirent les marches de bois, lents et trainants. Hésitants. Epuisés. Ils étaient vivants. Jack et Reid, vivants. Tous les deux.

Une inspiration. Un bruit horrifié.

Hotch s'agrippa davantage. De l'eau coulait librement sur ses genoux. Ses mains se révélaient tièdes et collantes.

Quand Reid lui prit Henry —silencieux et mou— des bras, Hotch le laissa faire. Les paupières toujours closes, pendant que l'eau clapotait au rythme des mouvements de l'autre homme. Il entendit Reid s'écrouler à coté de lui, sentit son épaule presser la sienne. Jack restait hors de sa perception. Hotch fit glisser ses mains, le regard baissé, la douleur tenue à l'écart, et l'eau coulant sur ses doigts vides posés sur ses cuisses ankylosées.

« Je suis désolé, » dit-il. Les tremblements commençaient. Il ne s'agissait pas seulement des siens. Il sentait Reid être lui aussi secoués de soubresauts, interrompus par des frissons d'abord presque imperceptibles jusqu'à ce que les répliques de sa douleur culminent et que les premiers sanglots retentissent dans cet espace tout sauf saint. « Je suis désolé, je suis désolé. J'ai essayé, je suis désolé. »

Et il ignorait à qui il parlait. A Sean, qui était mort, à Reid, dévasté, à Jack, témoin de cette scène, à Henry, dans le corps duquel il avait senti la balle pénétrer après avoir traversé sa propre épaule, ou à tout le monde, de manière générale. A tous ces fantômes qui attendaient des excuses depuis vingt-et-un ans ; toutes ces personnes que Hotch avait laissé mourir.

« Il est encore en vie, grogna Reid avec une profonde douleur. Henry, bonhomme, hé, Henry. Tout va bien. Tout va bien, je suis là. Aaron, aide-moi. »

Cette requête débordait de besoin, et Hotch ouvrit les yeux. Il vit. Henry le fixait, ses iris bleus stupéfaits vides, non parce qu'il était mort —car il ne l'était pas encore— mais parce que la balle avait laissé une tranchée à l'endroit où les doigts de Reid tentaient d'arrêter le saignement, juste au-dessus de l'oreille droite de l'enfant. Comme Prentiss.

« Je suis désolé, » murmura de nouveau Hotch. Attrapé par cette expression sans vie, il remarqua Jack ramper sur ses genoux. Reid se recroquevilla autour de son filleul ; il le serra fort contre lui et se balança avec lui en murmurant quelque chose que Hotch ne pouvait pas —et ne voulait de toute manière pas— entendre.

Et la pluie continuait de tomber.

2

(1988)

La pluie continuait de tomber. Aaron l'affronta stoïquement, et sentit ses traces mouillées descendre ses bras, son dos, sa nuque. Il était agenouillé dessous, dans un simulacre de prière. Le visage brûlant, le regard bloqué vers le bas, et son monde se limitait désormais au corps dans ses bras, si petit, mince et brisé. L'eau rebondissait sur eux deux, créant un étrange halo d'humidité et une lueur qui, plus que tout, démontra l'immuabilité des événements.

Sean était mort très vite. Aaron en avait été témoin, et tout désir de se battre avait été drainé en un instant. Rien n'était arrivé ensuite. Il ignorait où les hommes se cachaient, si les tueurs de Sean se trouvaient toujours là à se moquer de son cœur détruit. Il ignorait ce qui avait empêché ces hommes de le tuer. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il avait vu Sean mourir, et il était à présent à genoux dans la boue et dans la pluie, avec son petit frère glacé dans ses bras, et il ne s'était rien passé de notable entre ces deux événements. Il se fichait que les hommes se tenaient peut-être non loin, avec le visage de son père et cette ceinture dégoulinante. Il s'en fichait. Qu'ils le tuent donc lui aussi. Que leurs armes s'écrasent sur son crâne pour mettre fin à sa vie dans une explosion de sang, d'os et de matière cérébrale ; que son existence se termine avec celle de son frère, sur cette colline trempée et sous la pluie qui effaçait toute sensation. Que tout s'arrête et qu'on le laisse dormir. Il ne voulait rien d'autre que dormir. Dormir, et se réveiller alors que Sean riait dans le couloir en criant son nom, que sa mère faisait le petit-déjeuner. Un sourire tordit le visage d'Aaron à ce souvenir. Il se pencha davantage en avant pour empêcher la pluie de tomber dans les yeux ouverts de Sean (la pluie commençait à s'accumuler dans ses orbites et dans le creux laissé par le contact de l'arme) et il dit : « on rentre à la maison, petit frère. On rentre à la maison, maman nous prépare des pancakes. » Et il rit, rit jusqu'à sangloter, car par pitié, il voulait mourir aussi.

Quelque chose toucha sa nuque, juste au-dessus de la protubérance d'une vertèbre. Il tressaillit et tenta de prononcer « dégage » avec ses lèvres gonflées, mais la chose le toucha de nouveau. Elle devint ensuite une main chaude et collante. Il leva la tête. La pluie brûlait dans son regard. JJ se tenait près de lui, l'expression étrangement vide. Il s'était attendu à voir Derek. Elle touchait sa nuque d'une de ses petites mains ; quand il se tourna vers elle, la main retomba à ses cotés. Une main tachée de terre et rougie, avec du sang sous ses ongles et dans les lignes de sa paume. Il la fixa. Dans l'autre, elle tenait une roche.

Il détailla les alentours. Ils n'étaient plus seuls. Il ne s'en était pas rendu compte. Il ignorait comment, cependant il n'avait rien remarqué. Des enfants l'entouraient dans un cercle de visages fatigués. La pluie leur donnait une sorte d'existence nébuleuse, floue et sans traits précis, chaque visage semblable à son voisin. Les mêmes expressions abattues, les mêmes mains ensanglantées, les mêmes habits et cheveux mouillés sur leur corps affamé. Lorsque ses yeux s'aventurèrent derrière eux, il aperçut des hommes au sol, morts.

