Je n'ai jamais été forte.
["UA Éléonora". UA de L'histoire inconnue] : "Elle se fout en l'air... Elle se fout en l'air, pour oublier qu'elle n'est plus rien..." Éléonora Cassidy ne rencontre jamais Johanne, et l'enfer commence. La question c'est surtout de savoir comment il finit... Fem!Neal. Hookfire.
ND'A : Quelques références à L'histoire inconnue mais pas besoin d'avoir lu la fic pour comprendre. Se passe aux environs du chapitre 8 de la fic. Est aussi en lien avec ce qu'il se passe dans le premier OS de Forte et combative. Time-line et backstory différente, bien sûr. Qui dit UA dit aussi explosage de canon.
Warnings : Dépression, alcoolisme, auto-mutilation, mention de torture. Et une Éléonora encore plus brisée que d'habitude (parce que j'aime torturer mes personnages...)
Dans une autre histoire, un autre monde, une main tendue venant d'une inconnue suffit pour lui permettre de ne pas sombrer.
Mais pas ici.
Ici, elle est seule.
Elle a toujours été seule de toute façon.
(Ce n'est pas vrai, pas vrai du tout, mais il lui est plus facile de se prétendre sans attaches que de repenser à tout ceux qui l'ont abandonnée, tout ceux qu'elle a perdus.
Morraine, son père, sa mère, Killian, les autres pirates, Wendy et les Darling, Charles aussi...
Elle aimerait pouvoir les oublier, parfois, si ça lui permettait d'oublier sa douleur du même coup.)
§§§§
Elle est enceinte.
Elle a dix-sept ans, presque dix-huit, elle est une voleuse qui n'a rien pour elle, et elle est enceinte d'un type qui se trouve dans un autre monde, qu'elle hait et qu'elle ne reverra jamais de sa vie de toute façon.
Elle ne peut pas avorter, plus de six mois de grossesse – peut-être même plus pour ce qu'elle en sait, elle ne sait même plus là tout de suite depuis combien de temps elle est revenue dans le monde sans magie, tout se brouille dans sa tête, c'est un cauchemar – c'est trop tard, elle a fait un déni de grossesse, ne s'est même pas rendue compte de ce qu'il lui arrivait, et quand on le lui annonce, elle n'y arrive pas à y croire non plus, il est trop tard maintenant, beaucoup trop tard, et elle doit faire un choix.
Cet enfant, elle ne peut pas le garder.
Elle n'est rien ici, personne, elle n'a rien, elle est seule, sans ressources, elle arrive à peine à survivre par elle-même et pas forcément par le biais de moyens légaux, alors, élever un enfant ?
Ça n'aurait pas dû arriver, c'était un accident, ce n'est arrivé qu'une fois, une nuit, avant que le pirate ne l'abandonne une seconde fois, et parte sans se retourner, et pourtant...
Elle est enceinte, il n'y a aucun doute là dessus.
Elle, Éléonora Cassidy, elle va avoir un bébé.
La fille sans mère, sans père, abandonnée par tout le monde, et comme si ça ne suffisait pas, maintenant qu'elle est de retour dans un monde qui n'est pas le sien, qu'elle commence à peine à connaître, on lui demande de faire un choix impossible, et à cet instant précis, elle maudit son corps qui vient tout juste de la trahir et l'abandonne à son tour.
Partir de Neverland a remis son horloge interne en place, mais apparemment, ça n'a pas suffit pour que son corps réalise et accepte pleinement ce qui était en train de lui arriver (ce n'est pas comme si elle-même, elle en était capable d'une quelconque façon) et voilà où elle en est maintenant, pauvre petite orpheline qui va bientôt devenir mère.
Quand on lui avait annoncé la nouvelle, Éléonora avait fait quelque chose d'incongru : elle avait éclaté de rire, un rire absolument pas joyeux, qui ressemblait plus à un sanglot qu'autre chose, un rire presque fou (semblable à celui de ton père, lui susurre une voix, amusée, qui ressemble un peu trop à celle de Peter Pan, son démon personnel, son mauvais génie, le monstre de ses cauchemars) pas parce qu'elle était amusée, mais qu'elle venait tout de juste de penser à quelque chose de terriblement absurde.
Elle n'aurait jamais pensé qu'après son bref séjour dans les années 60, avant que l'ombre ne la ramène encore à Neverland, elle aurait dû penser à prendre avec elle avant de partir (enfin là non plus elle n'avait pas eu le choix) une pilule contraceptive pour éviter de tomber enceinte.
Elle, enceinte.
Quelle blague putain...
On lui a demandé qui était le père, et si elle avait encore la force de le faire, peut-être rirait-elle, mais son rire est mort, tout comme sa joie, comme tout le reste, alors elle se contente de répondre d'un ton sec :
« Il est mort. »
Ce n'est pas un mensonge, pour ce monde, Killian Jones n'existe pas, n'a jamais existé, alors autant dire qu'il est mort pour de bon.
Pour elle, il l'est désormais, et même si il ne l'est pas, ça ne change rien au fait qu'elle l'a perdu, qu'il l'a abandonnée.
Il y a dans sa voix de la rage, de la colère, et de la haine aussi, qu'elle ne peut plus réprimer, pas après ce qu'il lui a fait, tellement qu'en fait, aussitôt on s'inquiéta pour elle, lui demanda si l'enfant était le fruit d'un viol, si le père l'avait abandonnée, si elle sortait d'une relation abusive et toxique, ce genre de truc.
Non, pensa-t-elle, j'ai juste couché avec un type qui a douze ans de plus que moi et qui gardera toujours le même âge si jamais il ne quitte jamais cette foutue île, et c'était une putain de connerie.
