Bonsoir,
Voici le nouveau chapitre de la partie 3 des "Chroniques de Methos". Je remercie une nouvelle fois chaleureusement Chrisjedusor pour ses reviews
Avant de commencer, je tiens à rappeler que je ne suis pas anthropologue, que je fais certes beaucoup de recherches mais que ce que j'écris peut être incorrect. De plus, j'ai écrit cette partie il y a deux ans, bien avant les évènements actuels et ne cherche absolument pas à faire polémique.
Vous êtes avertis, et je vous souhaite une bonne lecture !
Avril 2005, Paris, France
« On en a passé des mois de décembre avec la neige au milieu de la chambre, et tous ces hommes étranges qui venaient pour couper l'eau. La moitié de l'année au régime, ramener les bouteilles, compter les centimes, et quand je te croise aujourd'hui tu me regardes de haut. »[1]
La musique était si forte que Methos faillit ne pas entendre la sonnerie du téléphone. Il se précipita dans l'entrée et décrocha juste à temps.
-C'est pour toi, annonça-t-il à Émilie en entrant dans le salon.
Il lui tendit le combiné puis baissa le volume de la chaine hifi. Intriguée, la jeune femme porta le téléphone à son visage tandis que Methos quittait à nouveau la pièce, jugeant que la farniente du samedi matin avait assez duré.
-Allô? dit-elle, avant de reconnaître la voix de Saint Clair à l'autre bout de la ligne.
Poussant un soupir résigné, elle resserra le col de son peignoir et s'emmitoufla dans le canapé en cuir en attendant que l'éditeur ait terminé son long monologue.
-Qu'est-ce qu'il voulait? questionna Methos lorsqu'elle eut enfin raccroché le combiné sur son socle, dans le hall, une demi-heure plus tard.
-Savoir comment s'est passé le rendez-vous avec le Dr Becker, répondit Émilie en haussant les épaules. On va toujours au cinéma ce soir? demanda-t-elle en retour.
L'Immortel acquiesça et la jeune femme déposa un baiser sur ses lèvres avant de disparaître dans la salle de bain. Tandis que l'eau de la douche se mettait à couler, Methos entra dans son bureau et se laissa tomber dans son fauteuil en forme de trône, l'air pensif.
Pas plus tard que la veille encore, il avait redouté qu'Émilie puisse le quitter, trop torturée par son horloge biologique pour supporter de passer toute une vie avec lui, désespérément sans enfant. Mais l'attitude de la jeune femme, qui cherchait son contact physique à chaque occasion malgré son manque de loquacité inhabituel, semait le doute dans son esprit. Tout n'était peut-être pas perdu, finalement?
Janvier 2004, Nunavut, Canada
Le soir tombait rapidement en cette période de l'année sur l'extrême Nord du Canada – ou plus exactement, le jour ne se levait pas vraiment. Depuis deux semaines, le Dr Émilie Dumont avait rejoint ce groupe d'irréductibles Inuits qui passait ses hivers à chasser le phoque et l'ours polaire. La plupart des indigènes du Nunavut vivaient dans des villages aux maisons de bois à présent, et l'anthropologue se considérait comme chanceuse de pouvoir observer ces quelques dizaines d'individus continuer à vivre selon leurs coutumes ancestrales – qui sait ?, ces traditions auraient peut-être complètement disparu une vingtaine d'années plus tard.
Émilie observait les magnifiques lueurs verdoyantes d'une aurore boréale qui se reflétaient dans la neige étincelante en se disant qu'au moins, ces hommes et ces femmes étaient tous jeunes – la moyenne d'âge du village ne dépassait pas les vingt-cinq ans – et qu'ils avaient encore une chance de sauver leur mode de vie du conformisme standardisé des sociétés développées.
Détachant ses yeux du ciel étoilé, la jeune femme entra dans l'un des grands igloos qui servaient de dortoir et s'installa près du feu qui brûlait en son centre. La neige avait des propriétés isolantes tout à fait remarquables et, bien que la température à l'intérieur ne dépassait guère les 0°C, Émilie se sentit brusquement transpirer sous les vêtements en peau d'animaux que les autochtones lui avaient prêtés : dehors, il faisait -20°C. Elle savait cependant que cette sensation de chaleur n'était que temporaire et que se découvrir trop maintenant, c'était attraper la mort à coup sûr.