Des enfants aussi, leurs cadavres criblés de balles et amassant la pluie, à l'instar de Sean. Sauf que les enfants avaient été bien plus nombreux que les hommes, et la totalité des adultes s'avéraient morts.

Il se retourna vers JJ et sa pierre, derrière laquelle se tenait Penelope, circonspecte. Derek se tenait là avec l'arme. Aaron se souvint soudain des tirs.

« Vous auriez dû les laisser me tuer, » dit-il à la masse amorphe de souffrance humaine. Son cerveau et ses oreilles luttaient pour se remettre en marche après avoir réalisé que le temps avait avancé sans eux. « Laissez-moi mourir. »

Ils continuaient de le dévisager. De le dévisager, comme s'il n'était pas un jeune homme brisé qui serrait le cadavre de son petit frère ; comme s'ils avaient tué les adultes afin de le sauver pour une raison précise. JJ passa sa pierre d'une main à l'autre. Il suivit une goutte d'eau qui coulait le long d'une de ses trop grandes mèches, puis sur sa joue, laissant une trace à travers les éclaboussures de sang reçues quand elle avait frappé un homme sur lequel Derek avait tiré. Elle voulait s'assurer ainsi de sa mort. Aucune pitié. La pitié était réservée aux humains, et aucun d'eux n'en faisait partie désormais. Pas depuis le décès de Sean. Aaron se sentait vide.

« Mon frère est mort, » gronda-t-il. Il aurait aimé qu'ils regardent ailleurs. Ne réalisaient-ils pas à quel point sa douleur était immense, écrasante ? Impossible ? Il ne pouvait rien faire face à elle à part crier, car rien dans l'univers ne pouvait se comparer à cette souffrance, rien.

« Ma sœur aussi, » murmura JJ.

Aaron cligna des yeux.

« Et mon meilleur ami, » ajouta une autre petite voix, secouée et blessée. Aaron discerna Spencer, seul et sans ses lunettes. Cette absence notable lui donnait l'air d'un étranger, comme si une personne autre que l'enfant silencieux l'observait par ces iris noisette. Personne ne tenait sa main ni ne le réconfortait. Il avait toujours six ans, mais il avait perdu le qualificatif « seulement » avant son âge au début de tout cela, car personne ne parvenait à le voir de cette façon. Ils ne voyaient qu'un des leurs ; un survivant. Il vivrait ou il mourait, mais il le ferait seul. Ils étaient tous semblables à lui : seuls.

« Et notre frère aussi, » dit Penelope, en lançant un coup d'œil vers Manny. « Mais on n'a pas arrêté pour autant. On n'est pas restés assis là à pleurer, pas vrai ? »

Aaron secoua la tête. Non, en effet. Ils avaient aidé à enterrer Rafe. Ils avaient continué.

Ils avaient survécu.

« Alors tu ne peux pas, toi non plus, » avertit Penelope. Sa voix s'avérait sombre, éraillée. Froide. Aussi glaciale que la pluie. « Lève-toi. Ou sinon… »

Les doigts de JJ resserrèrent leur prise autour de la pierre. Aaron observa cette roche avec un sentiment distant de stupéfaction. Il savait qu'elle l'utiliserait sur lui sans hésitation. Ils s'étaient tous perdus eux-mêmes dans cette nuit de pluie et de folie. Ils lui offraient un choix ; être un de Nous, ou un d'Eux, et une seule réponse ne terminerait pas avec son cerveau explosé à l'image de celui de Sean et des hommes morts.

« Le clown a pris Emily, termina Penelope en reculant avant de désigner la boue retournée derrière eux. Tu vas faire quelque chose ? Ou tu vas rester assis là à tenir un cadavre en pleurant sur toi-même, comme si ta perte était plus grande que les nôtres ?

— Vous n'avez pas besoin de moi, » tenta-t-il. Il ne sentait plus ses jambes. Ni ses doigts. Emily semblait être un rêve, une chose qu'il aurait imaginée pendant une hallucination fantasmagorique. Rien de réel. Rien qu'il ne puisse perdre. « Elle est sans doute déjà morte. Je ne peux sauver personne. Tous ceux qui sont morts le sont à cause de moi.

— Des conneries, rétorqua Derek avec agressivité. Des putains de conneries ! Ils sont morts à cause du clown. »

Le clown, murmura la foule, et les petits visages s'assombrirent autant que les nuages au-dessus de leur tête.

« On a tué les hommes, dit JJ, sa voix chantante et cette roche serrée si fort que ses doigts blanchissaient. Penelope a brûlé le clown. On peut le tuer lui-aussi. »

Elle l'a brulé, répéta le murmure. Une prière. Ils le fixaient tous, attendant une permission.

Ou un meneur.

Il déglutit.

Sean était mort. Il avait perdu son frère, et pleurer ne le ramènerait pas. Toute la douleur du monde n'y changerait rien.

« Lève-toi. » Penelope s'approcha, la respiration rapide. Ses doigts noircis de suie. Elle sentait la fumée, la laque et la chair brûlée. Derrière ses lunettes, ses yeux étaient fous. « Lève-toi maintenant. On va brûler le clown et ramener Emily, et tu vas venir avec nous parce que tu n'es pas mort et parce que tu n'es pas du genre à abandonner, et parce qu'ils ne sont pas morts à cause de toi, mais pour toi. Si tu penses que je vais te laisser derrière nous et laisser la mort de mon frère n'avoir aucun putain de sens, t'es complètement cinglé. »

Un étrange feu embrasa ses entrailles et se répandit en lui. Tel un cauchemar, où les choses sont connectées sans aucun sens mais auquel le cerveau croit malgré tout, il se leva. Il déposa avec douceur le corps de Sean sur le sol. Il sentit l'eau croupie, le sol changeant, et comprit qu'ils se tenaient au bord d'un précipice, tous prêts à se jeter dans le vide : ensemble. Il se trompait. Spencer n'était pas seul, et lui non plus. Aucun d'eux ne l'était. Ils étaient ensemble, et égaux. Six ou seize ans, qu'importe. La mort les fauchait de la même manière.

