Avril 2005, Paris, France
La rue Saint Sabin était une rue tout à fait parisienne, à sens unique et aux voitures garées si proches les unes des autres qu'on aurait dit une partie de Tetris. Arrivant à pied de la place de la Bastille, Émilie longea le trottoir jusqu'à un immeuble en béton à la façade blanchie à la chaux et s'arrêta devant la double porte en verre du numéro 8.
Les bureaux de Médecins sans Frontières se trouvaient au deuxième étage et la jeune femme décida d'emprunter l'escalier plutôt que l'ascenseur, histoire de se réchauffer un peu : il faisait encore très frais pour un mois d'avril et l'anthropologue n'avait encore pu se résoudre à troquer son manteau de laine contre une veste plus légère.
La permanence était plutôt petite, trois ou quatre pièces à ce que l'anthropologue pouvait en juger, et les affiches de prévention et d'appel aux dons ne parvenaient pas à masquer la tristesse des murs dont la peinture commençait à s'écailler.
-Je peux vous aider? demanda la jeune femme assise derrière un ordinateur et qui semblait faire office de secrétaire.
-J'ai rendez-vous avec le Dr Becker, répondit l'anthropologue. Dr Émilie Dumont.
-Ah oui, acquiesça la jeune femme avec un hochement de tête. Suivez-moi s'il vous plait.
À ces mots, la jeune femme se leva et conduisit Émilie vers l'une des portes aménagées au bout du couloir.
-Dr Becker? appela la standardiste en frappant doucement à la porte. Votre rendez-vous vient d'arriver.
-Merci Ophélie, répondit le dénommé Becker. Dr Dumont, entrez je vous prie. Merci d'être venue. Je suis le Dr Jan Becker.
-Enchantée, dit Émilie en lui serrant brièvement la main.
Le médecin lui fit signe de prendre place sur l'une des chaises disposées autour d'une table ronde et referma la porte derrière lui.
La pièce était dénuée de toute décoration aussi Émilie détailla son hôte tandis qu'il s'installait à son tour : il était très grand – il devait bien mesurer un mètre quatre-vingt-dix –, svelte, et semblait avoir une quarantaine d'années. Ses yeux gris pâle étaient entourés de quelques rides naissantes et son visage d'une abondante chevelure blond platine gominée en arrière.
-Je me doute que votre temps est précieux et le mien l'est tout autant, commença-t-il sans détour, aussi irai-je droit au but.
Émilie s'efforça de garder un air neutre mais elle ne pouvait s'empêcher de penser que s'il avait cette approche avec les tribus qu'il essayait de soigner, alors effectivement, il avait besoin de son aide.
-Je vous écoute, dit-elle simplement.
-J'ai lu récemment votre livre sur les Korowai de Papouasie-Nouvelle-Guinée et je suis forcé d'admettre que je me fais du souci.
-Ah oui? fit mine de s'étonner Dumont.
Elle savait parfaitement quel passage avait dû irriter le médecin : les Korowai n'avaient pas conscience que les maladies étaient provoquées par des microbes. Ils pensaient que les malades étaient possédés et les assassinaient lors d'un rituel sanglant au terme duquel ils faisaient cuire à la vapeur la chair du malade avant de la consommer. Cette tradition cannibale pouvait paraître particulièrement barbare pour un Occidental, mais elle avait pour effet d'immuniser les survivants contre le virus ou la bactérie concernée.
-Pouvez-vous me décrire les symptômes du jeune Wayan? questionna Becker en se tenant prêt à prendre des notes.
-Difficilement, confia Dumont. Il avait de la fièvre et il délirait. Mais on ne m'a pas laissée l'approcher de près, je serais bien incapable de vous dire de quoi il souffrait.
-C'est mon travail de faire le diagnostic, expliqua Becker d'un ton qui se voulait courtois. Contentez-vous de me dire tout ce dont vous vous souvenez.
Surprise par l'arrogante audace du médecin, la jeune femme haussa les sourcils et se laissa tomber contre le dossier de sa chaise.
-Je me rappelle qu'il n'avait plus d'appétit, déclara-t-elle d'une voix lente après plusieurs minutes de réflexion.
-D'une manière générale ou avant qu'il n'ait de la fièvre? demanda encore Becker.
