Bonjour/Bonsoir !
Voici la suite, j'espère qu'elle vous plaira. Bonne lecture.
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CHAPITRE 12
Le couloir
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La salle de banquet de Winterfell et les couloirs du château se réveillaient lentement, au rythme des carcasses fatiguées, abîmées et imbibées d'alcool. Jaime, Brienne, Podrick et ser Davos mangeaient en discutant à voix basse, et suivaient le ballet des arrivées. Même si elle ne se trouvait toujours pas à l'aise, la chevaleresse affrontait le changement de situation avec son courage habituel. Jaime, lui, se sentait toujours étrangement léger, et il avait toutes les peines du monde à ravaler le sourire qui lui dévorait petit à petit le visage. Il ne se souvenait plus à quand remontait le dernier moment où il s'était senti aussi heureux. Il savait tout juste qu'il avait trouvé une occupation parfaite en singeant l'œil fatigué de Podrick, qui semblait avoir bien profité de sa soirée malgré tout.
Peut-être l'écuyer surjouait-il cela dans le but de rendre à cet instant un aspect de normalité. Peut-être pas. Jaime n'en avait cure.
De la même manière, il était criant que Davos savait parfaitement quel secret les chevaliers tentaient de conserver, mais ne changea pas son attitude quand il devint évident que Jaime et lui ne pourraient pas éternellement rester cachés à l'entrée des cuisines. Et cela aida sans doute Brienne à se sentir plus à l'aise. Leur situation était officieusement connue du vieux marin, mais aucun jugement ni aucune trahison ne viendrait de Davos. Il s'adressait à la chevaleresse avec le même respect teinté de familiarité qu'il lui avait témoigné depuis le lendemain de la Longue Nuit.
Quand ils eurent fini de manger, il n'y avait toujours pas beaucoup de gens pour les avoir rejoints dans la salle de banquet. Davos les informa qu'il valait mieux ne pas déranger les Stark avant longtemps. Tous, ou presque, avaient passé une bonne partie de la nuit avec leurs gens. Apparemment, Brandon lui-même avait longuement discuté avec Tyrion. A cette mention, Brienne haussa un sourcil qui tira un sourire à Jaime.
- Mon frère avait encore la capacité de discuter avec lui ?
- Il a plutôt bien dessoûlé, dit Podrick avec un air innocent.
- Si tu as besoin de le rendre sobre rapidement, n'hésite pas à me demander. J'ai quelques astuces efficaces.
L'écuyer esquissa un sourire légèrement carnassier que Jaime trouva malaisant. Il se sentit soudain certain que le jeune homme pourrait parfaitement se montrer cruel envers Tyrion. En remontant le fil de la soirée, le chevalier sentit se réveiller sa colère. Il l'avait presque oublié avec la nuit, mais son frère avait dépassé les limites, et il faudrait qu'il lui parle.
Et Podrick le lui avait dit, quelques jours plus tôt : il n'avait que Brienne. Jaime préférait ne pas imaginer ce que l'écuyer serait capable de faire s'il n'avait pas un tel respect pour la hiérarchie et son ancien maître. Tyrion s'en tirait certainement à moindre frais.
- Je ne vous conseille pas de tenter d'accéder à la cour centrale, dit ser Davos alors qu'ils débarrassaient leur repas. Elle est largement garnie de Nordiens réchauffés au vin. Ou changés en stalactites.
- Ce doit être un spectacle intéressant, commenta Jaime.
- Une nouvelle forme de statues humaines, approuva le vieux marin. Je pense qu'en-deçà d'une certaine température, les hommes devraient abandonner l'espoir de gouverner quoi que ce soit. Il faut être un enfant de la forêt ou un géant du Nord pour supporter ce maudit pays.
- Auriez-vous hâte de redescendre dans le Sud ?
- Pas pour la guerre, mais ne serait-ce que pour sentir à nouveau toutes mes extrémités.
Les trois hommes échangèrent un sourire. Le regard de Brienne, lui, se fit plus aigu.