Ils se battaient de la même manière.

« Allons trouver le clown, » dit-il, avançant vers l'endroit qu'ils désignaient sans jeter un coup d'œil vers le corps de son frère. Il aurait le temps d'être humain plus tard, s'il survivait assez longtemps pour se retrouver lui-même. Sans poser de question, les autres lui emboitèrent le pas. « Et, quand on aura terminé, on détruira cette putain de ville. »

S'il avait regardé en arrière, il aurait remarqué que ceux qui marchaient la tête haute étaient ceux qui l'entouraient, pas ceux qui les suivaient sans un mot. Il aurait vu qu'il s'agissait de JJ, Penelope, Derek et Spencer. Et peut-être, juste peut-être, aurait-il suspecté que quelque chose d'autre se trouvait derrière cela.

Néanmoins il ne le fit pas.

Il ne fit qu'avancer.

3

(2009)

Hotch se tenait près de ces portes de bois. Solennel et immobile, Jack avec lui, deux soldats jouets déterminés à se dresser contre le ciel lui-même. L'église était silencieuse, à l'exception de la bulle d'eau vive, d'un grondement sourd qui semblait émaner des fondations elles-mêmes, et de la voix de Reid. Il récitait. D'une voix basse et patiente, il lisait une histoire pour endormir son filleul. Alors que le temps filait, chaque cloc de l'horloge figeant encore un peu plus Hotch, la récitation se précisait jusqu'à ce que la situation en vienne à celle-ci ; un unique passage d'un unique livre que JJ avait mémorisé pour son fils adoré et, visiblement, Reid aussi.

« Peu importe où tu iras, peu importe où tu seras… » murmura Reid, la voix plus basse que jamais. Hotch ne se tourna pas en sa direction ; il savait ce qu'il verrait. L'homme recroquevillé sur un banc, son attention concentrée sur l'être qui s'estompait dans ses bras, avec une lente respiration. Hotch tenta de bloquer les mots. Ils refusaient cependant de le laisser en paix. « …peu importe à quel point tu grandiras, et même si tu pars loin de moi

— Il est blessé ? » questionna Jack, en lançant un coup d'œil vers les deux silhouettes, tandis que la voix marquait une pause avant de reprendre, bien déterminée à terminer. Hotch ignorait si son fils parlait de Reid ou d'Henry, et ne savait donc que répondre. « Ça fait mal quand on se cogne la tête. »

Hotch se concentra sur le bois de la porte, sur le monde extérieur. « Pas pendant longtemps, bonhomme, » répondit-il finalement, et il songea à JJ—

(Je t'aimerai toujours car quoi qu'il arrive tu resteras mon bébé d'amour)

—puis Reid devint silencieux. Le monde également. Suffisamment pour que Hotch, qui contemplait toujours la porte et ne vit donc pas la main de Reid quitter la gorge muette de Henry, puisse entendre approcher les sons mouillés de pas sur les graviers envahis de mauvaises herbes. Un crissement au milieu de bruit de succion et l'herbe mouillée. Il agrippa son arme, vide néanmoins —comme il l'avait appris avec Sean— toujours dangereuse. Reid enveloppa Henry dans la veste de Hotch et le serra contre lui, ignorant tout le reste. Le regard de Jack passait de l'un à l'autre, incertain de ce qui se déroulait dans ce nouveau monde terrifiant.

Ce fut semblable à un souvenir de celui qu'il avait été avant cette semaine ; Hotch recula d'un pas et fixa la porte qui essayait de s'ouvrir en repoussant le banc mis derrière. Il ne tint pas longtemps. Le banc commença à glisser sur la première marche, le pied se retrouva dans le vide et fit basculer le tout au sol. Jack poussa une exclamation et prit les jambes à son cou pour se cacher derrière Reid, lequel n'avait pas bougé, sourd à ce qui l'entourait. Hotch leva la crosse de l'arme et s'apprêta à l'abattre sur le premier à se faufiler dans cet espace réduit.

L'arme s'abaissa en un arc de cercle— et les yeux de Hotch croisèrent ceux de l'homme qui venait d'entrer.

L'arme réalisa un écart, faisant perdre l'équilibre à Hotch et, pendant un moment, un silence stupéfait tomba.

« Dieu merci, dit Morgan, se détendant visiblement. Trois types ont voulu nous abattre sur le chemin, on a eu peur qu'ils vous aient déjà eu.

— Seulement trois ? » murmura Hotch. Ils avaient semblé tellement plus nombreux.

« Zéro, maintenant, » déclara l'homme qui suivait Morgan. Hotch ne le reconnut pas et n'avait pas la capacité de s'en soucier. « Derek les a butés.

— J'ai tué les autres, » lança une voix monotone dans la pièce. Ils se tournèrent vers l'endroit où Reid paraissait gravé dans le même bois que le banc où lequel il était assis. Il avait le dos tourné, le corps penché, sa chemise sur le dos mais déchirée par Hotch pour faire des bandages, et la veste de ce dernier serrée autour d'une triste forme sur ses genoux.