Elle serre ses poings, et répète d'une voix monocorde :
« Il est mort il y a trois mois, ment-elle (elle a bien appris à mentir, depuis le temps) dans un accident de voiture. »
Après ça, plus personne ne lui posa de questions sur le père de son enfant.
§§§§
Elle hurle.
Elle est en train d'accoucher, son corps n'est plus que douleur, pas la même douleur qu'à Neverland, non, celle-là, elle a envie de croire qu'elle a un sens au moins, une souffrance pour donner la vie, pour créer quelque chose, quelqu'un, un nouvel être, et peut-être que ça veut dire qu'elle n'a pas complètement tout foutu en l'air si elle est encore capable de faire quelque chose comme ça.
Enfin ça, c'est ce qu'elle se dirait si jamais elle pouvait vraiment être une mère, une vraie, comme Mme Darling, ou comme Milah, qui, même si elle a bien des torts, l'a quant même élevée pendant huit ans, avant que tout foute le camp, et qu'elle ne l'abandonne.
Elle, elle sait ce que c'est que d'avoir une mère, mais l'enfant qu'elle est sur le point de mettre au monde ne l'aura jamais comme mère, parce qu'elle va l'abandonner.
C'est pour le mieux, se persuade-t-elle, alors qu'elle signe les papiers pour abandonner sa fille (elle l'aurait appelée Maïa, si elle avait pu la garder, songe-t-elle, le cœur au bord des lèvres, et une envie de vomir plus que jamais présente.), et probablement ne plus jamais la revoir.
Elle ignore que, à des centaines de kilomètres de là, une femme nommée Emma Swan est en train de faire exactement la même chose.
§§§§
Ce n'est pas qu'elle ne veut pas d'enfant, la vérité, c'est qu'elle n'y a jamais songé, elle vient d'une époque où, temps de guerre oblige, avoir des enfants n'était pas vraiment la priorité, et puis elle n'était encore qu'une enfant alors, de même à Londres, elle s'habituait à peine à avoir de nouveau une famille quand l'ombre…
(Elle ne veut pas parler de l'ombre, elle ne veut plus en parler.
Pas plus que de Neverland, ou des tortures qu'elle y a subies.
Personne ne l'écouterait de toute façon.)
Puis est venu Neverland, l'endroit où le temps ne passe pas, et la question ne s'était pas posée, et ensuite, quand elle s'était éclipsée pendant trois ans, elle n'y avait pas réfléchi non plus, elle avait déjà dû s'adapter une nouvelle fois à un monde dont elle ne savait rien, et le temps qu'elle le fasse, elle était déjà de retour en enfer.
Maintenant, elle a une fille, et bientôt, elle ne l'aura plus, son enfant a les yeux bleus, les yeux de son père, ça lui a fait l'effet d'un coup de poignard dans le cœur quand elle a vu ça.
Elle aimerait pouvoir la détester pour ça, ça rendrait les choses bien plus faciles, peut-être que la séparation serait moins déchirante ainsi, mais elle ne peut pas, ce serait injuste, ce n'est qu'une enfant, et on ne peut pas reprocher à une enfant de ressembler à son père.
Alors elle se contente de la regarder une dernière fois, de lui dire au revoir et de la laisser partir.
Quelque chose se tord dans son cœur quand elle réalise qu'elle fait à ce bébé encore innocent ce que tout le monde ou presque lui a fait, et la sensation est plus que désagréable, elle ne s'attendait pas à un jour se comparer à son père, à sa mère ou à Killian, certainement pas à ce sujet en tout cas.
Sauf que là, c'est différent.
Elle n'a pas le choix.
(Est-ce que c'est ce que sa mère s'est dit aussi avant de partir ?
Elle n'espère pas.
Elle ne veut pas se trouver les mêmes excuses qu'elle, ça signifierait cautionner ses actes, ça voudrait dire accepter qu'elle n'est pas meilleure qu'elle.
Qu'elle est aussi lâche qu'elle, et elle ne veut pas de ça.)
« Ne t'en fais pas petite, murmure-t-elle en guise d'au revoir, et c'est minable, vraiment, pathétique même, mais c'est bien plus que ce qu'on lui a jamais accordé autrefois. Crois-moi, tu gagnes au change, dans le fond, je suis sure que j'aurais été une mère déplorable.
Elle essaie de rire, ne parvient qu'à pleurer.
Pathétique on vous a dit...
Elle serra les poings, ne s'enfonçant pas les ongles dans la paume de la main pour se calmer, mais presque.
- Mais je suis sure qu'ils vont bien s'occuper de toi... et qu'ils te trouveront une famille qui saura bien s'occuper de toi, et t'élever comme il faut, parce que moi... moi, je... je peux pas, je suis désolée. Je ne saurai pas faire ça, je ne pourrai pas... être une mère. Être ta mère. Pardon. Et toi... tu ne voudrais pas d'une mère comme moi de toute façon. Si même mes parents n'ont pas voulu de moi, alors je ne vois pas comment tu pourrais... Ne t'inquiète, tout ira bien. »
Pour une fois, elle se mit à réellement prier pour que ce ne soit pas juste un putain de mensonge de plus.
Elle s'en serait vraiment voulue que les premières (et sans doute les seules) paroles qu'elle allait adresser à son enfant se révèlent être mensongères et fausses au bout du compte.
Elle aurait aussi voulu lui dire fais mieux que moi, mais ça aurait été un poids un peu trop lourd à porter pour une gamine qui venait à peine de naître.
§§§§
Est-ce qu'elle voulait que son enfant puisse la retrouver un jour ?
Oui.
Elle voulait que sa fille, un jour, vienne la voir si jamais elle le souhaitait, et lui dise, droit dans les yeux, j'ai réussi là où tu as échoué, j'ai été heureuse, et je le suis toujours, je ne suis pas seule, je suis heureuse, vraiment, j'ai une famille, des amis, des projets, et je suis forte.
