À bord de l'Antarès, an 2582, jour cent soixante…

Les blessés furent évidemment immédiatement emmenés à l'infirmerie. Aiolia en faisait partie. Le bandage de micro-kevlar était parfait pour soutenir et ressouder des os à gravité normale, mais pour s'extraire de la planète le Scorpio avait dû accélérer à plusieurs G de poussée. Il avait senti, tandis que la navette crevait l'atmosphère, ses côtes fragilisées se briser à nouveau et il n'avait pu retenir un hurlement de douleur.

Shaka et Seiya, les plus gravement touchés après lui, étaient désormais victimes d'hémorragie. Celle du premier avait été facile à contenir puisque sa plaie était directement accessible et la comprimer avec un tissu avait suffi à éviter une aggravation trop importante, mais pas celle du plus jeune. Sa blessure étant interne, il fallait agir très rapidement au risque qu'il se vide de son sang.

Assis sur la table d'auscultation, encore sous le choc, Aiolia sentait à peine que l'infirmière resserrait la bande sombre autour de son torse. Il avait eu droit au combo radio et anti-douleurs ainsi qu'aux mêmes ordres que Shaka n'avait eu de cesse de lui répéter : ne pas porter de choses lourdes et éviter les mouvements brusques. La tête lourde, il se sentait comme s'il peinait à se réveiller d'un affreux cauchemar.

Ce genre d'horreur était trop dur à accepter, à réaliser. Ils s'étaient lancés dans cette mission à quinze, désormais ils n'étaient plus que neuf. En un temps affreusement court, six d'entre eux étaient morts. Dont son frère. Et Shura. Avec un soupir, il se frotta les yeux.

C'était impossible, il devait y avoir une erreur ! Peut-être que Shura était vivant, peut-être avait-il réussi à se cacher dans l'épave mais que son bracelet avait été cassée… Et Aioros ? Il n'avait fait que le voir disparaître dans la forêt, il avait peut-être pu se libérer !

— N'oubliez pas de prendre d'autres anti-douleurs d'ici deux heures, lui dit la jeune femme qui se tenait debout à ses côtés. Restez allongés les premières vingt-quatre heures.

— Le commandant n'a pas demandé à nous voir ? répliqua Aiolia en redressant la tête.

— Pas pour le moment. Reposez-vous d'abord. Il y aura sans doute un debriefing.

Le soldat acquiesça. Il ne doutait pas qu'Aldébaran devait déjà faire face au commandant de bord pour expliquer ce qu'il s'était passé.

Parcourir les couloirs de l'Antarès jusqu'à sa cabine lui parut totalement irréel. Il se souvenait parfaitement du chemin, n'eut à faire aucun détour. Tout était silencieux autour de lui, blanc et gris, à l'odeur aseptisé. Plus aucun souffle de vent dans les herbes ; fini la chaleur de la lumière sur sa peau et le bleu du ciel.

Arrivé à destination, il s'assit sur son lit, les coudes sur les genoux, le visage penché vers le sol. Perdu. Il se sentait flotter hors de la réalité. Comme si Shura et Aioros avaient été deux fils de sécurité sûrs et solides noués à chacun de ses poignets pour l'empêcher d'être emporté au vent. Maintenant, il se sentait partir à la dérive, emporté par ses tourments.

Ils n'étaient plus là. Ils étaient morts, tous les deux.

Aiolia éclata en sanglot et pleura jusqu'à ce que chaque cellule de son corps lui fasse mal.

...

Shaka grimaça de douleur en fermant les cinq doigts de sa main droite. Le bandage qui entourait son avant-bras lui paraissait bien trop blanc et, sans savoir pourquoi, cela le dérangeait.

La morphine que le médecin de remplacement lui avait donnée le faisait somnoler et il avait du mal à garder les yeux ouverts. La seule chose qui le tenait éveillé était un résidu de douleur pulsante et un terrible sentiment. Un mélange de culpabilité, de chagrin et de colère. Il ne parvenait pas à oublier le cri déchirant qu'Aiolia avait poussé lorsque son frère avait été emporté.

— Ils n'ont détecté aucun venin, déclara Marine en entrant dans sa cellule de quarantaine. Quelques molécules inconnues, sans doute des bactéries inoffensives qu'ils ont dans la salive, tout comme nous, mais c'est tout. Ton corps les rejette comme il le ferait d'un virus, ça explique ta fièvre. Par prudence, ils te gardent quand même.

Elle s'installa dans une chaise en face de son lit. Elle paraissait épuisée, avait quelques traces de sang sur ses vêtements qui appartenait sans aucun doute à quelqu'un d'autre car elle n'était pas blessée. Une peine déchirante se lisait sur son visage et il s'imagina arborant la même expression.

— Comment ça se fait qu'on n'ait rien vu venir ? lui demanda-t-il, la voix cassée de fatigue et de tristesse.

— Il y a beaucoup de choses qu'on n'a pas vu venir, soupira la jeune femme. D'après Hyôga, c'est parce qu'on a été trop arrogants et… je suis plutôt d'accord avec lui. On est parti du principe que les démons n'existaient pas parce qu'on a banni l'imaginaire de notre esprit, de notre façon de penser et de concevoir les choses. Sur Terre, ces choses n'existent pas, mais ça ne veut pas dire qu'elles n'existent pas ailleurs.

— Les amoureux de la théorie du cerveau reptilien te contrediraient tous s'ils étaient là !

Enfin, un sourire éclaira quelque peu le visage de Marine.

— Toi aussi tu y as pensé, s'amusa-t-elle tandis qu'il acquiesçait d'un signe de tête. C'est incroyable qu'une espèce comme la leur ait pu se développer sous un tel climat.

— Le climat n'était peut-être pas le même il y a cinq cent ou mille ans, répliqua Shaka d'une voix plus dure. Peut-être qu'il y avait un autre continent quelque part sur lequel ils vivaient et qui a été englouti par les eaux… on ne sait pas. On ne sait rien de cette planète, on est arrivé ici sans rien savoir. On croyait être préparés mais on avait tort. On n'était pas prêts.

Il vit au regard de son amie qu'elle avait compris les raisons de cette saute d'humeur. Elle grimaça de honte.

— Désolée, dit-elle, ses épaules s'affaissant. Je suis toujours à m'émerveiller alors que…

Des larmes soudaines lui emplirent les yeux et débordèrent sur ses joues. Elle se mit à trembler.

— J'ai vu Capella mourir, sanglota-t-elle, les yeux écarquillés d'horreur. Les racines qui l'ont attrapé se sont enroulées autour de lui et… de sa tête ! Je l'ai vu… ça l'a écrasé comme !

Shaka se pencha pour l'attraper par le bras. Il la força à se lever, à s'assoir à ses côtés, puis il la prit contre elle et recueillit ses pleurs contre son cou.

Lui aussi l'avait vu. Et il ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était très certainement ce qui était arrivé à Aioros, mort de l'avoir secouru.

Tiraillé par le choc et la culpabilité, Shaka eut énormément de mal à s'endormir.

Son terminal affichait qu'il était deux heures au matin du dix-huit mars de l'an deux mille cinq cents quatre-vingt-deux lorsqu'il s'éveilla, le corps couvert de sueur. Peinant à respirer, il ouvrit la bouche pour prendre une grande inspiration mais réalisa que l'air était bloqué dans ses poumons que la douleur semblait avoir paralysés. Lorsqu'il comprit que, cette souffrance, il la ressentait dans son propre corps, il poussa un hurlement.

La douleur était telle qu'il avait l'impression de brûler. Ou comme si quelqu'un l'avait coupé en deux au niveau de l'abdomen. Ses bras se crispèrent involontairement autour de son ventre et il roula sur le côté, tant et si bien qu'il tomba de son lit. Il ne ressentit même pas le choc avec le sol, ni même la fraîcheur du carrelage sous sa joue. Au contraire, c'est la chaleur de son corps malmené par la fièvre qui le réchauffa.

En toute logique, les capteurs qu'il portait aux poignets auraient dû prévenir le personnel soignant de garde que quelque chose n'allait pas.

Paralysé, il ne put que bouger les yeux pour tenter d'apercevoir l'écran du moniteur qui affichait ses constantes. Il clignotait de rouge, de même que les lumières autour des murs vitrés de sa cellule de quarantaine. Un bourdonnement rythmique et répétitif dans ses oreilles lui indiqua que l'alarme d'appel fonctionnait bien, seulement il ne l'entendait pas. La douleur pulsait tellement dans son crâne que tout était assourdi autour de lui.

Quelques secondes plus tard, des ombres se dessinèrent sur les murs et des silhouettes apparurent. Des bras le relevèrent pour le remettre sur son lit. Il voyait le visage des gens mais n'entendait rien de ce qu'ils se disaient. Il continua de se crisper et de crier en se tenant le ventre. Puis, la douleur s'estompa. Il put enfin respirer. Et pleurer.

Parce que derrière cette souffrance et cette peur, son cerveau avait trouvé le moyen de réfléchir et il pensait comprendre ce qui était en train de lui arriver.

