Mai 2005, Bruxelles, Belgique
Le soir tombait sur la ville de Bruxelles alors que Dr Becker finissait de s'installer dans sa chambre d'hôtel à deux pas du centre historique. Il était plutôt content de lui : le Dr Dumont avait finalement accepté de l'aider de son plein gré et il avait réussi à la convaincre de l'accompagner jusque dans la capitale belge.
Lorsque le Thalys à destination de Cologne avait quitté la Gare du Nord, plus tôt dans l'après-midi, la jeune femme s'était laissée tomber en arrière contre l'appuie-tête et avait fermé les yeux quelques instants. Le Dr Becker en avait profité pour l'observer avec la plus grande attention : il semblait évident que l'anthropologue avait l'air accablé, mais il s'en moquait bien du moment que lui obtenait ce qu'il voulait.
À cette pensée, Becker ne put se retenir de sourire d'un air suffisant puis leva la tête en direction de la fenêtre de sa chambre : il pleuvait des cordes – il drachait, comme disaient les Belges – mais son estomac criait famine. Le médecin poussa un grognement résigné puis enfila son long pardessus, glissa sa machette à sa ceinture et saisit son parapluie avant de sortir dans le couloir. En face de lui, la porte de la chambre du Dr Dumont s'ouvrit au même instant, laissant apparaître la jeune femme au milieu dans l'encadrement.
-Vous aussi, vous allez dîner? demanda-t-il en détaillant son manteau et son foulard. J'allais justement vous proposer de m'accompagner.
La jeune femme d'abord verrouilla la porte de sa chambre puis glissa la grosse clé dans sa poche avant de lui répondre.
-À vrai dire, je n'ai pas très faim, confia-t-elle tandis qu'il lui faisait signe de passer devant d'un geste courtois.
-Vous vous habituez déjà aux repas frugaux qui nous attendent chez les Korowai? s'amusa le médecin alors qu'ils avançaient à présent côte à côte dans le corridor, la moquette bariolée étouffant le bruit de leurs pas.
Ils arrivèrent bientôt au bout du couloir et Becker appuya sur le bouton de l'ascenseur, qui se mit immédiatement en marche. Surprise, Émilie le dévisagea un moment avant de répondre :
-C'est drôle, dit-elle finalement dans un sourire, je n'aurais pas imaginé que vous ayez autant d'humour.
-Je ne peux pas remplir le cliché de l'Allemand coincé tous les jours, fit remarquer Becker avec un clin d'œil.
La cabine s'arrête à leur hauteur et les deux docteurs s'y engouffrèrent. Ils en ressortirent bientôt au rez-de-chaussée et pénétrèrent dans le hall d'entrée de l'hôtel.
-Vous ne voulez vraiment pas m'accompagner? insista encore le médecin.
Pendant une fraction de seconde, la jeune femme parut sur le point d'accepter mais elle fut interrompue par la sonnerie d'un téléphone.
-Pardon, c'est le mien, balbutia Émilie en fouillant dans la poche de son manteau.
Elle jeta un coup d'œil au numéro qui s'affichait sur l'écran et Becker y lut à l'envers le nom « Adam ». Sans un seul instant d'hésitation, Dumont appuya fermement sur la touche « Raccrocher » d'un air profondément agacé.
-Merci, dit-elle en relevant la tête vers le Dr Becker, mais je vais simplement faire le tour du pâté de maison avant d'aller me coucher.
-Comme vous voudrez, abdiqua le médecin. Bonne nuit, Dr Dumont. À demain.
La jeune femme lui rendit son salut, ouvrit son parapluie et sortit sous la pluie battante.
Le Dr Becker la regarda s'éloigner d'un air perplexe. Il avait remarqué que l'anthropologue portait une alliance. Qui était cet Adam? Son mari? Son amant? Quelques soient les traquas que l'anthropologue pouvait avoir, il espérait qu'ils ne l'empêcheraient pas de se concentrer pendant leur rendez-vous à l'ambassade de Papouasie-Nouvelle-Guinée, le lendemain matin. Dans le cas contraire, les conséquences pourraient être catastrophiques.
Il avait pourtant le sentiment que c'étaient justement les soucis qui semblaient torturer la jeune femme qui l'avaient conduite à changer d'avis le concernant et que, si elle avait été heureuse, elle aurait farouchement continué à lui faire obstacle. Retrouvant soudain ses esprits, Becker remonta le col de son pardessus et sortit à son tour sous le déluge.
