Blabla préalable : aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah enfin. Je suis tellement désolée du temps que j'ai mis pour écrire ce chapitre. Il manquait pas grand-chose, mais j'ai mis un temps de ouuuuf à écrire les quelques lignes. J'ai vraiment pas eu une année facile, ça fait tellement du bien de s'y remettre ! J'espère que ce chapitre va vous plaire, j'enchaine sur le prochain que j'espère finir avant le mois de septembre. Bonne lecture !
Chapitre 6
Maevaris, Dorian et Eleazar préparaient le retour de ce dernier au magisterium depuis l'arrivée de celui-ci en catimini à Minrathie. Ses domestiques avaient eu pour consigne de limiter la visibilité de leurs déplacements en dehors du domaine qu'il occupait pour que personne ne puisse confirmer ou infirmer l'arrivée du magister en ville. Ils se rencontraient tous trois régulièrement, pour mettre en commun leurs ressources et se répartir le travail.
Maevaris coordonnait les actions d'une main ferme, et profitait des conseils sages d'Eleazar. Elle faisait connaissance avec le vieil homme, et était surprise de sa vivacité et de ses souvenirs inépuisables sur toutes les familles en vue de l'empire. Il se souvenait de vieilles alliances, de rancœurs de longue date, de petits détails exploitables qui pourraient leur donner des avantages ou leur éviter des impairs. Elle avait toujours entendu dire qu'il ne s'intéressait pas aux stratégies politiques et au magisterium, mais il semblait qu'il avait plus en réserve qu'il n'en laissait voir, ce qui pourrait tourner à leur avantage mais augmentait ses soupçons envers le vieil homme.
Dorian avait commencé à fouiller les papiers de son père qui avant sa mort avait commencé à approcher des mages partout dans l'empire et se chargeait de les recontacter. Ainsi, ils avaient reçu une réponse enthousiaste d'une ancienne apprentie d'Halward, Danae Licerii qui était désormais auprès d'un autre magister et pensait apparemment pouvoir lui faire adhérer aux idéaux des Lucerni, ou au moins obtenir ponctuellement ses votes au magisterium.
Maevaris s'inquiétait cependant de cette soudaine plongée dans les affaires de son père. Même s'il avait été rassuré par la conversation qu'il avait eue avec son oncle sur la lettre qu'il y avait trouvée, elle avait peur qu'il ne tombe sur d'autres éléments qui risqueraient de lui faire du mal. Elle était bien placée pour savoir que l'approbation d'Halward était importante pour lui, comme celle de son propre père l'avait été pour elle, lorsqu'elle avait affirmé sa propre identité avec le soutien de Dorian. Ils avaient eu de la chance de se connaître, de passer leur enfance ensemble à Qarinus, et de pouvoir ainsi s'épauler l'un-l'autre toute leur vie. Et puis elle craignait également que Dorian ne se soit lancé à corps perdu dans cette enquête sur la mort de son père pour enterrer la culpabilité qu'il ressentait de ne pas avoir accepté de le revoir lorsqu'Halward avait tenté de reprendre contact avec lui.
Mais elle n'avait pas le temps, lorsqu'ils se rencontraient, de prendre des nouvelles et de discuter sentiments avec Dorian. Elle était submergée de travail et de toute façon, Eleazar était toujours présent. C'est pourquoi, elle décida qu'elle avait besoin d'une pause.
~o~
Dorian ne comprenait plus rien. Lorsqu'ils étaient allés dans le sud de l'empire, il avait senti que quelque chose se passait avec son garde du corps, mais depuis quelque temps, celui-ci était devenu plus distant. Étendu lascivement dans son lit, il regardait la lumière entrer progressivement dans sa chambre entre les rideaux. Il fallait qu'il parle à Iron Bull, qu'il comprenne s'il avait fait quelque chose de mal. Il pouvait comprendre qu'on refuse ses avances, mais avant qu'il ne se laisse aller à ses tentatives de séduction, ils avaient déjà eu des échanges très agréables, et il ne comprenait pas ce retour à la froideur. Il se tourna sous son léger drap de batiste blanche pour faire face au mur dans lequel il pouvait deviner la porte dissimulée vers la chambre voisine occupée par le garde du corps.
