Mai 2005, Village Korowai, Papouasie-Nouvelle-Guinée

-Comment connaissez-vous notre existence ? demanda Becker d'une voix parfaitement calme, après un moment de silence.

-J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu des tas de choses, répondit Dumont sur un ton de défi.

Elle n'avait pas l'intention de lui parler d'Adam. Contre toute attente, Becker lui sourit alors d'un air poli.

-J'en conclus que je peux compter sur votre discrétion ?

La gorge trop nouée pour parler, Émilie se contenta d'hocher la tête.

-Je ne sais pas à quel genre d'Immortels vous avez eu affaire par le passé, reprit Becker d'un ton dégagé, mais je peux vous assurer d'une chose : je ne suis pas votre ennemi.

Émilie ne répondit pas tout de suite. Même si elle avait toujours eu un drôle de pressentiment en sa présence, la jeune femme devait bien admettre que Becker n'avait rien fait de répréhensible jusqu'à maintenant. Peut-être était-il comme Adam, Mac et Amanda, qui ne demandaient qu'à mener une vie tranquille ? Puis elle se rappela d'Arthur et Demba.

-Je ne demande qu'à vous croire, dit-elle finalement d'une voix lente, ne pouvant s'empêcher de rester méfiante.

Il y eut un moment de silence, puis Becker se dirigea à nouveau vers l'échelle.

-Où est-ce que vous allez ? questionna Émilie en le suivant de près.

-Parler à Eko, répondit simplement le médecin.

Il se retourna face à Émilie, de manière à descendre l'échelle en marche arrière. La jeune femme le suivit lorsqu'il eut atteint le troisième barreau.

Une pluie fine s'était mise à tomber, rendant la clairière particulièrement sombre malgré l'heure encore matinale, et vint perler sur les cheveux blond platine de Becker tandis qu'il avançait jusqu'à l'un des honaïs au milieu du village. Quelques hommes s'étaient réunis dessous et menaient une discussion très agitée.

-Vous savez quel genre d'animal a pu faire ça ? demanda-t-il sans préambule.

-Oui, répondit Eko, un komodo.

Becker fronça les sourcils : il devait sans doute parler du fameux dragon - ou varan - de Komodo, ce lézard immense et carnivore pouvant atteindre trois mètres de long et quatre-vingt-dix kilos.

-C'est pour ça que nous disputer, ajouta Eko, tirant Becker de ses réflexions.

Il se tourna à nouveau vers ses compagnons et écouta leur conversation quelques instants avant de se concentrer à nouveau sur le médecin.

-Eux vouloir chasser komodo, expliqua-t-il en désignant trois des hommes, mais eux pas vouloir, ajouta-t-il en montrant deux autres.

-Je viens avec vous, déclara Becker. Pour être sûr que ce n'est vraiment pas venimeux.

Eko traduisit aussitôt. Les trois hommes qui projetaient de chasser le mystérieux animal parurent enthousiasmés tandis que les deux autres secouaient la tête d'un air consterné, comme s'ils venaient de perdre un vote. Cela n'étonna nullement Émilie : elle avait pu constater déjà lors de sa première visite que ce village était organisé dans une sorte de démocratie.

-On y va, dit Eko, confirmant cette hypothèse.

-Laissez-moi le temps d'aller voir comment va le garçon, coupa cependant Becker.

Sans ajouter un mot, il grimpa à l'échelle et disparut à l'intérieur de la cabane. Soudain prise de panique, Émilie décida de le suivre. Elle ne pouvait pas le laisser partir dans la jungle, il fallait qu'elle l'en dissuade. Lorsqu'elle entra dans la hutte, le médecin était déjà penché sur l'enfant, la main posée sur son front.

-Il a un peu de fièvre, déclara Becker, mais c'était prévisible.

-Ce n'est pas bon signe, souligna Émilie.

-N'est-il pas trop jeune pour être un démon ? s'étonna le médecin en se tournant vers elle, comprenant où elle voulait en venir.

-Si, acquiesça Dumont, mais ils le garderont toujours à l'œil jusqu'à ce qu'il soit assez vieux, et au moindre signe suspect, ils n'hésiteront pas à le mettre à mort.

Becker poussa un soupir contrit. Il se releva, se dirigea vers la plateforme du honaï où une calebasse se remplissait d'eau de pluie puis sortit un mouchoir de l'une de ses poches avant de le tremper dans le récipient. Il essora le morceau de tissu puis retourna auprès du garçon, auquel il appliqua le linge humide sur le front.

-Vous croyez que ça va suffire ? demanda Émilie d'une voix anxieuse.