Je suis ce que tu n'as jamais été.
(Un autre espoir, encore plus faible, celui-là, grandissait dans son cœur, celui qu'elle lui dise aussi je te pardonne.
Elle n'était pas sure de pouvoir réussir à se pardonner pour ce qu'elle venait de faire.)
Alors elle signa ces papiers là aussi, ceux qui spécifiaient que si l'enfant désirait savoir d'où elle venait, elle pourrait connaître l'identité de sa mère (le nom du père ne fut jamais marqué en revanche, puisqu'il était mort, il fut simplement inscrit décédé, après tout, pourquoi vouloir rouvrir une plaie déjà béante ?) et qu'Éléonora ne s'opposait pas à ce qu'elle vienne la voir.
Enfin, si jamais elle voulait avoir quoi que ce soit à faire avec elle...
Ce dont Éléonora doutait fortement.
Elle regarda sa petite fille partir loin d'elle, et s'autorisa à pleurer.
§§§§
La nuit suivante, allongée dans le lit si froid de la clinique, elle fit un cauchemar.
Sa mère, venant la railler, rire d'elle et de son désespoir, lui dire qu'en fin de compte, en vérité, elle ne valait pas mieux qu'elle, la traitant d'hypocrite.
(Telle mère, telle fille, hein ?)
Tu m'as abandonnée ! Veut-elle hurler à Milah. Tu m'as laissée seule, seule avec papa, sans mère pour m'élever, si seule, parce que tu ne m'aimais pas assez, parce que je n'étais pas suffisante, je n'ai jamais réellement eu de mère, alors comment pourrais-je en être une ?
De quel droit viens-tu me donner des leçons ?
Elle ne se réveilla pas en hurlant, mais les mains tremblantes, la respiration saccadée, presque sifflante, le rire moqueur de sa mère toujours en tête, son air amusé collé à la rétine.
Elle la déteste.
Elle la déteste vraiment, parce que, même morte, elle trouve encore le moyen de lui pourrir la vie, de la juger.
Éléonora n'était pas une idiote, elle savait parfaitement que c'était uniquement sa propre culpabilité qui lui avait fait avoir ce rêve, et que sa mère n'y était absolument pour rien.
Mais n'empêche...
Tout était de sa faute.
C'était elle qui avait commencé, elle qui l'avait abandonnée, qu'elle ne s'étonne pas de retrouver sa fille broyée et cassée en mille morceaux !
Oh Seigneur...
Ce qu'il pensait n'avait plus de sens, c'est ça ?
Elle se leva.
Tout son corps tremblait, ses mains plus que tout le reste, ainsi que ses bras, ses bras qui, encore quelques heures plus tôt, tenaient sa fille et...
Les mots de sa mère lui revinrent en tête.
On dirait qu'au final, toi aussi tu es lâche, ma pauvre petite Isadora.
Elle sentit un frisson glacé la parcourir de part en part.
Isadora...
Son vrai prénom.
Tinkerbell avait été la dernière personne à l'avoir appelée comme ça.
Elle n'était plus Isadora, n'était plus la fille de Neverland, ne voulait plus l'être.
Plus jamais.
Elle voulait juste oublier.
Et voilà que sa mère osait lui rappeler ce qu'elle avait laissé derrière elle !
(Non pas sa mère, elle-même, parce que penser à sa fille, c'était penser au pirate, penser au pirate, c'était penser à Neverland... et ainsi de suite...
Le passé refaisait toujours surface de toute façon, quoi qu'on fasse.)
Elle se mit alors à faire les cent pas, sans but réel, dans sa chambre beaucoup trop petite, beaucoup trop vide (encore que, son propre appartement, enfin, celui qu'elle squattait quoi, n'était guère mieux...), brûlante de rage et de colère, contre elle-même, contre le monde, contre ses parents, contre tout...
Et par dessus cela, une terrible envie de hurler.
« Je ne suis pas comme toi, murmura-t-elle en sanglotant, les poings serrés, les ongles cette fois-ci véritablement enfoncés dans ses mains, elle ne se rendit même pas compte d'à quel point ils étaient enfoncés profondément, ne faisait même plus attention à la douleur, je ne suis pas comme toi, répéta-t-elle, véritable litanie sans fin, je ne suis pas comme toi, je ne suis pas comme toi... »
Et je ne serai jamais comme toi, veut-elle affirmer.
Ça ne change rien, n'efface rien, elle a abandonné sa fille elle aussi, l'histoire s'est répétée, et c'est de sa faute cette fois-ci, pas celle de qui que ce soit d'autre, elle n'a personne à blâmer, elle est la seule responsable, elle, Éléonora Cassidy, alors qu'elle s'était jurée de...
De ne pas devenir comme eux.
Les ongles grattent, grattent et grattent encore, percent dans la chair cette fois-ci, et elle vit soudainement du sang couler de ses paumes, et elle se figea, abasourdie.
C'était un accident, rien de plus, elle ne comptait pas vraiment se blesser d'une quelconque façon, pas volontairement – c'était simplement le stress le responsable, et pas ses tendances auto-destructrices – en fait, elle aime croire que cette période de sa vie est loin derrière elle, mais, alors qu'elle voit ces quelques gouttes de sang, trois fois rien, deux ou trois gouttes, pas plus, hé bien...
Elle ne peut s'empêcher de les regarder avec fascination.
(Elle repense à Neverland, à une époque pas si lointaine qu'elle ne veut réellement l'admettre, où pour oublier la douleur des tortures autrefois infligées par Pan et ses sbires, elle teintait ses bras et son monde de rouge, dans une tentative pitoyable et inutile de reprendre le contrôle de son corps et de sa vie.
Certaines cicatrices sont encore là, toutes celles que Tink n'a pas pu complètement soigner...)