Un groupe d'hommes entra à son tour et Methos vint s'installer à côté d'elle, déposant au passage un baiser sur les lèvres de sa femme.
-Tu as vu le ciel ? questionna-t-il en retirant son bonnet de fourrure. Rien que pour voir ça, ça valait la peine de venir !
Émilie lui adressa un sourire. Ils étaient mariés depuis sept mois et l'Immortel avait tenu à l'accompagner dans sa nouvelle expédition. Il lui avait fait la promesse à son retour d'Éthiopie de ne plus jamais la laisser partir seule et il avait très à cœur de tenir parole. La jeune femme, quant à elle, avait un peu mauvaise conscience : il avait troqué le confort de la civilisation contre cet igloo juste pour ses beaux yeux.
-Tu n'avais encore jamais vu d'aurore boréale auparavant ? s'étonna sincèrement l'anthropologue.
-Si, avoua Methos. Mais c'est un spectacle dont je ne me lasse pas. Si seulement il ne faisait pas si froid ! ajouta-t-il en soufflant sur ses mains recroquevillées devant son visage.
La jeune femme secoua la tête d'un air amusé. Comme tous les soirs, ils dégustèrent leur soupe de poisson en compagnie des autres habitants de l'igloo, puis les hommes racontèrent à grand renfort de détails épiques leurs aventures de la journée. Ce jour-là, ils avaient ramené le cadavre d'un jeune ours.
Lorsqu'arriva l'heure d'aller dormir, Methos et Émilie retirèrent les couches de fourrures dans lesquelles ils étaient emmitouflés et s'allongèrent complètement nus sous les épaisses couvertures. L'Immortel s'était d'abord trouvé gêné d'avoir à se dévêtir devant autant d'inconnus mais il avait rapidement pu constater que la chaleur humaine était la plus efficace des bouillottes.
Methos avait l'impression de n'avoir dormi que quelques minutes lorsqu'il se réveilla en sursaut.
-Adam, murmura doucement Émilie à son oreille.
-Qu'y-a-t-il ? questionna-t-il, les sens en alerte.
-J'ai envie de toi, avoua la jeune femme, toujours à voix basse pour ne pas réveiller leurs voisins de couche.
Joignant le geste à la parole, elle se serra contre lui et commença à le caresser au niveau de l'entrejambe.
-Ça va pas ? gronda l'Immortel en lui saisissant le poignet. Tu oublies que nous ne sommes pas seuls ici !
-Comment est-ce que tu crois qu'ils font, eux ? souligna Émilie. Écoute...
À contrecœur, Methos tendit l'oreille et ne tarda pas à remarquer le son de gémissements étouffés. Excité malgré lui, il leva lentement la tête et aperçut bientôt une bosse difforme de l'autre côté du foyer, éclairée par les braises incandescentes, et comprit que l'un des couples avait monté sa couverture au-dessus de sa tête pour se donner une impression d'intimité.
-Tu vois, insista Émilie. C'est la chose la plus naturelle du monde.
-Naturelle ou pas, je ne peux pas, trancha Methos en se tournant sur le côté, la tête calée sur son oreiller de fortune.
-Tu vas vraiment délaisser ton devoir conjugal pour les six prochains mois ? taquina Émilie en se serrant à nouveau contre sa peau agréablement chaude.
-Nous trouverons bien un moment de tranquillité, assura l'Immortel. Maintenant, rendors-toi.
La jeune femme poussa un soupir à la fois amusé et exaspéré, et se résigna à chercher à nouveau les bras de Morphée.
Mais Methos dut se rendre à l'évidence : les semaines passaient et aucune occasion de se retrouver complètement seul avec sa femme ne se présenta.
De plus en plus frustré, l'Immortel tentait de canaliser son trop plein d'énergie sur la chasse et c'est ainsi qu'un soir, les hommes racontèrent avec fierté comment l'étranger qui vivait parmi eux depuis à peine deux lunes avait réussi à tuer un ours adulte avec seulement l'aide d'un poignard, et sans subir la moindre égratignure.
Impressionnés par ce fait d'armes, les habitants avaient décidé de faire de lui officiellement l'un des leurs au cours d'une cérémonie particulièrement passionnante du point de vue de l'anthropologue.
