Chapitre 15 : Nuit incendiaire à Castle Rock
1
(1988)
Emily mourut. Pendant un moment, ce fut un soulagement.
Puis, elle ouvrit les yeux.
Elle se trouvait dans les tunnels et il faisait sombre, mais les ténèbres cédèrent et montrèrent avec une terrible clarté la scène qu'elle contemplait. Un homme et une femme reposaient là où ils étaient tombés. L'état de la femme se dégradait plus rapidement et l'homme se traîna jusqu'à elle quand il réalisa qu'elle venait de chuter. Il tenta de mettre ses mains tremblantes en coupe autour de sa bouche et de son nez. Ils étaient couverts de sang. Emily pouvait distinguer la prise de l'homme s'affaiblir, et ses yeux devenir vitreux. La femme tressaillait sporadiquement sous son poids alors qu'il essayait de la protéger. De la fumée tournoyait autour d'eux, seulement ils ne toussaient quasiment plus, leurs lèvres s'avéraient bleus et le mouvement de leur torse ralentissait, ralentissait, et ralentissait…
Elle les regardait mourir et elle savait, tel un rêve où la connaissance serait simplement versée dans son esprit, qu'il s'agissait d'elle et de Spencer, dans une durée de temps inimaginable. Elle et Spencer, adultes, bien après ce moment, et ils mourraient dans les tunnels, une fois encore.
« On ne peut s'échapper du Camp Moribond, » dit tristement Rosaline en s'avançant à coté d'Emily. Elle lui prit la main dans une prise hostile et froide. « Tu en feras toujours partie.
— Je ne veux pas voir ça, » gémit Emily. La fumée tourbillonnait autour d'eux. Le tunnel suffoquait. L'homme s'étouffa avant de s'immobiliser, et un filet de salive sanglante coula de sa bouche ouverte. Toutefois la femme vivait toujours et ses paupières papillonnaient tandis qu'il s'effondrait. Une terrible tristesse s'empara de ses traits. Elle émit un gémissement d'agonie absolue, voulu s'asseoir et le prendre dans ses bras, mais il ne lui restait pas assez de force pour y parvenir. Il faisait sombre, froid et ils étaient seuls, et ils moururent sans qu'Emily puisse les aider.
Emily hurla et prit la fuite.
(Emily ?)
Rosaline la suivit.
Ils quittèrent les tunnels et tombèrent dans les ténèbres, le froid et l'humidité se refermant sur elles. Emily se débattit, lutta contre l'eau qui entrait dans ses poumons. Prise de spasmes dans le vide sans poids, elle leva les yeux vers l'éclat de lumière au-dessus d'eux. Elle se noyait. Elle était noyée. Son corps pesait lourd, ses membres ne répondaient plus, et Rosaline se tenait près d'elle, la contemplant mourir avec impassibilité.
Aide-moi ! tenta de crier Emily, toutefois ses poumons ne contenaient plus assez d'air. Aide-moi !
(S'il te plaît, réveille-toi)
Seulement personne ne se trouvait là, à part Rosaline et le reste des morts. Ces fantômes s'approchaient et l'observaient, attendant qu'elle se joigne à eux.
Puis l'eau disparut et elle trébucha en avant. Elle tomba sur une tombe et dans la terre qui suintait entre ses doigts mouillés en puant comme la mort. Un homme émettait un bruit terrible. Elle leva les yeux et aperçut Ça le déchirer. Le couper lentement en deux, avec délice. Le sol le dévorait et du sang s'écoulait de sa bouche, alors que son cerveau ne parvenait pas à réaliser que c'était la fin, qu'on ne pouvait survivre à ça. Ses yeux choqués la scrutaient tandis qu'il mourait.
Elle le voyait mourir.
Elle essaya de fuir cette scène, l'odeur de sang et cette expression sidérée qui la pourchassait. Elle tourna les talons et se retrouva à contempler Rafe, le prochain sur la liste. Ses intestins se répandaient dans le lac. Elle sentit l'odeur de l'eau et vit le clown caqueter, entendit JJ et Derek hurler en fuyant loin de Rafe qui flottait impitoyablement dans ses propres entrailles. Elle vit l'expression sur son visage au moment où sa vie se terminait d'une manière semblable à l'homme dans le cimetière.
Elle se tourna de nouveau et JJ était adulte, dans les tunnels, et un homme la découpait en morceaux. Il avait pris ses doigts et entamait son ventre alors qu'elle convulsait, gargouillait et ne parvenait pas à mourir. Emily poussa un autre hurlement.
« Tu ne l'as pas protégée, » dit Rosaline. C'était accablant.
Emily essaya. Elle se précipita sur l'homme avec un cri perçant, avec l'intention de lui prendre ses yeux s'il le fallait— avant de réaliser que quelqu'un l'avait déjà fait, et qu'il s'attaquait à JJ à l'aveuglette, avec son orbite apparente vide et béante. Quelque chose de plus sombre que la folie guidait ses actes.
JJ émit un bruit bouillonnant et humide, et Emily tomba.
(ne meurs pas)
Elle contempla la véritable Ros s'entailler les bras dans les toilettes merdiques du camp alors que la Ros fantomatique se tenait là, moqueuse. Un homme ouvrit la tête de Sean avec la crosse de son arme sous les railleries de Ros, en lui reprochant d'avoir été trop lent. Manny mourait dans un lit d'hôtel pourri avec une aiguille dans le bras et de la mousse coulant de sa bouche sous ses convulsions. Emily se recroquevilla contre le mur et s'étouffa sur l'odeur de son vomi, de son urine, et devant la manière dont ses doigts se pliaient comme pour s'agripper à quelque chose de déjà lâché.
Derek, adulte, nettoyait son arme avec amour puis l'amena à sa bouche et avala le bang.
Aaron mourait en brûlant.
Penelope, seule sur le sol d'une cuisine.
Emily vit tout, et une chose à l'intérieur d'elle, une chose importante, mourut avec eux. Elle ne pouvait que regarder car chaque fois qu'elle voulait fuir, une autre de ses scènes succédait à la précédente. Sa mère morte. Sa mère mourante. Son père aussi. John mort. Matthew, mort. Spencer, encore, même si d'une manière différente. Leur mort l'entourait et elle les vit, encore, encore et encore ; les morceaux d'os sur le mur qui glissaient parmi les traces de sang ; la peau d'Aaron qui se fendait et fondait, brûlé par une lumière vive qui ressemblait au soleil ; l'apparence de JJ alors qu'on l'ouvrait à la vue du monde. Emily vit le tout, elle vit le tout, consumée par ces visions dépourvues de remords pour son cœur humain. Leur fantôme la poursuivait en une ligne moqueuse ; elle se détourna de sa mère maquillée et morte dans son cercueil bordé de soie, seulement pour trouver Aaron, avec son visage noir et ses mains squelettiques, avancer vers elle en lui demandant si elle désirait toujours le sucer. Elle cria et tenta de reculer, mais son talon glissa sur le fragment du crâne de Derek, l'envoyant encore dans le vide. Les doigts détachés de JJ se tortillaient sur sa jambe, la touchant avec des contacts éphémères et froids, et d'innombrables enfants assassinés lui hurlaient dessus pour avoir échoué à les protéger, d'infinies petites robes, de petites chaussures lacées avec amour, une suite sans fin de peluches sanglantes, de petites mains et de visages potelés devenus monstrueux dans la mort.
(je t'en prie)
Elle finit par courir vers cette petite voix qui l'appelait, avec l'envie désespérée de l'atteindre car même la folie serait mieux que cela.
