Salut tout le monde !
Donc, j'ai oublié de publié ce chapitre, comme c'est étonnant... A force de ne plus écrire, je n'ai plus l'habitude d'avoir quoi que ce soit à publier !
Mais bref, voici donc cette quatrième partie, qui reprend les événements des chapitres précédents mais du point de vue d'Anakin. Vous trouviez qu'Obi-Wan était un idiot borné et aveugle ? Vous allez pouvoir constater qu'il n'est pas le seul !
Merci à Angelica R pour sa review !
Bonne lecture !
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PARTIE IV : Fleur de scission
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Anakin ne se souvenait pas du jour où il avait craché son premier pétale. Aussi difficile que ce soit à croire, ce n'en était pas moins la vérité. Un jour ils étaient absents, et sans qu'il ne s'en rende vraiment compte ils étaient devenus son quotidien, quelque part au milieu de l'année de ses dix-huit ans.
De manière générale, il ne gardait que peu de souvenirs marquants de cette année-là, peu d'événements d'importance. Juste cette douleur et cette colère qui le dévoraient en permanence. Il n'avait pas compris. Du jour au lendemain, Obi-Wan s'était éloigné de lui sans qu'il n'en comprenne la raison, et sans que son maitre ne lui offre aucune réponse à ses questions, ni même le moindre début d'explication.
Avec un manque flagrant de maturité, il avait alors tenté de le faire réagir de toutes les façons possibles. Il avait commencé à lui répondre avec insolence, à remettre en cause ordres et missions, manquant par ailleurs de faire échouer certaines d'entre elles. Mais jamais il n'obtint plus qu'une sévère remontrance à propos de son attitude, des sourcils froncés d'un air désapprobateur ou une figure impassible qui se détourne. Le pire toutefois était la déception qu'il pouvait parfois lire dans son regard, quand son maitre pensait qu'il ne le regardait pas.
C'était toujours en ces occasions qu'il crachait le plus de pétales. Roses, violets ou encore mauves, il les expulsait en toux violente avant de les enfouir dans ses poches, attendant un instant de solitude pour s'en débarrasser discrètement. La première fois qu'il avait craché des fleurs entières, c'était lorsqu'Obi-Wan avait choisi de l'abandonner au temple, tandis qu'il partait seul en mission de reconnaissance à l'autre bout de la galaxie. Il avait couvert le sol de leurs appartements de pétunias, auxquelles il avait allègrement mis le feu. Les pétunias symbolisaient la colère, c'était bien l'une des rares choses dont il se souvenait à propos des quelques cours de botanique qu'il avait eu, peu de temps après devenu padawan. Et en colère il l'était. Contre Obi-Wan, l'Ordre et le monde en général, contre lui-même surtout. Comme cette époque semblait loin ! Si loin, comme dans une autre vie.
Alors revoir Padmé après toutes ces années de séparation était un soulagement, une bouffée d'air frais qui n'était pas tout à fait métaphorique au milieu de ce cauchemar éveillé qu'était chaque jour que la Force faisait. S'opposant aux ordres qui leur étaient données, Anakin s'était immédiatement proposé pour traquer celui ou ceux en voulant à la vie de la sénatrice. Et comme il l'avait craint, Obi-Wan s'était opposé à lui, rappelant les ordres. Il s'y était attendu, mais la déception n'en était pas moins présente en son sein.
Les événements avaient par la suite prouvé ses assertions, et il avait été mandaté par le conseil pour escorter Padmé sur Naboo. Qu'il avait été heureux, qu'il avait été fier de sa mission ! Et rien n'avait pu assombrir sa joie, pas même les sempiternelles remarques de son maitre. Car pour une fois, il n'y avait nulle colère ou désappointement dans son regard, uniquement du souci à son égard et une fierté telle qu'il pouvait presque la sentir au travers de leur lien mental, quoi qu'il se soit largement affaibli au cours des derniers mois.
