J'avais écrit un passage introductif... Il y a deux ans, pour remercier ceux qui avaient lu et laissé un commentaire au chapitre 10. XD Alors, à ceux qui commencent à lire cette fic avec l'annonce de ce chapitre : bienvenue, et j'espère vraiment la conclure dans des délais décents, même si à présent c'est devenu une vaine rengaine ; à ceux qui reviennent incrédules : oui, je suis encore en vie, et vous souhaite un bon retour ici! ; à tous, enfin : bonne lecture, j'espère que ce développement vers la fin de notre histoire (que j'estime au chapitre 15, avec un éventuel bonus) vous plaira :-) Erik et Evelina atteignent doucement, mais sûrement, les tréfonds
La Haine est un carcan, mais c'est une auréole.
(Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)
S'ensuivit une longue période surréelle, rythmée par une sorte de routine insipide : se lever chaque matin, manger ensemble, parler un peu, sourire, jouer de la musique ensemble, rester silencieux longtemps, manger encore, rêvasser dans l'Opéra, rentrer dans la demeure du Lac, échanger quelques civilités, dîner ensemble, se souhaiter le bonsoir, dormir, da capo. Perpetuum mobile ? Non. Lentement, mais sûrement, la belle mécanique se grippait… la rouille, sans doute. La terrible rouille de l'illusoire vengeance grignotait leur routine mondaine plus sûrement qu'une souris un morceau de pain. Et, comme la cuisinière tente en vain de protéger ses placards de la pauvre bestiole, les fiancés malgré eux se persuadaient de leur mieux que les choses s'amélioreraient, qu'ils s'habitueraient l'un à l'autre, qu'ils parviendraient à aimer l'autre à force de se répugner eux-mêmes. Vaines promesses faites à des fantoches !
Evelina, pourtant, semblait peu à peu s'habituer à la résignation. Malgré l'hiver et la neige qu'elle parvenait à entrevoir à travers quelque carreau brisé de l'ancien opéra, lorsqu'il lui arrivait de retourner dans les ruines pour tenter d'y retrouver un semblant de vie, limité généralement à un couple de rats, un pigeon solitaire et quelque chat errant en mal de nourriture, la vie refleurissait petit à petit sur le terrain volcanique de son désespoir muet, ses joues reprenaient un petit peu de couleur et de rondeur et, de temps en temps, ses yeux brillaient d'une étincelle, d'une flammèche de bonne humeur. Elle paraissait presque s'accoutumer à son sort. Désormais, elle participait activement à la vie de l'opéra, si du moins l'on pouvait appeler ainsi la routine qu'ils suivaient. Elle aidait. De temps en temps, ils sortaient à l'extérieur, toujours de nuit : de jour, il refusait catégoriquement qu'elle l'accompagne, de crainte qu'on la reconnaisse. Elle comprenait, mais regrettait et insistait. Il demeurait inflexible. Alors, elle baissait la tête et se résignait jusqu'à la prochaine tentative. Qu'était-ce que le temps, de toute façon, sous terre ? Qui l'attendrait à la surface, désormais ?
Même l'envie de revoir les siens semblait s'en être allée vers des jours meilleurs. Ils lui manquaient, bien sûr, atrocement, mais leur faire face, lever encore vers eux ses yeux remplis de honte et de regret, n'était plus envisageable. C'était sans doute l'aristocrate en elle qui parlait, qui élevait ce dernier rempart de fierté dans son coeur, tentative dérisoire de la protéger d'elle-même et du spleen qu'elle tentait lentement, difficilement, vainement peut-être ? de refouler. Chaque matin au réveil, elle se répétait comme une litanie sa propre condamnation, les mots fatals qu'elle avait prononcés ce jour-là sur la berge, regardant son père droit dans les yeux malgré toute sa souffrance : « Je reste. Je reste. Je reste. » Ca n'aidait pas vraiment, mais c'était déjà mieux que rien. Et de fait, elle restait. À chaque sortie qu'ils faisaient à la surface de la terre, elle s'apercevait qu'il relâchait toujours un peu plus une surveillance autrefois étroite, puisqu'elle ne semblait même plus avoir envie de tenter une escapade. Et, par une corrélation inversée, il semblait profiter davantage de l'instant présent, ses craintes apaisées.