2
(2009)
Le Camp Moribond les attendait à bras ouverts. Portant son lourd fardeau, Hotch avança le long du chemin recouvert de mauvaises herbes vers la faible lueur de la salle d'activité, avec l'impression qu'il avait vieilli de trente ans depuis son arrivée dans ce lieu. Il était parti d'ici avec tellement d'espoir, prêt à sauver Dave, à sauver Haley, à sauver Jack… et qu'avait-il ? Jack à ses cotés, le corps d'Henry dans ses bras, et tant de perdus. Reid, Prentiss, Haley… ses échecs personnels, alignés tels des petits soldats brisés.
Il prit une profonde inspiration et s'étouffa. La pluie tombait sans relâche. La porte de la salle d'activité était ouverte. Morgan et Manny restaient silencieux. Ils parcouraient cette dernière fraction de sentier sans aucun espoir que l'avenir s'améliorerait.
Et quand ils franchirent la porte, aucun espoir ne les attendait non plus dans la salle. Uniquement des visages endormis pressés contre le mur le plus éloigné de la ligne de cadavres, et Garcia assise entre eux et la porte, comme pour les protéger de la tempête. Son ordinateur ouvert sur ses genoux, elle dédiait pourtant toute son attention aux arrivants. Ses yeux apeurés se baissèrent lentement jusqu'à tomber sur la forme qu'il portait, enveloppée dans sa veste.
Hotch ignorait comment le lui dire. Il avait informé de tant de morts, vu tant de chagrin, dans toutes les formes possibles. Malgré cela, il hésita. Comment pouvait-il lui dire, à elle, la seule personne qui n'aurait pas dû se trouver là, celle qui n'aurait pas du revenir, qu'elle était arrivée juste à temps pour perdre tout le monde ?
« Je ne pouvais pas rester loin d'ici, Aaron, affirma Garcia.
— Je sais, » fut la seule chose qu'il parvint à répondre.
Elle hocha lentement la tête, les larmes dévalant déjà son visage tandis que la porte se refermait et que leur ligne de retardataires entrait. Morgan passa près de Hotch pour s'approcher d'elle et s'agenouiller à ses cotés. Hotch les contempla s'enlacer, l'ordinateur portable glissant de ses genoux pour tomber avec fracas sur le sol.
« Ne me le dis pas, dit-elle dans son épaule, ses lunettes mouillées et embuées. Quoi que tu portes, quoi que tu ais vu… quels que soient ceux qui sont morts, je t'en supplie ne me le dis pas. Pas pour l'instant. Je ne peux pas… j'ai besoin de faire ça…
— Je t'aime, » Hotch entendit Morgan murmurer, la voix basse et fatiguée. Il ne put percevoir la suite. Garcia, elle, oui ; quoi que ce fut, elle serra les bras autour de lui et le rapprocha d'elle, leur peine partagée en cette seconde, pendant que, de loin, Hotch les observait. Quand ses mots redevinrent discernables, ils coupèrent profondément Hotch. « Je t'aime tellement, ma belle, tu le sais, pas vrai ?
— La ferme, la ferme, marmonna-t-elle en retour. La ferme, Derek, oh p—merde. Je vais me mettre à pleurer, je ne veux pas, je ne peux pas… ils ne sont pas morts. »
Hotch déglutit, avança sur des jambes tremblantes vers la ligne de morts et posa le petit corps qu'il portait à leurs cotés. Garcia sanglota.
Fort.
« Putain, » dit clairement Manny. Personne ne répondit. « Et maintenant ? On est baisés. Penny avait besoin de Spe… »
Il s'arrêta, toutefois les dommages étaient faits. Les pleurs de Garcia leur déchirèrent le cœur.
« Penelope, » dit Hotch. Il se tourna et s'agenouilla près d'elle, à l'opposé de Morgan. Il devait le faire. S'ils mouraient ici sans avoir fait partir ces gamins, sans avoir libéré cette ville… alors ceux qu'ils avaient perdus, ce serait sans raison. « Nous avons promis de le tuer, tu te souviens ?
— Je m'en rappelle, répondit-elle, et Morgan acquiesça.
— Nous l'avons promis, déclara intensément Aaron. On ne peut pas y arriver sans toi.
— J'ai besoin de Spencer—
— Il ne peut pas. » Hotch lui prit la main, l'autre stabilisant son ordinateur après l'avoir remis sur ses genoux. Morgan ne dit rien. « Pour le moment, il ne peut pas, mais toi oui. Tu es plus brillante que moi, plus brillante que Derek. Tu as toujours eu les réponses dont nous avons besoin. Nous t'avons toujours fait une confiance totale— et je te fais pleinement confiance aujourd'hui. Tu as dit que tu avais rassemblé des dossiers ?
— Je crois oui, quand j'étais plus jeune, expliqua-t-elle, le regard baissé sur l'écran. Je crois qu'à une époque, je me souvenais… et j'ai essayé de trouver tout ce qu'il nous fallait. Mais après ça, j'ai juste…
— Vieilli, » fit Morgan.
Ils se souvinrent des propos du clown.
Garcia confirma. « Mais je l'ai fait, murmura-t-elle, toujours en pleurs et la voix emplie de larmes et de désespoir. Je l'ai fait à l'époque, je me suis ressaisie, et je vais me ressaisir aujourd'hui. » Elle tourna son ordinateur, ses ongles colorés étranges dans ce monde terne, et Hotch se concentra sur eux bien trop longtemps avant que son attention se tourne enfin vers ce qu'elle lui montrait.
« C'est dans l'eau, » dit Garcia. Elle avait tout ravalé et parlait désormais clairement. « JJ a toujours dit que c'était dans l'eau et elle avait raison. Vous voyez ça ? Et ça ? Les gamins ne disparaissaient pas avant qu'ils construisent ceci. »
Elle désigna chaque fenêtre ouverte, et leurs yeux suivirent.
« La station de pompage, murmura Manny en se penchant vers l'écran. Les tuyaux jusqu'à Derry. »
Bonne vieille Derry.
« Et vous pensez que cet endroit est horrible ? » Garcia secoua la tête, lança un regard en arrière vers les enfants et les observa un moment. « Ce n'est rien comparé à Derry. Rien. Cette ville est pourrie jusqu'à la moelle, et ça fuit jusqu'ici.
— Mais l'eau va d'ici à Derry. » Cela venait de Morgan, songeur.
« Comme un cœur, » dit Hotch, le sien tambourinant au rythme auquel il imaginait battre l'organe dans les profondeurs. « Qui envoie du sang dans chaque partie du corps, les jambes, les poumons—
— Le cerveau, compléta Morgan. Bon, on fait quoi, Aaron ? On brûle le clown ? Ou… » Il s'arrêta, et son regard suivit celui de Garcia vers les gamins recroquevillés contre le mur, puis vers les corps à l'opposé, et les espaces vides. « Est-ce qu'on peut brûler le clown ?
— On peut brûler le nid, dans les tunnels, » affirma Hotch, contemplant les plans. Il savait ce que Morgan pensait : combattre les entités surnaturelles, ce n'était pas leur truc. Ils n'avaient jamais fait ça. Sauver des humains, cependant ? Combattre des humains ? Ils faisaient ça tous les jours. Sauver cet endroit, Castle Rock et Dark Score Lake, couper l'infection avant que le cœur puisse l'envoyer où que ce soit… dissiper le brouillard qui suffoquait cet endroit. « Mais le clown… Ça n'est pas là, pas vrai ? Tout ce que j'ai vu, ça ne semblait pas aussi réel que la fois dans les tunnels. Pas comme Emily. Tout ce qu'on a vu, ce sont des humains que Ça a influencés et nos peurs qu'il nous renvoyait. Je ne pense pas que Ça ait vraiment été présent une seule fois après avoir tué… après avoir tué Dave. »
Garcia déglutit. Difficilement.