Au début, tout s'était très bien passé. Mais à mesure que s'écoulaient les jours sans qu'il n'obtienne la moindre nouvelle d'Obi-Wan, l'inquiétude avait peu à peu enflé, malgré son habituel ressentiment envers son maitre. Il savait que rien de grave n'avait pu lui arriver, ne l'aurait-il pas su autrement ? Mais ce silence, cette distance n'en demeurait pas moins inquiétante. Même ses discussions avec Padmé ne parvenaient plus à l'égayer, et ce qui devait arriver arriva : alors que la sénatrice évoquait une fois de plus l'assassin qui en avait après elle et qu'Obi-Wan traquait, il avait craché une poignée de fleurs. Non pas les habituelles pétunias, mais une poignée de fleurs blanches inconnues. Des ancolies, avait murmuré Padmé, avant d'ajouter dans un souffle la signification de ces fleurs : je vous aime mais votre absence me pèse. Il n'avait pas eu besoin de lui dire de qui il était question ou même le temps d'inventer un quelconque mensonge par lequel elle ne se serait pas laissé duper. Elle avait instantanément compris.
C'est Padmé encore une fois qui lui avait expliqué ce qu'était la maladie d'Hanahaki et ses terribles conséquences. Il n'avait jamais osé se renseigner, de peur que quiconque ne s'enquière de la raison de ses recherches et ne vienne à lui interdire de poursuivre sa formation de jedi. Il pensait ne pas survivre à l'effondrement de son rêve il découvrait lentement et avec horreur qu'il mourrait probablement avant de le voir s'accomplir.
Il avait pleuré cette nuit-là, dans les bras de Padmé. Pleuré ce sentiment dévorant qu'il n'osait qualifier d'amour, qui le dévorait à petit feu et le condamnait irrémédiablement dans un futur plus ou moins proche. Pleuré ce sentiment sans nom qu'il découvrait tout juste, mais auquel il refusait pourtant de renoncer. Se faire opérer, et perdre en même temps ces sentiments conflictuels mais si puissants qu'il éprouvait pour son maitre ? Il en était hors de question, plutôt mourir !
Et mourir il allait.
C'est avec l'insolence de ceux sachant leur fin proche qu'il s'était élancé au-delà du danger. Tatooine d'abord, avant qu'il n'échoue à sauver sa mère. Il avait senti la présence de son maitre à ses côtés durant cette épreuve, irradiant de calme et de puissance. Qu'aurait dit Obi-Wan en voyant le massacre des hommes des sables ? Aurait-il eu honte, tellement honte du meurtrier abject qu'était devenu son apprenti ? Il avait hoqueté des fleurs au rythme de ses sanglots douloureux, infiniment reconnaissant pour la main de Padmé sur son épaule et le soutien de son maitre dans son esprit, sachant pertinemment qu'il ne méritait aucun des deux.
Alors quand il apprit les ennuis de son maitre sur Géonosis, c'est sans la moindre hésitation, et avec l'appui certain de Padmé, qu'il s'était précipité à son secours. Quel piètre résultat ! Le voir enchainé à ce poteau lui avait retourné l'estomac, les fleurs se mêlant à la bile dans sa gorge quand bien même il n'en montre rien. Ils s'étaient battu côte à côté, efficacement secondé par de nombreux membres de l'Ordre venus en renfort, puis pas des soldats, les fameux clones semblerait-il, conduits par Maitre Yoda. Ils avaient affronté Dooku ensemble, l'affrontement se soldant par la perte de sa main. Il avait perdu tout contrôle sur lui-même en voyant son maitre à terre et blessé, et cela lui avait par conséquent couté sa main. Mais le prix à payer était peu élevé pour le savoir sain et sauf.
Prothèse posée, il s'était porté volontaire pour raccompagner Padmé sur Naboo. Par respect pour celle qui en si peu de temps était devenue une amie très précieuse, pour prouver au conseil sa volonté de bien faire et de mener jusqu'au bout sa mission, et assez égoïstement pour s'éloigner rien qu'un temps d'Obi-Wan. Ses sentiments étaient encore si frais, si neufs, et teinté de la colère et de l'amertume qui l'habitaient en permanence depuis plus d'un an. Prendre du temps pour lui, pour faire le point, était devenu une nécessité.
Après tout, la guerre était officiellement déclarée, et il savait que rien ne serait plus jamais comme avant.
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Au cours des mois qui avaient suivi, la situation s'était passablement complexifiée. Partout la guerre faisait des ravages, semant la violence et la haine dans son sillage. Anakin était de ceux qui en subissait de plein fouet les conséquences, au premier rang sur chacun des champs de bataille où il se trouvait. Paix et idéaux pacifiques n'étaient plus qu'utopie dans la boue et le sang.