Quelques secondes plus tard, elle secoua la tête, partit se laver les mains, et se recoucha, bien décidée à oublier ça.
§§§§
Les semaines passent, et Éléonora n'oublie rien.
C'est dur de se relever après ça, mais elle y arrive, un peu, ou du moins, elle essaie.
Elle ne s'est pas effondrée à Neverland (enfin si, mais ça, elle préfère l'oublier, penser que ce n'était qu'une faiblesse passagère), ce n'est pas pour le faire ici et maintenant.
La culpabilité la bouffe les premiers jours, durant les suivants aussi.
Il y a les questions aussi, les terribles questions, qui tournent dans sa tête, en boucle, encore, et encore et encore…
Est-ce qu'elle va bien ? Est-ce qu'ils lui ont déjà trouvé une famille, ou bien est-elle toujours seule quelque part ? A-t-elle des parents ? Est-ce qu'ils ne vont pas l'abandonner elle aussi ?
Et surtout, la question cruciale...
Est-ce qu'ils l'aiment ?
(Est-ce que ces questions, son père se les ait posées lui aussi à lui-même, après avoir lâché sa main, l'avoir faite tomber dans le froid et l'inconnu ?
Est-ce qu'il l'a pleurée, quand elle est tombée, est-ce qu'il la pense morte ?
Non, non, elle n'a pas le droit de penser ça, ce serait comme se comparer à lui, sauf que, comme elle l'a dit à l'ombre de Milah, elle n'est pas lui, elle n'est pas eux, la situation n'est pas la même, ce n'est pas la même chose, pas du tout, il l'a abandonnée sans le moindre regret !
Il a hésité... C'était un accident, et tu vas le condamner pour ça ?
Elle ne sait même plus qui parle là, est-ce que c'est son père tentant de se justifier, ou elle-même qui tente de lui trouver des excuses ?
Il a choisit le pouvoir, il ne m'a pas choisie moi.
Il était terrifié.
Moi aussi !
Et je le suis encore...)
Elle a abandonné son enfant, pas dans les mêmes conditions, elle, elle a fait ça bien (si tant est que ce genre de chose soit possible), mais il n'empêche qu'elle l'a fait, elle n'avait pas le choix, elle n'avait que dix-huit ans, elle ne pouvait pas être mère, elle ne pouvait pas...
(Était-ce cela, ce que sa mère avait ressenti, cette sensation de perdre pied, à étouffer dans un couple et une famille qui ne lui correspondaient plus ?
Est-ce qu'elle aurait pu faire quoi que ce soit pour l'empêcher de partir, de les abandonner ?)
Pour la première fois depuis longtemps, elle se demanda ce qu'il était devenu sans elle, lui, son père, le Ténébreux, le monstre, le Crocodile, maintenant qu'elle n'était plus là pour l'empêcher de sombrer, était-il irrémédiablement dévoré par les ténèbres désormais ?
Se souvenait-il seulement d'elle ?
Ça fait deux cents ans après tout, on peut oublier beaucoup de choses en autant de temps...
Cette nuit-là, elle tenta de s'endormir, malgré ses sanglots, maudissant le destin.
(Se maudissant elle-même, aussi.)
§§§§
Elle a suivi, pas à pas, de loin, l'adoption de sa fille par une autre famille.
Elle ne sait pas vraiment si elle a le droit de le faire, si c'est légal, la vérité, c'est qu'elle s'en fiche.
Elle a été pirate autrefois après tout, même si ça n'a été que très bref.
Braver les interdits, ça, elle connaît.
(Yo ho, yo ho, nous sommes les pirates les forbans...)
Alors oui, elle a tout fait pour connaître l'identité des parents adoptifs de son enfant, juste pour savoir... si elle a fait le bon choix.
Les semaines, puis les mois passèrent, et à un moment, elle sut.
Élisa...
Élisa Jones, et ce n'est qu'un hasard, une coïncidence, ce n'est qu'un nom, mais c'est son nom, son vrai nom (enfin, la moitié de son nom), et elle n'en sait rien la pauvre enfant, et ce serait presque drôle si ce n'était pas aussi triste.
Ce n'est pas ça le plus important de toute façon.
Ce qui compte vraiment, c'est qu'elle a une famille maintenant, et qu'elle n'a pas besoin d'elle.
Ça ne soulage pas Éléonora autant que ça le devrait.
§§§§
Éléonora Cassidy ne vit pas, elle survit.
Elle ne sait pas encore qu'à l'autre bout du pays, depuis maintenant près de dix-huit ans, son père est là, à attendre que la malédiction soit brisée.
Encore dix ans.
Encore dix ans à attendre, et il pourra la retrouver, enfin, même si il ne s'en souvient pas.
Mais elle, elle ne le sait pas.
Que Rumplestiltskin soit là, dans ce monde, ça ne change rien pour elle.
Elle est toujours seule, seule avec ses remords, sa culpabilité et ses divers traumatismes.
On lui a conseillé, après son accouchement, d'aller voir un psychiatre, et ce serait peut-être pour le mieux, si seulement elle n'avait pas derrière elle des antécédents d'années de solitude, si elle avait un tant soit peu l'habitude de parler aux autres, si elle avait des amis, des proches, des collègues, une vie normale en résumé.
Mais entre ça et sa méfiance constante, ses difficultés à communiquer avec les autres en général (on se méfie un peu de tout le monde quand on a passé des mois à se faire torturer par des connards seulement désireux de vous briser en miettes, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de vous.), disons qu'elle n'est pas aidée, elle a déjà eu du mal à se confier à Tink après son évasion, alors parler à un ou une parfait(e) inconnu(e)...
C'est au dessus de ses forces...
Et puis, de toute façon, ce serait pour dire quoi ?