« Si on arrête les pompes, » reprit-elle, repoussant le chagrin. Bon dieu, ce qu'il l'aimait. Il aimait sa force, il aimait son désespoir. Il aimait son humanité. « Si on les arrête, ça ne pourra peut-être pas revenir ici. On arrête les pompes, on brûle le nid, et on laisse Ça coincé dans Sa petite ville cinglée d'où il ne peut pas s'échapper —et ce qui se passera ensuite se passera, mais Castle Rock sera libéré. Et… et notre famille pourra rentrer à la maison. »
Personne n'ajouta quoi que ce soit lorsqu'elle baissa les yeux sur ses mains qui tremblaient en serrant l'ordinateur.
« Rafe pourra rentrer à la maison, » termina-t-elle tout bas, si bas. « Nous avons laissé un espace pour lui à coté de nos parents, même si on ne savait pas pourquoi. Et tous ces gamins comme Rafe et Sean, ces enfants dont les parents ne savent même pas qu'ils sont morts… La possibilité de faire son deuil, pour des centaines de familles, Aaron. C'est ce qu'on fait. On leur permet de faire le deuil.
— Putain, » répéta Manny, cette fois plus fort. Sa voix craquait.
« Eteindre les pompes ce n'est rien, » dit finalement Morgan. Il regardait derrière Hotch, là où Jack était roulé en boule près de la porte, le regard vide. Epuisé et trop blessé par les événements de la journée pour les comprendre. Hotch voulait aller le voir, seulement il ne pouvait pas. Trop de distance s'était crée entre eux. « Ils vont juste les rallumer, tu le sais. Il faut faire sauter ce truc, pour de bon, de manière permanente.
— La bombe ne fera rien, signala Manny. Quel que soit votre plan, vous savez que va échouer, pour une raison ou pour une autre. Comme à chaque fois qu'on a essayé de s'échapper quand on était mômes. Cet endroit, c'est comme un serpent qui se mort la queue. Si on est malin, il l'est encore plus. Le détonateur s'éteindra, le signal sera interrompu, il se passera quelque chose. Et ensuite ? On aura échoué. »
Hotch contempla Jack.
Il expira lentement.
« Nous n'échouerons pas, promit-il. Pas si on donne à Ça ce que Ça veut.
— Et ça veut quoi ? » questionna Manny.
Ce fut Morgan qui répondit : « Nous, morts. »
3
(1988)
Ils avancèrent dans le noir avec détermination. Pas un seul d'entre eux ne fléchissait, poussés par une sorte d'intensité déterminée qui se propageait dans leur petit groupe à la manière d'un nuage imposant de haine, d'épuisement et de fureur bestiale. Le rythme de leur pas se noyait presque dans la palpitation douloureuse des tunnels. Une douleur terrible qui suintait des murs, s'attachait à leurs orteils et frôlait leurs bras. Aaron ne sentait rien. Ni le froid, ni la colère. Rien. Une seule pensée tournait en boucle dans son esprit :
Tuer le clown.
Tuer le clown tuer le clown tuer le clown, telle était la mélopée silencieuse qui entourait ce groupe fou d'âmes martyrisées, attroupées et armées de roches, de bâtons et des restes brisés de leur enfance massacrée contre quelque chose de plus vieux et de plus cruel que tout ce qu'ils avaient connus, et connaîtraient jamais. Cela ne les arrêta pas. En ce qui les concernait, ils étaient morts le jour où ils avaient mis un pied au Camp Moribond. Le temps écoulé depuis lors ne se révélait qu'un répit. Tomber maintenant ne ferait que confirmer le destin.
Dans ces ténèbres absolues, ils tournèrent à un angle sans qu'aucun ne le réalise consciemment, et ils surent que Ça se terrait devant eux. D'un seul geste, leurs pieds s'immobilisèrent.
Ils le fixèrent.
Le clown, qui semblait éclairé d'une impossible lumière, tourna Sa tête avec lenteur pour les dévisager, cette terrible bouche perturbante et du noir coulant d'entre ses dents trop nombreuses. Aucun ne discerna la même chose, dans cet instant d'horreur.
Aaron vit son père, accroupi et les yeux argentés, avec le corps d'Emily qui pendait mollement entre ses mains cruelles, ses ongles profondément enfoncés dans ses épaules pâles. La tête d'Emily était rejetée en arrière, ses yeux immobiles et ouverts, ainsi que sa bouche que plus rien ne tenait fermée. Elle semblait morte. Elle était morte. « Elle hurlait ton nom et suppliait alors que je la tuais, prononça le père d'Aaron, sa langue longue et sinueuse rampant dans cette bouche. Elle te suppliait de la sauver, et tu as échoué, comme toujours. Les gens que tu aimes meurent toujours de tes mains. »
Derek vit Carl Buford. L'homme serrait Emily et cette dernière ne bougeait pas. D'une main, il tenait sa mâchoire avec un air faussement attentionné qui rendait Derek malade. « Je lui ai fait ce que je te fais, déclara Carl avec un clin d'œil lubrique. Elle est encore chaude, si tu veux l'essayer. »
Spencer vit l'ours, dévorant avidement le cœur d'Emily, ses griffes écarlates et cette gueule sans fond débordant de salive rosâtre. Il eut un hoquet de surprise et trébucha en arrière quand l'ours attrapa la mâchoire de son amie pour l'arracher avec un bruit semblable à celui d'une aile de poulet.
JJ vit le clown. Elle vit Ça. « Tu as tué ma sœur, murmura-t-elle, ses yeux fixés sur le visage inexpressif d'Emily. Tu as tué Rafe. Et maintenant tu as tué Emily. »
Ça ne dit rien. Ça n'en prit la peine.
Elle ne valait pas l'effort déployé pour la dévorer. Sa mort tendrait du plaisir hédoniste.
Tandis que les autres demeuraint là, à le fixer, chacun d'eux voyant une chose différente mais non moins terrible, JJ resserra sa main autour de la pierre ramenée de la surface. C'était douloureux. Elle enroula son collier autour du poing agrippant la roche, pour s'assurer qu'elle ne ferait pas tomber sa seule arme à cause de l'épuisement. La chaine entamait sa peau, et le pendentif lui-même s'avérait froid là où, quand sa main se trouvait dans un certain angle, il frappait ses doigts. La roche, toutefois, était tiède et sèche. Le sang ne collait plus à sa peau. Elle donnait le sentiment d'être dangereuse. D'être une part d'elle-même.
« Tu les as tous tués, » affirma-t-elle, plus fort. Personne ne se tourna vers elle, choqués par la vision d'Emily en train d'être dévorée. Toutefois, JJ voyait au-delà de cette image. Oh, elle voyait Emily se faire dévorer, bien sûr, mais pas comme les autres ; elle ne discernait pas un ours se repaissant de son cœur, ni un homme passant la main le long de son corps, ou des insectes grouiller en elle. Elle vit un clown, elle vit Ça, et elle vit qu'il manquait quelque chose à Emily, quelque chose que même les morts conservaient. Quelque chose dont elle avait besoin. Elle s'avança, poussa de coté Spencer qui lui bloquait le passage, et passa sous le bras immobile d'Aaron. « Tu les as tués ! »
Un grondement retentit. Ça la regarda enfin, et l'espace d'un instant son apparence devint incertaine, floue.