-Non, admit Becker, les yeux toujours fixés sur son jeune patient. Dès que je serai de retour de la chasse...

-Vous voulez vraiment y aller ? coupa Émilie.

Ce n'était pas vraiment une question mais plus une crainte exprimée à voix haute.

-Oui, répondit l'Immortel en se tournant à nouveau vers elle. Il faut que je sache à quoi j'ai affaire. Et lorsque je rentrerai, poursuivit-il, je le déplacerai dans notre cabane, pour pouvoir garder un œil sur lui jusqu'à sa guérison.

-Comment comptez-vous les convaincre de vous laisser le déplacer ? questionna encore la jeune femme.

-Je leur dirai que je dois procéder à un rituel chamanique, répondit Becker comme s'il s'agissait d'une évidence.

À ces mots, Émilie laissa échapper un petit rire nerveux et Becker se leva à nouveau.

-Vous veillez sur lui pendant mon absence, d'accord ?

-Quoi ? s'écria l'anthropologue d'une voix aiguë. Non, je viens avec vous.

Elle n'en avait aucunement envie, mais elle ne pouvait laisser l'Immortel se promener dans la jungle sans surveillance particulière. Et ce, entre autres pour son propre bien.

-Émilie, vous serez plus utile ici, insista Becker.

-Je ne suis pas infirmière, rappela-t-elle d'un ton soudain sévère. On m'a demandé d'écrire un livre sur cette mission, vous vous souvenez ? Si vous partez à la recherche de cet animal, je veux en être.

-Vous avez vu l'état du bras de cet enfant ? répliqua le médecin avec agacement. C'est dangereux de se promener dans la jungle.

-Je ne vous le fais pas dire ! lança Dumont d'un ton caustique. Mais vous n'hésiterez pas à vous interposer entre moi et le danger, n'est-ce pas ? Ce n'est pas comme si vous risquiez grand-chose...

Émilie comprit qu'elle venait de marquer un point lorsque Becker lui répondit d'un sourire forcé. Sans ajouter un mot, il s'agrippa à nouveau à l'échelle et redescendit au sol, la jeune femme toujours sur ses talons.

-Émilie nous accompagne, déclara-t-il à l'adresse du groupe d'hommes à présent armés de lances ainsi que d'arcs et de flèches.

Pendant l'espace d'une seconde, l'anthropologue crut qu'ils allaient refuser en bloc, sortant les arguments habituels que « la chasse est une activité masculine », et cetera. Mais à sa grande surprise, ils n'en firent rien :

-Émilie pas en danger en restant avec grand chaman comme toi, assura Eko d'un air confiant.

Il se mit alors en marche et ne remarqua pas l'expression de profonde amertume qui venait d'apparaître sur le visage du médecin. De toute évidence, lui aussi avait compté sur leur refus.

-Après vous, l'encouragea Dumont.

Becker passa devant elle à contrecœur et s'engouffra dans la végétation, sa machette à la main.

Ils se séparèrent en plusieurs groupes et les deux Européens partirent de leur côté. Ils avancèrent un moment en silence, les oreilles à l'affut du moindre son qui ne proviendrait pas d'eux. Lorsqu'on y prêtait attention, la jungle était très bruyante mais, bien qu'Émilie ressente leur présence sous chaque buisson, elle n'apercevait ni plume ni poils.

-Je peux vous poser une question ? demanda-t-elle à mi-voix.

-Si vous y tenez, grogna Becker, qui marchait à quelques pas devant elle.

Son ton était fort peu engageant mais Émilie ne se laissa pas intimider pour autant.

-Cette machette... commença-t-elle. Vous disiez que c'est une sorte de porte-bonheur... Est-ce qu'elle vous sert aussi à décapiter les autres Immortels ?

Le médecin ne se retourna pas vers elle mais elle vit distinctement les muscles de ses épaules se crisper.

-Lorsque c'est nécessaire, oui, répondit-il finalement.

-Ah, fit Émilie, oubliant de parler à voix basse. Ça veut dire que vous ne participer pas au Jeu ?

Il y eut un moment de flottement pendant lequel l'Immortel feinta avec sa machette pour dégager un passage parmi la végétation dense de la jungle.

-Vous connaissez le Jeu ? répéta Becker d'une voix surprise.

-Oui, admit la jeune femme, se rendant compte qu'elle en avait peut-être trop dit.

-Qui vous a raconté tout ça ? questionna à son tour le médecin. Je vous avoue que je suis curieux...

Émilie prit son temps pour répondre : elle avait du mal à déglutir et avait la désagréable impression de s'être engagée sur une pente glissante.