-Je dirais deux jours avant d'avoir de la fièvre, répondit l'anthropologue.
-Est-ce qu'il avait des insomnies, des douleurs abdominales?
-Nous n'étions pas si proche, expliqua la jeune femme. Mais c'est vrai qu'il avait l'air fatigué.
-Vous, vous n'êtes pas tombée malade? voulut encore savoir le médecin.
-Non, répondit Émilie. C'était sûrement quelque chose contre quoi je suis vaccinée.
-Je pense aussi, approuva Becker. Vous êtes vaccinée contre la fièvre typhoïde?
La jeune femme acquiesça et Becker hocha la tête d'un air satisfait.
-À combien d'individus s'élève cette population? interrogea-t-il.
-Difficile à dire, vous devriez plutôt demander à l'ambassade de Papouasie-Nouvelle-Guinée...
-Mais vous en avez bien une idée? insista le médecin avec impatience.
Émilie poussa un soupir.
-Environ deux mille cinq cent, avança-t-elle d'une voix peu assurée. Répartis dans plusieurs dizaines de villages.
-Deux mille cinq cent, répéta Becker d'un air songeur. Très bien, vous m'avez déjà beaucoup aidé.
À ces mots, il se leva.
-Vous avez l'intention de les vacciner? demanda à son tour Émilie sans bouger de sa chaise.
-Si je trouve le moyen de me procurer autant de vaccins, alors oui, c'est mon intention, admit-il.
-Vous n'y arriverez pas, déclara la jeune femme d'un ton soudain plus ferme. Je veux dire, ils vous laisseront les approcher mais ils ne vous feront jamais assez confiance pour que vous puissiez les vacciner. Ils ne savent pas ce qu'est la médecine et ne veulent pas le savoir.
-Je me doute que ce sera une opération difficile, admit Becker, et que j'aurai encore besoin de vos services. Mais chaque chose en son temps. Y-a-t-il un numéro de téléphone où je puisse vous joindre directement?
À contrecœur, Émilie lui dicta son numéro de portable. Le projet du Dr Becker ne l'enthousiasmait guère mais il fallait qu'elle le garde à l'œil si elle voulait pouvoir protéger les Korowai. Après leur échange de coordonnées, l'anthropologue prit congé, le front soucieux.
Il était déjà presque dix-sept heures lorsqu'Émilie arriva au Blues Bar. Elle entra par l'entrée principale et ne tarda pas à repérer Adam accoudé au comptoir, en train de discuter avec Joe, comme à son habitude. Elle s'avança entre les tables en bois sombre et s'installa sur l'un des tabourets hauts.
-Salut, dit-elle à l'adresse du Guetteur avant de déposer un baiser sur les lèvres de son mari.
-Alors, ce rendez-vous? questionna l'Immortel sans attendre.
-C'était... commença Émilie avant de s'interrompre, cherchant ses mots. À vrai dire, je n'ai pas encore arrêté d'opinion.
-Qu'est-ce que tu veux dire par là? s'étonna Methos. Qu'est-ce qu'ils te voulaient?
La jeune femme poussa un profond soupir.
-Joe, tu peux me servir un café s'il te plait? demanda-t-elle pour gagner du temps.
Le barman acquiesça d'un son guttural et actionna la machine à espresso. Émilie le remercia et but une gorgée avant de répondre.
-Ce type, le Dr Becker, il veut vacciner les Korowai contre la fièvre typhoïde pour leur éviter de s'adonner au cannibalisme, expliqua-t-elle finalement.
-Et en quoi ce serait une mauvaise chose? questionna Joe en fronçant les sourcils.
-Je ne sais pas, avoua Émilie, mal à l'aise. Je me suis toujours donné beaucoup de mal pour n'exercer aucune influence sur les peuples que j'étudie. C'est pour ça que je dessine plutôt que de prendre des photos, souligna-t-elle. Et si j'ai écrit sur le cannibalisme, c'est pour expliquer aux gens que les Korowai ne sont pas cruels mais qu'ils font ça pour se protéger.
-Je me rappelle de ta conférence sur le sujet, intervint Methos. Tu disais que c'est un rituel plutôt rare... Il ne leur manquera sans doute pas...
-Peut-être, admit la jeune femme, toujours aussi peu convaincue.