Tous deux pourtant vivaient leur vie en sursis comme s'ils figuraient dans une mauvaise comédie, incarnant à la place d'autres ceux qu'ils n'étaient pas, une monotone imitation des Jeux de l'Amour et du Hasard où l'amour ne figurait guère et où le hasard n'avait qu'un rôle de seconde main. Evelina, surtout, était désormais dépossédée des quelques traits de caractère qui autrefois soutenaient les piliers de sa personnalité : la combativité, l'autonomie, l'astuce, l'optimisme. Erik n'était pas moins l'ombre de lui-même, dépourvu de toute cette volonté de revanche sur la vie qui l'avait soutenu plus d'un demi-siècle ; paradoxalement, être le reflet d'une ombre le rendait plus humain qu'il n'avait autrefois semblé. Plus vulnérable. Plus accessible. Et Dieu qu'il détestait cette impression-là ! Heureusement, il y avait la musique, l'inspiration ; elles seules lui demeuraient fidèles. Car il n'était pas question pour lui de penser trop longtemps à la fidélité dont faisait preuve la fille de Christine, elle qui pourtant n'avait plus tenté de s'échapper, elle qui ne lui résistait que pour faire bonne mesure (du reste, après cette dernière tentative enivrée, il n'avait plus risqué sa chance), elle qui lui souriait, qui lui parlait aimablement, qui s'enquérait de sa santé et de la qualité de son sommeil chaque matin... Non ! Maudite femme. Ne pas penser à ça. Jouer. Écrire. Boire un verre pour tenir sous contrôle les pensées parasites. Ne pas y penser. Ne pas penser. Ne pas…
Et alors se faufilaient sous ses narines quelques effluves de son parfum, et alors il apercevait son reflet déformé dans l'un des tuyaux de l'orgue, et alors il entendait sa voix fredonner, et alors il y repensait encore, et il la maudissait, et il se maudissait davantage, avec sa damnée hideur et ses atroces désirs, avec son besoin de vengeance imbécile, comme si, la soixantaine atteinte, il avait encore de bonnes raisons de s'obstiner. Puis, il la maudissait encore plus, elle, la douce Evelina, qui désormais ne lui faisait même plus la grâce de le détester, mais qui, au contraire, s'efforçait de faire bonne figure ! La voilà encore, qui sourit, qui lui demande gentiment si elle peut emprunter l'un des livres de sa bibliothèque et passer quelques heures à lire, alors même qu'il n'y a pas le moindre fichu roman dans cette bibliothèque, mais surtout de la musique ou des ouvrages théoriques… Avait-elle seulement atteint ce degré d'ennui ? Il se promit à l'avenir de lui acheter le journal et de lui ramener les feuilletons. Du moins, ceux qui ne fleuraient pas trop bon le plumitif mercenaire. Avec le début de l'hiver, l'obscurité du matin jouerait en sa faveur, il ne s'appliquerait pas trop à grimer son horrible figure.
Et les jours et les nuits passaient, de plus en plus insipides, prisonniers des routines de la demeure du Lac, alors que plus personne ne tentait plus rien et que rien ne tentait plus personne. L'humidité hivernale rouillait lentement, inexorablement la petite routine qu'ils avaient tous deux créée en parfaite collaboration. Erik tint la promesse qu'il s'était faite et ramena des journaux, des romans, que lui-même ne lisait pas, pour faire plaisir à son épouse – ou plutôt sa fiancée, car il ne l'avait pas encore menée à l'autel et il doutait le faire un jour. Il constatait avec un étrange mélange de soulagement et d'inquiétude qu'elle ne semblait pas profiter de son absence pour tenter la moindre petite escapade, mais attendait, souriante, partition ou livre en main, assise dans un fauteuil près de la cheminée ou sur le tabouret du piano, théière fumante et biscuits à ses côtés, son retour ; elle l'accueillait toujours de son calme sourire et se montrait aussi avenante qu'il lui était humainement possible.