- Je suis navrée pour vos espoirs de soleil, mais j'imagine qu'il y a toujours du travail pour qui veut remonter les murs du château ?
- Si ça vous dit de continuer le labeur, il y a toujours une brèche de deux fois ma taille au quatrième étage, répondit Davos.
- Il eût été illusoire de croire que tu profiterais d'une journée de repos, j'imagine, commenta Jaime à voix basse.
Un regard noir lui fit comprendre qu'il avait probablement parlé un rien trop fort et qu'il avait été aussi un rien trop présomptueux. Brienne ne pouvait évidement pas s'abstenir de son devoir plus d'une soirée. Il fallait qu'elle se sente utile, et si Sansa Stark n'était pas en mesure de la recevoir aujourd'hui pour le conseil initialement prévu, elle trouverait un moyen de s'occuper autrement. Et comme il semblait encore impossible à son corps fatigué de reprendre tout à fait l'entraînement, les réparations semblaient toutes trouvées.
- J'imagine que vous nous soutiendrez par la prière, ironisa Jaime en croisant le regard de ser Davos.
- Le grand blessé que je suis vous le promet, répondit le vieux marin en s'esquivant, un sourire aux lèvres.
Les deux chevaliers s'éloignèrent avec Podrick, remontant le long des couloirs.
Même s'ils comptaient travailler aux réparations du château, la perspective d'un temps libre était étrange. Ils n'en avaient plus bénéficié depuis si longtemps que Jaime ne se souvenait même plus d'à quelle occasion il avait pu profiter d'une relative liberté. Sans doute cela remontait-il à son départ de Port-Réal, et il ne voulait pas évoquer le Sud aussi loin dans l'Hiver.
Il avait bien une idée d'une activité plus plaisante que les travaux, mais il n'imaginait pas qu'il pourrait attirer Brienne à nouveau dans leur chambre sans Podrick. La chevaleresse paraissait accrochée à l'idée de passer une journée aussi normale que d'ordinaire, et une journée ordinaire ne pouvait se faire sans l'écuyer et les tâches rituelles. Alors qu'ils se dirigeaient tous les trois vers l'une des forges réaménagées dans l'enceinte du château, Jaime songea qu'il devrait là aussi s'armer de patience. Lui avait de la peine ravaler son sourire, à regarder ailleurs ou à réfréner son envie d'effleurer la main de la chevaleresse. Aucun d'eux ne portait ses gants et la tentation n'en était que plus grande. C'était à la fois ridicule et infernal.
Mais la peau était vraie, et même hors des murs de la chambre, elle l'appelait.
Il se secoua mentalement et se força à entamer une conversation avec Podrick sur les perspectives de chasse autour du domaine. Il n'en avait cure et ne comptait pas se risquer hors des murs du château avant le redoux du printemps, et au regard bref que lui adressa Brienne, il se douta bien qu'il ne faisait pas grande illusion, mais l'écuyer répondit avec sérieux et le détourna tant bien que mal de ses pensées.
La forge de fortune n'avait pas de brasero, mais comportait un impressionnant empilement d'outils dans lequel ils piochèrent. Quelques minutes plus tard, c'est sans bien savoir comment que Jaime se retrouva au quatrième étage d'une aile éventrée du château. Comme l'avait dit Davos, des planches de bois avaient été entreposées de côté pour venir renforcer celles qui obstruaient déjà la brèche. Plus large qu'un chariot et haute comme deux hommes, celle-ci avait traversé le sol comme le plafond, et il restait une trouée qu'il fallait enjamber.
- Il faudra tailler des pierres quand les carrières seront accessibles, dit Brienne en évaluant les dégâts. Mais en attendant, les planches suffiront à sauver les couloirs du gel.
- Pour ça, j'ai peur que nous arrivions trop tard, commenta Jaime en désignant une fine pellicule de givre qui couvrait déjà les pierres.