Mais le changement majeur venait de son accession au rang de chevalier jedi, tandis qu'il était propulsé d'autorité à la tête d'une unité de clones. Le souvenir de la cérémonie d'adoubement… C'était un souvenir qu'il chérissait, et rejouait inlassablement dans sa tête. Malgré les deux dernières années qui avaient été particulièrement difficiles, il n'y avait eu aucune place pour la colère ou la rancœur entre Obi-Wan et lui. Juste l'affection et la complicité enfin retrouvé, le temps d'un échange et d'une communion avec la Force. La fierté dans le regard d'Obi-Wan, ses yeux qui brillaient quand il se posaient sur lui, ses lèvres étirées en un sourire confiant, sa main si chaude et si forte sur son épaule, et la joie sincère pour lui qu'il savait ne pouvoir être contrefaite.
Il aurait tellement voulu l'embrasser. Avait manqué de l'embrasser à vrai dire, et aurait probablement commis cette erreur impardonnable si celui qui était désormais son ancien maitre ne s'était pas brièvement détourné. Quand il lui avait de nouveau fait face, Anakin s'était efforcé d'affiche un masque prudemment neutre, s'empêchant de fixer ses lèvres, et quittant la pièce dès que cela avait été politiquement correct de le faire.
Une fois seul dans les appartements qui lui avaient été attribués, il avait cessé de réprimer la violente quinte de toux ainsi que les fleurs qui avaient gaiement envahi ses poumons à mesure que ses pensées dérivaient. Des pétales et des fleurs jaunes s'étaient répandues sans merci sur le sol jusqu'ici impeccable de son nouveau salon. Essoufflé, épuisé, c'est presque hagard qu'il ramassa l'une d'entre, essuyant d'une main malhabile son menton taché de sang. Il s'était pas mal renseigné sur les fleurs et leurs significations, grâce à l'aide de Padmé principalement, et il reconnut sans peine une jonquille. Mélancolie et désir. Ironique, et tellement approprié à la fois. Ça aurait pu le faire sourire, vraiment, s'il n'avait pas mal à en crever.
Heureusement – ou malheureusement, il n'était pas tout à fait certain de savoir – les membres du conseil avaient décidé que même s'il n'était plus le padawan d'Obi-Wan, ils formaient toujours une excellente équipe, et les envoyaient de fait souvent en mission ensemble. A chaque fois, Anakin devait se forcer à répondre avec une neutralité prudente, de peur qu'un enthousiasme trop évident n'attire l'attention, en particulier de la part du principal intéressé. Outre l'infraction majeur au Code que constituait l'existence même de ses sentiments, il n'aurait pas supporté un rejet de la part d'Obi-Wan. Qu'Hanahaki l'emporte sur le champ aurait été préférable !
Alors il se contentait de l'aimer de loin. Oui, de l'aimer, puisque le temps et le recul l'avait finalement aidé à mettre en mots les émotions trop violentes qui l'animaient. Raison de plus pour garder son masque en permanence et ne rien laisser transparaitre de plus que respect et professionnalisme, en particulier lorsqu'ils étaient seuls tous les deux, ce qui arrivaient bien trop – pas assez – souvent lors des débriefings de batailles. Garder cette distance entre eux était un véritable supplice, et il devait chaque fois s'empresser de le quitter pour ne pas lui laisser voir les pétales et les quintes de toux qui se faisaient chaque jour plus violente. Mais il avait fait son choix et l'assumerait jusqu'au bout. Quelle que soit l'issue qui l'attendait au bout du chemin.
Dès qu'il était de passage à Coruscant, il allait voir Padmé. Malgré sa fonction, son travail et le poids de sa charge, elle prenait toujours le temps de l'écouter. Elle le réconfortait tandis qu'il se morfondait sur cet amour à sens unique qui le rongeait et cette distance entre eux, qui aujourd'hui était bien plus de son fait que de celui d'Obi-Wan. Ce n'était pas facile, ce n'était pas heureux. Il n'était pas heureux. Mais il vivait, et c'était sans doute là le principal. Ou du moins, c'était ce qu'il s'efforçait de croire.
Jusqu'à ce que son monde n'implose.
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Jabiim. Voilà plusieurs semaines qu'Anakin en avait rejoint le champ de bataille, luttant contre les armées séparatistes. Les pertes se comptaient par milliers, il y avait des victimes chez les jedi. Et eux se battaient encore.