Parfois également, elle s'aventurait à nouveau à la surface de la terre, dans les ruines de l'opéra. La bise glacée y faisait chuinter les gonds des portes, remuer les panneaux des trappes, frémir les tentures ; par endroits, la neige ou l'eau glacée parvenait à se faufiler un chemin entre les pierres lézardées, formant ensuite de fines couches de verglas et de poussière étrangement glissantes et difficilement visibles dans la semi-obscurité permanente du théâtre. Evelina n'y rêvassait désormais plus qu'à grand peine. Ayant finalement atteint les tréfonds du mensonge en comptant y retrouver la vérité, elle avait fait disparaître la magie. Incapable de la ranimer, elle se résigna peu à peu à ne plus s'y rendre, ou si peu, lorsque l'ennui de la demeure du Lac devenait trop pesant. Il lui semblait peiner de plus en plus à distinguer les artifices de la réalité, aussi craignait-elle de ne plus voir les trappes d'Erik. Ce dernier, d'ailleurs, préoccupé par sa santé, lui déconseillait également les vagabondages. Peu à peu, Evelina s'emmura d'elle-même dans les dessous de l'Opéra, qui devinrent son refuge à force d'être sa prison.
Aurait-elle donc réussi ? Aurait-elle trouvé au fond de sa fierté blessée assez de ressources pour enfin redresser un front serein et regarder dans les yeux le masque de l'Adversité, sans ciller, sans frémir, sans grimacer, sans rien d'autre qu'un sourire paisible et qu'une étincelle dans ses yeux d'émeraude ? De temps en temps, elle se surprenait à y croire et, à chaque fois que cette pensée lui traversait l'esprit, elle tendait à l'interpréter comme sa victoire à elle, comme sa défaite à lui, lui qui traversait désormais seul le labyrinthe de ses propres machinations, la spirale infernale où il avait voulu la jeter mais où il avait fini par tomber. Son impuissance et sa rage par instants la comblaient, parce qu'ils la rendaient plus sûre d'une force dont elle ne faisait que supposer l'existence et qui l'habiterait, elle, Evelina, depuis que lui, Erik, avait vu s'éteindre les flammes de la vengeance. Oh ! combien il méritait de passer lui aussi par les affres du désespoir, après tout ce qu'il lui avait infligé, et combien elle pouvait jouir intérieurement de ces traits creusés, de ces yeux vitreux et rougis par l'alcool, de cette posture affaissée, et combien elle en aurait joui pleinement si elle était seulement capable d'oublier, le temps d'un instant, les rares moments plaisants qu'elle avait passés en sa compagnie ! Et combien ces quelques instants pouvaient influer sur sa pensée ! Écoutant ses mélodies chagrines au piano, elle ne pouvait s'empêcher, malgré tout, d'éprouver un semblant de compassion, de tendresse, qui l'exaspérait en lui rappelant sa propre vulnérabilité.
Un jour, dans un accès de douceur imbécile – se reprocha-t-elle après coup – elle s'était enhardie jusqu'à se glisser derrière lui qui jouait – oh ! assez loin tout de même ! – et le regarder improviser sur un thème qu'elle reconnut comme étant Gretchen am Spinnrade, l'un des Lieder les plus mélancoliques de Schubert, qu'il rendait, si du moins c'était possible, encore plus pesant et douloureux, et en même temps toujours redoutablement sensuel. Elle l'écouta dans un silence religieux fredonner quelques-unes des paroles-clés de l'oeuvre, et la voix du Fantôme se superposait curieusement à celle de la jeune fille de la chanson, Marguerite troublée par Faust dont elle s'est éprise, Marguerite qui craint et qui aime, Marguerite qui se sent prise au piège de son désir et de sa malédiction, Marguerite qui est comme elle empêtrée dans les rets démoniaques de Méphistophélès, Marguerite qui regrette son innocence perdue à l'instant même où elle l'a vu passer, cet homme à la haute stature, au regard fier... au baiser qu'ils avaient échangé et qui pour elle signifiait la mort ! Oh ! Comme il l'exprimait bien, si bien, ce tourment juvénile, lui, un homme qui avait passé la soixantaine ! Elle aurait pu, elle, s'identifier sans difficulté à Marguerite au rouet, filant son coeur et démêlant sa laine, mais il l'interprétait si bien qu'elle n'y avait pas songé plus d'un instant, pas plus qu'elle n'avait d'ailleurs réalisé combien leurs douleurs à tous trois pouvaient être similaires et comparables. Non, dans un accès de douceur imbécile, elle s'était avancée, réfrénant deux larmes, encore, encore plus près, jusqu'à pouvoir le toucher... Elle avait tendu la main, si peu ! Était-elle donc si près ? Elle l'avait posée sur son épaule, l'enlaçant, réconfortante...