Elle aurait été bien incapable d'expliquer pourquoi, mais elle avait un mauvais pressentiment. Peut-être était-ce dû au fait que le Dr Becker lui avait semblé fort peu sympathique? Émilie but une nouvelle gorgée de café puis changea de sujet :
-Des nouvelles de Mac et Amanda? questionna-t-elle.
-Oui, répondit Joe. J'ai parlé à Mac en début d'après-midi. Ils sont toujours à Seattle, ça l'air d'aller pour eux.
-Quand est-ce qu'ils reviennent? demanda encore la jeune femme.
-Aucune idée, j'ai l'impression qu'ils sont partis pour rester, déclara le Guetteur en haussant les épaules.
Le visage d'Émilie afficha alors une expression renfrognée qu'elle tenta de dissimuler derrière sa tasse.
Bien qu'elle refusait de l'admettre à voix haute, la jeune femme ressentait plus que jamais le besoin de demander conseil à Amanda : elle savait que l'Immortelle devait elle aussi lutter contre son instinct maternel et était intimement persuadée qu'elle était la seule à pouvoir comprendre ce qu'elle traversait. L'ombre qui venait d'assombrir le regard de la jeune femme n'échappa cependant pas à Methos.
-Et si on allait les voir à Seattle? proposa-t-il soudain, les yeux pleins d'espoir. Ça nous ferait sûrement du bien de partir en vacances ! Et tant qu'on y est, on pourrait louer une cabane dans le parc national de Jasper-Banff. Je sais que ça fait des années que tu as envie d'y retourner... Ce serait l'occasion rêvée !
À ces mots, Émilie poussa un profond soupir de lassitude.
-C'est très tentant, concéda-t-elle. Mais tu dois d'abord terminer tes recherches pour ton nouveau client et moi je tiens à garder un œil sur ce Dr Becker.
Remarquant la déception sur le visage de son mari, elle ajouta :
-Mais si Mac et Amanda n'ont pas l'intention de revenir dans l'immédiat, alors rien ne presse. On pourra aller les voir cet été.
-Et si tu trouves du travail avant? questionna l'Immortel d'un air innocent. Tu as bien dit que les universités de Lyon et de Bordeaux étaient intéressées, non?
-C'est vrai, admit la jeune femme, mais ils n'auront pas besoin de mes services avant le nouveau semestre, c'est à dire, en octobre prochain. Il faut bien que je m'occupe d'ici là. Alors je vais commencer par travailler avec MSF et ensuite, nous pourrons partir en vacances.
-Minute, intervint soudain Joe d'un air alarmé. C'est quoi cette histoire de travail à Lyon ou Bordeaux? Je croyais que vous aviez commencé une procédure d'adoption.
Il y eut soudain un grand fracas lorsqu'Émilie laissa tomber sa tasse, renversant au passage son contenu sur le comptoir et sur ses vêtements.
-Oh, désolée, souffla la jeune femme en s'empressant d'éponger la flaque qui s'était formée autour de sa soucoupe.
-Ce n'est pas grave, assura Joe de son habituel ton bourru. Attends, je vais le faire.
Il déposa la tasse dans l'évier et essuya le plan de travail à l'aide d'une éponge humide tandis qu'Émilie s'éloignait en direction des commodités.
-J'ai dit quelque chose qui ne fallait pas? demanda Joe en lançant à l'Immortel un regard de biais dès que la jeune femme fut hors de vue.
-Oui, répondit franchement Methos. Mais ce n'est pas ta faute, j'aurais dû t'en parler plus tôt.
Février 2005, Paris, France
Un palmier en pot qui avait vu des jours meilleurs s'apitoyait lamentablement dans un coin de la salle d'attente, témoin malgré lui des doutes, espoirs et désillusions de celles et ceux qui venaient prendre place autour de la table basse chargée de brochures. Assise sur l'une des chaises en plastique inconfortables, Émilie regardait sa montre une fois de plus sous le regard agacé de son mari. La porte du bureau s'ouvrit enfin et un homme d'une quarantaine d'années au crâne dégarni en sortit.
-Désolé de vous avoir fait attendre, dit-il en s'écartant pour laisser le couple entrer.
Nerveux, Émilie et Adam prirent place sur les deux sièges disposés d'un côté du bureau encombré de dossiers tandis que l'homme s'installait dans sa chaise à roulettes.