Il ignorait quelle forme prendre pour la terrifier.
« Qu'est-ce que tu vas faire, petite garce ? cracha Ça au moment où elle approchait pour être presque à portée de ses serres. Tu veux la rejoindre ?
Ça laissa tomber Emily qui heurta le sol avec un bruit horrible, un bruit dénué de vie, un bruit qui rendit JJ furibonde car son amie n'était pas un déchet qu'on jetait. Sa sœur non plus. Rafe non plus. Mais ce clown, oh que oui.
« Va te faire foutre ! » s'exclama-t-elle en levant le poing avec la pierre, cette pierre attachée avec le collier que sa sœur lui avait laissé, et frappa avec haine dans l'œil du monstre. Cela fit à peine mal. Il ne s'agissait que d'un petit coup d'une petite fille sans vraie force.
Le monstre cria néanmoins et recula. Quelque chose coulait de l'endroit où le collier avait frappé Son œil, œil qui avait disparu. A la place se trouvait une bouillie de quelque chose qui avait explosé sous le poing de JJ et coulait désormais le long du bras de JJ.
Une seconde pierre s'écrasa contre la créature qui s'était remise et l'avait attrapée. Celle-ci frappa son crâne, lancée par un bras plus puissant. Derek afficha un sourire bien visible lorsque sa pierre massacra le visage de Buford, et en attrapa une autre, tendue par un des leurs qui avait été réveillé par la férocité de JJ.
« Vous ne me ferez plus jamais de mal, » promit Derek en levant le bras.
Aaron put de nouveau respirer, la paralysie prenant fin alors que l'air pénétrait soudain ses poumons. La masse humaine qu'il avait guidée dans les tunnels bougea, des projectiles mollement jetés roulèrent au sol entre eux et la créature, tandis qu'ils tentaient de se hisser au niveau de la bravoure de JJ. Il plissa les yeux face au visage de son père, toujours incapable de lever la main contre lui—
—Ça leva une large main et, avec un son humide et douloureux, l'amena sur JJ, qui fut jetée contre le mur puis, avec un hoquet, tomba au sol, immobile telle une poupée de chiffon. Elle n'en bougea pas. Pendant un moment, le silence tomba.
« Putain de salopard ! » rugit Aaron. Il chargea.
Tous se joignirent à lui.
Ils repoussaient Ça. Ils l'affaiblissaient.
Ils le faisaient reculer.
Avec des roches, des bâtons et des armes d'enfants, protections de fortune rassemblées par ce troupeau de vies oubliées, ils luttèrent pour leur santé mentale et firent une percée. Le clown, la Terreur de Derry, l'Effroi et les Ténèbres, sentit de nouveau la douleur. Une douleur semblable à celle ressentie aux mains des sept de Derry, une douleur que Ça sentit une nouvelle fois alors que Ça essayait en vain de terrifier ces furies primordiales qui se débattaient. Ils ne fléchirent pas face au clown, ils rirent de l'araignée, ils crachèrent à la gueule du loup-garou, de la momie, de la bête. Rien ne les effrayait plus, si ce n'est la mort, et ils avaient vu que cette mort pouvait céder face à une fillette de onze ans avec une pierre et un pendentif.
Ils ne pouvaient s'arrêter. Ils ne pouvaient être arrêtés.
Ça leva les yeux et aperçut Aaron le fixer d'un regard noir inflexible, et Ça comprit : Aaron Hotchner était taillé dans la même étoffe que Bill Denbrough. Les autres le suivraient sans émettre le moindre doute dans la gueule d'un monstre, juste parce qu'il leur en donnerait l'ordre. Les gens croyaient en lui ; plus qu'ils ne croyaient aux cauchemars. Aaron était réel. Aaron était ferme.
Aaron était une catastrophe.
Et Ça sut que Ça était vaincu. Impossible de tous les affronter, pas unis ainsi. Ces six, qui ressemblaient tant aux sept de Derry, tout en étant si différents. Les enfants de Derry se révélaient dangereux, physiquement dangereux. Leur foi diluait la douleur. Cela faisait envisager la mort à une chose qui n'avait jamais considéré la possibilité de mourir. Mais ces six, ces six qui scintillaient presque devant Ses yeux ?
Ils se révélaient peut-être pires. Ils inspiraient l'espoir. Ils nourrissaient la foi. Menés par Aaron Hotchner, la clarté suivait. Même enfants, ils s'avéraient dévastateurs pour le brouillard d'oubli que Ça avait bâti avec tant d'attention ; s'il leur permettait de survivre, ils déchireraient Sa toile et exposeraient son ventre vulnérable au monde afin qu'ils s'en repaissent comme Ça se repaissait des enfants de ce monde.
Ça ne les laisserait pas survivre, mais Ça devait être plus fort pour les affronter… et eux plus faibles.
Ils devaient être plus vieux.
Les adultes ne pouvaient pas se dresser contre Ça.
« Tu reviendras, » gronda Ça à Aaron, en le voyant lever le menton pour le regarder avec fierté. Oh, cette fierté se briserait, tel le garçon devenu homme, et il oublierait. Ils oublieraient tous. « Tu reviendras, un adulte faible d'esprit et brisé, et je te dévorerai alors, Hotchner. Je te dévorerai quand tu seras devenu exactement comme ton père. Oh, oui, oh oui je ferai ça !
— Je ne serai jamais comme mon père. » Voilà tout ce qu'Aaron répondit, d'une voix calme, celle qu'il aurait pu prendre s'il parlait à un ami.
A ces mots, Ça rit.
Ça s'enfuit dans le noir, laissant derrière une ligne de visage choqués qui attendirent un moment avant de sentir la présence faiblir. Cela donnait l'impression que l'air remplissait soudain un vide, un espace où une chose se situait un instant aupavant. Ils inspirèrent et sentirent l'oxygène pur. Les tunnels étaient silencieux. Quelqu'un poussa un cri étouffé de joie ; les autres observèrent les environs pour vérifier s'ils étaient vraiment en sécurité.
« Est-ce qu'on devrait le pourchasser ? » demanda quelqu'un d'autre. Derek se tourna vers Aaron, qui fronça les sourcils. Ça était blessé… ils pouvaient le pourchasser, achever Ça pour de bon… venger Sean. Rafe. Ros. Peut-être JJ, dont il n'était pas encore allé vérifier l'état, craignant de découvrir qu'elle était morte, elle-aussi.
Peut-être également Emily.
Sur le sol, derrière eux, rejetée et brisée, Emily reposait sans bouger sous les mains inquiètes de Spencer. Il s'approcha, le nez touchant presque le sien, et il restait inconscient de leur victoire en la secouant doucement.
« Je t'en prie, murmurait-il, sa petite voix se brisant. Je t'en supplie, réveille-toi. »
Les yeux d'Emily s'ouvrirent tout à coup. Il sursauta.
Elle hurla.
4
(2009)
Morgan et Manny étaient partis seuls pour trouver ce dont ils avaient besoin. Hotch savait que ce qu'ils feraient ne se révélerait vraiment pas joli à voir, aucune finesse ne serait de mise —mais ça allait provoquer un sacré bang. Il avait écouté en silence alors que Morgan tracassait quant à l'endroit où dénicher le matériel pour la bombe (facile) et le détonateur déclenchable à distance (plus compliqué). Il n'avait pas prononcé un mot.
A présent, assis avec Jack, il observait la pluie en attendant le retour de Morgan. Jack dormait. Hotch ne le réveillerait pas.
Il valait mieux qu'il ne soit pas éveillé pour la suite des événements.