Fausse note. Son corps entier se raidit d'un coup, ses doigts manquèrent la touche, se précipitèrent vers son visage, vers sa disgrâce, vers l'horreur qu'il redoutait toujours, et se plaquèrent contre sa joue ; elle recula tout aussi brusquement. Ah ! la traîtresse de femme ! Lui qui croyait qu'elle avait compris ! Imbécile qui n'avait toujours pas appris sa leçon ! Il fulminait, foudroyant le clavier du regard. Traîtresse ! Et traîtresse aussi la musique qui l'enchaînant dans ses songes hallucinés ! Qui l'hypnotisait ! Traîtres ! Traîtres ! Maudite soit sa faiblesse imbécile ! Elle avait voulu en profiter, comme l'avait fait l'autre, vingt ans plus tôt ! Il se maudit immédiatement davantage pour avoir, à nouveau, démontré combien sa peur était réelle, intacte malgré tout le temps passé ensemble, malgré toutes les fois où elle aurait pu tenter de le démasquer et où elle ne l'avait pas fait, malgré toutes les tentatives qu'elle avait pu faire pour gagner sa confiance, malgré tout ce qu'elle avait su déduire de ses observations, parce qu'il savait bien comment tout ça finirait, puisque ça ne pouvait pas finir autrement : elle verrait son visage, il le savait, un jour, elle verrait finalement l'horreur derrière le masque, et elle prendrait peur, elle ne pourrait pas réagir autrement, elle crierait, elle pleurerait, elle s'évanouirait peut-être !, malgré tous ses efforts, la pauvre jeune femme, ou elle tenterait de fuir dans les ruines des couloirs et se blesserait, et il ne pouvait pas supporter cette idée-là, non, pas ça, pas sa femme vivante. Elle s'était condamnée, pas vrai ? Elle restait, elle restait avec lui pour toujours, n'est-ce pas ? Elle restait avec cet homme qui aurait fort bien pu être son père s'il avait seulement été beau, cet homme qui lui avait infligé des tourments sans fin pour se venger des péchés d'une autre, cet homme... non, ce monstre, ce monstre ! Et elle se montrait docile désormais, presque affable, comme si de rien n'était, et elle souriait paisiblement, et combien il détestait ce sourire-là, et elle faisait mine que tout allait bien, et elle restait de plus en plus dans la demeure du Lac, et elle faisait tous les efforts du monde, et elle réduisait à néant sa vengeance de la façon la plus roublarde, la plus malicieuse, la plus diabolique qu'il puisse imaginer, d'une façon qui ne lui était même pas vraiment désagréable, et elle le laissait se noyer dans le tourbillon de ses propres tourments, parce que c'était ça, n'est-ce pas, c'était ça qu'elle cherchait, comme tous les autres avant elle, c'était juste un moyen particulièrement raffiné de le faire souffrir plus encore qu'il n'avait souffert durant la soixantaine d'années précédentes...