-La commission a rendu sa décision, reprit-il sans détour. Malheureusement ils ont décidé de vous refuser l'agrément.
Un silence stupéfait s'abattit dans la pièce.
-Pardon ? lâcha soudain la jeune femme en se penchant en avant.
Elle avait dû mal entendre, il n'y avait pas d'autre explication possible !
-Je suis désolé, répéta l'homme en secouant la tête d'un air sincèrement navré. Vous avez réussi tous les tests psychologiques mais c'est du côté professionnel que ça pêche. Les expéditions dans le Tiers Monde ne constituent pas les conditions idéales pour le bon développement d'un enfant, souligna-t-il d'un air entendu.
-Je vous ai expliqué que je ne partirais bien évidemment plus en expédition si on devait nous confier un enfant, rappela l'anthropologue en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise avec agacement.
-Dr Dumont, dit l'homme en se penchant à son tour vers elle, je vous crois sur parole. Mais malheureusement, cela ne suffit pas à la commission d'agrément. Il leur faut des preuves, des actions concrètes.
Estomaquée, Émilie ouvrit la bouche mais aucun son ne daigna sortir de sa gorge. Elle venait de comprendre où le travailleur social voulait en venir.
-Vous voulez que je renonce dès maintenant à un métier que j'adore pour obtenir l'agrément dans l'espoir hypothétique que vous nous laissiez adopter un enfant un jour lointain ? résuma-t-elle, horrifiée.
L'homme lui adressa alors un sourire compatissant.
-Revenez me voir avec les fiches de paye d'un emploi stable et nous pourrons constituer un nouveau dossier, dit-il sans répondre directement à la question. D'ici là, je ne peux rien faire pour vous.
À ces mots, il se leva et Adam l'imita. Émilie, quant à elle, resta assise quelques secondes de plus avant de se diriger à son tour vers la porte, dépitée.
Avril 2005, Paris, France
-C'est ahurissant cette histoire ! s'exclama Joe d'un air scandalisé.
-Il faut les comprendre, maugréa Methos d'un air sombre. Ils ne peuvent pas faire d'entorse au règlement pour nous.
-Et donc si je comprends bien, Émilie cherche un travail stable? devina le Guetteur.
-Oui, souffla l'Immortel. Elle pense que si elle ne le fait pas, ce serait renoncer définitivement, et elle n'est pas prête pour ça.
Il marqua une pause et poussa un profond soupir.
-Je crois qu'elle regrette de m'avoir épousé, lâcha-t-il enfin.
-Ne sois pas ridicule ! gronda Joe. Elle savait parfaitement à quoi elle s'engageait en disant « oui » !
-Le problème, reprit Methos, c'est qu'elle voulait dire « non », tu te rappelles?
Joe hocha la tête d'un air contrit. Comment oublier les conditions dans lesquelles l'Immortel avait demandé l'anthropologue en mariage?
-Je n'ai réussi à la convaincre de changer d'avis en lui disant que nous pourrions adopter, poursuivit l'Immortel, mais de toute évidence, j'avais sous-estimé le poids de la bureaucratie. Maintenant elle m'en veut et je ne peux pas l'en blâmer.
Joe allait répliquer lorsqu'Émilie réapparut dans la salle et s'avança vers eux.
-Je crois que je vais rentrer, annonça la jeune femme.
-Je viens avec toi, déclara Methos.
-Non ! s'exclama-t-elle d'une voix légèrement plus aiguë que d'habitude. Tu peux encore rester, si tu as envie...
Mais rien de ce qu'avait pu dire Émilie n'avait réussi à faire changer Methos d'avis : il aurait fallu plus d'une heure à la jeune femme pour regagner leur domicile avec les transports en commun, et il voulait lui épargner cette peine. L'Immortel paya leurs consommations en jetant à Joe un regard éloquent puis guida son épouse jusque dans l'arrière-cour du Blues Bar, où était garée sa Volvo bleu foncé.
Le couple n'échangea pas un mot pendant les vingt-cinq minutes de trajet. Émilie semblait perdue dans de sombres pensées tandis que Methos réfléchissait. Il voulait dire quelque chose de réconfortant mais il avait trop peur de se montrer maladroit et d'aggraver la situation encore davantage. S'il avait raison et qu'Émilie regrettait déjà leur union alors tout ce qu'il dirait pourrait potentiellement devenir la goutte d'eau qui ferait déborder le vase.