« Merde, Reid. » Morgan descendit en trombe les escaliers, avec une énergie que Hotch n'imaginait pas ressentir de nouveau un jour. Il s'arrêta en glissant à coté de l'aile où Reid se trouvait, pour tendre la main et frôler l'épaule de son ami. « Oh merde alors, tu saignes. Il faut qu'on te sorte de là.

— Aaron ? questionna l'étranger, distrayant Hotch de l'inquiétude de Morgan. Ca fait un bail. »

Hotch l'examina pendant ce qui sembla une éternité, puis il réalisa qui se tenait devant lui : Manuel Garcia, adulte. Oh, les agneaux s'étaient précipités à la maison. Hotch ne ressentit aucun plaisir à cette réunion.

Près de l'endroit où Reid se recroquevillait, Morgan émit un terrible bruit de stupéfaction et de chagrin. Il venait de voir Henry. Reid ne prononça pas un mot.

Hotch sentit quelque chose craquer en lui, une haine sauvage, putréfiée, qui l'envahit sans avoir de cible déterminée.

« JJ et Will sont morts, » craqua-t-il. Chaque syllabe donnait l'impression de rouvrir la blessure, aggravant le flot de haine incendiaire. La pièce se resserrait. Il aurait pu jurer entendre Manny murmurer « bon dieu, JJ » mais il était trop occupé à leur faire avaler de force la vérité implacable. « Foyet les a tué, et Emily a tué Foyet.

— Tu parles qu'elle l'a fait ! s'exclama Morgan, sa tristesse à peine masquée par la fierté qu'il ressentait pour elle. Où elle est maintenant ? Elle va chercher de l'aide ? »

La tête de Reid, enfin, se leva. Il fixa Hotch avec des yeux rougis et une attente acrimonieuse. Ce regard criait « je sais ce que tu as fait, et Hotch confessa consciencieusement ses pêchés.

« Je l'ai laissée dans les tunnels, » dit-il, ce qui lui valut le mépris qu'il méritait. Chacun d'eux, même Jack, le contempla comme s'il était bel et bien ce qu'il pensait être : un raté. « Elle était blessée, mourante, et je ne pouvais pas porter à la fois Jack et elle, ajouta-t-il. Elle est probablement morte maintenant. » Car quelqu'un devait le dire, révéler à haute voix ce qu'il avait fait à la femme qui avait toujours assuré ses arrières, qu'importe à quel point il avait tenté de la détruire. « Et quelque chose a tué Dave. Je ne sais pas quoi. Il est dehors.

— Vous l'avez laissée ? » trembla Morgan. Le seul signe que le sang avait déserté son visage fut la nuance grisâtre de ses lèvres. « Elle est toujours en bas ?!

— Jack est là, murmura Reid, son expression vitreuse observant soudain l'enfant. Où est… »

Un silence crispé s'installa.

« Morte aussi, » murmura Hotch. Jack ne réagit pas.

« Il faut qu'on aille récupérer Emily. » Ce fut tout ce que Morgan pouvait dire, en faisant ensuite face au trou qui attendait de les mener dans les ténèbres. « Allez, Hotch, il faut y aller, elle est sans doute encore en vie !

— Il faut qu'on aille retrouver Penny, » coupa Manny. Les premiers mots prononcés depuis un long moment. « Elle n'arrête pas de dire qu'elle a des informations pour nous, qu'elle a besoin de Spencer. C'est toi Spencer, pas vrai, tu es le petit Spencer ? Tu lui ressembles. »

Reid ne répondit pas, cependant Manny continua malgré tout.

« Elle a besoin de toi, » affirma-t-il avec détermination en se dirigeant vers lui, avant de tenter de le remettre sur pied. Hotch émit un bruit de protestation au souvenir des balles présentes dans la hanche, le ventre et le biceps de Reid. « Allez gamin, il faut que tu t'lèves. Toi et elle, vous êtes notre ticket de sortie— Emily aussi. Si elle est en vie, elle le restera jusqu'à c'qu'on revienne avec des infos et un plan. Derek, tu sais qu'j'ai raison. Cite-moi un duo plus capable que Penny et ses ordinateurs de nous sortir de là vivants. Si elle a besoin de ce type, elle a vraiment besoin de lui, alors debout ! »

Reid ne bougea pas. Une chose glacée s'insinua dans l'âme de Hotch, cautérisant la blessure avec cette brûlure glacée qui arriva avec la réalisation de ce que Reid s'apprêtait à faire. Après tout, il avait réagi pareil. Affronter ses peurs les plus vives pour sauver ses amis. N'avait-il pas toujours affronté ses cauchemars pour eux ?

Toujours.

« Ne fais pas ça, Reid, » dit-il. S'il essayait de ne pas supplier, cela échoua. Ces quelques mots ressemblaient fortement à une supplique.

« Ne fais pas quoi ? » questionna Morgan, les yeux plissés. Manny passa d'un pied à l'autre, incertain.

Cependant, Reid déclara : « Vous devriez rejoindre Garcia. On dirait qu'elle a besoin de vous tous, » il tourna lentement la tête pour affronter le regard de Hotch, qui se retrouva piégé par ces iris. Spontanément, ses pas le menèrent vers l'homme puis il prit dans ses bras la silhouette emmaillotée dans la veste, encore tiède de la chaleur corporelle de Reid et imbibée de sang. Morgan grogna « non » mais Reid était déterminé. « Tu ne peux pas tous nous porter, Aaron, même si tu y mets toutes tes forces. Et tu sais que je n'arriverai pas là-bas en vie. »

Il s'agissait d'un mensonge. Hotch le savait rien qu'à le contempler. Reid avait passé depuis longtemps le moment où il avait cessé de ressentir toute souffrance. Il pourrait sans doute marcher jusqu'à avoir perdu tout son sang et, ce, sans ressentir la moindre once de douleur. Littéralement un mort-vivant.