Ils échangèrent un regard, puis se mirent au travail. Les clous, larges et épais, peinaient à se faire une place dans les murs, et les marteaux ne suffisaient pas à compenser la fatigue des corps. Malgré les journées écoulées depuis la Longue Nuit, la fatigue continuait son œuvre. Et la nuit, aussi plaisante qu'elle ait été, n'avait pas permis à Jaime de profiter d'un vrai repos. Ses membres commençaient tout juste à évacuer les traces de l'alcool. La nourriture lui occupait désormais assez de place dans l'estomac pour stabiliser sa démarche jusqu'ici encore hésitante.
Pour autant, il entreprit de soulever des planches, de les positionner et de les clouer avec Pod et Brienne. Il peinait à manier pleinement le marteau de la main gauche et décida rapidement de poster les planches à l'endroit voulu pour laisser aux autres le soin de les clouer.
Il ne fallut qu'une poignée de minutes pour que le froid ambiant se dissipe sous la chaleur des muscles. Jaime et Brienne avaient quitté la chambre avec leurs capes de fourrure, dont ils ne se séparaient plus depuis des jours, mais Podrick n'avait pas la sienne. Pour autant, tous trois commençaient à rougir sous l'effort.
Jaime crut entendre sonner une heure de plus.
Ils parlaient peu, et le chevalier le regrettait. Malgré leurs efforts, il semblait qu'une barrière invisible s'était créée entre eux. Une certaine gaucherie animait les regards que Brienne jetait à son écuyer, et même lui, elle n'osait pas le regarder plus de quelques secondes.
Un coup de marteau. Deux coups. Trois coups.
Impossible de convaincre le clou de rentrer dans la planche jusqu'au mur. Brienne ajusta l'angle pour frapper à nouveau, enfonça le morceau de fer de quelques centimètres. Sans arriver jusqu'au bout.
- Attends, dit Jaime.
Il l'écarta d'un geste, visa et abattit sa main d'or sur le clou récalcitrant. Le choc lui remonta dans le poignet, mais il était assez léger pour ne pas provoquer la moindre douleur. En relevant la main, Jaime sourit largement. Le clou était rentré de moitié. Il répéta l'opération avec plus de force, grimaça sous le choc qui ébranla son bras, et recula pour évaluer son ouvrage.
- Et voilà le travail.
Il se tourna vers Brienne et Podrick, pour réaliser que tous deux le fixaient sans bouger. La jeune femme se mordait visiblement l'intérieur des joues pour ne pas rire. Elle serait peut-être parvenue à conserver un visage relativement neutre si Jaime n'avait pas pris un air très fier de lui et que Pod n'avait pas lâché d'un ton faussement innocent :
- Je n'avais jamais entendu parler de chevalier-marteau avant aujourd'hui.
L'éclat de rire faucha la chevaleresse et l'écuyer malgré leurs efforts, et le chevalier leva la tête dans une parodie de port altier.
- C'est pourtant ma plus grande renommée actuelle.
- Je croyais que c'était d'être le plus idiot des Lannister, rétorqua Brienne.
- Celle-ci, c'est de naissance. Le chevalier-marteau n'avait rien d'acquis, c'était un titre à ravir de haute lutte.
A nouveau, le rire les faucha, tous les trois cette fois-ci. Et d'un seul coup, ce fut comme si cette étrange barrière invisible s'effondrait. Il n'y avait plus de malaise, seulement cette entente qu'ils étaient parvenus à créer ces derniers jours.
Jaime voulait continuer à les entendre rire, presque autant qu'il voulait entendre Tyrion rire. Peut-être même plus encore. Parce que réussir à faire rire Brienne lui semblait un exploit, parce que les yeux de Podrick brillaient comme ceux d'un enfant, parce que lui-même ne se souvenait pas d'avoir ri de la sorte dans le Sud, jamais, au cours des dernières années. Son monde s'était borné aux responsabilités, aux rancœurs, aux douleurs, au jeu de pouvoir et à sa sœur.