« Je t'aime, » dit-il à Jack, en regardant toujours les bourrasques à travers la fenêtre. Jack continua à dormir. « Tu le sais, pas vrai ? Depuis le jour de ta naissance, je t'aime plus que la vie elle-même. »
Jack continua à dormir.
« Ça a toujours été ainsi que ça devait se terminer, » murmura Hotch. Il ferma les yeux et tenta de bloquer la tempête et les bruits. Ainsi que le sentiment que tout se refermait sur lui, écrasant son cerveau, son corps et ses sens jusqu'à ce qu'il tienne à peine là, à peine réel. Quelque chose qui palpitait et haletait tel un cœur, quelque chose d'aussi sombre que ces tunnels, d'aussi froids que les iris d'Emily quand elle s'était éveillée avec Ça en elle… « Emily m'avait prévenu, tu sais ? Elle m'avait averti que ça terminerait ainsi. Elle me l'a expliqué. Elle m'a raconté comment nous mourrions tous. Mais ça va aller pour toi, bonhomme. Tout va bien se passer. Emily ne t'a jamais vu ici, tu n'es pas une part de cet endroit comme moi, comme Sean… »
Jack continua à dormir.
Hotch ouvrit les paupières et eut l'impression que la pluie lui renvoyait son regard. Juste au bord de son champ de vision, il savait que de multiples rangées d'yeux l'observaient avec accusation. En se demandant pourquoi il ne cessait d'échouer.
Pourtant, songea-t-il, et il put un peu mieux respirer à cette pensée, il n'avait pas vraiment échoué, pas vrai ? L'échec n'avait aucun sens, pas s'ils avaient toujours été censés mourir. Hotch n'avait pris aucune part active à leur mort. Ils étaient simplement morts comme ils devaient mourir ; Reid seul, JJ en morceaux, Emily en criant. Il n'avait pas échoué ; il permettait simplement au destin de se dérouler.
Il lança un coup d'œil vers Garcia et ne s'étonna pas de la voir morte. Assise là avec son ordinateur et son châle en attendant le retour de son frère. Il la vit taper avec des doigts gris raides et boursoufflés, l'expression vide, ne voyant rien. Ses cheveux avaient disparu. Elle était décolorée, effacée. Il en fit le deuil. Une voiture s'arrêta à l'extérieur. Il était temps d'y aller. Il ne bougea pas.
Lorsque Morgan et Manny entrèrent, ils étaient morts aussi. Dégoulinant d'eau et leur corps rigide, leurs mouvements tendus. Hotch frissonna. Morts depuis tout ce temps, depuis vingt-et-un ans.
Il se tourna de nouveau vers la fenêtre et contempla un mort le fixer, entouré par tous ceux qui les avaient précédés.
Sauver un seul d'entre eux n'avait jamais fait parti des options.
Il laissa échapper un petit rire, un rire brisé dont il entendit ensuite l'écho, qui semblait rebondir depuis les tunnels où Reid avait disparu, emporteant avec lui les derniers vestiges de la santé mentale de Hotch.
« Ça a toujours été ainsi que ça devait se terminer. » répéta-t-il. Il effleura la main de son fils du bout de ses doigts. Il ne pouvait changer le destin, ou le futur. « Et je dois m'assurer que ce soit fait. »
Hotch l'embrassa une dernière fois, et Jack continua à dormir.
5
(1988)
Ça était parti et ils étaient vivants, mais Aaron entendit ce cri et sut avec certitude qu'ils n'échapperaient jamais vraiment à cet endroit. Il s'agissait d'un cri atroce, et cela le déchira. Il avait cru que la pire chose possible était s'assister à la mort de son frère, suivi de près par Emily immobile et regardant les ténèbres sans les voir. Il avait tort. Le pire était ce cri.
Il leur disait à tous que cet endroit ne les quitterait jamais.
Elle criait comme si elle brûlait, elle criait comme si la mort les attendait toujours. Sa terreur les dévora tous et, alors même que quelqu'un sortait une lampe-torche oubliée et dirigeait son faisceau vers le corps rigide d'Emily, ils distinguèrent la manière dont les ténèbres la dévoraient. Ça se dessinait dans ses yeux. Ça s'entendait dans son cri. Ça se comprenait dans sa manière d'hurler qu'elle brûlait, dans la manière dont elle se recroquevillait sur elle-même en se débattant comme si le feu la dévorait véritablement. Ça se sentait, quand Aaron se pencha sur elle pour tenter de la prendre dans ses bras, dans le contact moite et mordant de sa peau pâle.
Il la toucha, elle était froide, le contact de sa peau laissait une sensation étrange et il sut, oh, il sut : jusqu'à cet instant où Spencer l'avait ramenée par ses supplications, elle était morte. Il tenait un cadavre qui ne s'accrochait pas encore à la vie, et au moment où il plongea son regard dans le sien, il contempla la folie.
« Emily, » souffla-t-il. Le son fut avalé par un gémissement qui s'échappa de la poitrine d'Emily pour passer entre ses lèvres grises. Aucun de ses membres ne semblait fonctionner ; ses doigts essayaient de griffer son torse, de le repousser, et des spasmes sporadiques parcouraient ses jambes sur le sol. Son cœur faisait n'importe quoi, ratant des battements et battant ensuite deux fois trop vite en voulant comprendre s'il pouvait la maintenir.
« Est-ce qu'elle est blessée ? » s'exclama Spencer. Il s'avança pour lui saisir la main et faillit recevoir un coup dans le visage. Une petite main attrapa cependant le poing d'Emily avant qu'elle puisse frapper l'enfant ; JJ apparut de nulle part, du sang coulant de sa lèvre ouverte, l'expression déterminée. La tête d'Emily se tournait brutalement en tout sens, des paroles dénuées de tout sens s'échappaient de sa bouche, et Penelope les rejoignit en rampant pour caler sa tête et ainsi l'empêcher de heurter le sol.
« Elle va se blesser ! s'écria Penelope.
— Elle est devenue cinglée ! » déclara Derek. Toutefois, lorsqu'Aaron se tourna pour l'envoyer balader d'abandonner ainsi, il le découvrit juste derrière lui. Lui aussi empoignait les jambes d'Emily afin qu'elle ne se blesse pas. « Emily ! Allez ! On est tes amis, Em, on est là pour t'aider !
— Qu'est-ce qui ne va pas ?! » questionna Aaron. Il baissa de nouveau la tête et la peur l'envahit dès qu'il aperçut le corps d'Emily s'immobiliser, les yeux roulant en arrière. Elle s'arrêta. Pendant un terrifiant moment, elle s'arrêta complètement et il fut certain qu'elle rejoignait la liste de tout ce que ce camp lui avait pris. « Non ! »
Ses mains agrippèrent le devant de son pull, il le souleva et la prenait dans ses bras. Les autres se rapprochèrent tandis qu'il la blottissait contre lui et se balançait d'avant en arrière en priant et suppliant et implorant qu'elle survive et aille bien. Il ne pouvait pas la perdre aussi ; il ne pouvait pas.
« Le Capitaine ne va nulle part sans son copilote, » murmura-t-il dans ses cheveux, les paupières serrées et sentant quelque chose brûler derrière, même s'il pensait avoir laissé ses larmes dans la pluie et la boue aux cotés du corps de son frère. « Ne m'oblige pas à rester là avec toi, Em. Tu sais que je vais le faire. Je ne te laisserai jamais seule ici. »
Il la secoua furieusement, avec désespoir, et sentit les dents d'Emily s'entrechoquer et l'air s'échapper de ses poumons en une expiration frénétique finale —enfin il perçut le moment exact où son cœur revint à la vie. Il imita les hoquets de surprise de ceux qui l'entouraient ; ceux qui l'avaient aussi senti quelque chose, une part intégrante d'eux-mêmes, s'arrêter en même temps que son corps, avant de redémarrer alors qu'elle refusait de partir. Ses paupières s'ouvrirent, et elle poussa un gémissement. Le faisceau de lumière les enveloppa tous deux.