Loin à l'est de sa position, Obi-Wan menait au combat sa propre escouade de clones. Anakin avait horreur de ces moments où chacun devait se battre pour sa vie, sans jamais pouvoir veiller sur les arrières de l'autre. Il n'était jamais aussi confiant et assuré que lorsqu'Obi-Wan était à ses côtés, et lui-même était bien plus tranquille quand il pouvait veiller sur les arrières de son ancien maitre. Mais la guerre était ce qu'elle était, et l'intérêt commun primait sur ses sentiments.
Soudain, une rafale de tirs de blaster dans sa direction le poussa à s'abriter en hâte derrière la carcasse d'un véhicule éventré. Pour autant, il ne put échapper à l'entièreté des traits et finit blessé au bras, le faisant grimacer sous le coup de la douleur subite. Mais il n'eut guère le temps de s'y attarder, puisqu'il entendit rapidement une énorme explosion en provenance de l'est, immédiatement suivie par un immense panache de fumée et des flammes si hautes qu'il pouvait les apercevoir depuis sa position. Dans un coin de son esprit, une voix lui rappelait qu'il s'agissait là de la position défendue par Obi-Wan et son détachement.
Mais ces considérations s'évanouirent bien vite alors qu'il réalisait le vide dans son esprit. L'absence totale de vie, de chaleur, de la moindre présence. Juste le froid et le silence que rien ne semblait pouvoir rompre, pas même ses appels désespérés au travers de leur lien atrocement faible et désormais complètement mutique.
Eperdu, abandonnant sans le moindre état d'âme ses troupes derrière lui, il se précipita en direction de l'explosion.
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Mort.
Il était mort.
Obi-Wan était mort.
C'étaient toujours les mêmes pensées qui ravageaient son esprit et son âme sans relâche. Les ruines du lien mental qui l'avait autrefois relié à son maitre était désormais une brulure permanente à laquelle il ne trouvait aucun soulagement. Pas qu'il en souhaite un.
Sans plus faire preuve de la moindre prudence, c'est la rage au ventre qu'il s'élançait désormais sur les champs de bataille, conduisant imprudemment la charge et massacrant les ennemis sur son passage. Trop souvent il revenait blessé, lui qui désormais n'avait de sa vie et de sa sécurité qu'une préoccupation secondaire. Et si les regards soucieux des maitres du conseil le suivaient de plus en plus fréquemment dès qu'il remettait les pieds sur Coruscant, il n'y avait bien que devant les remontrances ce Padmé qu'il détournait le regard.
Padmé, la seule à connaitre la véritable raison de son affliction et de son comportement. Padmé, la seule qu'il autorisait à voir les fleurs qui pleuvaient désormais quotidiennement de sa bouche. Plus de pétunias colère, plus de jonquille désir. Mais aux ancolies s'étaient ajoutées des saxifrages, des cinéraires maritimes bleues et des fleurs d'ifs. Absence, désespoir, douleur et tristesse. Terrible bouquet funèbre, ces fleurs mortuaires faisant pour lui le deuil qu'il n'avait pas le droit de faire pour cet homme qu'il avait tant aimé, sans que ce dernier ne l'ait jamais su. Des fleurs qui l'étouffaient progressivement tandis qu'il se laissait consumer par la douleur. Il ne verrait jamais la fin de la guerre, et ne le souhaitait même pas. Ses sentiments le tueraient plus surement que ne le ferait ce conflit sans fin.
Mourir d'amour. S'il n'avait pas si mal, il aurait presque pu trouver ça poétique.
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« Mace Windu pour Anakin Skywlker, vous nous recevez ? »
Tiré de son sommeil troublé – on ne pouvait décemment pas dire qu'il avait passé la moindre nuit correcte depuis Jabiim – il se leva rapidement et saisit son intercom posé sur la table.
« Ici Anakin Skywalker, je vous reçois maitre Windu. »
« Skywalker, vous devez revenir immédiatement au temple. »
Anakin fronça les sourcils. Hormis pour revoir Padmé, il n'était guère revenu sur Coruscant au cours des derniers mois, et ne s'était jamais attardé au temple plus que le temps nécessaire pour faire ses rapports.