Sur ordre du médecin, les infirmières et infirmiers lui firent d'autres prélèvements sanguins ainsi qu'une échographie, de peur qu'il ait une hémorragie interne.

Il luttait contre l'engourdissement causé par cette nouvelle injection de morphine pour garder les yeux ouverts. Ainsi, il ne perdit rien de leur réaction lorsque, tous, ils regardèrent l'écran de l'échographe. Et il sut qu'il ne s'était pas trompé.

...

Trois jours plus tard…

Marine entra dans la salle de repos d'un pas énergique, de l'inquiétude plein les yeux, avant de se forcer à se calmer. Elle jeta un coup d'œil rapide en hauteur et repéra l'éclat discret d'une caméra.

— C'est bon ? demanda-t-elle tout bas en remuant les lèvres le moins possible.

— Avances vers lui en contournant les tables au fond à droite, lui répondit Milo dans son oreillette. Les caméras ne te verront pas.

Elle obéit en prenant garde à paraître aussi décontractée que possible. Beaucoup la saluèrent sur son passage. Elle répondit à chaque fois avec un sourire. Elle ne tenait pas particulièrement à attirer l'attention, malheureusement elle et ses camarades qui étaient descendus sur l'Île étaient devenus comme des héros pour les autres, restés tout ce temps à bord de l'Antarès.

Deux jours plus tôt, une veillée avait eu lieu en l'honneur des morts dans la salle de réunion. Le commandant avait donné un discours durant lequel il avait expliqué au reste de l'équipage ce qu'il s'était passé, contre quoi et qui leurs camarades s'étaient battus et avaient perdu la vie avant de présenter les disparus un à un. Une minute de silence avait été respectée pour que l'hommage leur soit rendu.

À cet instant, Marine avait été étonnée de ne pas y voir Shaka. Inquiète que sa condition se soit dégradée, elle s'était rendue à l'infirmerie. Mais les cellules de quarantaine étaient vides. Elle avait cherché son ami partout à bord, avait tenté de le joindre sur son terminal, avait fouillé sa cabine, son laboratoire… mais rien. Shaka n'était nulle part. Il avait disparu.

C'est alors qu'une jeune infirmière était venue la trouver. Elle s'appelait Shunrei, et lui avait tout raconté.

Marine ne put s'empêcher d'accélérer sur les derniers mètres jusqu'à parvenir aux côtés de Dohko, sur l'épaule de qui elle posa une main sûre. L'homme, un verre à la main et le regard las, se tourna vers elle. Il ne semblait pas particulièrement soûl. En fait, c'était comme s'il avait passé son temps à pleurer sans parvenir à trouver le repos. Ses yeux étaient rouges et non pas vitreux.

— Salut, bougonna-t-il. Ça faisait longtemps.

— J'ai besoin de voir Aiolia, déclara la jeune femme sans attendre. Je tente de le contacter depuis hier mais il ne me répond pas.

Dohko lui adressa un regard dur avant de faire face au mur du bar pour boire une gorgée de son verre. Elle attendit un court instant mais, voyant qu'il n'était pas décidé à dire quoi que ce soit, elle reprit :

— Il faut que je lui parle, c'est important.

— Tu ne t'es pas dit qu'il avait peut-être envie d'être seul ? répliqua sèchement Dohko sans la regarder.

— Si… je comprends, mais !

— Tu comprends ?

Il se tourna pour lui faire face à nouveau et elle sentit son cœur se serrer en voyant toute la douleur et la peine dans ses yeux. Elle serra les dents, prête à encaisse, et redressa les épaules. Elle sentit les larmes venir mais les refoula aussi rapidement qu'elle le put. Il fallait qu'elle soit forte.

— Il a perdu son frère ! lança alors Dohko. Jabu est le seul survivant de l'unité d'Aioros. Notre unité a perdu Capella et Shura. Shura ! Tu es sûre de comprendre ? Vraiment ?! Shura était… il était comme…

Il ne put continuer, submergé par sa tristesse. C'est avec le cœur serré que Marine le regarda pleurer. Elle posa une main tendre sur son avant-bras, qu'il ne repoussa pas.

— Sur l'Île, on se comprenait tous, dit-elle doucement mais pleine d'assurance. On était amis ! Peut-être même plus que des amis. Parce qu'on est de retour sur l'Antarès, c'est à nouveau les terriens d'un côté et les lunaires de l'autre ? Les militaires face aux scientifiques ?

Dohko ferma les yeux si fort que des rides apparurent sur son front.

— Emmènes-moi à sa cabine, s'il te plaît, reprit la jeune femme un ton plus bas. C'est à propos de Shaka. Il est en danger.

Cette fois, lorsqu'il la regarda, ses yeux étaient non plus emplis de tristesse et de doutes, mais d'étonnement et d'inquiétude.

...

Aiolia soupira et tenta d'ignorer les coups qui pleuvaient sur la porte depuis une bonne dizaine de minutes. Le manque de sommeil et les larmes qu'il n'avait eu de cesse de verser depuis son retour lui avait donné un affreux mal de tête et il ne se sentait pas d'attaque à faire face à qui que ce soit.

Mais soudain, il entendit frapper deux coups longs suivis de deux coups courts, le tout répété deux fois, et il se redressa. C'était un code inventé par Shura dont ils se servaient entre eux lorsqu'il ne leur était pas possible de parler et qui signifiait un grand danger. Il n'y avait que ceux de son unité qui le connaissait et ce moment, son unité était réduite à : lui, Dohko et Seiya. Le plus jeune étant toujours hospitalisé avec une jambe invalide, cela ne lui laissait plus qu'une seule option.

Soupirant, il se leva de son lit et partit ouvrir la porte de sa cabine. Trois voix lui parlèrent en même temps :

— T'es sourd ou quoi ! lança Dohko, vexé.

— J'ai besoin de ton aide ! déclara Marine, à la fois suppliante et confiante.

— Pourquoi tu m'as bloqué ?! demanda Milo par le biais du terminal de la jeune femme, énervé.

— J'ai envie d'être tranquille, grogna Aiolia en amorçant un mouvement pour refermer sa porte.

— C'est important ! insista Marine en l'empêchant d'une main d'aller au bout de son geste.

— La caméra sera sur nous dans huit secondes, les mecs, annonça Milo.

Sans attendre, Dohko poussa Marine et pénétra de force dans la pièce avant de claquer la porte. Courroucé, Aiolia croisa les bras.

— Je peux savoir ce que vous avez encore foutu ? Et pourquoi vous évitez les caméras ? demanda-t-il, exaspéré.

— Pourquoi tu m'as bloqué ? lui demanda encore Milo, partagé entre la colère et la tristesse.

Aiolia soupira sans répondre. Pour toute personne à bord il était possible d'interdire l'accès de l'Intelligence Artificielle de bord à sa cabine, simplement en choisissant un mode discrétion dans le boîtier de commande qui se trouvait à côté du lit. Il l'avait activé dès son retour dans ses quartiers et ne l'avait pas retiré depuis.

— Désolé mais j'ai besoin d'être seul, là, dit-il simplement.

— Ils retiennent Shaka prisonnier au laboratoire, révéla Marine tout à coup.

Les deux hommes la fixèrent avec des yeux ronds. Elle continua avant que l'un d'eux ait pu dire quoi que ce soit :

— Il est en train de se transformer en kemma, ils font des tests sur lui, des expériences.

Elle avait lâché cette bombe d'un souffle, le plus rapidement possible, comme si elle craignait qu'ils ne la croient pas. À présent, elle les regardait tour à tour d'un air de défis.

— Cette partie-là de l'histoire, je ne la connaissais pas, déclara Dohko, ébahi.

— C'est la morsure qu'il a reçu de ces créatures, reprit la jeune femme en parlant toujours à toute vitesse. On pensait que la présence de ce troisième sexe au sein de cette espèce était dû à l'évolution, mais on s'est trompés. Shaka avait raison, trois cents ans c'est bien trop court pour qu'un tel changement ait lieu. Ce n'est pas une évolution génétique c'est une mutation violente et imposée. Ensuite quand ils se sont reproduits cela s'est transmis génétiquement… normalement c'est impossible que ça puisse être héréditaire, mais… je ne sais pas, on en sait trop peu pour comprendre.

— OK, ralentis, déclara Aiolia en se frottant les yeux. Quand tu dis qu'ils font des tests sur lui, de quoi tu parles, exactement ?

— Ils tentent de savoir si cette mutation est compatible avec le génome humain.

Il y eut un nouveau silence dans la cabine avant qu'Aiolia ne laisse finalement échapper un juron et ne traverse la pièce en quelques pas jusqu'à son armoire, qu'il ouvrit en grand.

— Est-ce que ça veut dire ce que je crois que ça veut dire ? demanda Dohko à la jeune femme.

— Non, ils ne lui implantent pas d'embryon, si c'est à ça que tu penses, répondit vivement cette dernière. Pour l'instant sa transformation n'est pas terminée. Je ne sais pas ce qu'ils font exactement parce que je ne les ai pas vu faire, je n'ai pas accès au laboratoire, c'est une infirmière en état de choc qui est venue me prévenir ! Tout ce dont je suis sûre, c'est que le corps de Shaka fait un rejet de cette mutation.