L'estomac d'Aaron se serra. Autour de lui, le silence régnait. Il ne pouvait pas dire s'il existait qui que ce soit en dehors de lui, d'Emily, et de ceux qui le touchaient ; le reste du monde n'existait peut-être plus. Ces quatre autres regroupés autour d'eux virent la même chose que lui : Grippe-Sou les fixait à travers les yeux d'Emily.
Ça se trouvait en leur amie.
« Je lui ai montré, » dit Ça avec la voix d'Emily. Spencer aurait voulu se recroqueviller, se cacher. JJ, plonger la main en elle et arracher l'infestation. Derek pleurait sans vraiment comprendre pourquoi entendre ces quelques mots l'atteignaient à ce point, sans comprendre à quel point il savait ce que signifiait son être ainsi envahi. « Je lui ai tout montré. Vous croyez pouvoir vous échapper ? Je lui ai montré, toi— »
—et Ça désigna JJ, qui grinça des dents face à ce qui allait suivre—
« —découpée comme un poisson, comme un appât. Découpée en morceaux et baignant dans ton sang sur le sol. C'est ce qui va t'arriver si tu t'enfuis, petite Jareau. Tu finiras morte. Plus morte que morte. Ne préfèrerais-tu pas rester ?
— Non, répondit JJ en secouant la tête et en ignorant le fait que Ça continuait de parler. Je m'en fiche. La ferme !
— Et toi, gronda Ça en tournant vivement la tête pour scruter Spencer, qui déglutit. Je t'ai vu vivre une existence douloureuse, du début à la fin, une mort terrible et solitaire. Tu les perdras tous, petit génie, tu seras toujours seul. Ethan est mort et Emily sait que tu n'aurais jamais aucun autre ami si tu t'en vas. Pas un, jusqu'à ta mort. Tout ça parce que tu n'as pas voulu venir jouer. »
Spencer remarqua l'expression d'Emily trop vide, ses yeux trop brillants, et cela l'attrista car il l'aimait et détestait voir ces ténèbres la toucher ainsi. Il craignait Ça. Il avait peur de ce qu'elle disait.
Il tendit malgré tout le bras pour prendre sa main, bien que ses ongles lui fissent mal.
« Je n'ai pas peur d'être seul, murmura-t-il. Je peux toujours être moi. »
Ça regarda ensuite Derek, seulement ce dernier parlait déjà par-dessus Sa voix : « Va te faire foutre, déclara-t-il assez fort pour noyer la voix de Ça. Va te faire foutre ! J'écoute pas. Tu n'es qu'un putain de menteur et on va t'abattre comme un chien. Aaron va t'abattre comme un chien, te faire sortir de là. Attends un peu. On a pas peur de toi, pas du tout.
— Pas du tout, répéta Penelope, qui avait peur mais était aussi déterminée à se montrer aussi brave que ses amis.
— Ta famille va mourir, dit Ça à Penelope tout en se débattant pour échapper à la prise d'Aaron. Et tes amis aussi. Je lui ai tout montré, chaque dernier souffle. Elle sait. Elle sait combien la vie va être cruelle avec toi. Pourquoi ne pas rester ici, pourquoi ne pas rester avec moi ? Vivre heureuse, ici dans le noir avec tous ceux que tu aimes ? Rafe est là, et il t'aime… il veut te retrouver, soeurette. Il ne veut pas que tu vois tes parents mourir.
— Rafe ne voudrait jamais ma mort, protesta Penelope, laissant JJ s'appuyer contre elle. Alors maintenant laisse-la ! »
Il n'en restait plus qu'un. Ça dévisagea Aaron, tout en sachant l'échec inévitable avec lui.
« Je te le promets, lui annonça Ça, vous mourrez tous, et toi tout particulièrement. Si tu reviens, tu seras définitivement, entièrement à moi pour toujours.
— Je te le promets, contra Aaron, avec une voix d'adulte, je te promets que si nous revenons, nous te tuerons. Nous te tuerons et nous brûlerons cette ville jusqu'à ce qu'il n'en reste que des cendres. »
Et Ça rit.
Ça rit horriblement.
Spencer se pencha et tendit une petite main pour toucher la joue d'Emily, où une unique larme glissait à travers la saleté, traçant une ligne pâle. Sa voix restait celle de Ça, néanmoins Ça ne pouvait pas pleurer.
Ça n'était pas assez humain pour cela.
« Aidez-moi ! s'écria Aaron, luttant pour garder sa prise sur elle. Aidez-moi à la sortir de là, il faut quitter ces tunnels ! »
Ils obéirent. Emily se débattait dans leurs bras tandis qu'ils l'empêchaient de frapper Aaron, ignorant les horreurs vindicatives qu'elle leur crachait. Ce fut une bataille pour la lever, une bataille pour la faire avancer dans ce tunnel avec le sol en pente qui semblait essayer de les ramener en arrière, et chaque pas s'avérait plus difficile que le précédent. Cependant leur charge s'allégea aussi. Emily cessa de se débattre. Elle se mit à trembler et convulser dans les bras d'Aaron, avec un bruit qui indiquait qu'elle s'étouffait. Elle tressauta telle une araignée essayant de se replier sur elle-même.
« Ignorez-la, lança Aaron sans les laisser voir combien cela l'atteignait. Ça essaye juste de nous piéger, Ça veut nous faire croire qu'on est en train de la blesser. »
Ils continuèrent leur route. Un pas après l'autre, puis un autre encore. Ils trouvèrent sur leur chemin des groupes épars d'enfants perdus, ceux qui avaient essayé de rejoindre la surface quand Aaron et ses amis avaient disparu de leur champ de vision. JJ et Penelope rassemblèrent ces enfants égarés et s'assurèrent qu'ils les suivaient. Ensemble, ils se dirigèrent vers le salut.
Une lumière scintillait au loin. L'entrée.
Emily hurla, les mains battant l'air, le visage déformé.
« Tu me brûles ! » cria-t-elle à Aaron, et sa voix se cassa d'une peur réelle, sincère. Aaron savait que tout ce qu'elle affirmait ressentir, elle le ressentait vraiment ; l'ultime coup de Ça contre eux. « Tu me fais mal, je t'en supplie arrête ! »
(je t'en supplie, arrête, se souvint-il avoir supplié son père, je t'en prie, arrête de me faire mal)
Il s'arrêta.
« Emily, » dit-il ; son tremblement s'accentuait. Ils pouvaient distinguer la fin du tunnel. Sa force le lâchait ; il était épuisé. Un enfant fatigué, un enfant faible ; un enfant devenu comme son père, en enfant devenu cruel… il ferma les yeux, tenta de réfléchir malgré sa douleur, et entendit Spencer murmurer—
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure, disait-il, les paupières fermées dans le noir qui le terrifiait toujours, son esprit fourmillant de pensées de sa mère. « Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire ; je m'endors. »
— et se concentra sur cette voix qui l'ancrait dans la réalité et le présent. La petite voix du garçon le calmait, l'apaisait, à l'instar d'une chose qu'il n'avait jamais connue (une mère faisant la lecture à son fils pour l'endormir), mais que son esprit associa toutefois à la sécurité.