Mais il n'existait pas que cela. Il existait plus. Même ici, au fond de ce maudit Nord glacé et détestable, le dernier endroit où Jaime aurait pensé trouver un semblant de paix.
- Je vous ferai châtier pour vous être moqués d'un Lannister ! renchérit-il.
Les deux autres ne répondirent rien, trop occupés à lutter pour reprendre tout à fait leur calme. Un instant, Jaime hésita. Le visage de Brienne était tout proche du sien. Il pouvait presque le toucher. Il en avait envie. Il en avait besoin.
- Pourquoi dites-vous toujours que vous êtes le plus idiot des Lannister ? demanda Podrick en cherchant son souffle.
Le chevalier se figea. Il ne s'était pas aperçu qu'il s'était penché vers Brienne.
- Parce qu'il a jugé bon de se jeter du haut des falaises de Castral Roc à sept ans, dit celle-ci.
- Que sont trente mètres de chute dans la mer face à la dureté de mon crâne ? rétorqua Jaime. D'après mon précepteur, rien n'y rentrait jamais, c'est bien preuve qu'il est solide.
Brienne secoua la tête. Une mèche en profita pour s'égarer en travers de son front.
- Tu es un imbécile.
- Au moins une chose sur laquelle tout le monde semble être d'accord.
Jaime déglutit. Sa voix n'avait plus rien d'amusée. Il ne voyait plus le couloir, plus Podrick, seulement les yeux de saphir qui le fixaient au-dessus d'un large sourire.
Il ne réalisa que les rires s'étaient taris que quand un mouvement brusque attira son attention : Pod venait de s'écarter pour ramasser un autre clou. Jaime se secoua mentalement. Face à lui, le regard de Brienne s'était fait inquiet.
- Quelque chose ne va pas ?
- Non.
Il ébaucha un sourire forcé. Forcé non pour s'astreindre à étirer les lèvres, mais pour se retenir de trop le faire.
Il ne pouvait pas se permettre de l'effrayer. Il avait trop à perdre.
- Tout va bien.
Brienne le dévisagea quelques secondes, jeta un rapide regard à Podrick qui alignait les clous le long d'une autre planche de manière parfaitement artificielle, pour s'assurer de leur tourner le dos avec soin, puis revint au chevalier. Et, d'un geste un peu brusque, elle lui pressa la main.
A nouveau, Jaime dut se faire violence pour ne pas réduire à néant l'espace qui les séparait. Il voulut lui étreindre les doigts à son tour, mais elle l'avait déjà lâché et s'était écartée. En se retournant, le chevalier réalisa que quelqu'un était apparu au bout du couloir. Un Nordien, de toute évidence.
Foutu Nord, foutus Nordiens, foutu Hiver…
Le hurlement du vent balaya soudain le château, frappant de plein fouets les vitres du couloir qui émirent une série de claquements terribles. Un instant plus tard, une salve de gel se fracassa contre Winterfell. Il y eut des cris, Jaime crut entendre « Tempête de neige ! » mais ne fut pas sûr. Tout ce qu'il vit, ce fut deux fenêtres qui volaient brutalement en éclats, déversant du verre et du gel dans le couloir.
- Allez chercher de l'aide ! hurla Brienne à l'adresse de l'homme qui se trouvait encore près de l'escalier. Pod, les clous ! Jaime, les planches, aide-moi !
Il se rua sur les plus proches, les saisit à bras le corps et se précipita sur la première fenêtre. Arrivé face à elle, le vent le frappa de plein fouet et il vacilla, la peau soudain couverte de givre. Brienne le tira brusquement de côté.
- Plaque la planche contre la fenêtre !
Il obéit, sentit Brienne appuyer à son tour pour river le bois contre l'ouverture. Podrick se jeta à son tour près d'eux et fracassa les clous de toutes ses forces. Le vent hurlait et les frappait si fort qu'ils vacillaient sur leurs jambes. Jaime sentait déjà le bas de son corps geler. Il perçut un coup de marteau près de sa tête. Brienne tentait elle aussi de clouer la planche. Un vacarme au bout du couloir lui fit tourner la tête, à peine assez pour apercevoir d'autres hommes qui s'étaient emparés de planches et tentaient de barricader l'autre fenêtre.