-Il faudra que tu me racontes ce qu'il s'est vraiment passé, le pria-t-elle d'un air entendu. Si j'écris ça comme ça dans mon bouquin, tout le monde va croire que j'invente.
-Ça ne sera pas mieux si tu écris la vérité, souligna Methos. Cet ours a failli m'étriper mais heureusement, je cicatrise vite... ajouta-t-il en référence aux extraordinaires capacités de guérison des Immortels.
Le couple se déshabilla puis s'installa sous les couvertures douillettes.
-En revanche, reprit Methos dans un sourire coquin, je dois avouer que passer pour un héros a quelque chose de grisant.
-Ah oui ? s'étonna Émilie.
-Oui, répéta Methos en la serrant soudain fort contre lui. Je me sens particulièrement viril ce soir.
La jeune femme ne tarda pas à constater qu'il disait vrai : elle sentait son sexe en érection contre sa cuisse.
-Ne me dis pas que tu as changé d'avis, sourit-elle d'un air faussement ingénu.
-Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, rappela Methos avant de l'embrasser langoureusement.
Émilie lui rendit son baiser et le pressa de s'allonger sur elle. Cela faisait deux mois qu'ils n'avaient plus fait l'amour et elle accueillit sa pénétration avec un soulagement avide. Leur frustration était telle que la jeune femme avait toutes les peines du monde à se retenir de crier à chaque coup de rein et…
Avril 2005, Paris, France
-Adam, est-ce que tu m'entends?
Reprenant soudain ses esprits, Methos se rendit compte de la présence de sa femme dans le bureau.
-Désolé, souffla-t-il tandis que ses joues s'enflammaient d'un air honteux, comme si Émilie pouvait savoir de quelles pensées peu avouables elle venait de l'extirper. Qu'est-ce que tu disais?
-Je te demandais si tu voulais qu'on aille manger quelque part avant le ciné ce soir, répéta-t-elle en fronçant les sourcils.
-Euh... oui, répondit Methos, légèrement pris de court. Excellente idée.
Il s'efforça de sourire, mais Émilie le dévisageait toujours avec inquiétude.
-Tu es sûr que ça va? insista-t-elle.
-Oui, assura l'Immortel, les yeux brillants. J'étais perdu dans mes souvenirs, voilà tout.
-Quels souvenirs? demanda la jeune femme avec curiosité en se laissant tomber sur ses genoux.
-Notre séjour chez les Inuits, répondit simplement Methos.
Il passa son bras dans le dos de la jeune femme, se demandant si elle comprendrait ce à quoi il faisait allusion. Il s'agissait pour lui de bons souvenirs mais contre toute attente, le sourire d'Émilie se figea soudain.
-Oui, eh bien... Nous ne sommes pas près de repartir en expédition, rappela-t-elle d'un air sombre.
Elle se leva alors et se dirigea vers la porte.
-Émilie, soupira Methos, comprenant qu'il venait involontairement de remuer le couteau dans la plaie.
-Quoi? fit la jeune femme en se faisant volte-face avec mauvaise humeur.
L'Immortel hésita un instant. Rien de ce qu'il pourrait dire ne suffirait à panser ses blessures, il le savait.
-Non, rien, dit-il finalement.
L'espace d'une seconde, Émilie sembla déçue mais elle hocha finalement la tête et sortit de la pièce. Bravo mon vieux ! Tu viens encore de mettre les deux pieds dans le plat…
Saint Clair appela à nouveau Émilie une semaine plus tard pour lui demander de venir le voir à son bureau le lendemain après-midi. La jeune femme l'avait trouvé très agité, mais il n'avait rien voulu lui dire au téléphone.
Exaspérée, l'anthropologue dut se résoudre à céder au caprice de son éditeur et d'ailleurs, cette convocation – tout comme l'invitation du Dr Becker la semaine précédente – était la bienvenue : au moins, elle lui permettait de passer le temps. Car, si après la publication de son livre sur les Inuits et les conférences qui en avaient résulté, elle avait été très occupée à rassembler les documents nécessaires et à passer les tests psychologiques pour le dossier d'adoption, elle se retrouvait brutalement sans la moindre occupation depuis qu'on leur avait refusé l'agrément. Pire encore, elle devait attendre que les universités où elle avait postulé daignent lui donner une réponse définitive.