« Pour quelle raison ? » demanda-t-il. « Les troupes devaient normalement être déployées pour encore deux semaines au minimum. »
« Les troupes restent, mais vous rentrez. » Et avant qu'il ne puisse s'insurger face à cette décision qu'il prenait comme une sanction, maitre Windu lui asséna le coup de grâce, faisant voler son monde en éclats. « Nous avons retrouvé Obi-Wan Kenobi : il est en vie. »
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Les jours suivants, Anakin les passa dans un brouillard indistinct. Il était rentré au temple bien entendu, pour se précipiter aussitôt à l'infirmerie. Là il avait pu voir le corps inconscient d'Obi-Wan – en vie, il était en vie ! – entouré par les guérisseurs essayant de traiter les innombrables blessures qui étaient siennes. Mais quand ils s'étaient approchés de sa poitrine, tous les voyants avaient subitement viré au rouge tandis qu'une alarme stridente avait résonné dans la pièce.
Et depuis, Anakin attendait. Au chevet d'Obi-Wan, sa main dans la sienne, il attendait que celui-ci veuille bien se réveiller. Seules ses quintes de toux intempestives venaient rompre le silence atrocement pesant de la petite chambre. Au milieu des fleurs qui rythmaient son quotidien depuis plus de deux ans à présent, une petite nouvelle avait fait son apparition : des daturas orange, dont la symbolique à la simplicité faussement trompeuse lui avait glacé le sang quand il l'avait lu. J'ai peur de te perdre. Anakin n'avait pas seulement peur, il était tout bonnement terrorisé. Une fois déjà il avait tenté – sans grand succès – de vivre dans un monde où Obi-Wan n'était pas. Il savait déjà que revivre sa mort et faire son deuil une nouvelle fois serait au-delà de ses forces.
A chaque fois qu'il était forcé de quitter la chambre, qu'il soit sorti de là par les guérisseurs ou par Bant Eerin, qui prenait alors son relais, il craignait d'y revenir pour ne trouver qu'un corps froid dans ce lit. Il n'avait toutefois pas pu dire non quand Bant l'avait fait sortir, près de deux heures plus tôt, afin qu'il puisse se restaurer. S'il n'avait guère mangé, l'estomac noué, il en avait tout du moins profité pour joindre Padmé et la tenir informée du manque d'évolution dans l'état d'Obi-Wan, toujours stationnaire.
C'est donc d'un pas réticent et craintif qu'il regagna la chambre, en franchissant la porte sans s'annoncer. Mais c'est alors qu'il croisa le regard vif d'Obi-Wan, brillant de vie et de fatigue – vivant ! – et que son cœur s'agita follement dans sa poitrine, au rythme de son soulagement et des fleurs qu'il sentait grimper dans sa gorge. Timidement, il tendit son esprit vers celui de son maitre. Et s'il ne parvenait pas encore à retrouver les traces de leur lien déchiré, il sentait sa présence dans le Force, puissante et chaleureuse, comme si elle n'avait jamais disparu. Ce simple constat lui fit monter les larmes aux yeux, et seule une toux légère de la part d'Obi-Wan lui offrit la distraction nécessaire pour se ressaisir et réendosser son masque. Bant partie, il n'était plus question de se laisser aller. Malheureusement, ses émotions étaient à fleur de peau – bien littéralement dans son cas – tant il se réjouissait de son réveil, et il craignait de laisser échapper les fleurs et les sentiments qui ne sauraient que le trahir.
Il semblerait toutefois qu'il n'ait rien à craindre de ce point de vue-là. Ils avaient échangé de brèves banalités, Anakin informant avec douleur son ancien maitre de l'arrêt cardiaque qui avait manqué de lui couter la vie. Mais son impassibilité avait semble-t-il payé, puisque celui-ci n'avait pas tardé à le congédier.
« Je te remercie pour ta visite Anakin. Mais si tu le veux bien, je suis encore fatigué, et je pense que je vais me reposer à présent. »
Anakin n'avait pu s'en empêcher, et avait reculé d'un pas. Il avait sincèrement cru s'être habitué à la distance, la froideur et l'impassibilité d'Obi-Wan, mais ce violent rejet frontal était bien plus qu'il ne pouvait en supporter. La colère, et pire que tout la douleur, l'envahit de façon telle qu'il crut qu'il allait s'écrouler devant lui, étalé au milieu du sang et des fleurs. Là, se dit-il. C'était là qu'il mourrait.
Il s'inclina avec raideur, le salua – et n'était-ce pas un adieu en vérité ? – et s'apprêta à partir. Mais il y eut une quinte de toux rauque dans son dos, puis une autre et encore une autre. Il se retourna. Se figea. Etendu sur son lit, visage livide, Obi-Wan avait agrippé d'une main tremblante le devant de sa tunique, désormais constellé de sang. Beaucoup de sang.