-J'ai connu un Immortel en Afrique, expliqua-t-elle d'une voix mal assurée. Il s'appelait Mwindo.

-Je connais Mwindo, répondit Becker. Je l'ai rencontré au Bénin, lors d'une mission humanitaire comme celle-ci. C'est un homme bien. Je le considère comme l'un de mes amis.

-C'était un homme bien, corrigea Émilie, la voix soudain brisée.

-Que voulez-vous dire ? demanda Becker en se retournant brusquement vers elle.

-Il... il est mort, balbutia Dumont, le regard embué à l'évocation de ce douloureux souvenir. Il a été tué par l'un de vos semblables. Vous ne le saviez pas ?

-Non, souffla Becker d'une voix étranglée. Je l'ignorais.

Une tristesse profonde et sincère avait envahi chacun de ses traits et Émilie sentit une larme percer la barrière de ses cils et couler le long de sa joue.

« J'avais un ami mais il est parti. Ce sens à ma vie, il n'est plus en vie. Il m'a tout donné puis s'est effacé sans me déranger et je crois j'ai pleuré. J'ai pleuré. »[1]

-Écoutez, Jan, reprit-elle finalement, l'appelant pour la première fois par son prénom. Il y a quelque chose qu'il faut que je vous dise...

-Il y a un Immortel dans les parages, la coupa brusquement Becker.

-Oui, avoua Émilie en se tordant les doigts d'un air gêné. Je ne savais pas si je...

-Il y a un Immortel ici et maintenant, insista Becker d'un ton pressant.

De toute évidence, tous ses sens étaient en alerte et Émilie comprit que sa plus grande crainte était en train de se réaliser : Bowali venait de les trouver.

Becker tournait lentement sur lui-même tel une toupie, son regard balayant les fourrées avec inquiétude. Il y eut soudain un bruit sourd et Émilie poussa un cri strident lorsqu'une fléchette vint se planter dans la nuque de Becker. Le médecin arracha la pointe de son cou et la regarda un instant d'un œil trouble avant de s'effondrer sur lui-même, évanoui. Émilie poussa une nouvelle plainte lorsqu'une seconde fléchette l'atteignit à son tour.


Mai 2005, Port Moresby, Papouasie-Nouvelle-Guinée

Après avoir passé la journée à somnoler sur un banc du hall 3, Methos se présenta au comptoir de la compagnie privée pour son vol pour Weam.

-Vous êtes Adam Pierson ? demanda un homme blanc au fort accent australien, vêtu d'un short et d'une chemine hawaïenne fuchsia.

Methos acquiesça d'un simple signe de tête.

-Je m'appelle Josh, je suis votre pilote, reprit l'homme dans un large sourire.

-Enchanté, répondit l'Immortel en serrant la main que Josh lui tendait.

Les deux hommes sortirent alors sur le tarmac et marchèrent quelques minutes vers un hangar dans lequel se trouvait un Cessna 350 – un avion à monomoteur de quatre places. Josh grimpa sur l'aile gauche de l'appareil, s'installa dans le cockpit et ajusta son casque à micro sur ses oreilles tandis que Methos faisait de même de l'autre côté.

-Vous allez toujours à Weam ? questionna Josh dans le micro tout en appuyant sur plusieurs boutons.

-Oui, répondit Methos.

L'avion roula bientôt hors du hangar et les deux hommes restèrent silencieux tandis que Josh manœuvrait l'appareil jusqu'à la piste de décollage.

-Vous avez bien attaché votre ceinture ? demanda encore Josh en lançant à Methos un regard en coin.

-Oui, répéta l'Immortel en tirant un peu plus sur la sangle.

Si les vols commerciaux ne lui faisaient pas peur, il était néanmoins beaucoup plus mal à l'aise lorsqu'il devait voyager dans des appareils de si petite taille. Ce qui était parfaitement ridicule puisqu'il survivrait même à un crash – à moins, bien sûr, de se faire décapiter dans le processus, ce qui ne serait vraiment pas de chance.

-C'est parti, déclara le pilote en faisant chauffer les moteurs.

Une minute plus tard, l'avion s'élançait le long de la piste et Josh tira de toutes ses forces sur le manche tandis que Methos laissait l'accélération le plaquer contre le dossier de son fauteuil.

Le sol au-dessous d'eux s'éloignait de plus en plus pour ne former plus qu'une immense étendue verte et touffue.

-Alors ? reprit Josh une fois l'appareil arrivé à leur altitude de croisière. Qu'est-ce que vous allez faire à Weam ?