C'est donc sans grande conviction qu'elle se rendit au 7, Rue des Canettes en cet après-midi du 28 avril. Le ciel était couvert et le vent humide ; Émilie redoutait d'avoir à affronter une averse sur le chemin du retour. Lorsqu'elle arriva, Léon l'attendait déjà. Mais, au grand dam de la jeune femme, l'éditeur n'était pas seul.
-Ah, Émilie ! s'exclama Saint Clair en lui faisant signe d'approcher. On n'attendait plus que toi !
La jeune femme entra dans le bureau tandis que Saint Clair refermait la porte derrière elle, puis elle se laissa tomber dans la chaise vide à côté du Dr Becker.
-Dr Dumont, salua le médecin, ravi de vous revoir.
Rien ne trahissait pourtant son ravissement dans le ton qu'il avait employé. Émilie serra tout de même la main qu'il lui tendait mais se contenta de répondre d'un hochement de tête. Décidément, il y avait quelque chose dans l'aura de cet homme qui ne lui inspirait pas confiance.
-De quoi s'agit-il? demanda-t-elle à Léon avec méfiance.
-Mais de la vaccination des Korowai, évidemment ! lança Léon d'une voix claironnante. J'ai demandé au Dr Becker de se joindre à nous parce que j'ai eu une idée qui vous concerne toutes les deux.
Il marqua une pause et observa les deux docteurs avec le regard d'un enfant qui prépare une surprise à ses parents, persuadé qu'elle leur fera plaisir.
-Je vous en prie, déclara Becker d'un ton qui se voulait poli mais dont il ne parvint pas à masquer la rudesse, ne faites pas trop durer le suspense. C'est mauvais pour la santé...
Émilie se pinça les lèvres pour s'empêcher de sourire. Finalement, ce Dr Becker n'était pas complètement dépourvu d'humour.
-Alors voilà, reprit Léon. Vous cherchez des fonds pour financer la campagne de vaccination des Korowai, n'est-ce pas? demanda-t-il au Dr Becker de façon rhétorique. Eh bien je me suis dit que nous pourrions demander leur contribution aux personnes qui ont l'habitude de faire des dons pour qu'Émilie puisse mener ses expéditions. Attends, attends, attends ! ajouta-t-il précipitamment à l'adresse de Dumont, qui venait d'ouvrir la bouche pour protester. Si nous arrivons à trouver les fonds, Émilie vous accompagne chez les Korowai, écrit un livre qui raconte le déroulement des opérations et nous vendons ensuite ce livre au profit de Médecins sans Frontières, qu'est-ce que vous en dites?
Il y eut un instant de silence pendant lequel les deux docteurs le regardèrent d'un air complètement ahuri. Finalement, ce fut Émilie qui retrouva en premier l'usage de la parole :
-Tu ne peux pas associer mon nom à un tel projet ! s'emporta-t-elle.
-Et pourquoi pas? s'étonna Saint Clair, sincèrement interloqué.
-Mais parce qu'il en va de ma réputation comme anthropologue ! s'énerva la jeune femme en se levant d'un bond. Je n'ai pas le droit de juger leurs coutumes et encore moins d'intervenir ! Vous imaginez les conséquences, si on arrive à endiguer la fièvre typhoïde chez les Korowai? questionna-t-elle.
-Ils arrêterons de se manger entre eux? avança Saint Clair, à tout hasard.
-Ce serait l'effet à court terme, convint Émilie, mais il faut penser à long terme. Le rituel de purification est très rare, admit-elle, alors partons du principe qu'il fait seulement trois victimes par village à chaque génération. Avec le vaccin, chacune de ces personnes aurait en moyenne deux enfants, qui à leur tour auraient deux enfants, et ainsi de suite... Rien qu'à l'échelle d'un village comme celui dans lequel j'ai vécu, cela fait une cinquantaine d'individus de plus au bout de cent ans. Et si on rapporte ces chiffres à l'ensemble de la population Korowai, alors celle-ci pourrait augmenter de plus de sept cent individus en l'espace d'un siècle ! Est-ce que leur écosystème sera en mesure de les nourrir tous? Ou est-ce qu'ils devront s'entretuer pour pouvoir survivre?
-Vous pensez à très long terme, pour quelqu'un d'aussi jeune, nota le Dr Becker en la dévisageant d'un air indéchiffrable.