« Emily, répéta-t-il, plus fort. « Em ?
— Il fait noir, hoqueta-t-elle, tandis que Ça quittait son regard. Il fait noir et si froid, je ne peux pas respirer Aaron, je ne peux pas respirer, je t'en prie aide-moi, par pitié, aide—
— Si, tu peux, » lui promit-il, la déplaçant dans ses bras afin de déposer ses lèvres sur sa peau.
(se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour, pria Spencer. Quel bonheur, c'est déjà le matin !)
« Tu peux respirer. »
Pendant un moment, elle fut merveilleusement silencieuse dans ses bras, ses mains immobiles sur son torse et tordue dans un angle absurde alors qu'elle jetait un coup d'œil anxieux vers ce raie de lumière prometteur.
« Tu peux respirer, » lui promit de nouveau Aaron. Il chercha de sa main libre Spencer, dont la voix tremblait de peur. Il trouva ses doigts minuscules et l'amena vers lui sans remarquer de résistance. « Derek, viens récupérer Spencer. Spencer, continue de lire. Emily t'écoute. »
Une ombre émergea. Derek, en lequel Aaron avait confiance pour rester à ses cotés sans faillir, comme s'il n'existait tout simplement pas d'autre option, prit Spencer dans ses bras pour parcourir ce dernier segment. Spencer, reconnaissant, s'accrocha à lui et continua à réciter : « Quel bonheur, c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours.
— Je vais me noyer, murmura Emily, désormais tournée vers Spencer.
— Tu vas vivre, » promit Aaron.
Spencer, pour sa part, termina doucement : « L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. » Puis, il s'arrêta, incertain.
Emily murmura alors, la clarté semblant revenir dans son regard. « L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir… c'est Proust. Tu lis du Proust. Tu es minuscule et tu lis du Proust. Bordel de merde, sérieusement ? »
En dépit du danger qui rodait toujours, en dépit de tous les morts, Aaron entendit ces mots et éclata de rire parce qu'il le pouvait, parce que rire était humain, et parce qu'ils étaient vivants.
Ils étaient vivants.
6
(2009)
De l'engrais, du diesel, et une collection de morceaux volés à des voitures. Voilà ce que les deux hommes ramenèrent dans ce cœur battant, cette salle où le système complexe pompait l'eau de Dark Score vers Derry. Cet organe infecté. Hotch demeurait silencieux tandis que Morgan posait les sacs et mélangeait le carburant, en tenant le câble dans une main et le condensateur dans l'autre.
« Tu devrais y aller, » dit-il une fois que Morgan eut terminé. Il se leva pour prendre le câble qui lui permettrait de sortir de cet endroit avant d'installer la charge. C'était le mieux qu'ils puissent faire pour sortir de là. « Je vais terminer le travail. »
Morgan le dévisagea.
« Si tu crois une seule putain de seconde que je vais te laisser installer seul la bombe, tu es un idiot, lâcha-t-il enfin en croisant les bras. Tu réalises à quel point c'est instable, hein ? On ne travaille pas vraiment avec du bon matériel là, un pas de travers et boum, tu peux dire adieu à la vie.
— Tu dois faire ce dont on a parlé, Derek, affirma Hotch, refusant de se laisser persuader. Tu dois t'assurer que le nid a disparu. Tu dois… »
Il marqua une pause, déglutit, et continua :
« Tu dois trouver leur corps ; sors-les d'ici, et fais sauter ce nid. Ce qu'on fait n'a aucun sens s'il y en a d'autres qui naissent.
— Trouver leur corps ? » questionna Morgan, la voix rauque.
Hotch s'approcha de lui : « ne les laisse pas dans le noir, supplia-t-il. Ne les laisse pas pourrir en bas. Quel est l'intérêt de faire tout ça si on ne rend pas Spencer à Diana ?
— Tu as un fils, » signala Morgan.
Hotch déclara : « Je vous suivrai quand je pourrai, » et ils savaient tous qu'il s'agissait d'un mensonge. « On ne peut pas échouer. Je ne peux pas échouer.
— On ne laisse rien à la chance, » dit Morgan en fermant les yeux. Hotch acquiesça. Il n'ajouta pas que puisqu'ils étaient déjà tous morts, quelle importance cela pouvait avoir ?
Morgan ne comprendrait pas.
« Sors-les des ténèbres, » continua Hotch en lui tournant le dos. Pas d'adieux. Ils les avaient déjà faits vingt-et-un ans auparavant. « Et brûle le nid. Brûle tout, tout ce que tu peux trouver. Assure-toi que ce monde soit purifié. C'est un ordre, Agent Morgan.
— Oui monsieur, » fut la réponse basse et choquée. Hotch ne comprendrait jamais pourquoi Morgan avait écouté, et ce dernier non plus.
Pourtant, il le fit.
Et il partit, abandonnant Hotch.
Pendant un certain temps, il attendit. Malgré toute sa détermination à venir ici, à présent qu'il s'y retrouvait, il découvrait qu'il n'avait pas la force de terminer le travail. Il posa le condensateur, cet appareil possédant la marque du travail minutieux de Morgan suite à la résolution inébranlable de Hotch de mettre fin à tout cela. Un fil en place et tout prendrait fin. Il pouvait fuir et survivre, sauf qu'en réalité, il ne le pouvait pas. Il était mort ici il y a bien longtemps. Il pouvait fuir cet endroit, ce trou détrempé avec ces pompes qui ronflaient en tirant l'eau autrefois propre de Dark Score Lake, pour l'amener au contact pourri de Derry. Derry, oh Derry, là où tout avait commencé, là où les doigts pâles de l'infection s'étaient enfoncés et avaient pénétré le canal, à travers ce complot de l'homme et de la machine pour contrôler la nature. Ces tuyaux artificiels menant Derry à Darc Score. Ce cœur pompant de l'oxygène empoisonné droit vers le cerveau.
Hotch le sut en cet instant, avec dans sa main l'aiguille qui arrêterait ce cœur : il sut que le clown allait mourir. Il pouvait le sentir. Quelque part, loin en dessous, une confrontation avait lieu. Le clown était à Derry, pour y affronter ces sept de 1988 qui avaient si profondément blessé Ça, le forçant à revenir à Dark Score pour hiberner dans ce nid maudit. Le premier des nids. Hotch savait maintenant, sans le moindre doute, qu'il en existait davantage. Il le savait : le clown mourrait à Derry, mais l'infection ne disparaîtrait pas avec lui. Cette salle, en bas, et les autres. Elles infecteraient de nouveau le corps. Et Ça reviendrait.
Castle Rock ne serait pas libre, et tant que Castle Rock et Dark Score lui-même ne serait pas libres… Sean non plus. Son frère demeurerait piégé ici, avec JJ, avec Emily et Reid, avec Dave et toutes les autres âmes assassinées. Ce vent pourri venu de Derry continuerait de souffler et les personnes perdues le resteraient. Leurs corps pourriraient sans fin dans ce sol cruel, sans que personne ne prenne conscience de leur perte et ne vienne les ramener à la maison.
Son estomac de tordit à cette pensée, et il ferma les yeux pour se concentrer sur la bombe face à lui, en se demandant si Morgan avait réussi à fabriquer la sienne, dans le nid. Un vecteur d'infection en moins. Un pas supplémentaire vers la vie.
Le clown mourut.
Hotch souffrit en le sentant arriver tel un coup dans la poitrine. Le clown était mort, le Club des Ratés avait perdu des membres, et il sentit Bill hurler de triomphe, et la tempête s'écraser sur eux—
—l'eau se précipiter vers lui.