« Je vais te porter, » dit Morgan. Il tendit sa main, qui fut ignorée. « Arrête tes conneries, on ne va pas te laisser là, si c'est bien ce que tu veux dire. Manny, prends Jack. Spencer, je m'occupe de toi. Je m'occupe de toi, mec. On va—

— Pourquoi moi je vaux la peine de vous ralentir et pas Emily ? » La voix de Reid se révélait féroce, et ses pupilles froides comme Hotch ne les avait encore jamais vues.

« Qu'est-ce que tu fais ? grogna Morgan, la douleur broyant sa colère. Ne fais pas ça. Ne me fais pas ça. Je peux pas, pas toi. T'es mon frère, Spencer, mon ami. Ne reste pas allongé là à attendre la mort. On peut toujours—

— Il compte descendre avec Emily, » déclara Hotch d'un ton monotone. Morgan chancela d'horreur. « Et si elle est morte ?

— Elle ne me laisserait pas seul dans le noir, répondit Reid tout bas. Je ne la laisserai pas non plus. »

Personne n'ajouta quoi que ce soit. La pluie ralentit. Jack pleura. Hotch se sentait horriblement mal pour lui. Tout cela était bien trop grand et confus même pour la compréhension d'un adulte, et ses propres yeux le brûlaient. Et, vraiment, c'était aussi sa faute ; Reid faisait ce que Hotch aurait dû accomplir : s'assurer que Prentiss ne passe pas ses derniers moments… seule.

Elle n'avait jamais mérité de mourir seule.

Il pleurait pour de bon, désormais. Tout ce qui était brisé en lui se retrouvait finalement assemblés pour fendre le barrage, détruisant chaque parcelle si difficilement acquise de son contrôle. Tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait perdu ou cru avoir perdu, culminait dans le sacrifice d'un homme pour quelqu'un d'autre. Et il aurait pu dire beaucoup de choses pour l'en empêcher —il aurait pu dire non, il aurait pu dire on a besoin de toi, ou il aurait pu s'agenouiller devant son ami et l'implorer on t'aime, je t'en prie reste— beaucoup de vérités, mais il n'en fit rien. Il serra fort dans ses bras Henry LaMontagne, enfin en paix avec ses parents, et dit : « je vais mettre fin à tout ça.

— Je sais, oui, répondit Reid. Tu as toujours été celui qui devait nous sauver. »

Reid se leva, ignora la main tendue de Morgan et passa derrière tout le monde, boitillant vers la bouche béante et sombre qui l'attendait. Il ne dit même pas au-revoir. Peut-être sentait-il que leur dire quoi que ce soit rendrait cela trop difficile, ou amènerait Morgan au-delà de l'immobilité forcée pour agir physiquement.

Il disparut, et personne ne l'arrêta.

4

(1988)

On la ramenait dans les ténèbres. Elle ne se laissa pas faire.

Emily Prentiss ne s'était jamais laissé faire, et cela n'allait pas changer à deux pas de sa mort. Elle ne parvenait à voir que la serre autour de sa cheville, cette main blanche tranchant sa chair tendre. Le reste de la créature ne s'avérait qu'une forme indistincte, puis il n'en resta que les ténèbres, les ombres et l'idée de la peur. Emily tenta de s'en défaire, criant jusqu'à ce que ses poumons lui donnent l'impression de se déchirer. Elle frappa, griffa et essaya même de mordre cette main vicieuse. Si elle devait mourir, ce serait en se battant ; elle refusait de mourir tel un chien gémissant dans les profondeurs.

La créature la lâcha. Emily se figea, stupéfaite et plongea le regard dans les ténèbres, qui l'observaient en retour. Pendant un long moment, aucun ne parla ou ne respira. Enfin, elle réalisa qu'elle était libre, et elle s'élança dans les tunnels, vers le ciel, la lumière et ses amis.

La serre l'attrapa de nouveau. Emily heurta le sol, visage en avant, ses dents s'entrechoquèrent et assourdirent son cri furieux.

« Va te faire foutre ! gronda-t-elle à la créature, qui abandonna avec un ricanement sourd. Va crever ! Je vais te buter, espèce de psychopathe ! Je jure que je vais t'étriper !

— Tu es délicieuse, » bava la créature. Sa voix semblait démente, mangeant à moitié les mots. Emily serra les jambes alors que sa vessie essayait de se vider de pure peur face à la manière dont la voix s'attarda, comme si Ça suçait déjà les os arrachés à son corps avec la facilité qu'elle aurait eu à tirer une chips de son paquet. « Nous allons passer l'éternité ensemble.

— Je préfère encore me tuer, » rétorqua Emily, la voix rauque, en rampant à reculons loin de la créature qui la poursuivait. Sur le dos, ses doigts agrippaient la terre, refusant de détourner les yeux des points noirs dans l'ombre, ces points qui la fixaient à l'image des trous noirs, voraces et mystérieux. Elle pria de tout cœur que ses amis fantomatiques reviennent et l'éclairent, pour révéler la chose qui se rapprochait alors qu'elle était si vulnérable, étendue sur le dos. Puis, elle pria pour l'arrivée d'Aaron.

Les ténèbres se fendirent et Ça arriva.

Le clown la lorgna. Ça se penchait et rampait avec des bras trop longs et disproportionnés. Le sourire clownesque et cette peau peinte semblaient tirés à l'extrême sur une forme qui transparaissait, ses yeux argentés paraissaient surgir d'orbites trop petites. Quand Ça parla, du sang mêlé de pus et de ténèbres coula entre ces dents-bien-trop-nombreuses, chacune d'entre elles acérées et semblant se déplacer dans cette bouche béante. Ça sourit. Ça s'approcha. Ça l'attrapa par l'avant de son t-shirt et la souleva avant qu'elle puisse penser se protéger d'une quelconque manière. Ses griffes étaient froides. Sa prise, solide. Son souffle, putride. Emily s'étouffa, se débattit et gémit tandis que sa gorge se refermait autour d'un cri qui ne pouvait pas sortir. La prise de resserra.