Tout en enfilant son justaucorps serré et sa combinaison, Aiolia se tourna vers elle, l'air déterminé et très attentif.

— Et c'est dangereux, je suppose ? lui demanda encore Dohko.

— Oui, il fait des hémorragies.

— Comment veux-tu qu'on l'aide dans ce cas ?

— J'y ai réfléchi. Les colons ne se sont pas reproduits avec une espèce déjà présente, ils ont été transformés en étant mordus par ces créatures. Ils ont essayé d'empêcher ça par tous les moyens, et c'est pour ça que ceux qu'on a retrouvés dans l'épave avaient parfois une jambe ou un bras en moins, ils s'amputaient pour essayer de stopper la transformation. Mais certains ne l'ont pas fait, c'est pour ça que leurs descendants aujourd'hui sont ainsi. Ils ont dû trouver un moyen d'aider leur corps à supporter cette mutation.

— Tu proposes quoi, alors ? Qu'on redescende sur l'Île avec Shaka et qu'on les supplie de chanter une incantation magique pour le sauver ?

— Quand on était dans la Tour un jour j'ai vu une emma fabriquer une sorte de pâte verte et très odorante. Elle m'a expliqué que c'était un baume cicatrisant mais que si elle rajoutait un autre ingrédient dedans pour la liquéfier elle se transformait en une décoction qui pouvait soit stériliser un kemma, soit sauver un sygma touché par la malédiction des démons.

— Putain, soupira Aiolia en fermant rageusement la porte de son armoire. Et en sachant tout ça vous avez continué à croire dur comme fer que ces foutus démons de merde n'existaient pas ?! Bande de connards.

— Hey, doucement, gronda Dohko en lui faisant face, comme s'il se plaçait entre lui et Marine, au cas où. C'est pas en se rejetant la faute qu'on va arriver à quoi que ce soit. Et je peux savoir où tu cours comme ça ?

Aiolia lui jeta un regard plein de feu en passant à ses côtés. Il ouvrit la porte de la cabine en disant :

— Je vais à l'armurerie me chercher un flingue. On sort Shaka de cette merde, on prend le Scorpio et on utilise le traceur pour retrouver la Horde des jumeaux.

Le deux autres ne répondirent rien durant les dix premières secondes, quelque peu surpris de ce plan légèrement expéditif.

— Et tu vas tirer sur tous ceux qui croiseront notre route, je suppose ? lui demanda finalement Marine.

— Moi ça me va, rétorqua Dohko en haussant les épaules.

— Seulement s'ils tentent de m'en empêcher, répondit gravement Aiolia.

— Et les démons ? Et les arbres ?! Vous lez avez oubliés ou quoi ? tenta Marine, un peu paniquée.

— Désolé de casser ce bel élan collectif, s'interposa Milo en s'exprimant toujours par le biais du terminal de la jeune femme. Mais le Scorpio est hors d'état. Il a la gueule complètement cramée. La sortie de l'atmosphère a bousillé les panneaux déflecteurs et les boucliers thermiques n'ont plus que trente pourcents de capacité je vous rappelle, ils ne tiendront pas une autre plongée.

Aiolia revint vers son lit et récupéra son oreillette, qu'il activa et mit en place en un rien de temps. Immédiatement, il entendit Milo, dans sa tête, lui dire avec tristesse :

— J'ai cru que tu m'avais oublié.

— Désolé, petit frère, s'excusa-t-il le cœur serré.

— On prend l'autre navette d'exploration alors, proposa Dohko.

— OK mais le réacteur mettra vingt minutes à chauffer, rétorqua énergiquement l'I.A. Ça attirera forcément l'attention de quelqu'un dans la salle de contrôle de l'Antarès.

— Et tu ne peux pas éviter ça ?

— Désolé mais non. Même l'Intelligence Artificielle de bord a ses limites. Je peux jouer avec les caméras et les portes des sas mais pas avec la sécurité à bord du vaisseau. D'ailleurs si j'étais vous j'attendrais un peu avant de sortir parce que la caméra de surveillance n'a pas fini sa rotation dans cette partie-là du couloir.

— Au bout d'un moment faire joujou avec les caméras et les portes c'est lassant, tu dois drôlement te faire chier.

— Si tu veux je peux imiter la voix de l'ordinateur de bord et faire croire que j'ai lancé une procédure d'autodestruction du réacteur. Là ça pourrait être drôle.

— Un autre jour peut-être.

— C'est bon, vous pouvez y aller.

Aiolia et Dohko ne se le firent pas dire deux fois et s'élancèrent hors de la cabine. Marine les suivit avec deux secondes de retard tout en tentant encore de leur parler des démons qui vadrouillaient toujours dans la plaine et des arbres qui attaquaient tout ce qui bougeait dans la forêt.

— On avisera, lui dit finalement Dohko lorsqu'ils s'arrêtèrent à un croisement, ce qui la fit écarquiller les yeux d'étonnement. Au moins on sait comment tenir ces démons à distance, ils n'aiment pas la lumière.

— Et vous ferez comment pour les arbres, vous les chatouillerez entre deux racines ?! lança-t-elle, à la fois effrayée et impressionnée par tant d'audace.

— On pourra toujours essayer.

— Fermez-la, gronda Aiolia tout bas.

Milo les guida sans encombre jusqu'à l'armurerie, les prévenant toujours à l'avance s'ils risquaient de croiser quelqu'un sur leur chemin. Tant qu'ils pouvaient éviter une rencontre ils se cachaient soit dans un sas soit à un croisement, mais lorsque ce n'était pas possible ils se portaient au-devant des gens et les saluaient le plus naturellement du monde.

Malheureusement, ils ne purent enfiler leurs armures. Étant des armes particulièrement dangereuses, elles étaient soumises au même type de sécurité que les navettes d'exploration : impossible de les sortir de leur casier sans que les gardes de la salle de contrôle en soient informés. Ils se contentèrent donc d'enfiler des combinaisons de sécurité qui normalement leur servait durant les entraînements au corps à corps. Il en allait de même pour les armes létales : les extraire de leur gaine de rangement déclencherait forcément une alarme silencieuse. Ils ne purent donc que se munir des pistolets à impulsion et de quelques grenades lacrymogènes.

En chemin vers le laboratoire, Marine leur dit en chuchotant :

— On ne sait toujours pas comment on va quitter l'Antarès !

— Je viens seulement d'y penser, déclara Milo sur le même ton. Mais vous pouvez vous servir du module d'urgence médical ! Il a des boucliers thermiques et des panneaux déflecteurs, lui aussi.

— Pourquoi tu chuchotes ? s'amusa Aiolia malgré lui. Ils ne peuvent pas t'entendre, toi.

— Je voulais me mettre en mode espion, comme vous !

— Combien de temps pour faire chauffer le réacteur ? lui demanda Dohko.

— Pas besoin de ça, il a des propulseurs.

— Pourquoi il n'y a pas ça sur le Scorpio, grommela Aiolia.

— Il est trop lourd, les propulseurs ont des capacités de charge limitées, ils exploseraient sur des navettes d'exploration. Le module est tout petit, juste un moteur, une petite réserve d'oxygène pour quelques heures et trois places assises. Et un pilote automatique.

— C'est au poil ça ! déclara Dohko, pragmatique. Aucun de nous ne sait piloter.

— Ah, au fait, il y a du monde au labo. Un médecin de garde et deux infirmières.

Aiolia prit une grande inspiration, la bloqua un instant dans ses poumons, et expira lentement. Sa puce militaire s'était activée. Il pouvait entendre les voix et les bruits de pas des trois personnes de l'autre côté des cloisons alors que le laboratoire était parfaitement isolé, étanche et insonorisé. S'il ne se trompait pas, l'une de ces personnes se trouvait tout près de la porte opposée à celle par laquelle ils allaient entrer, et qui menait à un autre secteur. Ils allaient devoir agir vite et avec suffisamment d'assurance pour ne pas donner envie à une seule de leur cible de prendre ses jambes à son cou.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans la pièce la surprise empêcha les deux hommes et la femme présents de réagir. Le simple fait de voir le canon de leurs pistolets braqués sur eux les dissuada de tenter quoi que ce soit et ils levèrent simplement les mains, les yeux écarquillés de surprise. Lorsque Dohko saisit l'infirmière par le bras pour l'éloigner de la porte menant à la cellule, elle laissa échapper un sanglot. Ses yeux étaient embués de larmes de peur et Marine sentit son cœur se serrer mais elle raffermit sa prise sur son arme. Hors de question de se laisser attendrir.

Avec Aiolia, ils laissèrent Dohko se charger de leurs prisonniers et entrèrent dans la cellule. La jeune femme se figea d'horreur en découvrant ce qu'ils avaient fait à Shaka.

Allongé sur son lit, il était affreusement pâle. Un mince filet de sang coulait de sa bouche et deux aiguilles reliées à des fils étaient enfoncés dans son ventre. Aiolia jura avec colère. Lorsqu'il les vit, Shaka ouvrit la bouche et l'espoir le plus vrai se lut dans ses yeux.