Il pouvait l'entendre bouger, la cloison n'était pas assez épaisse pour les isoler totalement, mais pas suffisamment fine pour les empêcher de préserver leur intimité. Il avait juste entendu quelqu'un toquer à la porte de son garde du corps, et la porte claquer en se refermant. Cela faisait quelques instants déjà que le visiteur ou la visiteuse était repartie et il avait entendu une chaise racler le sol. Le garde du corps devait être assis à son bureau. Dorian pouvait imaginer sans peine le visage concentré lisant des rapports, et cette image lui tira un sourire. Il s'était habitué à la présence du Tal-Vashoth avec une facilité qu'il n'avait pas prévue.
La chaise racla à nouveau le sol, et deux coups légers furent frappés sur la porte qui reliait les deux chambres. Il se redressa sur son coude et répondit :
"- Je suis réveillé, entrez."
La porte s'ouvrit et le garde du corps entra dans la chambre. C'était un effet saisissant que de voir cet immense Tal-Vashoth émerger de cette minuscule porte.
"- Bonjour Bull. Qu'est-ce qui vous amène ?"
Il sentit le regard du garde du corps glisser sur son torse laissé découvert par son drap et sentit la chaleur monter dans son cœur. Il s'étira lascivement, tirant son bras libre en arrière, inspirant profondément. Puis il soupira en relâchant ses muscles, observant à travers ses paupières mi-closes la réaction d'Iron Bull. Une réaction qui lui semblait positive. Cela le fit sourire, mais il ne put s'empêcher de penser au rejet dont il avait fait l'objet les derniers jours. Le garde du corps se racla la gorge.
"- J'ai été averti par Laeca : la magistère Tilani vous invite à passer le week-end à Qarinus chez elle. Elle me demande de vous préparer le trajet et d'assurer votre sécurité sur place. Je crois qu'elle ne vous laisse pas vraiment le choix."
Dorian sourit. C'était typique de Maevaris. Il s'assit dans son lit, étouffant un bâillement.
"- Très bien, on ne va pas s'opposer à Mae, ce n'est jamais une bonne idée. Je vais me préparer. Vous pouvez me faire appeler Thaléia s'il vous plaît ?"
~o~
Bull avait choisi de ne pas monter dans la calèche avec le magister Pavus. Il chevauchait à côté du véhicule conduit par Grim, et Skinner chevauchait derrière. Cette solitude était bienvenue. Il n'avait pas pu aller parler avec Krem, celui-ci était débordé avec les mouvements de domestiques dans la maison, dus aux visites de plus en plus régulières des autres magisters. Il lui avait fait parvenir une note disant qu'il avait quelques personnes à l'œil, mais il n'avait pas pris le risque de dire qui. Bull avait demandé à Dalish et Stitches de redoubler de vigilance et de lui faire des rapports plus réguliers. De ce point de vue là, leur départ pour Qarinus tombait à pic, permettant à la Charge du Taureau de cerner les risques à Minrathie sans que le magister ne soit mis en danger outre mesure.
C'était le reste qui inquiétait Bull. Il avait toute confiance en ses gars, mais il se demandait de plus en plus s'il pouvait en dire autant pour lui-même. Son regard glissa vers la fenêtre obstruée d'un épais rideau cramoisi. Il était évident que Pavus voulait le mettre dans son lit, et si Bull était honnête avec lui-même, dans un autre contexte, il n'aurait pas résisté. Mais coucher avec un client ne faisait pas partie de la politique du mercenaire. S'il en avait parlé à Krem, celui-ci lui aurait sans doute dit qu'il se focalisait sur cet aspect de la chose pour ne pas penser à la sympathie qu'il éprouvait pour le mage. Il aurait eu raison, bien sûr. Personne ne le connaissait aussi bien que lui.
Il fut sorti de ses pensées par un mouvement brusque dans la marge de son champ de vision. Skinner venait de faire accélérer sa monture pour le rattraper et se poster près de lui.
"Un problème ?"
La jeune elfe secoua la tête.
"Aucun. Juste quelque chose que je me demandais."
Il hocha la tête, l'invitant à poursuivre.