« Je préfère encore me tuer, » souffla-t-elle. Elle voulait désespérément faire n'importe quoi pour ne pas se retrouver piégée pour l'éternité en ce lieu, semblable à tous ces fantômes qu'elle avait vus y rôder.

« Laisse-moi t'endormir, laisse-moi te bercer, » Ça siffla avec une délectation évidente et révoltante, puis Ça ouvrit grand sa mâchoire, et plus grand, et plus grand encore, jusqu'à ce qu'Emily soit certaine que Ça avait l'intention de l'avaler d'un seul coup—

(ne regarde pas, entendit-elle murmurer derrière elle, d'une voix appartenant clairement à Rosaline, Emily, ne regarde pas les lumières-mortes. C'est comme ça que Ça te change, c'est comme ça qu'il a failli t'avoir l'autre fois)

—mais elle regarda. Elle regarda ce vide caverneux, elle regarda l'éternité. Pas un simple coup d'œil cette fois, oh non, pas un simple aperçu ; une immersion totale. Le couronnement de sa folie ; l'ablation de son âme hors de son corps physique. Dès que ses yeux tombèrent sur ce que Ça lui montra de l'intérieur, elle n'était plus Emily Prentiss ; elle n'était plus personne. Elle était un cri, une petite tâche isolée dans les ténèbres éternelles, un éclat anecdotique d'humanité sans âme ni être ; elle n'avait pas de soi, pas de conscience, pas de vie, rien à part la conscience dévorante d'avoir été attrapée. Piégée dans les lumières-mortes et se perdant de plus en plus alors qu'on la tirait de son être à chaque nouvelle nanoseconde ; des crochets insidieux aspirant et déchirant en lambeaux sa santé mentale. Des rires retentissaient pendant qu'elle chutait, des rires qui se gorgeaient de sa perte. Et, par-dessus tout, une souffrance. Plus de souffrance qu'elle n'en avait jamais ressentie. Une souffrance aussi perpétuelle que ce cauchemar.

(Emily ? Je t'en prie, reviens ! Je t'en prie, réveille-toi.

Au final, mourir s'avéra presque un réconfort

Je t'en prie)

5

(2009)

Le noir n'effrayait plus Spencer. Il semblait impossible que cela le terrifie à nouveau, pas après avoir senti son filleul mourir dans ses bras. Rien ne pouvait lui faire peur à présent qu'il savait exactement ce qu'on ressentait en échouant à sauver d'une manière si définitive, si permanente, quelqu'un de si vulnérable. Henry lui avait fait confiance jusqu'à la fin, levant vers lui des yeux si certains qu'il arriverait à tout arranger, qu'il le prendrait et ferait fuir l'horreur. Ce qu'il n'avait pas fait. Et il ne le pourrait plus. Puis Henry était mort, et Reid non, et le noir ne l'effrayait plus.

Il était sûr qu'il verrait bientôt Henry. Aussi sûr que la balle dans sa hanche, aussi sûr que les ombres qui l'avalaient tandis qu'il avançait en boitant toujours plus loin sous le lac qui ne représentait rien de plus qu'un siphon du mal. Aussi sûr que les murmures autour de lui alors que les ténèbres se refermaient, les murmures qu'il attribuait aux âmes des morts qui l'appelaient. Il se demanda si Emily se trouvait parmi eux. Il se demanda s'il ne valait pas mieux qu'elle soit morte quand il la trouverait, car vivre à l'heure actuelle s'apparentait à être rien d'autre que perte, peine et douleur, et il ne voulait pas qu'elle souffre en vivant tout cela. Pas comme lui en souffrait. Jamais.

Il avait passé le corps de Will, tout juste éclairé par la lueur qui passait par l'entrée. Il avait essayé de ne pas le regarder, ni trop songer à quel point Will s'était approché du salut avant de succomber à ses blessures. Il avait continué de marcher.

Si pressé d'échapper à l'horreur de Morgan et au désespoir de Hotch, il avait négligé d'emporter une lampe torche. Les ténèbres étaient parfaites. Il ne ressentait aucune peur. Il ne ressentait aucune douleur. Il ne ressentit même pas l'impact de son épaule heurtant les murs du tunnel lors de son errance, trop épuisé pour lever la main et avancer à tâtons. Parfois, il clignait des paupières et réalisait qu'elles avaient été fermées depuis longtemps ; il marchait en dormant vers la dévastation. A un moment, ses chaussures glissèrent sur un truc humide qui emplissait l'air d'une odeur de cuivre. Ses orteils s'appuyèrent sur une chose solide qui céda sous la pression. Les tunnels empestaient la mort. Les murs collaient au toucher. Il continua sans explorer davantage, trop horrifié par les possibilités pour imager quoi que ce soit.

Malgré la distraction et l'épuisement, il savait exactement le nombre de pas réalisés pour arriver aussi loin ; il savait exactement depuis combien de temps il marchait. C'était un peu consternant de se rendre compte que, dans le noir, il avait peut-être dépassé Emily sans le remarquer, mais il ne pouvait pas y faire grand-chose, à part espérer le contraire.

Les yeux clos au moment de passer un angle, il nota qu'il parvenait à discerner de la lumière à travers ses paupières. Il les ouvrit et cligna pour chasser les points de sa vue. Du bleu illuminait le noir. Sa mémoire, silencieuse depuis lors, se réveilla. Il trembla. Il se souvenait de ce qui l'attendait.

Cela ne l'arrêta toutefois pas.