Il sentit Brienne se pencher et saisir la deuxième planche, abandonnée à leurs pieds.
- Pod, va chercher de quoi consolider ! On termine de fermer !
L'écuyer se précipita, pendant que Jaime bandait tous ses muscles pour maintenir en place la seule planche déjà clouée, mais qui tremblait sous la force du vent. Brienne cala la seconde et fracassa un premier clou de son mieux. A bout de souffle, Jaime frappa de sa main d'or contre ceux qui lui semblaient possible d'enfoncer encore davantage. Un juron lui parvint, sans qu'il le distingue parfaitement. En baissant les yeux, il vit que Brienne avait lâché les clous. L'un d'eux vacillait sur le rebord de la fenêtre. Il s'en saisit et le fourra dans la main de la chevaleresse.
- Dépêche-toi ! Je ne vais pas tenir indéfiniment !
Elle fracassa de toutes ses forces plusieurs clous et prit appui contre la planche pour s'assurer qu'elle tienne le temps que Podrick ajoute une autre planche, dans le sens de la hauteur cette fois.
Le froid lui engourdissait le corps. Il sentait le gel envahir le couloir, ses bottes glissaient déjà sur la pierre.
Pod s'éloigna en courant. Revint en courant, en portant une autre planche. A nouveau, Brienne se battit contre les clous, et la main d'or se fracassa dessus autant que possible, jusqu'à ce qu'enfin, le vent se heurte aux barricades. Jaime s'affaissa contre les planches, les jambes tremblantes. Un regard de côté lui apprit que l'autre fenêtre était sécurisée elle aussi. Cinq autres personnes s'affaissaient au bout du couloir, épuisées. De la neige et du gel recouvraient les pierres. De la buée s'échappait de la bouche de Jaime à chaque respiration.
Lentement, la tension retomba. Le vent ne s'infiltrait plus dans le couloir. Jaime se laissa aller contre le mur, s'y adossa et glissa jusqu'au sol.
Par les Sept, il haïssait le Nord.
Il prit quelques secondes pour reprendre ses esprits, avant de réaliser qu'un poids reposait contre son bras. Brienne était proche de lui. Plus que proche, elle reprenait elle aussi son souffle en s'appuyant contre son épaule.
Le détail, insignifiant, lui parut étrangement criant. Il chercha son regard, et après quelques instants, enfin, le croisa. La chevaleresse se figea, comme si elle hésitait soudain sur la marche à suivre.
Jaime se demanda brièvement s'il était de bon ton de tenter un geste. Il avait la chance de se trouver du bon côté. C'était Podrick qui haletait près de sa main d'or.
Brienne trancha la question en détournant brusquement le regard. Et en s'appuyant un peu plus fortement contre son bras. Leurs mains reposaient dos à dos.
Pendant un moment, il ne se passa rien. Le vent rugissant au-dehors, et Jaime eut le sentiment de revenir au lendemain de la Longue Nuit. Combien de temps s'était-il écoulé depuis ? Il lui semblait que le temps se jouait d'eux. On lui avait pourtant affirmé que les intempéries iraient vers la clémence après la mort du Roi de la Nuit. N'était-il pas, après tout, la plus terrible incarnation de l'Hiver ? Mais celui-ci ne semblait pas décidé à laisser reprendre la valse des saisons.
- Pod ? demanda finalement Brienne en jetant un regard rapide de côté. Tu vas bien ?
- Oui, ser, dit l'écuyer en poussant un long soupir.
- Moi aussi, ajouta Jaime. Merci de t'en enquérir.