Dire que son père, sa mère et l'homme qu'elle aimait l'ont abandonnée les uns après les autres, qu'elle déteste la magie pour ce qu'elle lui a fait, qu'elle a vécu dans la Forêt Enchantée, à Neverland, et dans le Londres du dix-neuf siècle ?
Si c'est pour qu'on la traite de folle...
Dire qu'elle se sent seule, tellement seule, vide, qu'elle a peur d'être abandonnée, encore, et que c'est pour ça (en plus de son statut de voleuse devant déménager tout les six mois minimum pour ne pas se faire repérer à terme) qui l'empêche de se lier aux autres, dire qu'elle sent parfois encore dans sa chair la douleur des coups, douleur fantôme, puisque, en dehors de ses deux maudites cicatrices, il ne reste plus rien de cette époque maudite ?
(Rien, si ce n'est d'innombrables cauchemars, beaucoup trop pour qu'elle puisse se fatiguer à les compter.)
Dire que, quand elle pense à la fille qu'elle a abandonnée, elle suffoque, à chaque fois, qu'il suffit parfois d'un rien dans la rue pour la faire se souvenir de ce qu'elle a fait, et que malgré la voix dans sa tête qui lui assure qu'elle ne pouvait pas faire autrement, elle se sent toujours aussi mal ?
Elle ne peut pas.
Elle n'en a pas le droit.
L'autre problème, tout simple, est qu'elle n'a pas d'argent, pas assez pour pouvoir voir un psy assez régulièrement, probablement même pas assez pour une seule séance.
Elle a juste assez pour survivre.
Alors elle se tait et elle serre les dents.
Comme d'habitude...
Personne ne la réconforte, ne lui dit que tout ira mieux demain, personne ne lui dit qu'elle a fait ce qu'elle pensait être le mieux pour son enfant, personne ne lui dit qu'elle n'est pas une copie de ses parents, qu'elle est sa propre personne, qu'elle peut vivre maintenant, que cela ne lui est pas interdit.
Personne ne l'entend pleurer la nuit.
Personne ne vient jamais, et personne ne viendra jamais.
Elle survit, et peu à peu, elle sombre.
§§§§
Ça commence tout doucement au début, comme presque tout en fait, et ça finit par catastrophe, évidemment.
Il fait nuit, il fait froid, elle est seule, et elle n'a rien à faire.
Elle vient tout juste de déménager à New York, elle a réussi à louer un appartement, elle a un petit job qui lui permettra peut-être enfin de sortir de l'illégalité dans laquelle elle vit depuis maintenant trois ans, en bref, c'est mieux qu'avant, ou du moins, moins pire.
C'est l'ennui, et rien d'autre qui la poussa à entrer dans ce bar.
Il y avait comme un frisson d'interdit et d'inconnu dans le fait de faire cela (la taverne dans laquelle elle avait vu sa mère pour la dernière fois quand elle avait huit ans ne comptait pas), elle qui avait désormais vingt-et-un ans depuis déjà quelques semaines.
Elle boit un verre, un seul (elle commande du rhum, presque par automatisme, manque de grimacer quand elle réalise ce qu'elle a fait, le boit quant même. L'alcool lui brûle immédiatement la gorge, mais ce n'est pas aussi désagréable qu'elle aurait pu le penser au premier abord), passe quelques heures sans parler à personne, à attendre... que les heures passent.
Elle y retourne un soir par semaine, juste comme ça, parce qu'elle n'a rien d'autre à faire, elle boit juste un verre, varie ce qu'elle commande la plupart du temps (la vodka pure, c'est dégueulasse, décide-t-elle directement après son premier essai), juste comme ça, pour essayer.
Pourtant, inexorablement, elle revient toujours au rhum.
(Cela ne la surprend même pas un tant soit peu.)
Juste une fois par semaine, pour se faire croire qu'elle n'est pas complètement seule et isolée, ce n'est pas comme si elle y allait tout les jours, ou tout les soirs, qu'elle fuyait quelque chose, comme si elle faisait comme Milah autrefois, se dit-elle pour se rassurer, elle peut s'en passer, la preuve, il y a des vendredi soirs où elle ne pense pas à y aller, parce qu'elle oublie, ou qu'elle a autre chose à faire.
Ce n'est pas grave.
Pas encore.
§§§§
Elle est toujours seule, mais elle s'accroche.
La situation reste la même pendant encore trois ans, elle n'est pas heureuse, mais elle s'en sort, et c'est tout ce qui compte, sa fille a six ans maintenant, et de ce qu'elle a appris, elle va bien, elle vit à Tallahassee maintenant apparemment (et dans un autre monde, une autre version d'elle-même sentirait son cœur se briser en entendant ce mot), loin très loin d'elle, mais elle va bien.
On ne peut pas en dire autant de sa mère...
Vingt-quatre ans maintenant, six ans qu'elle vit dans le monde sans magie, on est en 2007 désormais, et elle n'est pas sure que ça change quoi que ce soit pour elle.
Enfin si...
2008 arrive, et cette fois-ci, alors qu'elle vient d'avoir vingt-cinq ans (enfin, elle croit, elle a choisi sa date d'anniversaire au pif, pas facile à faire quand on est pas née dans le monde dans lequel on vit), tout s'enchaîne, la crise et tout ce qui va avec, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, elle est au chômage.
Elle ne partit pas se bourrer la gueule dans le premier bar venu dès le premier soir suivant son renvoi.
Elle attendit le deuxième soir pour le faire...
Puis elle recommença l'opération, encore et encore, conservant son appartement à grand-peine, redevenant voleuse, sentant tout s'effondrer autour d'elle, comme à Neverland, sauf qu'ici, pas de marraine la bonne fée pour la sauver et recoller les morceaux, maintenant, elle était totalement brisée.
Elle boit.
Elle n'aurait jamais pensé en arriver là, que les choses tourneraient ainsi, mais autrefois, elle n'aurait jamais pu penser non plus que sa mère ou son père allaient l'abandonner.