Abritée sous son parapluie, Émilie remonta jusqu'à la place de l'Hôtel de Ville, dont les parterres de fleurs commençaient à se colorer en ce milieu de printemps. Ce n'était pas la première fois qu'elle venait à Bruxelles – elle avait déjà dû se rendre à l'ambassade de Papouasie-Nouvelle-Guinée avant son expédition chez les Korowai, quatre ans plus tôt – et elle se souvenait un peu de l'agencement des rues. Elle poursuivit dans l'étroite Rue de l'Étuve, bordée de brasseries et de boutiques de souvenirs, et passa devant la peinture murale dédiée à Tintin sans lui accorder plus qu'un bref regard.
Adam avait essayé de l'appeler une quinzaine de fois dans les dernières soixante-douze heures mais elle n'avait aucune envie de lui parler. Elle avait été idiote – ou tout du moins, bien naïve – de croire que la vie avec un Immortel était possible. Elle aimait profondément Adam, mais elle ne voyait pas grand intérêt à poursuivre un mariage où la confiance semblait être devenue une denrée rare. Elle qui avait d'abord été contre le projet du Dr Becker se réjouissait finalement de pouvoir y participer : au moins, lorsqu'elle travaillait et que son portable était coupé, elle n'avait pas le temps de penser aux insinuations de son mari.
« Tout s'est effacé puis quatre portes qui claquent, un tour de clé, contact. Tout est à recommencer. Tu vas me manquer, tu sais. Je suis une bouteille qui se jette à la mer, un marin solitaire dans ce foutu désert. »[1]
La jeune femme descendit la Rue de l'Étuve jusqu'au célèbre Manneken Pis. Alors qu'elle n'avait jusque-là eu aucun appétit, l'odeur de friture qui émanait des nombreux restaurants finit par lui mettre l'eau à la bouche et la jeune femme se décida finalement à manger quelque chose. Après tout, ce n'était pas parce qu'Adam était un goujat qu'elle devait se laisser dépérir ! Elle pénétra dans la brasserie la plus proche, demanda une table pour une seule personne et commanda un cornet de frites ainsi qu'un demi de Hoegaarden rosée.
-Puis-je vous suggérer les gaufres en dessert ? proposa gentiment la serveuse.
Émilie ne put s'empêcher de sourire – la première fois depuis des jours ! – et secoua la tête en signe de négation.
-Non merci, répondit-elle d'un ton amusé.
Les frites plus les gaufres, bonjour les maux d'estomac… La jeune femme régla l'addition puis ressortit dans la rue. Jugeant qu'une petite balade digestive ne pouvait pas lui faire de mal, elle tourna dans la Rue des Grands Carmes avant de remonter la Rue du Midi et de regagner sa chambre d'hôtel.
Elle se mit en pyjama après avoir fait sa toilette et s'installa dans le lit désespérément vide et froid avec la télécommande du téléviseur. Elle zappa un moment de chaîne en chaîne avant de finalement abandonner.
-Allez ma vieille, se dit-elle à elle-même, essaye donc un peu de dormir. Tu ne voudrais pas avoir les yeux au milieu de la figure pour le rendez-vous à l'ambassade, demain matin...
À ces mots, elle éteignit la lampe de chevet, s'allongea sur le côté et cala sa tête aussi confortablement que possible sur l'oreiller, sans se douter que son destin serait bientôt scellé.
Mai 2005, Paris, France
Moins de vingt-quatre heures plus tard, Methos tournait dans l'un des quartiers résidentiels de Boulogne-Billancourt à la recherche d'une place de parking.
Cela faisait trois jours qu'il essayait de joindre Émilie et que celle-ci refusait obstinément de répondre à ses appels. Sa colère avait fini par s'estomper, et l'Immortel se rendait à présent compte des terribles accusations qu'il avait portées alors qu'il savait parfaitement qu'elles étaient injustes et infondées. Il avait eu tellement peur qu'Émilie puisse un jour se lasser de lui et le quitter pour un autre qu'il avait fini par la faire fuir.
Jamais de sa longue existence Methos ne se souvenait avoir été pareillement jaloux et malheureux. Il s'en voulait et avait honte.
La dernière fois qu'ils avaient eu un aussi grave désaccord, la jeune femme était montée dans le premier train pour Lorient, après avoir rompu leurs fiançailles. À l'heure qu'il était, elle pouvait se trouver n'importe où, et Methos se sentait peu à peu céder à la panique. Elle a fini par revenir et tout est rentré dans l'ordre, se répétait-il chaque fois que l'angoisse se faisait trop oppressante.