La chevaleresse lui adressa un regard noir, mais lui-même souriait de sa propre idiotie. Du bout des doigts, il effleura les jointures glacées de la jeune femme. Il s'attendait à la voir rougir ou s'agacer, mais le mouvement brusque qu'elle eut le prit au dépourvu. Elle lui saisit le poignet et le rapprocha de son visage si vite que Jaime n'opposa aucune résistance. Il ouvrit la bouche pour lui demander ce qu'il lui prenait, mais la question se bloqua dans sa gorge.
Sa main gauche était couverte d'engelures. Du sang s'écoulait déjà en de multiples endroits.
Brienne plaqua ses propres mains autour de celle du chevalier. Il éprouva une vive sensation de piqûre, puis de brûlure. Les paumes de la chevaleresse lui semblèrent étrangement chaudes, malgré leur couleur vive caractéristique du froid.
- As-tu mis ta main au-dehors ?
- Sur le bord de la fenêtre, dit Jaime. J'étais concentré, je n'ai rien senti.
Brienne baissa à nouveau les yeux sur leurs mains, et Jaime la suivit du regard. Les sensations revenaient progressivement dans sa main engourdie, mais avec une acuité presque douloureuse. Pour autant, il ne pouvait se convaincre d'échapper au contact. Les deux mains de Brienne pressaient la sienne et la caressaient doucement pour y aider la circulation sanguine, en prenant un soin tout particulier.
Ça n'avait l'air de rien, après tout ce qu'ils avaient enduré ces derniers jours. Mais quelque chose remuait dans la poitrine de Jaime. Quelque chose de chaud, qui poussait en avant, et contre quoi il avait lutté toute la matinée. Il se mordit la langue violement pour se ramener lui-même à la réalité. Ils étaient dans un couloir encombré, devant un escalier qui l'était tout autant, et Brienne était une lady. Une dame qui ne suivait aucune des règles de son rang. Il ne pouvait certainement pas en rajouter.
A sa droite, Podrick exhala un soupir et commença à s'agiter. Jaime se força à se tourner vers lui, pour réaliser que l'écuyer se frictionnait les bras et la poitrine pour se réchauffer. Il n'avait ni cape ni gant.
- Pod.
L'écuyer leva les yeux à travers ses mèches parsemées de neige fondue, et son visage se couvrit d'un soulagement sans borne, mêlé de reconnaissance, quand il réalisa que Jaime avait étiré le bras pour lui tendre sa cape. Le chevalier ramena sa main d'or contre lui alors que le garçon se glissait sous les fourrures et s'accolait au bras estropié du Lannister.
- Tu n'as pas d'engelure ? s'enquit Brienne en se penchant pour l'observer.
- Je ne crois pas, ser.
Elle hocha la tête et s'appuya à nouveau contre le mur. Pendant quelques secondes, elle ne bougea ni ne dit rien, puis elle pencha un peu brusquement, et sa tempe s'entrechoqua avec celle de Jaime. Malgré la légère douleur, celui-ci ne fit pas un geste. A peine osait-il respirer et l'observer du coin de l'œil. Il s'en faisait presque mal aux yeux à tenter de la dévisager sans bouger du tout.
Quelques jours plus tôt, la question ne se serait pas posée de cette manière. Il aurait déploré la façon dont la chevaleresse risquait de s'attirer les foudres des Nordiens et la réprobation de tous par son comportement familier, mais cela n'aurait été qu'une manifestation d'amitié. A présent, tout était différent. Et Brienne n'osait pas y croire.
Jaime déglutit. Chercha à bouger ses doigts, mais ils réagissaient à peine entre ceux de la chevaleresse. L'engourdissement cédait à peine la place devant la douleur. Il aurait besoin de soin avant longtemps.
- Il faut que nous allions prévenir les Stark, dit Brienne.
Mais elle ne se leva pas. En revanche, elle lâcha la main de Jaime, tira sur la sous-tunique de l'une de ses manches, saisit un clou qui traînait au sol et trancha dans le tissu d'un geste brusque. Elle en tira une bande large comme la paume qu'elle enroula autour de la main de Jaime. Le bandage était de piètre qualité, mais au moins évitait-il au sang de goutter. Elle referma ses deux mains sur celle de Jaime et la pressa doucement.