Cette remarque interloqua Émilie, qui soutint son regard. Le médecin n'avait l'air que d'avoir cinq à dix ans de plus qu'elle, alors pourquoi la qualifiait-il de « quelqu'un d'aussi jeune »?
-Vos calculs sont exacts, reprit Becker, mais il ne s'agit que de théorie. En plus, vous partez du principe que toutes les victimes de sacrifices sont comme le jeune homme que vous avez vu se faire dévorer : jeune et en âge de procréer. Mais il y a sûrement certains sujets qui ont déjà fondé une famille et qui n'ont plus grande influence sur le taux de natalité.
-Sauf que les hommes peuvent procréer jusqu'à la fin de leurs jours, rappela Émilie, abasourdie d'avoir à apprendre ce genre de choses à un médecin. Et si vous aviez vraiment lu mon livre, vous sauriez que les femmes ne font jamais l'objet du rituel de purification.
-Il y a plein d'autres causes de mortalités, reprit cependant Becker. La dengue ou la malaria, par exemple...
-Les Korowai évitent les moustiques en vivant dans la canopée, siffla Émilie entre ses dents, ils ne sont que peu touchés par le paludisme.
-Mais cela arrive quand même, insista Becker, qui ne semblait pas apprécier de se faire moucher par une simple anthropologue. Et ce sont des pathologies contre lesquelles il n'existe aucun remède.
-Mais quel est l'intérêt de les vacciner contre la fièvre typhoïde alors qu'ils ne le sont déjà pas contre la méningite ou contre l'hépatite A et B?
-Vous me prenez pour un idiot? s'énerva Becker en se levant à son tour. Bien sûr que je vais les vacciner aussi contre les maladies les plus communes !
-Dans ce cas je n'ai pas à me faire de soucis, railla Émilie, vous ne trouverez jamais les fonds nécessaires.
-Ça ne devrait plus tarder, répondit Becker d'une voix assurée.
-Pardon? s'écria la jeune femme, s'étouffant à moitié sous le coup de la stupeur.
-J'ai quelques contacts à l'Organisation Mondiale de la Santé, expliqua Becker. J'attends leurs retours, mais je devrais être en mesure de partir pour la Papouasie-Nouvelle-Guinée d'ici quelques semaines.
Émilie ouvrit la bouche d'un air scandalisé mais le médecin ne lui laissa pas le temps de parler :
-Dr Dumont, je comprends parfaitement vos réticences mais je sais – et je vous prie de croire ma très longue expérience – que nous pourrons améliorer leur qualité de vie, déclara-t-il d'un ton parfaitement calme, presque calculateur. Je préfèrerais que vous m'accompagniez pour des raisons évidentes, mais il faut que vous sachiez que je partirai chez les Korowai avec ou sans vous. Que décidez-vous?
Cette fois encore, Émilie ne répondit pas tout de suite. Elle était restée accrochée aux mots « très longue expérience ». Le médecin avait particulièrement insisté sur l'adverbe, ce que la jeune femme n'avait pas manqué de relever.
Elle avait fait quelques recherches sur le Dr Becker et n'avait rien trouvé de bien probant : il avait commencé à travailler pour MSF sept ans auparavant mais elle n'avait pu récolter aucune information sur ses activités antérieures. Cela n'avait rien de vraiment choquant – elle n'était pas détective privée, après tout – mais elle ne pouvait s'empêcher de penser que le médecin exagérait un peu en parlant de sa très longue expérience. À moins que...?
-Vous me laissez quelques jours pour y réfléchir? demanda-t-elle finalement d'un ton abrupt.
-Mais bien évidemment, capitula Becker en s'inclinant d'un air faussement courtois. Vous savez où me joindre lorsque vous aurez pris une décision.
À ces mots, il salua Saint Clair d'un signe de tête, adressa à Émilie un sourire digne de la Joconde et sortit du bureau d'un pas rapide.
-Tu crois vraiment que c'est une si mauvaise idée? questionna Léon d'une voix anxieuse lorsque le médecin eut quitté la pièce.
-Je ne sais pas, admit Émilie, mal à l'aise. Je ne peux pas l'expliquer, mais j'ai un mauvais pressentiment.
Si Émilie avait appris une chose au cours de ses dix années de pratique en tant qu'anthropologue de terrain, c'était qu'elle pouvait se fier à son instinct. Chaque fois qu'elle avait senti son estomac se nouer, elle s'était effectivement trouvée dans une situation délicate peu de temps après.