Il l'avait donc attendue et n'avait quasiment plus quitté leur appartement depuis leur dispute, dans l'espoir que la jeune femme reviendrait, ne serait-ce que pour venir chercher quelques-unes de ses affaires – elle n'avait emporté avec elle que le strict nécessaire – et qu'il pourrait alors lui demander pardon. Mais Émilie ne venait pas. Ne pouvant plus contenir sa nervosité, il l'avait cherchée dans tous les endroits qui avaient une signification pour elle, hélas sans succès. Tous, sauf un.
Lorsqu'il eut enfin trouvé où garer sa Volvo, l'Immortel marcha jusqu'à la Rue de Billancourt, chercha le portail qui portait le numéro 26 et sonna à l'interphone. Bientôt, il sentit la grille s'ouvrir et traversa la cour à grandes enjambées sans faire attention au chien qui venait l'accueillir.
-Eh ben, c'est pas trop tôt ! s'exclama Léon Saint Clair en ouvrant la porte d'entrée de la maison.
Methos comprit aussitôt à son air réprobateur qu'il avait frappé à la bonne porte.
-Bonsoir Léon, dit-il d'une voix pressante. Désolé de débarquer sans prévenir mais il faut absolument que je vois Émilie.
-C'est pour faire la paix ou lui apporter les papiers du divorce? demanda Saint Clair d'un ton suspicieux.
Émilie leur avait dit, à lui et sa femme Cornélia, qu'Adam et elle s'étaient violemment disputés et qu'elle avait besoin de prendre du recul, mais elle avait refusé de leur donner le moindre détail. Le couple, qui avait développé des sentiments presque parentaux pour la jeune femme, n'avait pas posé de question. Mais les Saint Clair avaient bien assez fait l'expérience de la vie conjugale pour avoir ses propres théories.
-S'il te plait, Léon, laisse-moi passer, insista l'Immortel.
Il n'avait pas parlé d'un ton agressif mais d'une voix presque suppliante, pourtant Saint Clair sembla hésiter pendant quelques secondes. Finalement, il s'écarta pour le laisser entrer.
-Elle est à l'étage, dans la chambre à droite au bout du couloir, expliqua l'éditeur. Elle vient tout juste de rentrer de Bruxelles.
-Merci Léon, souffla Methos en posant affectueusement sa main sur l'épaule de Saint Clair.
Prenant son courage à deux mains, il gravit les quelques marches qui menaient à l'étage supérieur et longea le couloir jusqu'à la dernière porte à droite. Il avait passé les derniers jours à se ronger les ongles, s'inquiétant de la réaction de la jeune femme et réfléchissant à ce qu'il devait lui dire ou au contraire, surtout ne pas dire, lorsqu'ils se retrouveraient à nouveau face à face.
Assise sur le lit double dans une position peu confortable, son carnet, une carte de Papouasie et quelques autres documents étalés devant elle, Émilie releva la tête lorsqu'elle entendit les coups frappés doucement à la porte.
-Entrez, dit-elle, persuadée de voir Léon ou Cornélia apparaître dans l'entrebâillement.
Son visage se figea soudain lorsqu'elle reconnut Adam puis elle baissa précipitamment la tête, les joues en feu, pour ne pas avoir à croiser son regard.
-C'est Léon qui t'a dit que j'étais là? grommela-t-elle avec mauvaise humeur. Je savais bien qu'il ne me supporterait pas aussi longtemps qu'il le prétend...
-Léon n'y est pour rien, assura Methos d'une voix douce.
Mai 2005, Paris, France
Debout devant la fenêtre du salon du 3, Square Lamartine, Methos écarta le combiné de son oreille après être tombé sur le répondeur une énième fois. De plus en plus rongé par la mauvaise conscience, le chagrin et la peur, l'Immortel passa la nuit – la troisième d'affilée – assis dans un fauteuil placé devant la vitre à attendre de voir Émilie remonter la rue à pied ou bien sortir d'un taxi, et finit par s'endormir sur les coups de quatre heures du matin.
Ce fut le cliquetis d'une clé qu'on tourne dans une serrure qui le réveilla en sursaut quelques heures plus tard. Le cœur tambourinant contre ses côtes, Methos se précipita dans le hall d'entrée, persuadé d'y trouver Émilie – sans doute toujours vexée, mais enfin prête à faire la paix. Pourtant, ce n'était pas sa femme qui se trouvait dans l'encadrement de la porte, mais le visage barbu de Joe. Le Guetteur, inquiet de ne plus voir son ami venir boire quotidiennement son café dans son bar, avait décidé de vérifier de ses propres yeux si tout allait bien.
-Tu as une tête de déterré, mais au moins tu es toujours vivant, commenta le Guetteur en refermant la porte derrière lui.