Il tremblait comme une feuille, le visage entre les mains, et elle crut un instant qu'il pleurait. Immobile à moins d'un mètre de lui, elle resta un long moment interdite, incapable de prime abord de comprendre la violence de sa réaction. Peu à peu, elle réalisa. « Je vous ai dit que je ne le ferai pas », affirma-t-elle en s'approchant à nouveau de cet homme qu'elle haïssait, mais pour lequel elle éprouvait, un peu malgré elle, une compassion certaine. Il se raidit à nouveau. Comme si elle allait gagner sa confiance ainsi ! se fustigea-t-elle aussitôt. Et qu'allait-elle lui dire, après ça ? Que, prise d'un élan de tendresse stupide après avoir écouté sa version tourmentée d'un Lied de Schubert, sur un poème de Goethe écrit un siècle auparavant, elle avait, négligeant toute décence et oubliant parfaitement la nature de celui qui lui faisait face, eu un geste affectueux ? Il lui rirait au nez et lui jetterait à la figure la beauté de ses sentiments ! Alors, elle ne dit rien, mais réitéra son geste, aussi stupide et puéril et vain puisse-t-il lui paraître, tandis qu'une bonne moitié de sa pauvre tête lui répétait qu'elle était une parfaite idiote trop émotive ; cette fois, cependant, elle posa ses deux mains sur ses bras, un peu en-dessous des épaules, sans faire mine de vouloir ne fût-ce que toucher au masque, comme pour confirmer ses paroles.
Il se figea immédiatement, sentant ses muscles et son esprit se pétrifier sous ses mains, alors qu'un dernier petit soubresaut d'espoir s'emparait de lui pour aussitôt disparaître. Elle avait pris en main le fer rouillé de son être et, ce faisant, l'avait réduit en poussière sans le moindre état d'âme, sans le moindre sursaut de pitié, et elle ne relâchait pas sa poigne, non, il sentait encore la chaleur de sa paume sur la pierre de ses bras, il sentait la flamme transpercer sa chemise, et elle le brûlait, elle le brûlait. Elle pénétrait ses chairs jusqu'à son cœur, elle rongeait chaque fibre de son être, et elle ne semait dans son sillage que fumée et cendres et destruction, emportant avec elle tout ce qu'il pouvait lui rester de fureur, faisant bouillir la rage dans son âme jusqu'à évaporation. Son corps de pierre remua enfin, pour s'extirper de cet atroce contact qui lui rappelait qu'autrefois, et même peu avant, il aurait tué pour moins que cela, il se serait écartelé le cœur pour être touché comme elle le faisait présentement, pour sentir les bras d'une femme autour de son torse ou de ses épaules, son sein menu contre son dos trop large, et se fondre dans son étreinte, y oublier l'Ange de musique, le Fantôme de l'Opéra, et même Erik qui n'était qu'un nom parmi tant d'autres, unis dans le corps et dans l'esprit... Ce désir-là aussi, moribond, il devait l'enterrer avec sa femme vivante.
Lui revenait en mémoire le moment où la chère Christine... Elle avait effleuré tendrement la partie valide de son visage, sa joue, sa lèvre inférieure, ses cheveux... Il avait cru à sa tendresse, alors, et il avait espéré recevoir ces attentions sinon par amour, du moins par affection, avant qu'elle ne profite de sa faiblesse béate pour arracher son masque d'un geste vif, révélant au jour sa disgrâce, libérant sa fureur pour dissimuler son dépit. Il valait mieux ne plus jamais y songer, à ce maudit instant qui avait signé l'arrêt de mort de ses espoirs, qui l'avait poussé dans ses derniers retranchements, dans une dernière tentative d'obtenir celle qu'il désirait non par l'amour, mais par la terreur. Avec les résultats que l'on sait, pensa-t-il amèrement. Christine... Bourgeoise et criarde Christine qui ne chantait plus. Ne plus y penser. Il reprit une gorgée de cognac, se libérant de cette main importune qui l'effleurait encore, dévorant ses chairs, douceâtre et corrosive, ardente et froide comme de l'acide. L'alcool lui brûla la gorge. Oh, que ça s'arrête... Il n'avait libéré que son bras droit, l'autre, le gauche, restait dangereusement étreint par le doux étau de ses doigts diaphanes, une pression si légère, oh, si légère, son pouce qui navettait le long de ses muscles et le déchirait à chaque passage un peu plus. Y renoncer... Il voulait tant y renoncer, sans parvenir à s'en écarter totalement, et elle ne renonçait pas à ses atroces caresses, qu'elle étendait pour ainsi dire jusqu'à ses coudes repliés vers le clavier du piano. L'enterrer. Pour de bon. Son sein, et sa main, et avec eux le désir de disparaître à jamais entre ses bras, là où personne ne verrait plus son affreux visage, son horrible passé, ses méprisables actions, ses ridicules illusions, ni rien de lui, ni rien de l'autre, ni plus rien du tout, juste l'obscurité chaleureuse et la fin, pour toujours, et pourvu que ça dure ! Mais il n'y parvenait pas ! Maudite, cette part de lui qui encore désirait les vaines mortelles choses de cette terre, telles qu'une étreinte et un baiser ! Maudite, celle-là même qui les recevant les oubliait aussitôt et les laissait fuir dans l'ombre des temps immémoriaux !