"C'est Abellana. La domestique de Gracchus. Elle m'a proposé de l'aider à faire des petites vérifications sur les domestiques qu'elle veut engager pour son patron. Pour être sûre que c'est pas des espions ou quoi. Puis quand on est à Minrathie je fais pas plus…"
Cela fit sourire Bull. Il n'était pas dupe, ayant bien remarqué que Skinner avait passé plusieurs soirées avec Abellana lorsqu'ils étaient à Trevis. Mais il pouvait reconnaître l'utilité de l'opération, non seulement pour la sécurité du magister Gracchus, mais surtout pour celle du magister Pavus, sécurisant ses proches pour réduire le risque d'espionnage. Et si Skinner pouvait en profiter pour passer du temps avec une personne qu'elle semblait pour le moins apprécier, il n'allait pas cracher dans la soupe. Il hocha donc la tête pour lui signifier son accord.
"J'attendrai tes rapports. Et reste toujours joignable, au cas où Pavus soit pris d'une soudaine envie de sortir se balader."
Un petit sourire étira les lèvres de l'elfe, et elle retourna à son poste derrière le véhicule du magister.
~o~
C'était une matinée chaude pour la saison. Elle prolongeait pour le nord de l'Empire la douceur de l'été, et son air venu du large amenait des embruns qui rafraîchissaient suffisamment l'atmosphère pour la rendre respirable. Les vendanges avaient commencé et la rumeur des conversations des travailleurs agricoles s'élevait des coteaux autour du domaine Tilani. Celui-ci se trouvait à quelques pas de la mer, bordé à l'est et au sud par des coteaux, par Qarinus au nord.
Le domaine Pavus se trouvait non loin de là, plus proche de la ville mais aussi de la mer. Les Pavus étaient célèbres pour leurs régates organisées au départ de leur domaine. Dorian cependant, n'avait pas le pied marin de sa famille, et la seule vue du sac et du ressac suffisait parfois à lui donner le mal de mer. Il avait passé les meilleurs moments de sa vie à Qarinus dans le domaine Tilani et aimait profondément les grands coteaux du domaine de son amie. Il sirotait son thé matinal sur une terrasse à l'est du domaine, baignée de soleil, regardant au loin l'agitation des travailleurs agricoles.
La matinée approchait de sa fin. Il s'était levé étonnement tôt, agité par mille pensées dont il avait cru pouvoir se débarasser en quittant le lit. Hélas, elles l'avaient suivi, et son esprit revenait toujours vers le qunari qui dormait dans la chambre voisine de la sienne et qu'il ne parvenait à sortir de sa tête depuis plusieurs jours. Il languissait après son toucher, rêvassant sur ses grandes mains calleuses. Il voulait toucher ce large torse exposé en permanence à son regard avide, ces épaules solides, ce cou épais, ces cornes intrigantes. Il voulait éprouver le grain de la peau grise sous ses doigts, découvrir les expressions qu'aurait le visage rude s'il se laissait aller à l'érotisme et à la sensualité.
Néanmoins, ces désirs étaient condamnés à rester du domaine du fantasme, leur objet l'évitant consciencieusement depuis quelque temps. Au-delà des désirs qui visiblement n'étaient pas réciproques, ce dont il pouvait s'accommoder, Dorian s'inquiétait de cette nouvelle distance. Il avait senti la potentialité d'une amitié germer entre Iron Bull et lui lorsqu'ils étaient allés trouver Eleazar dans le sud, et il ne comprenait pas pourquoi la complicité qu'il avait sentie s'était si brusquement envolée. Avait-il dit ou fait quelque chose qui avait pu blesser Iron Bull ? Peut-être avait-il été trop insistant en communiquant avec lui sur le mode de la séduction ? Dorian avait l'habitude que cela surprenne, mais il ne savait pas communiquer autrement. Dans d'autres circonstances, il n'en aurait eu cure, mais il avait pour lui un attrait qui ne se limitait pas aux appétences charnelles. Il appréciait son humour, son esprit affûté, sa compagnie en somme.