— Ne bouges pas, on va te sortir de là, lui dit Aiolia en lui prenant la main, avant de se tourner vers Marine pour lui demander : tu peux lui enlever ça ?

— C'est enfoncé de cinq centimètres dans la chair, leur dit Shaka d'une voix affreusement faible. C'est une échographie constante. Il n'y a aucun risque à les enlever, ça va juste me faire un peu mal.

Aiolia s'apprêtait à lui demander pourquoi il ne les avait pas retirés lui-même dans ce cas mais réalisa en même temps, en sentant quelque chose lorsqu'il lui toucha le poignet, qu'il était attaché par des liens en plastique transparent. Une rage brûlante l'envahit suivit d'un picotement douloureux dans sa nuque, signe que sa puce régulait l'afflux d'adrénaline dans son corps.

Marine était en train de retirer les aiguilles, les mains légèrement tremblantes, lorsqu'un bruit sourd suivit d'un cri leur parvint depuis le laboratoire. Aiolia laissa la jeune femme procéder et quitta la cellule pour découvrir Dohko, à moitié étalé par terre, une main sur le nez, qui parvenait tout de même à garder en joux le médecin et l'infirmier. L'infirmière, quant à elle, avait disparue, et la porte donnant sur l'autre secteur était grande ouverte. S'il ne se trompait pas, c'était le chemin le plus direct pour rejoindre la salle de commande.

Il jura et s'élança, mais trop tard. Lorsqu'il jeta un coup d'œil dans le couloir, il vit que la femme était déjà loin. Il pouvait sans doute l'atteindre avec son pistolet à impulsion mais le bruit qui en résulterait attirerait bien trop l'attention. Il revint vers son compagnon qui se remettait debout et lui demanda agressivement :

— Mais qu'est-ce que t'as foutu ?! Elle était terrorisée et pesait trois fois moins lourd que toi !

— Terrorisée, mon cul ! éructa Dohko d'une voix de canard. Dès que je me suis approché pour la rassurer, elle m'a mis un coup de boule, m'a envoyé le cul par terre avec une putain de prise de Kung Fu et a foutu le camp !

Dans d'autres circonstances, Aiolia en aurait ri. Il retourna dans la cellule. Marine avait terminé de retirer les aiguilles et tentaient de libérer Shaka de ses liens.

— On va avoir de la compagnie, déclara-t-il avant de lui demander, agacé : pourquoi tu n'as pas utilisé ton couteau ?

— Parce qu'il est en ce moment accroché à la ceinture d'un sygma qui se promène avec le crâne d'un ennemi sur le visage, t'as oublié ?

Elle lui laissa la place lorsqu'il dégaina son propre couteau et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Shaka fut libre. Mais il tenait à peine debout.

— Trop de morphine, se justifia-t-il d'une voix vaseuse.

Il avait la bouche tellement pleine de sang qu'il en avait sur les dents.

— Aide-le à marcher, ordonna-t-il à Marine, qui prit son ami contre elle pour le soutenir.

Lorsqu'ils sortirent, ils découvrirent que Dohko avait ligoté les deux autres prisonniers.

— Au cas où, se justifia-t-il, le nez en sang.

Il prit la tête de la petite équipe et Aiolia ferma la marche. Ils partirent à l'opposé de la salle de commande, en direction du hangar. Mais ils savaient tous les trois que, sitôt le commandant de bord averti, les obstacles allaient se dresser sur leur route.

— Où vous m'emmenez ? demanda Shaka, la bouche pâteuse et la voix faible.

Marine lui expliqua leur plan. Derrière eux, Aiolia sentit une vague de colère et de honte l'envahir lorsqu'il prit pleinement conscience de ce que les médecins avaient fait subir à l'un des leurs. Ils l'avaient torturé. Et pourquoi ? Avaient-ils vraiment tenté de savoir si cette transformation était compatible avec un ADN humain ? Le simple fait que le corps de Shaka rejette cette mutation n'était-elle pas une preuve suffisante d'incompatibilité ?

Après plus minutes, ils avaient parcouru environ la moitié du chemin lorsque Milo les avertit qu'il n'avait plus aucun contrôle sur les caméras et que la moitié d'entre elles lui étaient à présent inaccessibles. En gros, il était presque aveugle.

Les ennuis arrivèrent plus vite qu'Aiolia ne l'avait espéré. Ils traversèrent un sas grand ouvert sans encombre et débouchèrent sur l'un des plus longs couloirs du vaisseau dont l'extrémité permettait de monter à bord d'un ascenseur leur permettant d'accéder directement au niveau inférieur, et ainsi gagner le hangar de décollage. Ils venaient de passer devant l'énorme porte de la salle d'entraînement holographique lorsqu'un groupe apparut en face d'eux, jaillissant d'un petit couloir attenant menant aux vestiaires. Manifestement, ils les attendaient.

Les quatre amis se figèrent. Dohko se plaça de façon à protéger au mieux à la fois Shaka et Marine. Aiolia glissa légèrement sur le côté mais sa puce militaire lui envoya un signal qui le chatouilla. Ne pas tomber dans le piège. Le fait qu'ils apparaissent ainsi devant eux, préférant leur faire face plutôt que leur tendre une embuscade, alors qu'ils étaient relativement bien placés pour ça, signifiait sans doute qu'ils tentaient d'endormir leur vigilance. Il était fort probable qu'un autre groupe les ait suivis. Si Aiolia bougeait de trop, il laisserait le champ libre à n'importe qui désirant leur tirer dans le dos. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Le corridor semblait désert mais il ne préféra pas se fier à cette première impression et laissa son compagnon d'arme gérer ce face à face.

— Ce que vous faites est particulièrement idiot, déclara l'homme de tête avec un rictus méprisant. On se demandait ce que vous comptiez faire mais maintenant ça me paraît clair. Vous tentez de rejoindre les navettes, c'est ça ? Pourquoi ?

— On est idiots, tu l'as dit toi-même, répliqua Dohko en passant sa main gauche dans son dos, avec laquelle il passa un signal à Aiolia.

Celui-ci fronça les sourcils et prit le temps d'identifier les armes que tenaient leurs adversaires. Il s'agissait de fusil à charge neutron, une sorte de version très améliorée des couteaux lasers capable de faire fondre un blindage d'acier à cinq cents mètres de distance. Des armes d'assauts. Mortelles. Le commandant les avait-il vraiment autorisés à utiliser ça contre eux ? Simplement pour arrêter des fugitifs dans un espace clos entouré du vide de l'espace ?

Sa puce le chatouilla encore une fois. À la raideur qu'il lut dans le maintien de Dohko, il devina que lui aussi l'avait ressenti. Il regarda à nouveau brièvement derrière lui, mais le couloir était vide.

— Je ne vois plus rien, lui dit Milo dans son oreillette. Le commandant m'interdit l'accès à toutes les caméras !

— Pourquoi vous lui faites ça ?! lança Marine, excédée. Nous avons déjà fait des tests génétiques, la condition de kemma n'est pas compatible avec notre ADN !

— Ce n'est pas moi qui donne les ordres, et je me fous de ce qu'on peut bien lui faire, répondit l'homme en haussant les épaules avant de leur ordonner : baissez vos armes et rendez-vous. Si vous avez de la chance, vous n'écoperez que d'une brève mise à pied.

— Si je te dis d'aller te faire enculer c'est suffisamment clair pour toi, ou tu veux que je te le dessine en couleur pour être sûr de comprendre ? répliqua Dohko sans plus aucune once de plaisanterie dans la voix.

Cette fois, la décharge que lui envoya sa puce fut tellement brusque qu'Aiolia en ressentit un picotement très douloureux. Il n'eut pas besoin de se retourner pour entendre des bruits de pas venir vers eux. Son pistolet siffla lorsqu'il l'arma.

— On plonge ! cria-t-il brusquement.

Il attrapa rapidement, de sa main gauche, le bras de Marine qui soutenait Shaka et les força à se baisser. Dohko fit de même, obéissant presqu'instinctivement à son injection et s'accroupit au moment où leur ennemi tirait. Le laser passa au-dessus d'eux, les arrosant d'un souffle brûlant, et continua sa course dans le couloir où, par chance, il ne fit aucune victime : ceux qui couraient vers eux eurent le temps de le voir venir et s'écartèrent de sa trajectoire en poussant des cris de frayeur et d'avertissement.

D'un mouvement fluide, Dohko dégaina une grenade lacrymogène et la lança en direction du groupe devant eux ; Aiolia fit de même de son côté, la faisant glisser au sol jusqu'aux pieds de ceux qui avaient tenté de les prendre à revers. Une épaisse fumée aveuglante et irritante eut tôt fait de saturer le couloir.

— Milo, la porte de la salle d'entraînement ! s'écria Aiolia.

Les deux battants s'ouvrirent sans un bruit. Il se releva en grimaçant, gêné par sa blessure. Il avait terriblement mal aux côtes. En toute logique, personne n'oserait faire feu à cause des feux croisés : ils risquaient de se tirer dessus les uns les autres.

— Debout ! cria-t-il en tirant sur le bras de Marine qu'il tenait toujours pour la remettre sur pieds.