La tempête.
S'il n'agissait pas tout de suite, il ne le ferait jamais, réalisa-t-il. Il le vit aussi clairement qu'Emily à l'époque. Il devait arrêter l'eau. Il devait arrêter le poison avant qu'il atteigne le cœur.
Il pouvait toujours fuir. Le faire de loin, en utilisant le câble laissé par Morgan.
Il pouvait revoir son fils.
« Le fil va se détacher, » dit une petite voix derrière lui. Hotch tourna la tête, et sa respiration se bloqua. Sean.
Sean.
« Je sais, » répondit Hotch. Ne l'avaient-ils pas toujours su ?
« Le plafond va s'effondrer, continua Sean en observant le plafond au-dessus de leur tête. Ca ne va pas se déclencher. Tu vas faire une erreur. Ça n'est pas aussi mort que Ça pourrait l'être, Aaron, pas encore. Ça peut toujours faire marcher l'eau. Mais si tu le fais toi-même, ça va être instantané. Tu seras sûr. Tu ne pourras pas échouer. Qu'est-ce que Morgan a dit ?
— Trois secondes, répondit Hotch. Trois secondes pour le lancer manuellement. »
Ça a toujours été ainsi que ça devait se terminer.
Il s'accroupit avec le condensateur et se battit avec les pinces dans sa poche. Il avait simplement besoin d'une étincelle. Il inspira lentement et profondément pour calmer ses nerfs. « Comment je peux savoir que tu n'es pas un de ses tours ? » demanda-t-il à son frère. Ses mains commencèrent à trembler. Le doute. Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas rester là et laisser passer les trois dernières secondes de sa vie. Il ne pouvait pas. Jack avait besoin de lui, Jack n'avait plus que lui, et c'était exactement le genre de choses que Grippe-Sou ferait, l'incitant à se sacrifier pour rien—
« Les enfants sont sortis, » affirma Sean. Il s'approcha pour tendre le bras afin qu'Aaron lui prenne la main avec la libre. « Ça ne te dirait pas ça. Ça ne te dirait pas que Penelope a fait partir les enfants. Elle leur a raconté une histoire et ça leur a donné du courage, et ils l'ont suivie dans la tempête. Ça ne voudrait pas que tu saches qu'ils sont en sécurité. »
Sa main restait tendue entre eux, levée comme s'ils étaient des gamins et qu'il comptait soudain la retirer en criant « raté ! » dès que Hotch essaierait de l'attraper. Aves ses cheveux blonds, ses yeux bleus, Hotch réalisa soudain combien son frère lui rappelait son fils.
Et que lui-même pleurait.
« Vont-ils survivre ? » supplia-t-il, implorant presque son frère. Je t'en prie. Penelope— elle va tirer les enfants de là si je le fais ? Elle va faire partir Jack ?
— Oui, dit Sean.
— Sans le moindre doute, » ajouta une autre voix. Hotch se tourna un peu, une boule dans la gorge. Dave. Cet enfoiré de Dave, qui avait osé mourir sans sa présence. Dave, qui n'aurait jamais dû juste venir ici. « Prends sa main, Aaron. Le flot approche.
— Les autres vont-ils survivre ? » questionna Hotch. Tic. Tic. Tic. « Dis-le moi ! Est-ce que ça vaut la peine ? »
Toute la peine du monde, voilà la réponse, toutefois aucun ne la prononça, alors même que cette pensée naissait dans sa tête. Cela valait toute la peine du monde.
« Ferme les yeux. » dit une énième voix. Hotch se tourna vers elle. JJ. Et Ros. Et Rafe. Et tout le monde. Qu'il les voit ou non, il savait qu'ils étaient là. Chacun d'eux : Haley, Emily, Reid, Garcia, Manny, Will, et tous ceux qu'il avait aimés et perdus. Il n'était pas seul. Il n'était pas seul du tout. Il ne serait plus jamais seul. « On fera en sorte que ça ne fasse pas mal. »
Ça a toujours été ainsi que ça devait se terminer. Et, en vérité, même si cela n'avait pas été inévitable… il voulait que ça se termine ainsi. Il n'en pouvait plus.
Il voulait simplement reposer avec ceux qu'il aimait.
Hotch ferma les yeux, et Aaron prit la main de son frère. Le métal toucha le métal. Les trois secondes prirent fin, emmenant avec elles Aaron Hotchner.
7
(1988)
La tempête prit fin, mais le repos ne vint pas.
Plus épuisés qu'on ne pourrait l'imaginer, treize enfants parcoururent la route, tournant le dos à la Old Derry Road. Ils marchaient depuis des heures. Certains portaient les autres. JJ était endormie sur l'épaule de Derek comme un koala ; Spencer était recroquevillé dans les bras d'Aaron, un pouce dans la bouche et son esprit enfin paisible.
Ils ne s'arrêteraient pas tant que ce vent qui les suivait ne laisserait pas la place à un air frais et des esprits clairs.
« Je nous ai vraiment vus mourir, » dit Emily à Aaron tandis qu'ils avançaient, assez loin de la ligne d'enfants épuisés pour qu'aucun d'eux ne les entende. Derrière eux, Manny aidait Penelope à marcher en boitant ; Sarah se disputait avec Derek en murmurant de manière brusque que c'était à son tour de porter JJ. Dezzi les observait avec un sourire. « Je ne mentais pas. On va revenir, Aaron. On va revenir, et on va mourir. »
Aaron restait muet. Aucune voiture ne parcourait la route mouillée. Seuls des arbres les entouraient, avec le son des oiseaux revenant pour nicher. C'était paisible.
Il chérit cette paix.
« Ça n'a aucune importance, » répondit-il finalement. Il ferma les yeux et pleura Sean alors que le petit corps chaud impossiblement lourd dans ses bras s'alourdissait davantage, lui rappelant quel enfant se trouvait dans ses bras, et lequel ne s'y trouvait pas. « Si Ça se réveille à nouveau, je dois revenir, Emily. Je dois le combattre. Personne d'autre ne le fera.
— Je ne veux pas que tu meures, avoua-t-elle, le regard baissé sur la route. Ce que j'ai vu… c'était horrible. Je ne veux pas que ça arrive.
— Alors on doit juste faire de notre mieux pour nous assurer que ça n'arrive pas. » Aaron examina les enfants qui l'entouraient. Leurs rêves brisés, leur vie qui allait passer en un instant avant qu'ils reviennent, avant qu'ils retournent au Camp Moribond, et il savait qu'ils n'étaient pas censés vivre longtemps. « Tu crois que je peux y arriver ? Battre Ça ?
Emily haussa les épaules. Elle contempla vers Spencer et se demanda comment quelqu'un de si petit et gentil que Spencer pourrait survivre une nouvelle fois à Ça. Promettre de revenir, songea-t-elle, condamnait Spencer bien plus que n'importe qui d'autre. « Je suppose que si quelqu'un le peut, c'est toi, » dit-elle.
Seulement, pensa Aaron, c'était faux.
Il n'arrivait jamais à grand-chose, tout seul. Seul, il serait autodestructeur. Ensemble, ils survivraient.
« Non, » contredit-il, au moment où un faible soleil parvenait enfin à percer les nuages, et que le vent faiblissait, laissant le monde silencieux autour d'eux. Ils passèrent une pancarte : Castle Rock vous dit au revoir ! Ils étaient libres. Il prit sa main, inspira un air pur, et lui promit : « c'est nous. »
Ça se terminerait toujours avec eux, tous ensemble.