De l'autre côté du couloir, les hommes et les femmes qui s'étaient écroulés, gagnés par le froid, avaient l'air hagard ou les yeux fermés, et cherchaient à reprendre leur souffle. Personne ne prêtait attention à eux.
Mais ils n'étaient pas seuls. Pas complètement. Et cela changeait tout.
Maudit couloir et maudit Hiver qui les fracassait comme un enfant sadique s'en serait pris à des insectes. Pourquoi restaient-ils là, assis les uns contre les autres comme s'ils pouvaient se protéger du froid ? Ils pouvaient bien aller prévenir les Stark puis se rendre dans leur chambre, où aucune bien-pensance ne viendrait les poursuivre, et où il ferait chaud. Ils reprenaient leur souffle, après tout. Et les autres bien assez fort pour avertir les renforts si les vitres cédaient à nouveau.
A nouveau, Jaime chercha à faire bouger ses doigts. Y parvint, un peu. Et les entrelaça difficilement avec ceux de la chevaleresse. Leurs mains reposaient contre les jambes repliées de la jeune femme, à l'abri des regards. Jaime la sentit se détendre légèrement contre lui.
- Merci, murmura-t-il.
Elle ne répondit rien. Tout au plus s'appuya-t-elle un peu plus encore contre lui. C'était trop peu, mais c'était déjà plus qu'il ne pouvait en espérer.
- On se fout de la loyauté, murmura-t-il.
Pendant un instant, il se demanda combien de fois par jour il invoquait désormais cette petite devise aux allures de formule magique et de serment éternel. Ces six mots portaient à présent tant de sens différents et d'espoirs emmêlés qu'il n'était pas certain que Brienne sût deviner celui qu'il voulait employer.
Même si les dernières utilisations qu'il en avait faite, depuis la veille au soir, le dispensaient de prononcer une autre phrase, plus courte, dont les trois mots lui donnaient déjà l'impression de croître dans sa poitrine en diffusant une chaleur écrasante. Mais il était bien trop tôt. Et ces mots étaient bien trop gros pour que Jaime se risque à les prononcer avant une éternité. Avant jamais, peut-être. Et le caractère fuyant de Brienne n'en était pas la raison principale.
Avec Cersei, tout avait toujours été dans l'évidence. Il ne s'était jamais interrogé sur ce qu'il éprouvait et n'avait jamais eu à le formuler. Rien ne fonctionnait de la même façon avec Brienne, et une forme d'urgence poussait Jaime à mettre des mots sur ce qui lui gonflait la poitrine. S'il n'avait pas éprouvé une certaine peur face à ce besoin absolu, presque comparable à l'envie qu'il avait autrefois eue pour sa sœur, il aurait sans doute déjà commis un impair.
Brienne serra légèrement ses doigts.
- Evite de perdre ta deuxième main.
Un sourire tordu étira les lèvres de Jaime.
- Tu ne vas pas me faciliter la tâche, n'est-ce pas ?
- A quel propos ?
Ils chuchotaient si bas que Pod lui-même ne devait rien entendre. Les deux chevaliers étaient si proches l'un de l'autre, toujours appuyés tempe contre temps, qu'il aurait suffi d'un rien à Jaime, peut-être un ou deux centimètres de torsion, pour l'embrasser.
- Pour la cour que j'entends te faire.
Il y eut un temps de flottement, pendant lequel Jaime se demanda s'il n'avait pas trop insisté en revenant à la charge de cette façon. Puis un léger soupir lui caressa la joue.
- Quand t'ai-je déjà facilité la tâche ?
Jaime sentit ses lèvres s'incurver. Son pouce, encore engourdi, dessina difficilement une caresse sur la peau de la chevaleresse.
Finalement, ce couloir n'avait rien de si terrible.