-Je vais chercher ma femme, répondit Methos. C'est compliqué, ajouta-t-il avec une grimace, remarquant le regard intrigué du pilote.

Josh n'insista pas. Il passa les deux heures suivantes à faire la conversation, mais Methos ne l'écoutait pas. La nuit qui tombait lentement mais sûrement au-dessus de la jungle ne parvenait pas à endormir son inquiétude : bien au contraire, celle-ci semblait s'intensifier de minute en minute. Josh posa le Cessna sur la piste de Weam un peu après vingt heures.

-Le village est là-bas, indiqua le pilote. Vous n'en aurez que pour quelques minutes à pied.

-Vous ne venez pas ? s'étonna l'Immortel.

-Non, je rentre à Port Moresby, répondit Josh en secouant la tête. Je dois conduire mes prochains passagers à Kimbe demain matin.

-Dans ce cas, bon vol, lui souhaita Methos.

Il s'apprêtait à s'éloigner lorsque Josh le rappela.

-Hey ! lança-t-il. Quand est-ce que vous voulez que je revienne vous chercher ?

-Oh, souffla Methos avec un sourire penaud. Je ne sais pas encore.

-Ça risque d'être un problème, nota le pilote. Ils n'ont pas le téléphone dans cette région du monde...

-Mais moi, j'en ai un, répondit l'Immortel avec un sourire en sortant un téléphone satellite de la poche de sa veste.

Josh leva le pouce en signe d'approbation.

-Bon, ben... appelez-moi quand vous aurez besoin d'un taxi. Ciao amigo !

À ces mots, il referma le toit de l'appareil et se prépara au décollage. Methos balança son sac par-dessus son épaule et partit dans la direction indiquée par le pilote.

Des feux brûlaient à plusieurs endroits du village, éclairant les huttes de bambous d'une lueur tremblante. Ne sachant trop où aller, Methos se contenta de marcher un moment et arriva bientôt sur la rive vaseuse du fleuve.

-Je peux vous aider ? demanda soudain une voix derrière lui, le faisant sursauter.

Il se retourna et aperçut une jeune femme à quelques dizaines de mètres qui le dévisageait d'un air méfiant. Elle avait pris soin de rester dans la lumière et près de l'habitation la plus proche.

-Sûrement, répondit Methos avec un sourire soulagé. Vous avez vu cette femme ? questionna-t-il à son tour en s'approchant.

Gardant ses distances pour ne pas effrayer la jeune femme, il lui tendit une photo d'Émilie.

-Oui, dit-elle. Elle est venue ici il y a trois jours avec le major Tahir et un autre étranger.

-Et ensuite, un Korowai du nom de Eko est venu les chercher, elle et le grand homme blond, n'est-ce pas ? poursuivit l'Immortel.

-Oui, répéta la jeune femme avec un hochement de tête.

-Il faut que j'aille les rejoindre, expliqua Methos. J'ai besoin d'une pirogue. Je suis prêt à vous en acheter une, si vous ne faites pas de location.

-Il faut voir cela avec mon mari, répondit la jeune femme en secouant la tête. Suivez-moi.

À ces mots, elle entra dans la case, suivie de Methos. Un homme de taille moyenne à la peau mate et vêtu d'un jean délavé se trouvait assis en tailleur sur une paillasse. La femme échangea quelques mots avec lui puis il invita Methos à s'asseoir.

-Deux cent dollars, dit-il simplement.

-Deux cent dollars pour une pirogue ? s'étonna Methos. Ce n'est pas un peu exagéré ?

-Deux cent dollars, répéta l'homme.

-Cent, répliqua Methos.

-Cent cinquante, tenta l'homme.

-Cent vingt, répondit l'Immortel.

-Cent quarante, proposa l'homme.

-Cent vingt, répéta Methos. Sinon, je demande à quelqu'un d'autre.

L'homme poussa un profond soupir.

-D'accord, cent vingt, approuva-t-il d'un air blasé.

-Bien ! s'exclama Methos d'un ton conquérant. Laquelle puis-je prendre ?

-Peu importe, répondit l'homme en haussant les épaules. Donnez-moi l'argent.

-Peu importe ? s'étonna encore l'Immortel. Est-ce qu'une de ces embarcations vous appartient, au moins ?

L'homme poussa un nouveau soupir.

-Je vous la montrerai demain, proposa-t-il.

-Non, répondit Methos, ce soir.

-Il est trop tard pour partir cette nuit, nota l'homme en fronçant les sourcils. Demain matin.