Vingt pas de plus pour atteindre la fourche éclairée de cette lueur étrange ; vingt pas de plus pour atteindre Emily.

Elle se tenait assise, jambes croisées, dos au mur, et sa tête inclinée en avant, ses cheveux noirs, cascadant devant son visage, davantage sombres dans la lumière bleue. Le sang sur sa nuque et ses épaules apparaissait noir. Sa peau s'avérait impossiblement pâle. Un effet de lumière, supposa-t-il. Ou elle était morte. Il ne le pensait cependant pas. Elle ne semblait pas morte ; assise comme si son corps se soutenait toujours lui-même, un bras autour d'un genou plié sur lequel son menton reposait, et l'autre autour d'une bonbonne de gaz, les doigts pressés sur l'embout.

Il s'arrêta et l'étudia, sa voix volée par la peur de ce qu'il trouverait s'il parlait. Une pointe de trahison apparut : elle ne semblait pas assez blessée pour justifier que Hotch la laisse derrière lui.

« Si tu comptes me tuer, fais-le, » prononça-t-elle d'une voix forte mais étrangement mal articulée. L'écho revint, distordu. Il planta ses ongles dans ses paumes, sans savoir s'il était soulagé ou effrayé. Une de ses jambes était complètement engourdie et il trébucha un peu quand elle céda sous lui, lui faisant presque heurter un mur. Il glissa avec lenteur le long de la paroi, le regard toujours fixé sur elle, puis il se retrouva à genoux, son épaule blessée sur le ciment.

Elle leva la tête et le dévisagea, pâle et inhumain dans cette lueur. Il se demanda ce qu'elle voyait. S'il lui ressemblait tandis que, pour lui, elle apparaissait d'une mortalité presque éthérée. Terriblement humaine.

« Je suis désolé, » dit-il, d'un ton rauque. Ses yeux s'écarquillaient de plus en plus et il découvrit quelque chose de terrifiant en eux, une sorte d'angoisse profonde qu'il ne pouvait imaginer. « Je n'aurais pas dû courir en vous laissant derrière moi. J'aurais dû rester à tes cotés. C'est ma faute, et Henry est mort malgré tout, et Will et JJ aussi, et maintenant tu vas mourir et c'est entièrement ma faute, je suis tellement désolé.

— J'imagine que tu es mort, alors, si je vois ton fantôme, fut sa seule réponse, le coupant dans ses excuses. Merde… ça me paraissait acceptable, de mourir ici, en me disant que tu t'en étais tiré. Au moins toi. Et Derek. Et Penelope. Ca m'allait si vous surviviez. JJ m'a menti, elle m'a dit que tu étais sorti. »

Reid cligna des paupières. « Quand est-ce que tu as parlé à JJ ? »

Emily haussa les épaules avec apathie. Ella désigna ensuite un point vaguement à la droite de Reid avec sa main toujours cramponnée à la bombonne. « Elle est juste là, » marmonna-t-elle. Sa tête se baissa encore, et ses yeux se refermèrent au moment où elle marquait une pause en rassemblant tant bien que mal ses esprits. Reid jeta un coup d'œil vers l'espace vide, le malaise grandissant. « Ils sont tous là… ils l'ont toujours été. Depuis la première fois. »

Reid n'avait pas l'énergie pour se relever. Il rampa juste vers elle, ce qui lui demanda un temps abominable, et se recroquevilla dans l'espace à ses cotés. Sa main effleura la jambe d'Emily, qui sursauta et se redressa d'un coup, avant de se tourner dans sa direction avec un regard nouveau. « Viens là, » murmura-t-il, les ses bras, respirant du mieux que possible malgré la douleur de la voir prendre une inspiration surprise, et le choc soudain lorsqu'elle se jeta dans ses bras. « Je suis là, Em. Je suis là. Je suis avec toi.

— Tu es là, pleura-t-elle en réponse, pressée sur lui, le visage dans le creux de son cou. Merde alors tu es vraiment là. Tu es vivant. »

Dans le brouillard glacé des tunnels desquels ils s'étaient à peine échappés seulement pour revenir y mourir, Reid la serra jusqu'à ce qu'elle cesse de trembler et que leurs larmes diminuent. Ils vécurent toute une vie en ce court instant. Il suspecta que ses propres larmes coulaient moins pour eux que pour Will, pour JJ, pour Rossi et pour Henry. Leur propre mort paraissait presque un acte généreux, quelque chose qu'ils avaient accepté. Tout ralentissait. Il sentait que c'était en train de se passer. Emily ne frissonnait plus. Il ferma les yeux et laissa cette réalité l'envahir. C'était un honneur de reposer près d'elle.

« Je l'ai vu, tu sais, marmonna Emily. Je nous ai vus, en bas, nous serrer l'un contre l'autre alors qu'on était mourants. Ça me l'a montré, quand Ça m'a emmenée dans les tunnels lorsqu'on était gamins. Ça m'a obligé à regarder. C'était tellement horrible, j'ai fui et j'ai couru vers ta voix, parce que tu avais besoin de moi et tu étais si petit, comment je pouvais te laisser mourir comme ça ? »

Reid ne douta pas de ses paroles. Il ne souvenait pas de grand-chose, mais il se rappelait de l'horreur une fois Emily retrouvée, et de son état quand ils l'avaient rappelée des abysses.

« Comment ça arrive ? » questionna-t-il. Il pencha la tête en arrière, la seule part chaude étant l'endroit où elle se blottissait contre lui. Il faisait de plus en plus froid. Il ne sentait plus ses doigts. La respiration d'Emily se révélait faible et hachée. « Est-ce que c'est comme ça ? Etendus ici ?

— Comment on meurt ? C'est sombre, et froid… on est seuls… et on ne peut pas respirer. Je me souviens qu'on ne pouvait pas respirer. Je n'y arrivais pas. »

Reid leva les yeux vers l'ampoule bleue suspendue au-dessus d'eux.