Autour d'eux, leurs adversaires hurlaient des ordres entrecoupés d'une toux rauque et douloureuse. Shaka était enfin debout lorsqu'il entendit la détonation grésillante d'un fusil à neutron et comprit qu'il s'était trompé : il y avait toujours des idiots pour ne pas voir le danger, des hommes qui préféraient utiliser leurs armes avant de réfléchir.

Il tira plus fort pour faire bouger Marine et la poussa en direction de la salle béante qui les attendait pour qu'ils s'y réfugient. Mais il était plus lent que d'habitude à cause de ses côtes fragilisées. Avant qu'il ait pu les suivre pour se mettre lui aussi à l'abris, le laser le faucha. Il en sentit la brûlure terrible dans la poitrine. Propulsé contre le mur, il le percuta violemment et en sentit une intense douleur dans le crâne. Sa puce militaire s'activa et il sentit l'adrénaline refluer. En cas de blessure, il savait qu'elle incitait le corps à produire énormément d'endorphine pour calmer la douleur et éviter aux soldats blessés de paniquer. Était-ce pour ça qu'il ne sentait déjà plus rien ?

Il vit Dohko le saisir par le poignet et le traîner jusqu'à la salle tandis qu'un autre tir de neutron lui frôlait le crâne mais il ne sentait pas sa main sur sa peau. La porte se referma derrière eux et le silence les enveloppa après un signal sonore leur indiquant que Milo venait de verrouiller de l'intérieur. Cette pièce était totalement blindée et insonorisée, par mesure de sécurité. Quelques vapeurs des grenades lacrymogènes persistaient encore mais pas au point de les empêcher de respirer.

En un rien de temps, Marine fut sur lui. Lorsqu'il vit l'horreur sur son visage et dans ses yeux, il comprit que sa blessure ne devait pas être très belle à voir. Pourtant, il ne sentait toujours rien. Il ouvrit la bouche pour tenter de la rassurer mais un flot de sang envahit sa gorge et il toussa.

— Reste tranquille, lui dit-elle immédiatement.

Dohko tomba à genoux à ses côtés, l'expression déformée par un mélange de supplication, de peur et de peine intense.

— Me fais pas ça, putain ! lui dit-il d'une voix aiguë. Pas toi aussi !

Aiolia regarda son ami dans les yeux et fut choqué d'y trouver des larmes. Dohko n'était pas du genre à se laisser aller à ce genre de sentiment. La déconnade et la drague, oui, mais les pleurs, non, jamais. Il baissa les yeux vers son torse lorsque Marine retira quelque chose qu'il identifia comme une pièce de tissu carbonisée. Elle avait les mains dégoulinantes de sang. Brièvement, il se demanda s'il avait échoué et si elle était blessée. Elle tremblait.

— Mon Dieu, souffla-t-elle avant de se retourner pour appeler dans un sanglot déchirant : viens m'aider !

Aiolia tourna la tête sur le côté et vit Shaka, à moitié étendu au sol, qui parvenait à peine à s'accouder pour se relever, s'approcher d'eux en se traînant difficilement.

Lorsqu'il fut près de lui, il lui prit simplement la main. Il le vit faire mais ne sentait toujours rien. Il pleurait. Sans se retenir. Sans se cacher. Sans espoir dans le regard.

— Pourquoi est-ce qu'il faut toujours que tu joues au héros ? lui demanda Shaka avec un sourire déchirant. Pour moi, en plus.

— Faut croire… que j't'aime plus que c'que j'croyais, parvint-il à articuler non sans difficulté.

Shaka éclata en sanglots. Marine se laissa tomber en arrière, les mains rouges, les yeux écarquillés. Elle semblait en état de choc.

— Tu ne me fais pas ça, connard ! s'écria Dohko en le secouant, les joues inondées de larmes.

Sa nuque brûlait tellement qu'Aiolia comprit que sa puce militaire était en surchauffe à force de tenter de maintenir son corps en vie. Il avait comme un vide dans la poitrine, et se rendit rapidement compte que son cœur avait tout simplement cessé de battre. Les bords de sa vision devenaient blancs.

— C'est con, dit-il d'une voix si faible qu'il ne s'entendait même plus parler. Mais la seule chose à laquelle j'pense, là, c'est aux kemmas… j'aurais 'mé leur mon'té qu'une aut'vie… est p't-êt' possible…

— Ouais, t'es con, confirma Dohko entre deux sanglots.

Aiolia sourit. Avant de partir, il tourna à nouveau ses yeux voilés vers Shaka pour tenter d'apercevoir une dernière fois l'intensité bleu de son regard mais tout était blanc, autour de lui, désormais.

...

Après qu'Aiolia ait rendu son dernier souffle, Dohko, Shaka et Marine restèrent immobiles, à pleurer, perdus et choqués, baignant tous les trois dans le sang de leur camarade. Le laser du fusil avait percé un trou énorme dans sa poitrine, épargnant le cœur de justesse. Tout le reste des organes avait été emporté, de même que la colonne vertébrale. S'il n'était pas mort sur le coup, c'était uniquement grâce – ou à cause… – de la puce militaire, l'une des plus performantes qui soit, qui avait pris le relais pour tenter de le maintenir en vie.

Mais à présent, il était mort.

Brusquement, Dohko se releva. Il poussa un cri déchirant et envoya un coup de poing dans le mur d'une violence inouïe. La rage avait rapidement remplacé la peine dans son cœur. Marine n'émettait que quelques sanglots sporadiques, sans bouger, regardant devant elle d'un air absent. Shaka pleurait, doucement, presque tendrement, sans quitter le visage d'Aiolia des yeux.

Lentement, il leva une main pâle et lui caressa la joue. Cet homme avait été une source de tellement de choses en un temps si bref dans sa vie. Il lui avait appris à regarder, à accepter, à s'ouvrir et à aimer vivre. Il aurait dû le remercier. N'avait jamais réalisé à quel point il l'avait aidé.

Tout doucement, il lui ferma les paupières. Ses doigts glissèrent sur son visage étonnamment serein. Du bout de l'index, il effleura ses lèvres. Il n'y a pas si longtemps, il avait eu envie de l'embrasser. Très fugacement. Cela l'avait perturbé et il avait mis ça sur le compte de la fatigue et des changements qui s'étaient opérés en lui. Mais peut-être avait-ce été plus que ça. Et il ne le saurait jamais.

Des coups se firent tout à coup entendre contre la porte. Les hommes qui avaient tenté de les arrêter dans le couloir tentaient d'entrer. Shaka les avait presque oubliés.

— Je vais les butter ! rugit Dohko, ivre de rage.

— Pourquoi est-ce que, commença Marine d'une voix faible sans aller au bout de sa phrase.

Shaka releva la tête. Dans son ventre, la douleur pulsait, envoyant dans tout son corps des vagues de souffrances qui crispaient chacun de ses muscles. Ils étaient pris au piège. La salle d'entraînement n'avait qu'une seule porte. Ses amis avaient tenté de l'aider, Aiolia en était mort, et à présent ils n'avaient aucune chance de s'échapper.

— Pourquoi vous avez fait ça pour moi ? demanda-t-il doucement.

Il recueillit le goût de ses larmes dans sa bouche en parlant.

— Je t'interdis de dire ça, lança brusquement Dohko en lui jetant un regard plein de feu. Parce que ça voudrait dire qu'Aiolia est mort pour rien, compris ?

L'alarme dans la salle retentit au même moment, les faisant sursauter. Shaka mit quelques secondes à se rappeler de ce que ça signifiait – après tout, il n'avait participé qu'à quelques entraînements dans cette même pièce et cela remontait déjà à plus de trois mois – avant de se souvenir qu'il s'agissait du signal sonore indiquant la mise en route des systèmes holographiques.

Il fronça les sourcils et leva les yeux vers le plafond. Les plaques d'émission gigantesques de plusieurs mètres de diamètre étaient bien visibles, noires sur un plafond blanc. Un mince rayon de lumière pulsante sur les côtés indiquait qu'elles étaient opérationnelles. Les commandes d'activation se trouvaient dans la salle de contrôle attenante. Seul un être humain pouvait les mettre en route. Ou bien…

Il y eut alors une explosion de lumière. Marine poussa un cri et Shaka ferma les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, tout ce en quoi il croyait, tout ce dont il était persuadé et tout ce qu'il connaissait à propos des Intelligences Artificielles vola en éclat.

Une haute silhouette se trouvait face à lui. Elle avait la hauteur d'un homme, le visage d'un homme. Mais ce n'était pas un homme. Elle brillait si fort que la regarder lui était douloureux, éclatante de mille nuances de bleu. De longs cheveux lui cascadaient dans le dos. Il ressemblait à Saga et Kanon mais sans vraiment être comme eux.

Dans son dos, Shaka entendit Marine émettre un hoquet de stupéfaction lorsqu'elle comprit, comme lui, qui se dressait devant eux.