Il frémit à nouveau, rouvrit des yeux qu'il ne se rappelait même pas avoir fermés, vit dans un reflet le calme sourire de l'autre, celle qui lui avait donné tout ce qu'il aurait bien raisonnablement pu désirer et plus encore, pour qu'il ne fasse rien de plus que rejeter ses dons empoisonnés un par un, en se prétendant tranquille et serein, tandis qu'elle ne manquait jamais de faire mouche. Elle avait finalement relâché ses épaules, et au lieu de lui en être reconnaissant, il s'aperçut qu'il lui en voulait. Qu'il aurait préféré la corrosion à l'anéantissement. De rage, il plaqua le plus faux des accords sur le clavier qui protesta. Puis un autre. Puis un troisième. La bile lui montait à la gorge. Ses doigts se crispaient sur les enchaînements les moins conventionnels, les quartes triton, les quintes parallèles, toutes les erreurs dénoncées par les théoriciens de l'harmonie, tous ceux qui avaient présidé à la composition mortelle des bien pauvres chefs d'oeuvre contemporains, et voilà pour Fuchs, et voilà pour Albrechstberger, et voilà pour Richter, et voilà pour Bach le jeune, et voilà pour Czerny ! Et même pour le vieux Liszt, qui quelque décennie plus tôt enflammait les passions au-delà du Rhin ! Des discordances et des dissonances inexplorées, et tous ceux-là lui en indiquaient la direction, celles des improvisations les plus folles des instants de pure créativité. La suite d'accords hasardeux se transforma en sujet, en point de départ, d'une fugue, auquel il ajouta bien vite un contre-sujet composé des accords les plus ridiculement communs : tierce, quarte, dominante, tonique, un pied de nez de plus à la théorie. Oh, comme il l'exécrait, cette limite de bienséance à la créativité pure ! Et qu'importait ? Il était le seul à s'entendre, peu importait celle-là, qui n'avait d'ailleurs pas hésité à apprendre des sonates innovantes et bizarres. Sujet, contre-sujet, développements, variations, et il fuyait, fuyait dans la musique, à défaut d'échapper au reste du monde.
Combien de temps l'improvisation dura-t-elle ? Il ne le savait pas, probablement une heure ou davantage. Lorsqu'enfin il sortit de sa transe, Evelina s'était retirée. Haletant et épuisé, il finit son verre d'une main tremblante, puis se redressa, se dirigea droit vers le lac, refroidit sa tête brûlante dans les eaux noires. Il n'y trouva ni paix, ni soulagement. Autout de lui, le silence était total. Même l'eau avait renoncé à clapoter. Il faisait froid, et sombre, et venteux, et désolé ; le mauvais temps lui pénétrait les membres, lui rappelait sa condition éphémère. Mais au fond de ses entrailles, il sentit l'acide creuser l'abysse, millimètre après millimètre, lent et obsédé et destructeur, et ne rien laisser dans son sillage, pas même la douleur. Rien que le noir, le vide, la glace. Il se frictionna les joues, délaissa le lac, rentra, retrouva sa chambre, ni la paix, ni le soulagement, rien qu'une paillasse hostile, la demeure des cauchemars et des solitudes et du silence, pas même la musique, pas même l'eau, rien, rien, rien, l'obscurité et le froid et le néant, et aucune trace d'elle. Il ôta ses bottes et les jeta à travers la pièce sans parvenir à se libérer.
Malédiction !