« Es-tu sûr que c'est maintenant ? » demanda-t-il, avec une petite bouffée d'espoir.

Emily bougea un peu, et s'écarta en luttant pour se redresser. « Je ne crois pas, confessa-t-elle. C'est pour ça que je me suis levée après le départ d'Aaron. Quelque chose clochait. Je te jure, je pensais… je pensais que je me noyais. C'est ce que Ça m'a montré, c'est ce que j'ai ressenti. Mes poumons se remplissaient d'eau et je me souviens m'être enfoncée, je me sentais si lourde… et tout était noir à part une lumière au-dessus, très lointaine. »

Reid fronça les sourcils. « J'étais là ? »

Emily inspira profondément pour la première fois depuis que Reid l'avait enlacée.

« Je ne sais pas, dit-elle lentement. Je crois oui. Mais j'ai si froid, Spencer, j'ai tellement froid. Tellement froid que je n'arrive pas à réfléchir. Et je me dis, merde, si c'est maintenant, peut-être que je devrais emmener ce putain de nid avec moi. Et tout le monde me dit de le faire, de brûler le clown, mais, mais j'étais épuisée, et puis tu étais là et je me suis dit que peut-être que j'étais censée mourir avec toi parce que c'est mieux que la mort que Ça m'a montré. »

Ils regardèrent tous deux les bombonnes de gaz. Reid sentit la pression d'une chose glissant sur sa prise pour les serrer, ses extrémités ayant depuis longtemps perdu toute sensation. Il s'agissait de la main d'Emily. Ils se tinrent tous deux. Elle contemplait un point derrière lui, dans l'espace vide.

« Qui est-ce que tu vois ? questionna-t-il, intrigué par les fantômes.

— Tout le monde, répondit-elle. Tous ceux que Ça a tués. Chacun d'eux. Rafe, Ros, JJ, Dave, Haley, Will, avec Henry dans ses bras… des gens que je ne connais pas. Des gamins. Ils sont tous piégés.

— Ethan ? »

Elle hocha la tête et pointa du doigt. Reid suivit la direction indiquée et fixa ce point, espérant pouvoir croiser le regard de son ami.

« Peut-il m'entendre ? »

Elle acquiesça de nouveau. « Il dit qu'il n'a jamais voulu te faire de mal, murmura Emily. Que ça n'a jamais été lui, Spence. Il n'a jamais demandé à ce que tu viennes jouer avec lui. C'était le clown qui essayait de te piéger. »

Reid le savait, il l'avait toujours su. Dès le début, dans cette cabine de toilettes avec un monstre reniflant la porte.

« Je suis désolé que tu ais été pris, » dit-il à l'espace vide. Il se sentait fou, toutefois il savait au fond de lui que cela n'avait aucune importance. Une idée se formait, et il se disait qu'Emily, dont le regard passait de lui aux bouteilles de gaz, pourrait aussi s'y accrocher. Peut-être avait-elle déjà eu cette idée ; après tout, quand Hotch l'avait laissée, elle était venue ici au lieu de se diriger vers la lumière. « Je t'aurais sauvé si j'avais pu.

— Il le sait.

— On ne va pas laisser ça se reproduire, continua Reid, scruté par Emily. C'est pour ça qu'on est là, Em. On n'est pas là juste pour mourir. On est là pour tout brûler, exactement comme on aurait dû le faire à l'époque. »

Emily lança un grand sourire avec, sur ses traits, un semblant de sa férocité passée. « Brûler le clown, » psalmodia-t-elle. Elle attendit qu'il se soit levé pour lui tendre la main afin qu'il l'aide à son tour. « Brûler le nid. S'assurer que le moindre de ces rejetons infernaux soit bel et bien parti, et pour toujours, oh ça oui, bordel, c'est ce qu'on va faire. Tu sais que ça va remplir le tunnel de fumée, par contre ? La fumée cherche à s'élever, et nous sommes au point le plus bas. On ne va donc pas pouvoir s'échapper.

— On ne va pas pouvoir respirer, » confirma-t-il. Il s'assura de ne pas lâcher sa main. « Vont-ils rester ave nous ? »

Cela paraissait incroyablement important qu'ils meurent avec leurs amis près d'eux. Reid voulait savoir que quelqu'un l'attendait ; cela rendait le tout bien moins effrayant.

Emily observa les environs, visiblement en train d'écouter. Reid patienta.

« Ils disent que oui, » dit-elle finalement. Elle souriait toujours, toutefois de nouvelles larmes glissaient sur ses joues. Reid ignorait s'il pleurait aussi, trop à bout pour le dire.

A la place, il se pencha pour ramasser une bombonne de gaz, la lui donna, et en reprit une pour lui. Cela prendrait sans doute plusieurs allers-retours pour toutes les emmener là-bas. Il espérait qu'Emily détienne encore le briquet pris dans la voiture volée.

« C'est douloureux ? interrogea-t-il. De mourir ?

— Seulement un peu, » promit-elle alors qu'ils commençaient leur longue marche. Ils boitaient, blessés au-delà de tout espoir de survie. « Au final, c'est paisible. On ne fait que s'endormir. »

Cela le soulagea. Il sentait que cela faisait une éternité qu'il n'avait pas ressenti de paix. Toute une vie, en fait. Il avait toujours emporté un peu de ce lieu avec lui, un peu de cette mort, depuis qu'il avait six ans.

Au moins, il n'était pas seul.

« Je t'aime, dit-il en tout sincérité.

— Je sais, répondit-elle. Je t'aime aussi. »

Et ils marchèrent ensemble hors de portée de cette étrange sphère de lumière, vers les ténèbres où les morts attendaient que les vivants les rejoignent.