L'homme releva les mains, laissant dans son sillage des traînées lumineuse et regarda ses paumes comme s'il n'en croyait pas ses yeux, avant de les retourner et de plier et déplier les doigts. Dohko le fixait, la bouche entrouverte, sans savoir quoi dire. Shaka déglutit. Ils se trouvaient tous les trois face à un événement sans précédent. Sous leurs yeux, de sa propre volonté, une Intelligence Artificielle venait de prendre corps. Il n'avait rien de palpable, de tangible. Il n'était composé que de lumière, de milliards de minuscules robots et de rayonnements ionique, mais ce qui était normalement impossible, irréalisable, impensable, avait lieu à ce moment même.

— Milo ? demanda doucement Shaka, sans trop y croire.

L'interpelé bougea dans sa direction mais ses yeux glissèrent inévitablement sur le corps étendu qui déversait toujours sur le sol un flot immense de sang sans s'arrêter sur lui. Les milliers de petits nanorobots composant son corps lumineux tressautèrent et se pixélisèrent, comme un écran en plein lag. Ses yeux s'illuminèrent d'un rouge agressif.

— Milo, répéta Shaka dans un souffle apeuré en levant doucement l'une de ses mains. Attends, écoutes-moi…

Mais Milo ne semblait même pas l'avoir remarqué. Il ne voyait qu'Aiolia étendu à ses pieds, baignant dans son sang. L'éclat rouge de ses yeux était si fort que Shaka dû mettre sa main en visière, aveuglé. Il vit la silhouette holographique presque aussi compact qu'un véritable corps humain lever la tête vers le plafond et pousser un cri déchirant qui résonna violemment tout autour d'eux, sortant de tous les haut-parleurs du vaisseau, si puissante que toutes les personnes à bord en ressentirent les vibrations en eux.

Puis il explosa. Littéralement, son corps dématérialisé se défragmenta en une seule et gigantesque étincelle de lumière bleue. Shaka se protégea le visage autant qu'il le put et poussa un cri de douleur lorsque, parmi les milliards de nanorobots propulsés ainsi, quelques-uns percèrent sa peau et sa chair.

Dans le même temps, il se sentit devenir incroyablement léger, et lorsqu'il rouvrit les yeux il réalisa qu'il flottait. Le sang d'Aiolia gravitait tout autour de lui en une multitude de gouttes plus ou moins grosses.

— C'est quoi, ce bordel ?! demanda Dohko, en panique, en s'accrochant à un correcteur holographique qui dépassait du mur.

Il flottait, lui aussi, à près de deux mètres du sol.

— Milo a coupé les réacteurs du vaisseau ! lui répondit Shaka en tentant lui aussi de s'agripper à quelque chose.

Leurs voix résonnaient étrangement dans le vide gravitationnel dans lequel ils évoluaient à présent, comme si elles ne rencontraient aucun obstacle sur leur chemin. Ou alors, l'endroit était particulièrement silencieux. Mais Shaka comprit que ses oreilles bouchées n'avaient pas seules causé ce silence.

— Il a arrêté les recycleurs d'air ! s'écria-t-il en parvenant enfin à enfoncer ses doigts dans une rainure du mur, entre deux plaques d'acier.

— Milo ! cria Marine depuis le plafond. Arrêtes, tu vas nous tuer !

Mais leur ami ne lui répondit pas. À la place, l'Antarès fit une embardée violente puis un bruit sourd et rythmique se fit entendre, comme si quelqu'un frappait la coque externe avec un marteau géant. Shaka sentit son crâne heurter violemment le mur. Normalement, avec les réacteurs à l'arrêt, jamais le vaisseau n'aurait dû réussir à bouger. Mais l'heure n'était plus à l'émerveillement. Peu importe comment Milo parvenait à faire ça, il les mettait tous en danger de mort.

Il réalisa soudainement que le corps d'Aiolia s'éloignait de lui. Son cœur se serra de panique. D'une poussée du pied contre la paroi, il s'élança vers lui sans prendre le temps de réfléchir, ignorait la douleur vicieuse qui lui tordait les entrailles et le goût du sang qui emplissait sa bouche.

Il flotta jusqu'à lui et parvint à l'attraper. Dohko l'imita et s'élança à son tour pour venir vers lui. Il l'attrapa et ils continuèrent, tous les trois, leur course jusqu'au mur d'en face. Parvenue au plafond, Marine fit de même. De la main, elle se propulsa jusqu'à eux.

Lorsqu'ils furent regroupés, Dohko prit la direction des opérations.

— On va profiter de ce foutoir pour sortir d'ici, déclara-t-il en se retenant d'une main à un mur pour ne pas qu'ils bougent davantage. Les cons à l'extérieur doivent être aussi désorientés que nous. Dès que je vais ouvrir la porte, Marine, tu tires. Avec un peu de chance l'un d'eux va lâcher son fusil et je pourrais lui piquer pour leur fumer la gueule.

— Stop ! s'écria Shaka, les yeux écarquillés. Tu vas baser notre évasion sur « avec un peu de chance » ?!

— Tu préfères rester ici et attendre de suffoquer ?

Shaka pinça les lèvres mais ne répondit rien. Il avait tellement mal au ventre qu'il en avait envie de vomir. Il se sentait poisseux du sang d'Aiolia mais, étrangement, n'en ressentait aucun dégoût, pas même lorsqu'il resserra sa main autour de la sienne, molle et inerte. Ce n'était pas un cadavre. C'était son ami. Un homme envers qui il avait fini par éprouver un peu de tendresse. Hors de question de le laisser ici.

— Marine, reprit Dohko en l'attrapant par le bras. Le pistolet à impulsion a un fort recule déjà en gravité normale, alors là en zéro G tu vas t'envoler. Ce truc va t'envoyer valdinguer en arrière.

— Je m'accrocherai, répliqua la jeune femme d'un ton décidé, les larmes ruisselant encore sur ses joues.

— Dès que j'aurais nettoyé un maximum, Shaka, tu vas tirer toi aussi. Tu vas te placer dos à la porte de l'ascenseur, compris ? Comme ça l'impulsion va t'envoyer dans sa direction et te fera gagner pas mal de mètres.

Shaka acquiesça mais hésita lorsqu'il lui tendit son propre pistolet. Lentement, il s'en saisit. Dohko sembla remarquer qu'il avait utilisé sa main gauche, car la droite retenait Aiolia, mais il ne dit rien. À la place, il acquiesça simplement d'un bref signe de la tête auquel Shaka répondit.

Ils n'attendirent pas davantage pour mettre ce plan bien fragile à exécution afin de profiter un maximum de l'effet de surprise. Marine se plaça face à la porte et les deux autres sur les côtés. Dès qu'ils l'ouvrirent, la jeune femme vit apparaître trois hommes flottants qui tournèrent vers elle un regard surpris. Elle tira sans réfléchir davantage.

Touchés par le souffle violent car ils ne se trouvaient qu'à deux mètres d'elle à peine, ses cibles poussèrent un cri et partirent rebondir violemment contre le mur derrière eux. Deux d'entre eux devinrent aussi inertes que des poupées de chiffon, signe que le choc les avait assommés, et lâchèrent leurs armes, mais pas le troisième, qui s'y agrippa farouchement. Dohko n'attendit pas pour s'élancer.

Alors que Marine, propulsée en arrière, se trouvait à présent au milieu de l'immense salle et continuait de reculer, il attrapa un lourd fusil, bascula la tête en bas pour se retourner et s'appuya des deux pieds sur le mur vertical pour se propulser vers ses ennemis. Un tir laser le frôla et Shaka retint son souffle en serrant plus fort la main d'Aiolia. Dohko riposta en poussant un hurlement de colère et une gerbe de sang jaillit dans le couloir, éclaboussant les murs, le sol et le plafond.

Shaka s'élança à son tour, le cœur au bord des lèvres. Sa main poisseuse de sang tremblait autour de la crosse de son arme. Parvenu dans le couloir, il la brandit mais hésita. S'il tirait, il toucherait Dohko.

Ce dernier, en se jetant sur ses adversaires, avait créé une mêlée. Impossible dans ce genre de situation d'utiliser les fusils à charge neutron. Tous les hommes avaient lâché leurs armes et tentaient de se battre à mains nues. Mais sans gravité, cela s'apparentait davantage à un ballet aérien mal chorégraphié.

— Tires, putain ! lui hurla Dohko, que trois hommes venaient d'empoigner.

Au moment où il appuyait sur la gâchette, l'Antarès faisait une nouvelle embardée. Le recul du souffle puissant de l'arme fut tellement fort que Shaka crut qu'il venait de recevoir un coup de poing lorsqu'il s'envola, emportant Aiolia dans son sillage. Il parvint à jeter un coup d'œil derrière lui et poussa un cri en voyant qu'il fonçait droit sur un mur. Le choc lui coupa le souffle et il lâcha la main d'Aiolia.

Il rebondit malgré lui contre une autre paroi en tentant d'agripper le corps qui s'éloignait de lui. Lorsqu'il parvint à se stabiliser et à le récupérer, il avait perdu tout l'élan que le tir lui avait donné. Il tenta de se propulser à plusieurs reprises mais n'avait pas assez de force pour tirer une telle charge derrière lui. Un instant, il eut un vertige. Il avait tellement mal.