Elle boit, dans des bars, ou chez elle, quand elle ne vole pas, et elle se laisse tomber, sans même plus résister.
Elle se fout en l'air...
Elle se fout en l'air, pour oublier qu'elle n'est plus rien...
L'enfer commence.
(Ça a un air de déjà vu par certains aspects.)
On dirait que l'histoire était en train de se répéter, encore, mais cette fois-ci, elle pensait à sa mère, au fait qu'elle avait passé les dernières années où elle était encore avec eux à aller dans des tavernes tout les soirs, pas tant pour se soûler comme sa fille le faisait actuellement, mais plutôt pour fuir, fuir son époux, fuir cette vie dont elle ne voulait plus, uniquement pour voir d'autres personnes et oublier sa vie misérable, peut-être se faire payer des verres par d'autres aussi.
A chaque verre qu'elle s'enfilait, elle avait le sentiment de plus en plus se rapprocher de celle qui l'avait abandonnée.
Et ça ne lui procurait aucun plaisir, alors, pour oublier ça aussi, elle se pressa de finir son verre.
Quand était-elle devenue aussi pathétique ?
§§§§
C'était un miracle qu'elle arrive encore à se maintenir à flot, vraiment, mais, à un moment, il y a son verre qui tombe par terre quand elle est chez elle et qu'elle est ivre, le verre se casse, elle se coupe, puis elle se coupe encore, rageusement, désireuse de ressentir quelque chose, même de la douleur, puis elle recommence, et après...
Ce n'est plus un accident...
Et tout recommence, comme à Neverland, les coupures réapparaissent sur ses bras, fines d'abord, presque invisibles, puis elle reviennent, plus profondes et durables qu'avant, et d'un seul coup, elle marche sur un fil sur le point de se rompre, elle est à deux doigts de tomber, de se fracasser sur le sol, et elle ne sait pas encore comment elle peut encore tenir debout.
Elle est en train de se foutre en l'air, et elle le sait.
Enfin, c'est pas comme si c'était la première fois non plus...
Cette fois par contre, elle ne sait même plus qui blâmer.
§§§§
On est en 2011, et Éléonora Cassidy a vingt-huit ans (bien plus en vérité, mais elle a arrêté de compter à force...), et elle est dans un bar.
Elle boit un peu moins qu'avant, se coupe un peu moins aussi, mais celui qui dirait qu'elle a complètement décroché serait un menteur éhonté.
Elle est relativement sobre ce soir, contrairement à d'habitude, ça fait deux ans qu'elle a réussi à retrouver un job, mais il lui arrive de rechuter, parfois.
Souvent...
Et ce soir, il y a dans le bar un type qui a l'air d'être au moins aussi désespéré qu'elle.
Il boit lui aussi, moins qu'elle (disons qu'il n'a pas encore fini son verre) et porte souvent sa main à sa jambe gauche, semble-t-il pour se gratter, comme si elle le démangeait, et elle ne sait pas, mais vraiment pas pourquoi elle s'assoit juste à côté de lui.
Une intuition, sans doute.
Et puis, soudainement, furtivement, elle la voit.
Sa jambe, sa jambe transformée en bois, et elle aurait peut-être cru avoir des hallucinations (elle en a eu autrefois, à plusieurs reprises, elle a vu sa mère, son père, Killian... Elle a essayé de leur lancer quelque chose au visage à chaque fois, était trop ivre pour réaliser qu'ils n'étaient même pas là.) si elle n'avait pas conscience de n'avoir pour l'instant bu qu'un seul verre.
Elle était cependant peut-être assez ivre pour être capable de lui lâcher, comme si ça n'avait rien d'incongru :
« Votre jambe est en bois. »
L'homme se figea, interdit, posa son verre sur le comptoir et la regarda non pas comme si elle était folle, mais comme si il venait tout juste de se faire démasquer.
Elle fronça les sourcils, observa encore plus attentivement la jambe en question, y voyant définitivement du bois à la place de la chair qui aurait dû s'y trouver, apparemment l'homme avait dû déchirer une partie de son pantalon quelques heures plus tôt, ce qui expliquait pourquoi cette étrangeté était visible au grand jour.
Mais personne. d'autre ne l'avait vue, alors soit elle était folle, soit l'inconnu venait... de la Forêt Enchantée ou d'un quelconque autre pays magique.
Ce genre de bizarrerie, ça se rencontre pas tout les jours dans le monde sans magie, elle en savait quelque chose.
D'un geste étonnement agile pour une personne déjà un peu éméchée, elle se baissa et agrippa fermement la jambe de l'ancien pantin de bois avant qu'il ait pu effectuer le moindre mouvement de recul, et en sentant le bois contre sa main – pas de doute, ce n'était certainement pas une prothèse – elle sut alors dans toutes les moindres fibres de son être qu'elle avait raison.
Une autre intuition se saisit à nouveau d'elle, et elle s'autorisa à sourire :
« Enchantée de te rencontrer... Pinocchio. »
Les yeux de l'homme s'écarquillèrent de surprise, et elle lut le choc dans son regard, comme si cela faisait des années qu'on ne l'avait pas appelé ainsi, comme s'il ne se reconnaissait presque plus dans ce nom.
Elle pouvait parfaitement le comprendre, quiconque l'aurait nommée Isadora aurait reçu le même regard, avec sans doute un peu plus de colère.
« Comment...
- Avec la magie... se contenta-t-elle de dire, pour savoir, juste pour être sure.
- … il y a toujours un prix à payer, termina-t-il automatiquement. »
Et, alors qu'ils se reconnaissaient chacun l'un l'autre pour ce qu'ils étaient, à savoir deux personnes (deux gamins autrefois) projetées dans un monde qui n'était pas le leur, la jeune femme sentit monter dans sa gorge un sanglot, tandis qu'un sentiment tout particulier l'envahissait.
