Re-bonjour !
Voici le dernier chapitre de la "Partie II - Le prince vaudou".
Bonne lecture :)
Avril 2003, Paris, France
J'arrive pas à le croire ! s'exclama Joe en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise d'un air consterné.
-Et pourtant, c'est vrai, confirma MacLeod en servant au Guetteur un nouveau verre de whisky.
À la fin des combats, Cassandra avait descendu les dix étages pour récupérer la clé que Methos avait jetée dans la cage d'escalier puis était remontée jusqu'au septième pour délivrer ses deux compagnons, qui s'étaient aussitôt précipités sur les lieux du massacre. Étant convaincus qu'ils n'arriveraient pas à trouver le sommeil ce soir-là, Mac et Amanda avaient décidé de rejoindre Joe au Blues Bar pour lui raconter ce qui s'était passé plutôt que de regagner la péniche.
-Putain de journée ! jura encore le Guetteur en tapant du poing sur la table.
-Comme tu dis, acquiesça l'Immortel d'un air sombre.
Ils burent une longue gorgée du liquide ambré tandis qu'un lourd silence s'installait autour de la table, alors que l'animation dans le bar battait pourtant son plein.
-Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? questionna Joe au bout d'un moment. On prévient Émilie ?
-Cassandra veut le faire elle-même, répondit Amanda d'une voix étrangement étranglée. Elle semble persuadée qu'Émilie sera de retour demain.
L'Immortelle laissa échapper un sanglot et MacLeod la prit dans ses bras pour la consoler.
-Si seulement je savais où elle est allée ! s'écria-t-elle entre deux larmes. Elle n'a même pas de téléphone portable !
Ni Mac ni Joe ne surent quoi répondre et ils se contentèrent de veiller en silence encore bien après que la salle se soit finalement vidée et les serveurs rentrés chez eux, laissant à Joe le soin de fermer la boutique.
Le TGV arriva en gare de Montparnasse un peu après neuf heures le lendemain matin.
Émilie n'avait pas passé vingt-quatre heures à Lorient mais elle avait eu dès son arrivée dans la ville portuaire le sentiment très net que sa place était à Paris. Elle prit le métro jusqu'à la gare du Nord et marcha jusqu'au Passage des Récollets sous un ciel menaçant.
En entrant dans son appartement sous les toits, elle jeta son sac de voyage sur le lit et un regard circulaire à la pièce : elle était de retour chez elle. La jeune femme n'aurait su dire si c'était l'air marin qui avaient éclairci ses sombres pensées, ou les sept heures passées dans le train à les ressasser encore et encore, mais elle se sentait un peu plus légère.
Cinq minutes ne s'étaient pas encore écoulées depuis son arrivée qu'on frappait déjà à la porte. Surprise, elle se hissa sur la pointe des pieds pour regarder à travers l'œil de bœuf installé décidément bien trop haut pour une locataire de sa taille. Elle vit alors qu'une femme aux longs cheveux châtains et aux yeux verts se tenait sur le palier. Consternée, Émilie ouvrit lentement la porte.
-Bonjour Émilie, dit la femme dans un sourire aimable. Je m'appelle Cassandra, vous vous souvenez de moi ?
-Bien sûr, souffla la jeune femme, de plus en plus décontenancée. Entrez, je vous en prie, ajouta-t-elle après un instant d'hésitation.
Elle s'écarta pour laisser entrer l'Immortelle et referma la porte derrière elle.
-Je suis désolée, je n'ai que de l'eau à vous offrir, balbutia Émilie, qui ne s'était vraiment pas attendue à de la visite.
-Oh, ne vous inquiétez pas, répondit Cassandra d'une voix douce. Je suis en route pour l'aéroport, mon taxi attend en bas. Je ne vous dérangerai que quelques minutes.
-Ah, fit Émilie, qui ne comprenait toujours pas ce que l'Immortelle pouvait bien vouloir d'elle.
-Vous vous demandez sûrement pourquoi je suis venue vous voir, sourit Cassandra, comme si elle avait lu dans ses pensées. J'ai appris que vous aviez rompu vos fiançailles avec Methos à cause de ce qui s'est passé entre lui et moi il y a trois mille ans, alors je me suis dit que vous deviez apprendre de ma bouche ce qu'il est arrivé hier soir.