Il entendit le bruit caractéristique de la charge d'un pistolet à impulsion et sentit un souffle dans son dos. La voix de Marine se joignit à celle des autres. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et découvrit que quelqu'un, peut-être Milo dans un éclair de lucidité, avait fermé la porte de sécurité du sas coupant le couloir en deux. Il identifia un bras tournant sur lui-même près du plafond, signe que la porte s'était violemment rabattue alors que quelqu'un se trouvait dans sa trajectoire. La personne qui avait tiré était sans doute Marine, créant un beau désordre dans la mêlée et dispersant les soldats dans toutes les directions.

L'un d'eux venait justement vers lui. Brièvement, il paniqua avant de réaliser qu'il s'agissait de Dohko. Ensemble, ils parvinrent à atteindre l'ascenseur.

— Et Marine ? demanda Shaka alors que l'autre l'obligeait à y monter.

Un souffle puissant les força à s'agripper plus fort et le bruit d'un tir à impulsion rebondit sur les murs, suivit d'un cri de rage et d'un juron lorsque la jeune femme hurla sur ses adversaires.

— Elle se débrouille, répondit alors Dohko en commandant la fermeture des portes.

Mais Shaka tenta de l'en empêcher. Il était hors de question pour lui de laisser son amie seule contre des soldats mortellement armés.

— Il n'y a que trois places dans le module, gronda Dohko en lui attrapant le poignet, le serrant si fort qu'il en grimaça de douleur. Et je ne laisse pas Aiolia ici. Pas à bord. Alors que Shura et Aioros sont là-bas. C'est clair ?

Sans s'en rendre compte, Shaka serra plus fort le bras d'Aiolia qu'il tenait. Il ne tenta rien lorsque Dohko ferma la porte de l'ascenseur, abandonnant ainsi Marine à son sort.

En un rien de temps, ils furent dans le hangar. Les portes étaient à peine ouvertes que Dohko enfonçait la lame de son couteau laser agrandie au maximum dans la plaque de commande, bloquant ainsi les portes et immobilisant l'ascenseur à leur niveau. Ils étaient en train de rejoindre le module lorsque, tout à coup, toutes les lumières s'éteignirent et ils se retrouvèrent plonger dans le noir.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Shaka.

Un grésillement sonore, sortit des haut-parleurs, lui répondit, et la luminosité revint, mais elle était bien plus faible. À la place du blanc aveuglant et du doux bleu pâle habituel, tout clignotait d'orange.

— La procédure de veille habituelle avant que le pilotage automatique prenne le relais, souffla Dohko avec l'expression de quelqu'un qui hésite entre la colère et la tristesse. Ça veut dire que ces enfoirés viennent de déprogrammer l'Intelligence Artificielle de bord.

Shaka sentit son souffle se couper sous le choc.

— Milo ! appela-t-il, hurla si fort qu'il se fit mal à la gorge.

— Ils l'ont buté, déclara Dohko les dents serrées.

Il mit son visage dans ses mains en coupe et Shaka l'entendit prendre une grande inspiration, comme s'il tentait de rester calme pour garder les idées claires. Lui-même ne parvenait plus à réfléchir correctement. Il avait l'impression de flotter en plein cauchemar. D'abord Shura, Ban, Algol, Dante et Aioros, et maintenant Aiolia et Milo. Trop de disparus. Trop de morts. Trop.

— Dépêchons-nous avant que les caméras ne se remettent en route et qu'ils rappliquent ici, décréta Dohko.

— Pourquoi vous avez fait ça ? lui demanda Shaka entre deux sanglots. Il fallait me laisser ! Regarde ! Pourquoi ?!

Dans le regard de Dohko ne brillait plus que la détermination lorsqu'il l'agrippa par le col de sa chemise pour approcher son visage du sien. Plus de tristesse, plus de colère, juste une intense résolution que plus rien ne saurait faire fléchir.

— Parce que Marine a décrété qu'on devait te sortir de là, gronda-t-il d'une voix étonnamment calme. Elle avait une théorie bancale, et on y a cru. Aiolia y a cru. Alors moi aussi. Il a donné sa vie et Marine est peut-être en train de donner la sienne en ce moment. Alors c'est pas le moment de baisser les bras, d'accord ? Je te foutrai de force dans ce module même si pour ça je dois te taper dessus jusqu'à ce que tu t'évanouisses, c'est clair ?

Shaka déglutit et décida qu'il était plus sage de ne pas répondre. Dohko le mena jusqu'au vestiaire des locaux techniques et ils enfilèrent des combinaisons étanches. Ensuite, ils vidèrent l'énorme hangar de son air. Tant que tout le vaisseau était en veille cela signifiait que les gardes de la salle de contrôle n'avaient plus la main sur quoi que ce soit. Ils étaient forcés d'attendre que le téléchargement du pilotage automatique soit terminé pour pouvoir agir à nouveau. Il en allait de même dans la salle de pilotage. Ce qui leur laissait environ huit minutes pour s'enfuir.

Le module était minuscule comparé au Scorpio. Vu de l'extérieur, il était difficile de croire que trois personnes pouvaient tenir dedans. À cause du manque de gravité, ils eurent du mal à y attacher Aiolia, dont les membres ne cessaient de flotter en tous sens. Son corps ne laissait plus échapper que quelques gouttes de sang par-ci par-là. Une fois qu'il fut attaché, Shaka regarda ses mains. Puis ses bras. Et sa poitrine, son ventre et ses jambes. Il était rouge de la tête aux pieds.

Son cœur se mit à battre très vite et il eut des difficultés à respirer. Il tenta de se calmer en se forçant à prendre de lentes et longues inspirations pendant que Dohko l'aidait à s'attacher.

— Je vais ouvrir, lui dit-il une fois qu'il fut bien sanglé. Il faut que je créé un court-circuit dans le circuit hydraulique de la porte.

Shaka allait lui demander pourquoi mais l'autre s'en fut d'une poussée du pied contre la coque du module avant qu'il ait pu ouvrir la bouche. Il comprit lui-même après quelques secondes : par mesure de sécurité, il n'était possible d'ouvrir ce hangar vers l'extérieur que depuis la salle des commandes.

Après plusieurs minutes à bidouiller dans le boîtier de circuits, Dohko jura et décida de passer à une solution plus musclée. Le fusil à charge neutron qu'il avait subtilisé lors de leur sortie héroïque de la salle d'entraînement était toujours accroché à son épaule par la bandoulière. Il le prit et l'arma.

— Espérons que je ne me crame pas la gueule, marmonna-t-il pour lui-même avant d'appuyer sur la détente.

Le recul le jeta évidemment en arrière mais un simple coup d'œil l'aida à comprendre qu'il avait réussi. Le boîtier avait littéralement fondu et les quelques câbles électriques qui pendaient jetaient des étincelles. Il manœuvra difficilement afin d'atteindre le système d'ouverture d'urgence de l'énorme porte du hangar qui se trouvait dans un renfoncement secret du sol juste à côté. Ce système manuel avait été conçu justement pour permettre de s'enfuir du vaisseau en cas de graves problèmes, de pannes, ou tout autre situation.

Essoufflé, la poitrine douloureuse et le visage en sueur, il tournait cette fichue manivelle depuis un petit moment déjà lorsque les lumières passèrent de l'orange clignotant au bleu pâle stable. Il s'arrêta et leva les yeux vers le plafond en tendant l'oreille. Comme il le pensait, une alarme stridente s'alluma après quelques secondes. Une bonne chose qu'il ait détruit le boîtier, ainsi plus personne ne pouvait contrôler cette porte à part lui.

Lorsqu'il revint vers le module et croisa le regard affreusement triste et effrayé de Shaka, il fut encore une fois choqué de voir à quel point il était pâle. Il était étonnant qu'il parvienne à garder conscience.

— Tu sais piloter ? lui demanda ce dernier tandis qu'il s'installait derrière les commandes.

— Putain, nan ! répondit-il en criant afin d'être sûr que l'autre l'entende malgré leurs casques. Je suis mécano, pas pilote ! Je vais y aller à l'instinct. Ça doit pas être bien compliqué, je connais la mécanique de ce truc, c'est hyper simple. Il n'y a qu'à suivre les données du traceur.

Shaka ferma les yeux lorsqu'il entendit le puissant moteur de ce minuscule module vrombir sous ses fesses. Il avait la désagréable impression d'être assis sur une bombe nucléaire. Ce qui, en soit, n'était pas totalement faux.

Une secousse les malmena un peu lorsque les pinces d'arrimage s'ouvrirent et Dohko cria :

— Accroches-toi, j'enclenche les propulseurs !

Pour la première fois de sa vie, Shaka pria avec autant de ferveur que possible.

...

Ils la bousculèrent sans douceur tout le long du chemin jusqu'au poste de pilotage. Elle ne parvenait pas à empêcher ses larmes de couler.

Après que Dohko et Shaka aient réussi à s'enfuir, elle avait tout fait pour ralentir ses adversaires afin qu'ils ne les rattrapent pas. Mais elle était seule contre sept soldats et, rapidement, ils l'avaient immobilisées. Heureusement, ils avaient été incapables de faire revenir l'ascenseur. Ses compagnons avaient dû trouver un moyen pour le rendre inutilisable.