Pour toute réponse, Methos éclata en sanglots. De toute évidence, le barman ne s'était pas attendu à trouver son ami dans cet état car il grommela quelques paroles inintelligibles.
-Bon, dit-il finalement. J'ai l'impression que tu as besoin d'un café.
Prenant appui sur sa canne, il se pencha vers son ami et l'attrapa par le bras pour le forcer à se hisser sur ses pieds puis le guida jusque dans la cuisine. Il y eut un long moment de silence seulement ponctué des barrissements de l'Immortel en train de se moucher bruyamment.
-Tu veux en parler ? demanda Joe en déposant deux tasses de café fumant sur la table devant lui.
Methos prit alors une grande inspiration et lui raconta à contrecœur de quelle scène de ménage il avait été l'instigateur.
-Bah, tu ne peux pas nier que tu l'as mérité, souligna Joe d'un ton légèrement condescendant.
-C'est tout ce que tu trouves à dire ? s'écria l'Immortel avec indignation.
Il savait parfaitement qu'il n'avait été qu'un sale con dans cette histoire et n'avait certainement pas besoin que son ami en rajoute une couche, merci bien ! Mais s'attendre à ce qu'il compatisse, c'était décidément mal connaître Joe.
-Quoi ? répliqua le Guetteur sur un ton de défi. Tu voudrais que je te dise que ce n'est pas ta faute, que tu as bien fait ? Désolé mon vieux, mais je suis dans l'obligation de te dire que tu as merdé sur toute la ligne.
-Ah ouais ? s'énerva à nouveau l'Immortel avec mauvaise foi.
Non, décidément, un peu de soutien ne serait pas de refus !
-Ben ouais, insista Joe. Tu ne te rends pas compte de ce que ça signifie pour elle, de vivre avec un mec comme toi. Je ne parle pas du fait que vous ne puissiez pas avoir d'enfant, ajouta-t-il alors que Methos ouvrait la bouche pour répliquer, mais du fait qu'elle n'a qu'une seule vie, contrairement à toi. Je comprends parfaitement que tu sois déçu. Tu voulais lui faire plaisir en lui offrant ces vacances et...
-Je ne voulais pas seulement lui faire plaisir, coupa l'Immortel. Je voulais nous donner une chance de retrouver notre vie de couple et d'oublier toute cette histoire d'adoption. Je voulais lui montrer qu'on peut parfaitement être heureux à deux.
-Parce que tu crois qu'elle l'ignore ? interrogea Joe dans un ricanement sarcastique. Pense un peu à tous les sacrifices qu'elle fait pour être avec toi, tu veux bien ? Elle risque sa vie tous les jours en vivant à tes côtés. Ce n'est qu'une question de temps avant que le prochain Immortel ne te tombe dessus. Tu le sais parfaitement, et elle aussi. Tu crois que c'est facile à vivre pour elle ? Alors oui, elle a accepté cette mission avec Médecins Sans Frontières, mais c'est une occasion unique pour elle ! C'est peut-être même sa dernière chance de partir en expédition avant de s'enfermer pour Dieu sait combien de temps dans un job qu'elle va vraisemblablement détester juste pour avoir une chance infime de pouvoir mener une vie normale. Et toi, tu la traites comme une criminelle, comme si elle t'avait trahi. Encore une fois, désolé Adam, mais c'est elle qui a raison, et toi qui a tort.
À ces mots, le Guetteur empoigna sa canne et se leva sous le regard médusé de l'Immortel. En vingt ans d'amitié, il leur était parfois arrivé d'être en désaccord, mais jamais encore Joe ne lui avait énoncé ses quatre vérités de manière aussi franche. D'un autre côté, c'était aussi le rôle d'un témoin de mariage… Joe venait presque d'atteindre la porte de la cuisine de son pas titubant lorsqu'il se retourna une dernière fois vers Methos :
-Si j'étais toi, déclara-t-il en lançant à l'Immortel un regard pénétrant, je la chercherais chez le seul ami qu'elle ait encore à Paris.
Mai 2005, Paris, France
Émilie avait écouté son récit les yeux rivés sur la carte posée devant elle mais Methos pouvait voir ses muscles de ses mâchoires se contracter nerveusement. Prenant son courage à deux mains, il entra prudemment dans la pièce.
-Je sais que tu ne veux probablement pas me voir, reprit-il d'une voix peu assurée, mais je suis tout de même venu te dire que je suis sincèrement désolé. J'ai dit des choses que je ne pensais pas et que je regrette profondément. Je te demande pardon, Émilie.
À ces mots, la jeune femme secoua la tête, toujours sans le regarder.