-Qu'est-ce que vous voulez dire ? s'inquiéta la jeune femme d'un ton soudain alarmé.
Cassandra prit une grande inspiration et raconta à Émilie les évènements de la veille. Mortifiée, la jeune femme recula d'un pas et dut se tenir à un meuble pour ne pas s'effondrer.
-V-Vous l'avez tué ? bégaya-t-elle lorsque Cassandra eut terminé son récit.
L'Immortelle observa un instant l'expression de terreur et de chagrin qu'affichait le visage de la jeune femme. Pour Émilie, ces quelques secondes semblèrent aussi longues qu'une vie d'Immortel.
-Non, répondit-elle enfin.
Sentant ses genoux céder sous elle, Émilie poussa un soupir de soulagement et se laissa tomber sur le bord du lit le temps de reprendre contenance. Il y eut un nouveau moment de silence, puis Cassandra reprit la parole.
-Il y a encore quelques années, je n'aurais laissé passer pour rien au monde une telle occasion de me venger, expliqua-t-elle d'une voix très calme. Et j'avoue que lorsque j'ai appris votre mariage, j'ai eu très envie de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour l'empêcher.
-Et vous auriez eu raison, souffla Émilie.
-Vous croyez ? dit Cassandra d'un air absent. Il vous aime, ajouta-t-elle. Et vous l'aimez aussi.
Ce n'était pas une question mais une constatation, mais ce n'était pas le problème.
-Comment puis-je aimer un homme qui a commis de telles horreurs ? interrogea Émilie d'un air profondément torturé et malheureux.
Cassandra ne répondit pas tout de suite, observant la jeune femme avec compassion pendant quelques instants.
-Émilie, reprit l'Immortelle d'une voix soudain plus ferme, le Methos que j'ai connu ne vous aurait jamais avoué la vérité. Il ne m'aurait jamais offert sa tête non plus.
Elle marqua une pause avant de poursuivre :
-Croyez bien que cela me fait mal de l'admettre, dit-elle, mais il me paraît plus qu'évident que l'homme qui m'a réduite en esclavage a disparu depuis longtemps. Vous ne l'avez jamais connu, ajouta-t-elle.
Émilie baissa la tête pour masquer les larmes qui perlaient entre ses cils et ne répondit pas. Cassandra se pencha alors vers elle et lui prit délicatement la main :
-Ne passez pas à côté de l'amour de votre vie à cause d'un fantôme, conclut-elle d'une voix paisible en déposant un épais morceau de papier dans la paume de la jeune femme.
Émilie le regarda et s'aperçut qu'il s'agissait de l'un des cartons d'invitation pour son mariage avec Adam. Cassandra se redressa et recula d'un pas lent en direction de la porte puis sortit en laissant Émilie seule avec ses pensées.
« Deux mille ans et un jour. On fait le bilan, il est lourd. Sans perdre de temps, ça repart pour un tour. Faut pas se miner, se faire de bile, car pour les années, paraît-il, ce sont toujours les premières deux mille les plus difficiles. »[1]
Assis sur le bord d'une chaise au milieu de son bar, Joe tentait de « faire couler ses idées noires dans un p'tit blues peinard »[2], malheureusement sans grand succès. Ses doigts couraient par automatisme sur le manche en acajou, mais ses pensées étaient ailleurs. La porte de service s'ouvrit, laissant apparaître une ombre au milieu du trait de lumière.
-Tiens, lança Joe en cessant de jouer, un revenant !
-Très drôle, concéda Methos en s'approchant d'un pas traînant.
Il tira une chaise face à Joe et s'y laissa lourdement tomber. Il y eut un moment de silence pendant lequel il inspecta le contenu du verre posé devant Joe et, constatant qu'il ne s'agissait que d'eau plate, il fronça le nez d'un air contrit. Il était sur le point de se lever pour aller se chercher à boire lorsque Joe l'agrippa fermement par le bras, le forçant à se rasseoir, et Methos s'exécuta à contrecœur.
-Je peux te faire un café, si tu veux, proposa le Guetteur.