Ensuite, elle avait été emmenée au poste de pilotage de l'Antarès. En chemin, les lumières s'étaient éteintes. Tout le système d'exploitation du vaisseau était en veille. Elle avait fini par comprendre ce que cela signifiait et s'était remise à pleurer.

Dans la large pièce circulaire où travaillaient une dizaine de personne, elle fut accueillie par le commandant de Wyverne. Dès qu'il se tourna vers elle, elle lui demanda entre deux sanglots :

— Qu'avez-vous fait à Milo ?

— Cette chose allait tous nous tuer, répondit l'homme sans une once de remord. Je l'ai déprogrammée.

Il leva devant elle un petit objet noir qu'elle devina être la clef lui permettant d'accéder aux codes sources de l'Intelligence Artificielle de bord. Une fois cette clef enclenchée, il pouvait, en utilisant le bon code, faire ce qu'il voulait. Comme de tuer un être pensant et sensible qui n'avait agi et réagi que par désespoir et chagrin.

— Milo était unique ! lança-t-elle, pleine d'une nouvelle vague de colère.

Il la gifla violemment, la laissant toute étourdie.

— Qu'avez-vous l'intention de faire avec le cobaye ? lui demanda-t-il froidement.

Marine déglutit. Elle avait le goût du sang dans la bouche. Mais celui-ci, c'était son sang. Celui qui recouvrait ses vêtements et ses mains appartenait à Aiolia. De nouvelles larmes inondèrent ses yeux mais elle les refoula et releva la tête, un air de défis sur le visage.

— Il s'appelle Shaka, et il ne mérite pas d'être traité comme ça ! déclara-t-elle farouchement.

— Notre mission est de sauver l'humanité, répliqua le commandant. Vous avez échoué, sur l'Île. À présent, on ne peut plus se permettre d'échouer. Nous devons trouver une solution contre la stérilité des femmes sur Terre.

— La meilleure solution est de trouver un vaccin ! Vous voulez sauver les hommes en les transformant en kemma ?! C'est ridicule ! Dès cet instant, l'humanité aura disparue, l'espèce humaine cessera d'exister dès que vous la transformerez en une autre espèce.

Les yeux de Rhadamanthe de Wyverne brillèrent d'une colère froide. Manifestement, il n'aimait pas qu'on le contredise.

— Votre échec nous oblige à cette extrémité, se justifia-t-il avant de se tourner vers les hommes qui avaient mené Marine jusqu'ici pour leur demander : où sont-ils ?

— Dans le hangar d'embarquement, mon commandant, répondit l'un des soldats. Ils ont condamné l'accès depuis le pont supérieur, nous avons envoyé une unité sur eux depuis le secteur C mais ils n'arriveront peut-être pas à temps, la moitié des sas sont verrouillés dans les couloirs.

— Intelligence Artificielle de merde ! Peut-être qu'à partir de maintenant ils m'écouteront et cesseront de remettre nos vies entre les mains de foutus programmes informatiques !

Les lumières se rallumèrent et tout redevint blanc et bleu autour d'eux. Rhadamanthe de Wyverne se tourna immédiatement vers les pupitreurs afin de leur demander :

— Ils sont toujours à bord ?

— Affirmatif, lui répondit un jeune homme, mais l'alarme du hangar s'est allumée, il y a une dysfonction de la porte de chargement. Impossible de la contrôler d'ici, il doit y avoir un court-circuit.

Marine entendit le commandant jurer et sourit. Dohko n'était jamais à court de ressource.

Soudain, les lumières tressautèrent autour d'eux. Les écrans s'éteignirent. Puis tout redevint orange, signe que le vaisseau était à nouveau en veille.

— Qu'avez-vous fait, bande d'idiots ! rugit Rhadamanthe avec colère.

— Les commandes ne répondent plus, lui dit un pupitreur à l'autre bout de la pièce.

— J'ai quelque chose sur le radar d'approche ! s'écria un autre, non loin. Une masse vient de s'extirper de l'horizon des événements d'Hadès et se dirige vers nous à grande vitesse !

Un silence étrange s'installa dans le poste de pilotage. Marine était perdue. Encore en état de choc, elle était incapable de réfléchir aussi rapidement qu'à l'ordinaire. Sur les visages qui l'entouraient, elle lisait autant d'étonnement que de peur.

Les images sur les écrans revinrent, puis disparurent encore, plusieurs fois de suite, avant de se stabiliser davantage. Elles grésillaient comme un vieux poste de télévision à l'antenne défectueuse.

— Affichez ! ordonna sèchement le commandant.

Sur l'écran principal, long de près de deux mètres, apparut la représentation en 2D de l'Antarès et du vide qui l'entourait sur plusieurs milliers de kilomètres. La petite planète, si bleue, à l'air si inoffensif, était visible elle aussi. Quelque chose bougeait, effectivement. Les traceurs de direction indiquaient sa provenance en une mince ligne rouge et indiquait clairement que l'objet provenait de l'énorme trou noir autour duquel gravitait ce petit système solaire.

Marine sentit l'excitation la gagner graduellement lorsque son cerveau malmené par le stress, la fatigue, l'adrénaline, le chagrin et la colère commença à comprendre. Aussi ne fut-elle que partiellement étonnée lorsqu'elle entendit l'un des pupitreurs dire d'une voix entrecoupée et incertaine :

— L'objet a une signature, mon commandant et… il s'agit du… c'est… il affiche les codes d'identification du Sanctuary

Même Rhadamanthe de Wyverne ne sut que répondre à ça.

Marine sourit, mais au fond d'elle, elle avait peur. Le vaisseau colonisateur avait toujours été là, tout près d'eux. Il était impossible, ou presque, d'analyser ce qui se trouvait exactement sur l'horizon des événements d'un trou noir à cause du glissement temporel. La force d'attraction d'une telle entité était à ce point forte qu'elle ralentissait même le temps. Il était tout à fait possible de braquer dans sa direction un télescope ou n'importe quel autre outil permettant de l'observer, mais les images reçues en réponse mettaient dès lors plusieurs années à s'extirper de la force gravitationnelle. Évidemment, si l'objet était volumineux, comme une planète par exemple, l'identifier et déterminer sa présence était plus simple. Mais pas pour un objet de la taille du Sanctuary. Il était certes énorme mais encore trop petit pour être détecté par les sondes de surveillance et les capteurs de l'Antarès.

Il était resté caché là, tout ce temps, profitant de l'attraction d'Hadès pour économiser son énergie. Placé au bon endroit, il était possible de rester indéfiniment sur l'horizon des événements sans jamais être aspiré par le trou noir, tel un ballon de basket tournant à l'infini sur le bord du panier sans jamais y tomber. Les calculs devaient être précis, mais c'était faisable.

La jeune femme tenta de calculer à toute vitesse. L'équipage à bord du vaisseau avait-il bénéficié du glissement temporel ? Si oui, ils n'avaient dû vieillir que de quelques années durant ces trois cents ans écoulés.

Ce qui lui faisait peur, c'était l'agressivité dont le Sanctuary faisait preuve. Athéna était une Intelligence Artificielle de guerre. Le vaisseau lui-même était doté de missiles, de torpilles et même de lasers à courte portée. Ce qui n'était pas le cas de l'Antarès, qui était désormais complètement sans défense car sans Intelligence Artificielle de bord. Et le fait que ce dernier soit à nouveau en veille n'était pas dû au hasard : les programmes avaient été infiltrés. Piratés. C'était à présent Athéna qui le contrôlait.

Un visage apparut soudainement sur l'écran, en lieu et place de la cartographie. C'était une femme. Elle avait les cheveux d'un blanc argenté étonnant, des yeux gris acier et froids, et portait une étrange couronne noire. Marine ne mit pas longtemps à la reconnaître. Il s'agissait de la femme de l'holographe que Shura et Hyôga avaient filmé dans la Tour, auprès des Prieuses. Elle ne faisait pas partie de l'équipage du Sanctuary. Et la couleur de ses cheveux ainsi que de ses yeux signifiaient qu'elle n'était pas humaine. Néanmoins, lorsqu'elle parla, ils comprirent tous.

— Mon nom est Hilda de Polaris, déclara-t-elle avec un rictus content. Votre formidable technologie est à présent sous mon contrôle. Athéna m'obéit. Elle ne vous fera aucun mal si vous vous rendez.

Lorsqu'un rire cruel jaillit de sa gorge, Marine comprit que c'était elle qui avait tué les colons qui s'étaient réfugiés dans l'épave en ordonnant l'arrêt des recycleurs d'air.

La femme, tout en riant, leva une main vers son visage pour repousser une mèche de cheveux et la placer derrière son oreille. Une bague étrange, brillant d'un éclat malsain, ornait l'un de ses doigts.


Ah...

'ttendez avant de me lyncher, il reste l'épilogue à venir encore :P

Vous l'aviez vu venir l'arrivée de cette chère Hylda de Polaris ? :D

À dans 10 jours !