Il se précipita à ses côtés, l'aidant rapidement à se redresser. Mais cela ne suffit pas, et bientôt ce fut une nuée de fleurs violettes qui s'échappèrent de la bouche d'Obi-Wan, qui luttait pour sa vie et cherchait à reprendre son souffle. Refusant de songer ne serait-ce qu'un instant à la signification de ce dont il était témoin, Anakin resta à ses côtés, soutien muet mais bien présent, traçant des cercles qu'il voulait apaisant dans son dos tandis que l'autre formait un poing serré autour des draps.
La crise dura de longues minutes, peut-être les minutes les plus longues de sa vie. Mais finalement le maitre retrouva péniblement son souffle, transformé en un long sifflement rauque. A ses côtés, Anakin respirait à nouveau. Mais ce calme retrouvé l'amena à se pencher sur les fleurs répandues sur les draps. Des violettes. Il n'avait pas mémorisé la signification de toutes les fleurs de la galaxie et de loin, mais celle-ci il s'en souvenait. Associées à la timidité, la modestie et la pudeur, les violettes signifiaient « Je t'aime en secret ». Et ces fleurs si violemment expulsées de la poitrine de son maitre ne pouvait avoir qu'une seule signification.
« Hanahaki… »
C'est un souffle étranglé qui franchit ses lèvres, sans qu'il ne puisse le retenir. Tout se mélangeait dans sa tête, pensées fugitives et foudroyantes tout à la fois. L'état préoccupant de son maitre trouvait enfin une explication, tout comme son affaiblissement généralisé. Ce qui le mettait en colère toutefois était la violence de cette annonce qui n'en était pas véritablement une. La maladie n'était pas récente, ne pouvait pas l'être au vu de son avancement prononcé. C'était presque certain qu'elle remontait plus loin que son adoubement, à l'époque où Anakin était encore son padawan. Et lui n'avait rien remarqué ! Comment cela était-il possible ? Malgré toute la distance entre eux…
La distance. Bien sûr. Soudainement, tout s'éclairait. Il n'avait pas compris l'éloignement brutal d'Obi-Wan, n'avait jamais reçu la moindre explication satisfaisante. Mais si Obi-Wan avait contracté la maladie à cette époque, il n'était guère étonnant qu'il ait tout fait pour la lui dissimuler, en commençant par s'éloigner de lui. Outre la violence de cette maladie pernicieuse qui l'aurait désigné comme faible, Hanahaki était la preuve de sentiments profonds, d'un amour non réciproque et pourtant si puissant, si fort qu'il en viendrait nécessairement à provoquer l'exclusion d'Obi-Wan de l'ordre si les maitres du conseil venaient à l'apprendre. Le même genre de sentiment que lui-même éprouvait.
Il savait, bien sûr qu'il savait qu'il n'avait pas la moindre chance avec lui. Ils étaient tous les deux des jedis, leur devoir et leurs convictions passant avant toute considération romantique. Et quand bien même ce ne fut pas un obstacle, il n'y avait aucun moyen qu'Obi-Wan puisse lui rendre ses sentiments. Après tout, il n'était que le gamin irritant et immature qu'il avait élevé sous la contrainte, au nom d'une promesse arrachée par un maitre mourant. Il était celui qui lui avait causé des nuits blanches et des soucis en nombre, padawan indiscipliné et rebelle qu'il était. La distance et l'âge allant, c'était bien la colère et la déception qui avaient teinté leur relation. Anakin savait tout ça.
Mais ces fleurs dans la bouche de son maitre, c'était tout autre chose. C'était la terrible preuve que ses sentiments ne lui seraient jamais rendus, puisque son maitre en aimait une autre. Autre qui par définition n'était pas lui. Et Force, ça faisait mal.
Comme un automate, il s'assit sur la chaise près du lit. Le simple fait de devoir le regarder en face, croiser son regard triste était presque plus qu'il ne pouvait en supporter. Il frémit. Dans sa gorge, les fleurs se pressaient à ses lèvres, voulant s'échapper telles les larmes qu'il ne pouvait verser. Pas maintenant tout du moins. Il se racla la gorge, espérant les retenir pour un instant encore. Il regarda Obi-Wan. Au coin des lèvres qu'il avait si souvent voulu embrasser était encore accroché un mince pétale violet couronné de sang. Je t'aime en secret.
Anakin toussa.