Il étira ses bras au-dessus de lui, détendant les muscles de son dos, et repris sa tasse de thé avec un soupir. Il faudrait qu'il pense à remercier Maevaris pour son invitation à passer quelques jours dans son domaine de Qarinus. Loin de la capitale, Dorian pouvait profiter de la douceur de la fin de l'été et prendre un peu de repos bien mérité après les émotions des derniers mois. Maevaris avait sans doute une motivation ultérieure pour cette invitation, elle en avait toujours une, mais Dorian prenait garde à ne pas s'en soucier ou s'en mêler plus que de nécessaire. Il était dangereux de se mettre sur le chemin de Maevaris Tilani.
Ce fut justement son amie qui détourna son attention du spectacle hypnotisant des vendanges. Vêtue d'une large chemise de nuit de satin bleu pâle qui tombait sous ses genoux et laissait son col largement découvert, elle s'assit dans un immense siège en osier près du sien.
"- Déjà debout ? Fais attention, tu vas finir par ressembler à ton père."
Dorian sourit. Son père avait toujours été un repoussoir, mais il commençait à voir ses qualités et à accepter leurs ressemblances. Néanmoins, il n'en était pas au point de se lever aux aurores tous les matins.
"- Ce sont mes pattes d'oies qui te font dire ça ? Miséricorde suis-je déjà si vieux ?"
Elle éclata de rire et fit flotter jusqu'à elle la théière sur laquelle brillait une ceinture de petites runes de feu au milieu d'un décor aux jolies couleurs d'automne et une tasse assortie.
"- Bien dormi ?"
Dorian laissa son regard s'égarer vers les coteaux à nouveau. Il ne voulait pas parler à son amie de sa confusion et de ses désirs pour son garde du corps. Il ne souhaitait pas qu'elle s'inquiète ou qu'elle s'immisce dans cette relation pour tenter de le protéger.
"- Assez. Toujours perturbé par cette lettre de mon père."
C'était vrai aussi. Il avait perdu ses repères. Il devait remettre en cause sa relation avec son père. Et cela le faisait également beaucoup cogiter. Le regard de Maevaris se fit plus sérieux.
"- Je comprends. Tu veux en parler un peu avec moi ?"
Dorian haussa les épaules. Maevaris avait été un réel soutien toute sa vie.
"- Je n'ai rien de plus à dire que ce que j'ai dit l'autre jour, pour le moment. Je suis juste… Un peu perdu je crois. Mais savoir que tu es là pour moi, à mes côtés, c'est très important pour moi. Merci pour ça Mae."
Il ne lui avait jamais dit ce genre de choses, mais il en avait besoin. Il avait besoin de lui dire qu'il lui était reconnaissant, qu'il l'aimait. Il avait besoin de savoir qu'elle était là. Elle était un point fixe dans sa vie, une constante rassurante.
Elle posa une main sur son avant-bras et lui adressa un sourire.
"Bien sûr que je suis là, où veux-tu que je sois ?"
Il lui sourit à son tour. Combien de fois lui avait-elle dit ces mots ? A chaque fois qu'il lui faisait part de son bonheur de l'avoir dans sa vie, elle lui faisait cette réponse. Comme s'il était normal qu'elle soit toujours à ses côtés, toujours prête à le soutenir.
~o~
Dorian ne lui disait pas tout, et cela l'inquiétait. Il lui avait toujours tout dit, comme elle lui disait toujours tout. Il avait été le premier à l'appeler Maevaris, elle avait été la première à savoir son amour des hommes. Ils avaient toujours partagé tous leurs secrets, leurs douleurs, leurs joies. Mais aujourd'hui il faisait le choix de lui cacher des choses. Pourquoi ? Avait-elle perdu sa confiance ? L'avait-elle blessé ? Pouvait-elle faire quelque chose pour rattraper cette blessure ? Elle avait invité Dorian pour avoir le temps de discuter avec lui, pour lui faire sentir que, même si elle s'occupait de plus en plus des Lucerni, elle était toujours là pour lui, qu'il était toujours son meilleur ami avant tout. Mais même après deux heures à petit-déjeuner ensemble et à siroter leurs thés en discutant, elle sentait que quelque chose demeurait caché.
