— Je suis désolé, ça fait longtemps que je ne suis pas venu te voir, déclara-t-il en s'asseyant sur le sol dur avec un soupir soulagé.
Il avait mal aux jambes à force de marcher. La Horde ayant pris un peu de retard sur le chemin, Saga et Kanon avaient forcé l'allure sur la dernière ligne droite menant à la plage. Avec le temps, il pensait s'être habitué à ce style de vie mais, parfois, une circonstance l'aidait à se rappeler ce qu'il était, et ce qu'il n'était pas. Et il n'était pas réellement l'un des leurs. C'est justement en pensant au temps qui passe qu'il se rendit compte de quelque chose.
— J'arrive pas à me souvenir quand est-ce que je suis venu la dernière fois, dit-il davantage pour lui-même en regardant l'océan immense qui s'étendait. Après la Longue Nuit précédente ? Ou celle d'avant ?
Le bruit des vagues lui répondit. Il se perdit dans ses pensées un moment, cherchant à se souvenir, mais il avait réellement perdu le compte. Quelque chose d'autre avait retenu toute son attention.
— Au fait le bébé est né ! s'écria-t-il tout à coup en se tournant vers la tombe, un grand sourire aux lèvres. Je m'inquiétais pour rien la dernière fois, apparemment c'est normal que les grossesses durent si longtemps chez eux. Pour un kemma, June m'a dit que ça pouvait durer deux Longues Nuits entières.
Son regard accrocha la gravure dans la pierre. C'est tous les trois ensemble qu'ils avaient apposé ici cette signature, afin de toujours retrouver l'endroit exact où ils l'avaient inhumé. Son regard glissa sur la terre sèche et les rares herbes jaunies. Il tenta de se souvenir où se trouvait la tombe exactement, scruta le sol à la recherche d'un indice, d'un renflement peut-être lui indiquant où reposait son petit frère. Mais il n'y avait rien. Rien d'autre que ce qu'ils avaient gravé dans le rocher près duquel ils l'avaient enterré.
Aiolia faisait désormais entièrement partie de l'Île. Tout comme lui.
— Je ne me rappelle même plus combien de jours terriens dure une Longue Nuit, reprit-il en se tournant à nouveau vers l'océan. Cent, je crois. Ou peut-être plus.
Un rugissement venu du gigantesque camp s'éleva vers le ciel sans nuage et il jeta un coup d'œil en contrebas. Mû lui avait rapidement expliqué que chaque sygma possédait sa propre signature vocale et qu'il était facile de les reconnaître lorsqu'ils poussaient ce genre de cri. Malheureusement, pour lui ils se ressemblaient tous et il lui était impossible de savoir s'il s'agissait de Saga, Kanon ou d'un autre. Plusieurs fois la Horde avait quitté leur bivouac en retard parce qu'il s'était trop éloigné et n'avait pas su reconnaître les Daley lorsqu'ils l'appelaient. À présent, il préférait rester près d'eux et les cherchait toujours du regard lorsqu'il entendait un grondement pareil.
Au loin, il reconnut la Horde. Les cheveux parme de Mû, ceux, bleu clair, d'Aphrodite et, tout à côté, le profond éclat noir de ceux de Shiryu. Ils gravitaient tous les trois autour d'une silhouette aux longs cheveux bleu roi mais, à cette distance, impossible pour lui de dire duquel des deux frères il s'agissait. Quelques mètres plus loin, il identifia Shun. Kagaho et Ikki étaient partis pêcher avec l'un des jumeaux. Ils semblaient tous paisibles et vaquaient à leurs occupations. Il reprit donc sa contemplation.
Il resta silencieux un moment, profitant juste de la vue et appréciant de sentir la présence de son frère à côté de lui, perdu dans ses pensées. Puis il eut un léger sourire.
— Quand les sygmys naissent, ils sont déjà super dangereux, déclara-t-il avec un gloussement. Celui de Mû était à peine né qu'il griffait déjà Kanon au visage. Ils peuvent se tenir debout presque tout de suite après leur naissance et ils mangent de la nourriture solide immédiatement, les kemmas ne les allaitent pas.
Il fit encore une pause, les yeux plissés de douleur à cause de la réverbération de la lumière sur l'eau. Il avait cassé ses lunettes depuis longtemps. Parfois, il avait la sensation que ses yeux avaient enfin réussi à s'habituer à la luminosité avant que tout à coup il se mette à pleurer et se retrouve aveuglé parce qu'il avait bêtement regardé l'astre énorme au-dessus de lui.
— Le nôtre est beaucoup plus fragile, dit-il doucement, sans bouger. Il est plus humain que… enfin, il tient plus de mon espèce que de celle de sa mère. Il ne marche pas encore et pour lui donner à manger c'est délicat parce qu'il n'a pas encore de dents, mais June n'a pas de lait.
Il se frotta les yeux, d'où s'échappaient quelques larmes douloureuses, et reprit :
— Il a les cheveux un peu plus clairs que les miens. Et il a les yeux de June.
Il se tourna à nouveau vers le rocher, fixa la gravure.