Celui de ne plus être totalement seule...
§§§§
« Comment tu as su que c'était moi ? De ce que je sais, normalement, personne n'a pu venir dans le monde sans magie au cours de ces vingt-huit dernières années, donc tu ne devrais pas me connaître.
Éléonora haussa les épaules.
- Je vis de nouveau dans ce monde depuis dix ans maintenant, j'ai eu le temps d'apprendre deux ou trois trucs sur les contes, les légendes et les histoires de ce monde… Et des personnages qui ont une partie de leur corps en bois, crois-moi, y en a pas des masses, et aux dernières nouvelles, Long John Silver est mort depuis longtemps, donc il ne me restait plus qu'une seule possibilité.
- Je vois… Quant à ton identité, elle n'est pas très difficile à deviner, en dehors de moi et d'Emma, personne n'est venu dans le monde sans magie au cours des deux cents dernières années… il n'y a qu'une seule personne connue pour avoir utilisé un haricot magique afin de venir jusqu'ici, et ça ne peux être que toi… J'en déduis donc que tu es la fille de Rumplestiltskin, Isadora.
Cette fois, ce fut au tour de la jeune femme de se figer.
- Comment…
- Le dicton sur la magie, tu l'as appris de lui, pas vrai ? Éléonora hocha la tête. La fée bleue m'a raconté ton histoire, avant de m'envoyer ici, en me disant que tu te trouverais très certainement dans ce monde… Comment ton père a sombré dans les ténèbres, puis a fini par t'abandonner.
- Mon nom est Éléonora Cassidy maintenant, je ne suis plus Isadora depuis longtemps…
- Mais tu l'as été…
- Tout comme tu étais Pinocchio avant, August.
- Certes… La question que je me pose par contre c'est, comment peux-tu être aussi jeune après tout ce temps ? Si cela ne fait que dix ans que tu vis dans ce monde, où étais-tu avant ?
- J'ai bien atterri dans ce monde, il y a deux cents ans… à Londres, chez les Darling… si tu connais tes classiques, tu dois bien te douter où ça mène, fit-elle avec une certaine ironie.
- Oh… Tu as été à Neverland, affirma-t-il avec certitude.
À cet instant, Éléonora se sentit à la fois soulagée et amère de n'avoir commandé qu'un seul verre.
Elle se força à ne pas en commander un deuxième… voire un troisième.
- Ouep, et tu peux me croire si je te dis que vivre là-bas, ça n'a absolument rien d'un conte de fée… Vivre dans la Forêt Enchantée non plus, maintenant que j'y pense.
- Tu veux savoir pourquoi je suis là ? Parce que la méchante reine a lancé une malédiction sur la Forêt Enchantée, pour envoyer tout les habitants ici, dans le monde sans magie.
- La méchante reine ? Fit Éléonora, amusée. Et je suppose que la princesse Blanche-Neige est dans le coin elle aussi ?
- Exactement, rétorqua Pinocchio avec tout le sérieux du monde, c'est d'elle dont elle veut se venger, entre autres, et le sourire de la brune s'effaça immédiatement. Ils sont piégés dans une ville nommée Storybrooke, le temps s'y est arrêté, et ils ont oublié qui ils sont.
- Pourquoi tu n'y es pas dans ce cas-là ?
- Mon père a fabriqué une armoire à partir d'un arbre enchanté pour me permettre à moi et à la princesse Emma d'échapper à la malédiction, pour qu'un jour, elle puisse briser celle-ci et sauver tout le monde. Parce qu'elle est la Sauveuse.
- Elle a pas du tout la pression, marmonna Éléonora. Mais dans ce cas-là, si c'est arrivé il y a vingt-huit ans, pourquoi… pourquoi toi ? Pourquoi envoyer un gamin s'occuper d'une mission qu'un adulte aurait été bien plus à même de remplir, genre… ses parents ? C'est pas un peu l'assurance de vous envoyer tous au casse-pipe ?
- C'était prévu, mais mon père avait peur que le passage au monde sans magie ne me retransforme en pantin de bois, alors il a insisté pour que je fasse partie du voyage… L'armoire ne pouvait contenir que deux personnes, ça aurait dû être la mère d'Emma, Blanche-Neige, mais elle a accouché avant que le voyage ne puisse se faire.
- Donc, ils ont envoyé deux gosses dont un bébé de quelques minutes dans un monde dont ils ne savaient rien ? Putains d'irresponsables… Puis elle fronça les sourcils. Attends une seconde… si ta jambe est en train de redevenir du bois, alors… ça veut dire que tu n'as pas rempli ta mission, c'est ça ?
August grimaça.
- J'avais sept ans à l'époque… je voulais… je voulais vraiment m'occuper d'elle, mais… je ne l'ai pas fait. Je l'ai laissée tomber, je l'ai abandonnée, alors qu'elle n'avait que moi, et il n'y a eu personne pour lui dire qui elle était, lui parler de son destin…
- C'est clairement pas moi qui vais te blâmer pour ça…
- Comment ça ?
- J'ai abandonné ma fille parce que je ne pouvais pas l'élever… je l'ai abandonnée, comme mon père m'avait abandonnée autrefois. Comme quoi, chez moi, l'abandon, c'est de famille… Tu sais où est Emma maintenant ?
L'ancien pantin de bois désigna sa jambe gauche d'un signe de la main.
« Elle est à Storybrooke justement… L'état de ma jambe, c'est à cause de ça… Parce que je n'ai pas fait ce que j'aurais dû faire, que je ne l'ai pas guidée vers ses parents, sa famille…
- Comment on inverse le processus ? Parce que je pense ne pas me tromper en disant que dans ce monde, les marionnettes en bois qui respirent et qui bougent de leur propre chef, ça n'existe pas. »
En clair : si tu essayes pas d'y remédier au plus vite, tu vas crever.