Ils avaient pourtant beaucoup parlé. D'Halward, principalement. Ils avaient repassé ensemble leurs souvenirs de lui. Sa fierté des dons magiques de son fils et de ses réussites, son choc quand il avait su pour Dorian et Riliennus. Sa colère quand Dorian s'était rebellé contre son autorité. Mais Maevaris sentait bien que cela n'était pas la seule chose qui tracassait Dorian, et elle s'inquiétait. Il avait sans doute besoin de temps, et elle était prête à attendre, bien sûr, toujours, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter. En attendant qu'il soit prêt à lui livrer ce qui le tracassait, elle voulait bien continuer à parler d'Halward aussi longtemps que Dorian en aurait besoin.
"- Je pense qu'il a changé d'avis tu sais. À propos de l'héritage. C'est pas seulement qu'il a manqué de temps. Je pense qu'il a fini par comprendre."
Elle avait posé sa tasse de thé et regardait son ami bien en face, les yeux dans les yeux. Dorian avait l'air dubitatif, mais plein d'espoir.
"- Je ne sais pas, Mae. J'aimerai que tu aies raison, mais je ne sais pas. Je ne saurais sans doute jamais."
Elle reprit sa tasse et tourna doucement sa cuillère dedans pour mélanger le miel qui était retombé au fond. Elle se souvenait quand Dorian avait été découvert par son père, embrassant passionnément un jeune laetans du nom de Riliennus, avec lequel Dorian vivait à l'époque sa première histoire d'amour. Halward n'avait rien dit, sur le moment. Mais quelques jours plus tard, il avait fait venir Dorian dans son bureau. Elle se souvenait de l'indignation avec laquelle Dorian lui avait raconté cette entrevue. Halward avait fait asseoir son fils, et lui avait simplement tendu une lettre, que Riliennus avait visiblement écrite, et dans laquelle il disait avoir réussi à mettre le grappin sur le fils du magister Pavus et pouvoir lui soutirer des informations sur son père. Le destinataire de la lettre, Sosippus Lycosidae, était un ennemi politique de son père de longue date. Dorian en avait eu le cœur brisé. Mais Halward n'avait rien dit, pas un mot de désapprobation ou de soutien, et un mois plus tard, il lui avait présenté Livia Herathinos.
"- Peut-être. Mais tu n'as plus de comptes à lui rendre Dorian. Tu es libre, tu es un adulte, tu es même un magister. Et tu es le dernier de la maison Pavus, c'est à toi de décider ce qu'elle va devenir, Halward a fait son temps. Maintenant c'est entre tes mains."
Elle se pencha et posa sa main sur le genou de son ami face à elle.
"- Ca ne veut pas dire que tu dois tout lui pardonner, maintenant ou plus tard. Tu as le droit de lui en vouloir pour toujours, parce que ce qu'il t'a fait, ce qu'il s'est passé est grave." Elle humecta ses lèvres. C'était toujours difficile d'évoquer la réaction d'Halward au refus de Dorian d'épouser Livia Herathinos, ou toute autre femme. Il aurait pu comprendre la colère, la peur, la déception. Mais pas la magie du sang. Cela, Dorian ne pouvait pas le comprendre ou l'accepter. "Mais ce n'est pas trahir tes choix si tu lui pardonnes. C'est ce que tu ressens qui est important. C'est pour toi que c'est important de faire la paix avec tout ça."
Il posa sa main sur la sienne et leva les yeux vers les siens.
"- Je sais Mae. Merci."
~o~
La chaleur de la fin de l'été tévintide aurait pu être assommante pour ces mercenaires du sud. Orlaïs était après tout une contrée bien plus tempérée (froide) que Tévinter. Mais Bull y était habitué. Les territoires du Qun étaient bien plus proches climatiquement parlant de Tévinter que des royaumes du sud où il avait désormais ses marques, et la végétation, le vent marin et les cuisines du domaine Tilani faisaient ressurgir des odeurs oubliées. Sa première visite à Qarinus avait déjà eu cet effet perturbant, mais sa brièveté avait eu l'avantage de ne lui donner que le temps de se souvenir de la proximité de la ville avec Séhéron. Cette fois, il avait à se confronter à nouveau aux questions qu'il pensait avoir laissées derrière lui en quittant le Qun.