L'Immortel sembla hésiter un instant, puis hocha finalement la tête. Joe cala précautionneusement sa guitare contre le dossier d'une chaise puis empoigna sa canne avant de se diriger vers le comptoir. Il mit la machine à espresso en marche et Methos vint s'asseoir sur l'un des tabourets hauts.
-J'imagine que Mac et Amanda t'ont déjà raconté tout ce que ton Guetteur n'a pas pu voir ? supposa-t-il en lançant à son ami un regard pénétrant.
-Ben ouais, fit Joe en haussant les épaules. Ça les a pas mal secoués, tu sais, le coup du chantage affectif.
-J'étais on ne peut plus sérieux, rétorqua Methos d'un air agacé.
-Et maintenant tu ne l'es plus ? questionna le Guetteur en haussant les sourcils avec étonnement.
À cet instant, la machine à espresso laissa échapper un panache de vapeur et Joe déposa une petite tasse sur une soucoupe ainsi qu'une cuillère et un morceau de sucre devant son ami, avant de faire le tour du comptoir et de venir s'installer auprès de lui.
-Si, bien sûr, maugréa l'Immortel sans même le remercier. Mais avoue que c'est quand même drôlement ironique : Cassandra essaie de me tuer alors que j'ai encore envie de vivre, et au moment où je décide de mourir, elle ne tient plus à se venger ! C'est tout de même un comble !
-C'est le karma, répondit Joe avec un nouveau haussement d'épaules.
C'était l'une de ces occasions où il était difficile de savoir si le Guetteur était sérieux où si c'était encore l'un de ses traits d'humour pince-sans-rire, mais Methos ne releva même pas.
-Je n'arrive pas à croire qu'elle ait laissé passer une occasion pareille, souffla-t-il, éberlué, après avoir bu une gorgée de café. Tiens, c'est comme Mac qui me se met à me raconter des bobards... Le monde marche sur la tête, regretta-t-il.
Il reposa sa tasse un peu violemment sur sa soucoupe, et le bruit de porcelaine masqua celui de la porte qui s'ouvre au fond de la salle.
-Moi je crois au contraire que tout va bientôt rentrer dans l'ordre, assura Joe, dont le regard s'était soudain illuminé.
-Qu'est-ce que tu en sais ? répliqua l'Immortel de son ton le plus sarcastique. Cassandra t'a donné des cours du soir en cartomancie ? Ou est-ce que tu es plutôt boule de cristal ?
-Ni l'un ni l'autre, répondit Joe en se levant.
Il empoigna sa canne dans une main et alla récupérer sa guitare avant de s'éloigner de sa démarche claudicante. Methos le suivit du regard et comprit soudain ce qui avait motivé le Guetteur à se risquer à faire de telles prédictions : Émilie se tenait debout à quelques pas de l'entrée de service.
La jeune femme observa Joe tandis qu'il s'avançait vers elle, retardant le plus possible le moment où son regard croiserait celui de l'Immortel. Le Guetteur arriva bientôt à sa hauteur et lui adressa un sourire encourageant auquel elle répondit d'un signe de tête timide, puis attendit qu'il ait quitté la pièce pour se tourner vers Methos.
Surpris par son apparition, l'Immortel s'était levé et l'observait comme s'il doutait de sa présence. Terriblement nerveuse, Émilie essaya de sourire mais ce simple geste était au-dessus de ses forces. Elle s'approcha lentement et s'arrêta à environ un mètre de lui.
-Salut, chuchota-t-elle, trop émue pour parler à voix haute.
Methos ne répondit pas. Il avait trop peur de se faire de faux espoirs. Émilie le comprit aussitôt car elle baissa la tête d'un air embarrassé.
-Je peux m'asseoir ? demanda-t-elle d'une voix hésitante.
L'Immortel approuva d'un signe de tête et désigna le tabouret haut que Joe venait de libérer. Émilie s'avança et s'y installa d'un mouvement un peu maladroit. Elle avait toujours eu du mal à grimper dessus, et sa nervosité n'arrangeait pas les choses, bien au contraire. Une fois assise, et voyant que Methos ne disait toujours rien, elle prit une grande inspiration :
-Cassandra est venue me voir tout à l'heure, déclara-t-elle à mi-voix. Elle a dit... Elle a dit que tu lui avais offert ta tête à cause de moi. C'est vrai ?