« Il faut que j'aille à Storybrooke pour convaincre Emma que la magie existe, qu'elle est la fille de Blanche-Neige et du prince Charmant, et que son destin est de briser une malédiction…
- Autrement dit, t'es pas rendu… Et c'est pas moi qui vais t'aider avec ça, ma foi dans la magie est morte le jour où mon père a commencé à utiliser la sienne pour faire le mal…
- Tu pourrais venir avec moi.
- Si c'est pour revoir mon connard de père c'est hors de question !
- Éléonora… fit August avec sérieux.
- Quoi ?
- Bleue m'a dit aussi… comment ton père a réagi après… ta disparition. Il était dévasté, il s'en voulait terriblement, il regrettait vraiment son erreur, s'en voulait d'avoir hésité trop longtemps, je pense que si on lui avait proposé d'échanger sa magie contre la certitude d'être envoyé dans le même monde que toi, il l'aurait saisie sans hésiter.
Éléonora le regarda avec scepticisme.
- Tu parles…
- Je suis très sérieux. Tu veux savoir pourquoi la malédiction a été lancée ? Pas seulement parce que la reine Regina voulait se venger de sa belle-fille… C'est ton père le responsable.
- Qu'est-ce que tu entends par là ?
- Le seul moyen de te retrouver, en dehors des haricots magiques (impossible puisqu'il n'en restait presque plus) c'était de lancer une malédiction, de lancer le Sort Noir, afin de transporter tout le monde dans le monde sans magie… Les artefacts magiques comme le chapeau du Chapelier Fou ne permettant d'aller que dans des mondes avec un tant soit peu de magie… c'était le seul moyen. Éléonora, il a mis deux cent ans à mettre son plan en place, pour pouvoir te retrouver. Alors oui, tu peux dire beaucoup de choses au sujet de ton père, mais certainement pas qu'il s'en fiche de toi. »
Il… Il ne m'a pas oubliée…
Il a essayé de me retrouver !
Alors que la tragédie de la chose l'atteignait pleinement, elle se mit à sangloter.
« Si seulement il avait su…
- Quoi donc ?
- Que j'étais à Neverland ! Comment… comment il a pu être aussi certain que j'allais survivre, qu'il allait me retrouver ? Aux dernières nouvelles, je ne suis pas immortelle, il aurait dû savoir… Il aurait pu me sauver ! Et tout ces pauvres gens n'auraient pas été condamnés à perdre la mémoire ! Si seulement j'avais…
- Éléonora… ce n'est pas de ta faute !
- Peut-être, mais s'il m'avait trouvée plus tôt, il n'aurait pas eu à… Bordel de merde…
Elle serra les poings, sentit une envie furieuse de s'enfoncer ses ongles dans son bras gauche, et de gratter la peau, encore et encore, juste qu'à ce que les cicatrices de ses plaies s'ouvrent de nouveau.
Seule la présence de Pinocchio l'en empêcha.
- Si tu viens avec moi à Storybrooke, tu pourras lui dire ta façon de penser… lui gueuler dessus un bon coup, ça te fera du bien… Et si tu veux partir après, tu pourras.
- Faudrait déjà qu'il se rappelle de moi…
- Le connaissant, il s'en souvient déjà… C'est lui qui a participé à l'élaboration de ce sortilège, je suis sûr qu'il a un truc pour pouvoir se souvenir de qui il est.
Éléonora y réfléchit pendant quelques secondes, puis elle secoua la tête.
- Non… Depuis deux ans, j'arrive à m'en sortir, si jamais je revois mon père… je sens que je vais encore m'écrouler… et je le refuse.
- Comme tu voudras… Mais tu sais, c'est pas en fuyant tes problèmes que tu vas les régler, mais en leur faisant face.
- De la part d'un mec qui a passé sa vie à fuir ses responsabilités, c'est quant même un peu fort de café ! Le railla-t-elle.
Il la regarda avec un air dur.
- Justement, rétorqua-t-il d'un ton sec. Moi, j'ai arrêté de fuir. Tu ferais bien d'en faire autant. Il soupira. Écoute, voilà le numéro de ma chambre d'hôtel et son adresse, fit-il en écrivant rapidement quelques mots sur un bout de papier, si jamais tu changes d'avis d'ici demain… viens me voir, je pars pour Storybrooke demain après-midi… »
Elle empocha le papier sans même le regarder.
Sa décision était prise de toute façon.
Elle n'irait pas à Storybrooke.
Jamais.
§§§§
« On dirait que tu n'es pas surpris.
- Je m'attendais à ce que tu changes d'avis.
- Ah oui ? Pourquoi ?
- Parce que tu es en colère. Que tu as l'occasion de t'expliquer avec ton père, et que tu ne vas pas laisser passer ça. Et que tu n'as plus rien à perdre de toute façon, plus rien à quoi te raccrocher, si ce n'est ton passé… Je suis passé par là Éléonora, je sais ce que ça fait…
- Je crois qu'en fait, je suis fatiguée de me battre contre mon passé, fatiguée de me battre contre le vent, contre des fantômes… Je suis fatiguée d'être seule, aussi. »
Elle repensa aux traits sur ses bras, à toutes ces bouteilles vides qui traînaient autrefois dans son appartement, à tout ses regrets, tout ce qu'elle avait perdu et bousillé, et se dit qu'elle ne pouvait pas faire pire de toute façon…
Alors qu'elle et August quittaient New York pour Storybrooke, elle le fit en espérant laisser derrière elle son problème d'alcool et ses tendances auto-destructrices.
Mais, comme elle allait bientôt le comprendre plus que jamais, dans la vie, on a pas toujours ce que l'on veut…
A suivre…