— Je lui ai proposé de l'appeler Aiolia, avoua-t-il avec un sourire. Mais elle n'est pas trop d'accord pour le moment. Elle voudrait un nom plus effrayant.
Un rugissement plus grave lui parvint jusqu'aux oreilles et il se tourna à nouveau vers le campement. Il les observa un moment, afin d'être sûr que ce n'était pas lui qui était appelé. Lorsqu'il regarda à nouveau l'océan, il bâilla.
June et lui avaient eu un enfant.
Lorsque la jeune emma lui avait annoncé sa grossesse, il avait réalisé que, durant les premiers jours de la mission au sol, ils avaient commis une énorme erreur. Ils étaient tous tellement abasourdis par la présence de ce « troisième sexe » comme ils l'appelaient aujourd'hui qu'ils avaient d'abord souhaité faire des tests génétiques avec eux. Cependant, même lorsque les kemmas s'étaient révélés incompatibles, aucun d'eux n'avait pensé à l'autre solution, pourtant si évidente.
Les emmas. Très certainement les seules parmi les trois genres composant cette espèce qui ressemblaient le plus à des êtres humains. Pas une seule fois ils ne s'étaient demandés si elles étaient génétiquement compatibles avec eux.
Cela, il l'avait découvert tout seul. Oui, elles l'étaient. La solution au problème de fécondité sur Terre leur était apparu dès leur premier jour sur l'Île, malheureusement aucun d'entre eux n'avait su la voir.
Il se rendit soudain compte qu'il avait les paupières très lourdes. Dès qu'ils étaient arrivés sur la plage, il était parti à la recherche de ce fameux rocher gravé sans prendre la peine de se reposer d'abord alors qu'ils avaient marché très, très longtemps. Le souci, c'est qu'il avait cassé son terminal aussi, à cause d'une chute : il avait glissé en grimpant à un arbre pour récolter des fruits. L'écran était fendu en deux, inutilisable. Il lui était donc impossible de savoir combien d'heures ils avaient ainsi marché, combien de jour s'était écoulé. Il vivait en aveugle.
Au début, cela l'avait déstabilisé. Il n'avait eu de cesse de regarder cette petite plaque transparente, très souvent, avant de finalement, petit à petit l'oublier. À présent, il ne parvenait même plus à se souvenir où il l'avait laissée. Elle devait très certainement se trouver par terre, dans la forêt où l'Okussa, objet incongru venu d'un autre monde qui n'avait pas sa place ici. Un peu comme lui.
Un troisième rugissement le tira de ses pensées et, encore une fois, il braqua ses yeux fatigués sur le campement. Trois silhouettes venaient d'y revenir, qu'il identifia comme étant l'un des jumeaux, Kagaho et Ikki. L'un d'eux lui fit un signe. Il se leva. Prit tout de même le temps de saluer la tombe d'Aiolia en s'étirant :
— Tu es bien ici. Dohko a eu une bonne idée en choisissant un endroit face à la mer. C'est vrai que tu as toujours adoré ça. Au fait, lui et Shaka ne sont toujours pas revenus des Oshas. Je ne sais pas ce qu'ils font là-bas. Peut-être qu'ils essayent de réaliser ce que tu souhaitais. Ils sont suffisamment têtus tous les deux pour ça.
Il fixa la gravure dans la pierre avec un sourire.
— J'espère que là où tu es, tu as arrêté de jouer au héros, lui dit-il avant de s'éloigner.
Aioros avait eu la vie sauve, lors de l'attaque des démons sur son équipe, grâce au Scorpio. Lorsqu'il avait décollé, son réacteur malmené avait craché quelques flammes qui avaient mis le feu à l'Okussa. Effrayé, l'arbre qui l'avait attrapé l'avait alors relâché pour mettre ses racines à l'abris et les démons eux-mêmes s'étaient enfuis. Il avait profité de cette chance pour se réfugier entre les arbres, trop occupés à se recroqueviller sur eux-mêmes pour se protéger pour faire attention à lui. Il avait ensuite utilisé son terminal pour retrouver la position du traceur et avait rejoint la Horde de Saga et Kanon. Seul.
Il se souvenait encore de ce qu'il avait éprouvé en voyant la navette s'éloigner dans le ciel rougeoyant sans lui. Un peu de soulagement de savoir son équipe et son frère à l'abris, suivi d'un intense sentiment d'injustice mêlé d'un peu de colère. Il avait fallu que s'écoule quelques temps avant qu'il ne commence à ressentir du désespoir en comprenant que personne ne reviendrait le chercher. Puis, lui et June s'étaient rapprochés. Elle lui avait avoué que c'était son expression triste, perdue et fragile qui l'avait conquise.
À cet instant, il ne se doutait pas qu'il s'écoulerait beaucoup, beaucoup de temps avant qu'il revienne à cet endroit, et encore moins que ces quelques lettres grecques écrites dans la pierre deviendraient, quelques générations plus tard, un lieu de culte après que la guerre qui s'apprêtait à commencer là-haut, très haut au-dessus de sa tête, ne finisse par toucher celle qu'il appelait toujours : l'Île.
Bon, au moins Aioros est toujours vivant XD
Ne vous éloigniez pas trop, c'est pas tout à fait fini :P