Methos se contenta d'acquiescer silencieusement sans la regarder.
-Tu étais vraiment prêt à mettre fin à cinq mille ans d'existence pour une simple mortelle ? insista-t-elle.
-Tu n'es pas n'importe quelle mortelle, répondit Methos d'une voix étrangement rauque.
À la fois heureuse et surprise de l'entendre lui parler à nouveau, Émilie laissa échapper un soupir de ravissement soulagé et posa sa main sur celle de l'Immortel.
-Je t'ai jugé, reprit-elle sur un ton de regret, je n'en avais pas le droit. On fait tous des erreurs – moi la première – et je ne peux même pas imaginer ce qu'être Immortel peut bien vouloir signifier pour vous. La façon dont tu as traité Cassandra était ignoble, cela va sans dire, mais je sais que tu t'es repenti depuis et que tu ne me ferais jamais de mal. Il n'y a que cela qui compte. Je te demande pardon, ajouta-t-elle d'un ton et d'un regard suppliant.
Methos la dévisagea un moment tandis que la jeune femme retenait son souffle. L'un comme l'autre, ils avaient comme une impression de déjà-vu. Finalement, il se contenta de hocher la tête, sa gorge était trop sèche pour produire le moindre son.
Un sourire soulagé apparut sur le visage d'Émilie et la jeune femme étouffa un sanglot.
-Un grand poète a écrit un jour « Du linge blanc sur tes années de guerre, c'est tout ce que je sais faire, c'est tout »[3], récita-t-elle, et je te promets qu'à partir de maintenant je vais employer toute mon énergie à te faire oublier toutes les horreurs que tu as vécues par le passé.
C'en était trop pour Methos. Il attira Émilie vers lui et l'embrassa avec passion.
-Apollinaire ? demanda-t-il lorsque leurs lèvres se séparèrent.
Elle ne put retenir un petit rire et se mordit la lèvre d'un air vaguement gêné.
-Cabrel, répondit-elle alors.
Ils éclatèrent de rire et s'embrassèrent à nouveau.
La porte de service s'ouvrit une nouvelle fois, et Mac et Amanda entrèrent dans le bar. Joe apparut à son tour et Émilie leur fit signe d'approcher.
-Je me suis permis de les appeler, expliqua-t-elle à Methos.
À ces mots, elle lui prit la main et s'agenouilla devant lui :
-Adam Methos Pierson, commença-t-elle, le regard brillant, je ne peux ni ne veux plus vivre sans toi... Est-ce que tu veux bien devenir mon mari ?
L'Immortel la dévisagea un long moment sans répondre. Émilie resta immobile, le regard plein d'espoir, ignorant ses genoux qui commençaient à la faire souffrir.
-Tu sais que pour bien faire, il faudrait que je prenne mes jambes à mon cou sans te donner de réponse ? souligna Methos avec un sourire amusé.
-S'il n'y a que ça pour te faire plaisir... pouffa-t-elle à son tour.
« Bien sûr on sait qu'un jour la pluie pourrait tomber. Mais la pluie c'est peu dire, alors on s'est regardé. Un rayon de soleil se pointe au coin de la rue. Un fou rire, un éclair. Alors ? On continue ? »[4]
Le sourire de l'Immortel s'élargit un peu plus alors qu'il se penchait vers elle.
-Oui, Émilie Louise Dumont, je veux devenir ton mari, répondit-il enfin en lui prenant les mains.
Il l'attira contre lui et l'embrassa avec plus d'ardeur que jamais sous les cris de joie d'Amanda, Joe et Mac.
[1] Michel Fugain Deux mille ans et un jour (1998)
[2] Jean-Jacques Goldman P'tit blues peinard (1984)
[3] Francis Cabrel Presque rien (1999)
[4] Patrick Bruel Au bout de la marelle (1999)
Voilà, c'est tout pour cette deuxième partie ! Je fais une petite pause, puis je reviendrai d'ici deux semaines avec la "Partie III - Le démon de la jungle", où je vous promets encore quelques voyages, aussi bien géographiquement que dans les souvenirs de nos Immortels.
À bientôt !