-Je ne comprends simplement pas pourquoi tu as tant insisté pour qu'on se marie si tu as si peu confiance en moi, lança-t-elle d'un ton buté.
-J'ai confiance en toi ! assura Methos précipitamment en se laissant tomber à genoux à côté du lit. Je sais que tu ne me tromperais pas, même si...
Il marqua une pause, hésitant.
-Même si quoi? insista la jeune femme en relevant soudain la tête vers lui, le fusillant du regard.
-Tu te souviens de cette lettre que tu m'as laissée à ton départ pour l'Éthiopie? questionna-t-il dans un soupir.
C'était une question rhétorique et Émilie n'eut aucune réaction.
-Tu avais peur que je ne me sente piégé si tu me demandais de t'attendre, reprit Methos, et je ressens exactement la même chose aujourd'hui. Je sais que tu ne me tromperas pas parce que tu as dit « oui » et que pour toi cette promesse compte plus que tout, mais j'ai peur de te voir passer à côté de ta vie à cause de moi. Je croyais sincèrement que nous trouverions un moyen pour devenir parents, mais les sacrifices qu'on te demande pour ça sont beaucoup trop grands. Je ne peux pas te laisser gâcher ton potentiel, je ne me le pardonnerais pas !
Il marqua une courte pause le temps de reprendre sa respiration.
-Si tu as envie de partir, de faire ta vie avec quelqu'un d'autre, je ne t'en empêcherais pas, poursuivit-il, la gorge sèche. Tu n'as qu'une seule vie, tu dois en profiter au maximum. C'était égoïste de ma part de te demander de m'épouser, je m'en rends compte à présent, et je...
Mais Methos n'eut jamais le temps de finir sa phrase car Émilie s'était penchée vers lui et l'avait embrassé. Elle se redressa bientôt et prit délicatement le visage de son mari entre ses mains douces.
-Adam, commença-t-elle d'une voix nouée, où crois-tu que je serais aujourd'hui si nous ne nous étions pas rencontrés?
-Euh... balbutia l'Immortel en essayant de réfléchir, mais ses neurones semblaient s'être soudain mis à faire grève.
-Je serais quelque part en Afrique ou peut-être en train de préparer cette expédition avec MSF, qui sait? poursuivit la jeune femme comme si rien ne l'avait interrompue. Ce qui est sûr, c'est que je serais aussi loin de devenir mère que je ne le suis aujourd'hui. La seule différence, c'est que ça me serait complètement égal ! conclut-elle dans une exclamation.
Elle poussa ensuite un profond soupir avant de reprendre :
-Adam, dit-elle en le regardant droit dans les yeux, j'ai seulement envie d'avoir un enfant avec toi, et avec personne d'autre. Tu peux demander à Amanda, j'en avais déjà envie alors que nous ne nous fréquentions que depuis quelques mois et que je devais partir pour l'Éthiopie ! Si ce n'est vraiment pas possible, alors Léon a raison, c'est que nous ne sommes sans doute pas faits pour être parents. Mais je ne peux pas baisser les bras avant d'avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour que ça marche. Qu'est-ce qui m'empêche de reprendre l'exploration après plusieurs années d'enseignement si les services sociaux refusent toujours de nous donner l'agrément? Crois-moi Adam, je ne ferais aucun sacrifice qui me semblerait exagéré. Je t'ai dit « oui » pour le meilleur et pour le pire, rappela-t-elle avec sévérité. Le pire viendra par des gens comme Arthur ou Demba, mais pas à cause de nous, pas à cause de toi.
Bouleversé, Methos la dévisagea d'un regard embué et Émilie l'embrassa à nouveau pendant de longues secondes.
« I've been sleeping a thousand years it seems, got to open my eyes to everything. Without a thought, without a voice, without a soul. Don't let me die here, there must be something more. Bring me to life. »[2]
-Je vais appeler le Dr Becker, reprit-elle en relâchant son étreinte, et lui dire que je l'aiderai tant que je pourrais, mais qu'il devra se passer de mes services une fois sur place. Tu as toujours les billets d'avion pour Edmonton?
Toujours aussi ému, l'Immortel dut prendre plusieurs inspirations avant de pouvoir répondre.
-Oui, dit-il enfin, mais je crois que tu devrais partir avec MSF. Le Canada peut attendre. Les vaccins des Korowai, non.
La jeune femme lui adressa un sourire reconnaissant tandis que Methos se relevait.
-Viens, dit-il en lui prenant la main, rentrons à la maison.
[1] Téléphone Tu vas me manquer (1979)
[2] Evanescence Bring me to life (2003)