Il n'arrivait plus à raisonner tant ses sens étaient envahis. Les odeurs, bien sûr, mais aussi les couleurs et les sons le rappelaient sans cesse à une matérialité qui l'empêchait de penser. La sensation de l'air chaud sur sa peau, sur sa langue le goût du sel qu'il ramenait du large, l'odeur maturée du raisin rassemblé dans les grandes cuves en lévitation attendant qu'on en fasse du vin, envahissaient l'esprit du Tal-Vashoth, aux dépens des réflexions qu'il jugeait nécessaires.
Mais le plus terrible était la caresse des draps et du vent, et bien pire encore, celle du regard du magister Pavus. Il voulait y répondre, mais le peu de raison qui subsistait au milieu des sensations envahissantes lui recommandait de ne pas y toucher. Oh, il voulait l'embrasser, mais il le voulait trop, bien trop.
Et bien sûr Dorian Pavus semblait s'évertuer à prendre pour lui les poses les plus lascives, le ton le plus envoûtant, à voguer, en somme, sur la vague qui submergeait ses sens. Sa voix le piquait comme un millier d'aiguilles, comme un millier de fils invisibles qui le tiraillaient et l'attiraient inlassablement, et la peau d'Iron Bull le démangeait d'un million de fourmis, demandant désespérément de découvrir le contact de la peau dorée du mage.
Depuis la fenêtre de sa chambre à l'étage, il surveillait en contrebas le mage, au prétexte de le protéger. Mais son regard ne scrutait pas les dangers potentiels dans les environs du domaine Tilani, n'inspectait pas les attitudes des serviteurs. Il était happé par le dessin suggestif de l'épaule dénudée par le vêtement du mage, suivaient avec fascination la courbe du cou dégagée par le renversement en arrière de la tête, et l'angle de la mâchoire détendu dans la posture du mage offrant son visage aux derniers rayons du soleil sur la terrasse. Le soir tombait, et les doigts rouges du crépuscule caressaient sa peau.
Le mage prenait le soleil seul, sous sa fenêtre, comme un fait exprès. Il faisait pensivement glisser ses doigts sur le verre couvert de gouttelettes qu'il avait à la main, comme pour absorber la fraîcheur de la boisson qu'il contenait. Ses yeux étaient mi-clos, ses cheveux impeccables laissaient quelques mèches reposer sur son front brillant. Bull, depuis sa fenêtre, avait l'angle parfait pour le détailler et imprimer cette image dans un coin pas assez reculé de son subconscient. Chaque fois qu'il essayait de poursuivre sa lettre pour Krem, son regard retombait invariablement sur le mage et s'oubliait dans sa contemplation. Il finit par décider d'abandonner sa lettre, et descendit sur la terrasse, comme aimanté, à deux doigts d'accuser le tévintide d'user sur lui de magie du sang.
~o~
Maevaris s'était absentée de son domaine pour la soirée, ce qui laissait Dorian seul avec son garde du corps et les quelques domestiques qui restaient à temps plein. Mais surtout le garde du corps. Il avait senti le regard du Tal-Vashoth revenir sur lui régulièrement pendant qu'il regardait le crépuscule sur la terrasse, et lorsqu'il s'en était rendu compte, il avait fait de son mieux pour lui offrir le meilleur point de vue possible. Le regard fixé sur les coteaux rougeoyants, il avait tenté d'imaginer les réactions du garde du corps à ses moindres mouvements. Oh, combien ces pensées étaient divertissantes. Est-ce qu'Iron Bull mordait ses lèvres ? Est-ce qu'il serrait ses jambes ? Est-ce qu'il crispait ses doigts ? Est-ce qu'il passait cette énorme main dans sa nuque ? Lorsque le Tal-Vashoth était arrivé sur la terrasse, il n'avait pas résisté à lui envoyer une pique :
"- Ah, vous vous décidez à venir observer de plus près ?"
Il entendit l'homme étouffer un son dans son dos, et ses pas qui se rapprochaient. Il vint se placer à ses côtés, sur un fauteuil libre.
"- C'est mon travail d'observer."
Dorian cacha un sourire derrière son verre en prenant une gorgée de ce merveilleux rosé fruité qu'il avait siroté toute la soirée.