« Qu'est-ce que tu voulais que je lui dise ? Toute la vérité, rien que la vérité ? Est-ce que tu voulais que je lui dise que ça ne fera qu'empirer ?»[1]
Ils cuisinèrent ensemble puis dînèrent presque en silence, n'échangeant que quelques banalités sans importance, avant de s'installer dans le salon confortablement meublé chacun avec un livre et un CD de flamenco en fond sonore.
-Je vais me coucher, annonça finalement Émilie quelques heures plus tard en refermant Queen of the Desert, une biographie de l'aventurière et espionne britannique Gertrude Bell. Tu viens? demanda-t-elle encore.
-J'arrive dans un moment, répondit Methos avec un sourire qui se voulait rassurant mais qui n'avait pourtant rien de naturel.
Émilie se leva de son fauteuil et se pencha vers lui :
-Ne tarde pas trop, lui susurra-t-elle à l'oreille avant de l'embrasser avec passion.
Surpris, Methos tarda à lui rendre son baiser. Déçue, Émilie se redressa et s'apprêta à quitter la pièce lorsque l'Immortel la retint enfin.
Il l'attira sur ses genoux et l'embrassa langoureusement pendant de longues minutes. Lorsque leurs lèvres se décollèrent à nouveau, Émilie en profita pour tirer sur le pull de Methos pour le faire passer par-dessus ses oreilles. Quelques instants plus tard, leurs corps brûlants de désir ne faisaient plus qu'un.
« Serre-moi ! Si aimer c'est aussi se retenir. Serre-moi, je veux m'enfuir ! Serre-moi ! Étouffe-moi d'amour avant le pire ! Serre-moi, que je respire ! »[2]
Assis dans l'un des bureaux de la permanence, le Dr Becker raccrocha le téléphone avec mauvaise humeur. Il avait passé la journée à passer des coups de fils sans vraiment réussir à obtenir le moindre résultat. Agacé, le médecin feuilleta nerveusement une liasse de documents à la recherche d'une idée lumineuse.
Il s'agissait pour la plupart de coupures de journaux écrites en plusieurs langues mais toutes avaient un point commun : elles traitaient de l'expédition chez les Korowai qu'Émilie avait menée en 2001.
Le médecin s'était attendu à beaucoup de choses en rencontrant le Dr Dumont, mais pas à la réaction qu'elle avait finalement eue. Il savait d'expérience que quelqu'un qui avait vu et vécu autant de choses prenait forcément du recul et ne se laissait que difficilement impressionner, mais tout de même... Comment une femme occidentale pouvait-elle ne pas soutenir pleinement une action en vue d'enrayer le cannibalisme, surtout après en avoir été elle-même témoin?
Bien sûr, elle n'avait pas formulé ses objections de manière aussi directe – tout du moins, pas encore – mais elle n'avait pas fait preuve d'un grand enthousiasme ni même de véritable volonté de coopérer. Que se tramait-il dans la tête de cette anthropologue? Il devait à tout prix la convaincre de l'aider de son plein gré, mais comment? Par psychologie inversée, peut-être? S'il y avait une chose dont il était certain, c'est que la menace serait contre-productive.
Alors comment faire ?
Becker dévisagea un moment l'anthropologue sur l'une des photos en noir et blanc, profondément perdu dans ses réflexions. Sentant finalement la fatigue le gagner peu à peu, le médecin releva la tête et regarda sa montre. Il était déjà tard et cela faisait au moins trois heures qu'Ophélie avait pris congé pour rentrer chez elle. Poussant un profond soupir de lassitude, il rangea les articles de presse dans une pochette cartonnée qu'il glissa soigneusement dans le sac de voyage posé à ses pieds. Puis il se leva lentement, enfila son manteau et empoigna l'anse de son bagage avant de sortir à son tour, prenant grand soin d'éteindre les lumières et de refermer la porte à clé derrière lui.
À chacun de ses pas, la lame de sa machette frottait légèrement contre la toile de son pantalon mais ce contact avait pour lui quelque chose de rassurant.
[1] Bénabar Qu'est-ce que tu voulais que je lui dise ? (2005)
[2] Jenifer Serre-moi (2004)