Déterminée à prendre sa décision avec toutes les cartes en main, elle prit le bus en sortant du bureau de Saint Clair et descendit jusqu'au Blues Bar. Comme à son habitude lors des horaires d'ouverture, Joe se tenait derrière le comptoir. Mais ce n'était pas le barman que la jeune femme était venue voir ce jour-là : c'était le Guetteur.
-Émilie? s'étonna Joe en la voyant approcher. C'est rare de te voir sans ta moitié...
-Joe, est-ce que je peux te parler? En bas? demanda-t-elle en lui lançant un regard éloquent.
-Oui, bien sûr, répondit le Guetteur, auquel l'inquiétude dans la voix de la jeune femme n'avait pas échappé.
Il demanda alors à l'un de ses serveurs de venir prendre sa place puis agrippa fermement sa canne, ouvrit une porte derrière le comptoir et fit signe à Émilie d'ouvrir la marche.
La jeune femme descendit les escaliers et se retrouva bientôt dans la cave de l'établissement. Puis elle traversa la pièce accompagnée de Joe avant de s'écarter pour le laisser passer devant. La prochaine porte était verrouillée pour éviter que des personnes malintentionnées ne s'emparent des secrets des Guetteurs.
-Dis-moi tout, reprit Joe lorsqu'il eut refermé la porte derrière eux.
-Comment est-ce que je peux reconnaître un Immortel? demanda Émilie de but en blanc.
-Tu vis avec l'un d'eux, non? s'étonna Joe, appuyé sur sa canne. Tu sais aussi bien que moi qu'ils ne vieillissent pas...
-Non, dit-elle en secouant la tête, je veux dire... Comment je peux vérifier qu'un homme est un Immortel?
-Tu penses à qui exactement? Je peux peut-être t'aider, suggéra le Guetteur.
Émilie poussa un soupir résigné et sortit de sa poche un petit tas de feuilles pliées en quatre d'une main hésitante.
-C'est ce Dr Becker, expliqua Émilie d'une voix lente, comme si elle avait honte de ce qu'elle allait dire. J'ai le sentiment que quelque chose cloche chez lui.
-Mais qu'est-ce qui te fait penser qu'il pourrait être Immortel? insista Joe en lui lançant un regard pénétrant.
-Je ne sais pas, hésita la jeune femme, mal à l'aise. Ce sont des petites phrases, du genre « vous êtes trop jeune pour penser à si long terme » alors que lui doit avoir la quarantaine.
-Hm... fit Joe. J'imagine que ça ne coûte rien de se renseigner. Comment as-tu dit qu'il s'appelait?
-Jan Becker. Ça te dit quelque chose? demanda Émilie d'un ton angoissé, comme un patient attendant que son médecin ne lui annonce une mauvaise nouvelle.
-Non, rien, avoua le Guetteur en se grattant la barbe, mais c'est peut-être un pseudonyme. Tu as une photo?
À ces mots, Émilie déplia la liasse de papiers et les tendit à Joe. Il s'agissait d'une présentation du Dr Becker qu'elle avait trouvée sur le site néerlandais de Médecins sans Frontières.
-Je vais me renseigner, conclut Joe en jetant un coup d'œil à la photographie.
-Merci Joe, dit Émilie avec un sourire à la fois soulagé et coupable.
-Il n'y a pas de quoi, assura le Guetteur.
« When you're down and troubled and you need a helping hand, and nothing, oh, nothing is going right. Just close your eyes and think of me, and soon I will be there to brighten up even your darkest night. »[2]
-Il y a cependant un moyen très concret de vérifier ta théorie, ajouta-t-il brusquement.
-Ah oui ? s'étonna la jeune femme. Lequel ?
-Tu connais leur étonnant pouvoir de guérison, déclara Joe en se grattant à nouveau la barbe. Si tu trouves le moyen de faire saigner ce Dr Becker et que la plaie se referme presque instantanément, tu seras fixée.
Il y eut un instant de silence.
-Faire saigner celui qu'on suspecte ? répéta Émilie d'un air songeur. Rien ne devrait être plus facile, ajouta-t-elle avec une moue ironique.
[1] Francis Cabrel Trop grand maintenant (1980)
[2] James Taylor You've got a friend (1971)