"- Je n'en doute pas. J'espère pour vous que la vue n'est pas désagréable."
Il tourna enfin son regard vers le garde du corps. Il n'était pas, comme d'habitude, assis au bord de son fauteuil, prêt à bondir. Au contraire, il s'était mis à l'aise, ses longues jambes tendues devant lui, chevilles croisées, le dos pleinement appuyé au dossier, les coudes écartés laissant voir ce torse si large que Dorian rêvait de toucher. Et son œil était rivé à lui, l'un de ses sourcils s'était arqué à cette remarque.
"- Vous savez bien qu'elle ne l'est pas, répondit-il avec un sourire narquois."
Dorian ne répondit pas et replia sous son fauteuil ses jambes, se relevant dans une position moins avachie. Il tourna un instant le dos à Iron Bull pour se pencher sur le guéridon qui supportait la carafe de vin frais et deux verres, se resservit, et tendit l'autre au garde du corps.
"- Tenez. Je ne sais rien de mieux que ce vin pour accompagner une soirée aussi chaude."
Il se réinstalla confortablement au fond de son fauteuil et soupira, ramenant, à regret, son regard vers les vignes face à lui. Croisant et étendant à nouveau les jambes devant lui, Dorian porta son verre à ses lèvres, laissant le vin opérer sa magie. La langue d'Iron Bull claqua, avec ce que Dorian supposa être de la satisfaction.
"- Hum. Il est bon. Produit ici je suppose ?"
Dorian sourit et tendit le bras devant lui.
"- Le rosé des Tilani. Ils l'appellent "éphémère", à cause de sa délicatesse et de sa difficulté de conservation. Pas ma boisson préférée, mais idéale pour les soirées d'été."
Il tourna la tête vers le garde du corps et lui fit un sourire. Celui-ci y répondit :
"- Comment les préférez-vous ?"
Le sourire de Dorian s'élargit, et il reposa sa tête en arrière sur son dossier. S'assurant du coin de l'œil qu'Iron Bull continuait à le regarder, il humecta ses lèvres.
"- Mm. Puissants, charpentés, virils."
Il laissa un instant de pause, faisant tourner son verre dans sa main, appréciant les reflets du couchant sur la robe pâle du vin et ses larmes sur les bords du ballon. Puis il pris une gorgée et se tourna vers l'autre homme :
"- Et vous ?"
Le sourire narquois du Tal-Vashoth avait disparu et celui-ci prit une brève inspiration.
"- Je dirais suaves et souples, sinon canailles. Avec des notes épicées ou fruitées."
Dorian décroisa ses jambes pour se pencher vers le fauteuil proche.
"- Il faudra que je vous fasse goûter notre cru de syrah. Le domaine Pavus est connu pour ses rouges ronds et tendres."
L'immense Tal-Vashoth s'était aussi redressé sur son siège pour se rapprocher de lui. Sa voix était sensiblement plus rauque lorsqu'il demanda :
"- J'en dégusterai avec plaisir… En attendant, voulez-vous bien me resservir de celui-ci ?"
Le Tal-Vashoth s'était penché et tendait à Dorian son verre vide. Dorian s'approcha pour le saisir. Il posa sa main sur le verre délibérément le plus proche possible de là où les doigts d'Iron Bull le tenaient, dans le but d'éprouver le contact de sa peau. Mais Bull ne lâcha pas le verre. Au lieu de cela, le Tal-Vashoth avança lentement son visage au-dessus du verre, à un souffle de celui de Dorian, son œil rivé dans les siens. La respiration de Dorian s'approfondit et il sourit.
"Que diriez-vous d'un avant-goût ?"
Dorian combla les derniers centimètres qui séparaient ses lèvres de celles de son garde du corps.
Post-scriptum : mon meilleur ami dit qu'on ressent beaucoup ma manière de parler dans comment j'écris les dialogues, et comme j'ai de gros soucis de sociabilisation, j'espère que ça ne rend pas trop étrange ^^ Tous les termes d'oenologie sont accurate (je vous invite à aller regarder les lexiques d'oenologie, c'est homoérotique/20). En espérant que vous n'aurez pas à attendre autant pour le prochain chapitre, je vous souhaite de bonnes vacances !