Cette perspective ne l'enchantait guère mais Methos devait s'avouer que l'homme avait raison : il ne pouvait pas espérer trouver le village Korowai de nuit.

-D'accord, acquiesça-t-il. Tu auras tes cent vingt dollars demain.

L'homme hocha la tête d'un air las puis se tourna à nouveau vers sa femme.

-Vous pouvez dormir ici, déclara-t-elle avant de lui proposer le reste d'une sorte de ragoût qui traînait au fond d'une marmite.

Methos l'accepta avec reconnaissance et mangea en silence. Il était évident que la femme semblait curieuse à son égard mais il ne garda bien de lui faire la conversation tant qu'elle ne posait pas de question. Lorsqu'il eut terminé de manger, elle désigna une paillasse dans un coin et l'invita à s'y installer pour la nuit. Methos la remercia et installa son filet anti-moustiques sous le regard intrigué du couple. Ce n'est qu'à ce moment-là que l'Immortel aperçut deux enfants en bas-âge qui dormaient paisiblement au fond de la case. Vérifiant que les deux adultes regardaient ailleurs, il déposa son épée sous le bord de son sac de couchage et s'allongea sur le côté.

« Les lueurs immobiles d'un jour qui s'achève. La plainte douloureuse d'un chien qui aboie. Le silence inquiétant qui précède les rêves. Quand le monde disparu l'on est face à soi. Ces raisons-là qui font que nos raisons sont vaines, ces choses au fond de nous qui nous font veiller tard. »[2]


La nuit semble toujours durer une éternité quand on ne dort que d'un seul œil. Réveillé bien avant l'aube, Methos se leva sortit dans l'aurore grisonnante. Lorsque les premiers rayons du soleil apparurent au-dessus de la cime des arbres, il entra à nouveau dans la case et plia ses affaires aussi silencieusement que possible. Lorsqu'il eut terminé, il réveilla son hôte.

-Montrez-moi la pirogue, déclara-t-il.

L'homme poussa un grognement mais, comprenant que son invité ne lui laisserait aucun répit, il se résigna à le suivre à l'extérieur. Ils marchèrent jusqu'à la rive sans échanger un mot puis l'homme désigna l'une des embarcations. Methos, qui avait eu le temps de préparer la somme convenue avant le réveil de son hôte, lui tendit une liasse de billets. L'homme hocha la tête d'un air appréciateur avant de repartir en direction de sa case avec l'air de quelqu'un qui a gagné assez d'argent pour la journée.

Sans perdre une minute de plus, Methos laissa tomber son sac et son épée au fond de la pirogue avant de la pousser jusqu'à la rive et d'y monter à son tour. Il savait grâce aux notes d'Émilie que les villages Korowai se trouvaient plus au Nord et qu'il fallait remonter le courant pour espérer les trouver. Sans guide, Methos savait que ses chances de réussite étaient minces mais il n'avait d'autre choix que d'essayer.

Il pagayait depuis de nombreuses heures dans l'eau boueuse, les yeux et oreilles aux aguets, à l'affût du moindre indice trahissant la présence d'une tribu dans les parages. Ses mains pleines d'ampoules le faisaient souffrir le martyre mais l'Immortel, en cinq mille ans d'existence, avant déjà connu bien pire.

Le soleil au zénith, Methos commençait à désespérer de trouver le village lorsqu'il aperçut soudain quelque chose qui ressemblait à une barque à moitié camouflée par la végétation. Sentant une poussée d'adrénaline pulser dans ses veines, il dirigea son embarcation vers la berge et put constater qu'il n'avait pas rêvé : il y avait bien une pirogue posée parmi les fougères. Sans perdre de temps, l'Immortel tira son propre canot hors de l'eau, hissa son sac sur ses épaules et accrocha son épée à sa ceinture avant de partir à l'assaut de la jungle.

L'intense humidité de l'air faisait pousser la végétation à une vitesse si impressionnante qu'on avait l'impression de pouvoir l'observer à l'œil nu, comme un film qu'on visionnerait en accéléré, si bien qu'il fut particulièrement difficile pour l'Immortel de repérer le sentier qu'empruntaient les propriétaires de la pirogue. Difficile, mais cependant pas impossible, et après une demi-heure, il arriva enfin en vue des cabanes perchées dont Émilie lui avait si souvent parlé.

Methos resta un moment immobile à l'orée de la clairière, bouchée bée. Maintenant qu'il les voyait de ses propres yeux, il comprenait pourquoi l'anthropologue avait voulu revenir dans cet endroit l'un des plus isolés du monde. Reprenant soudain ses esprits, il commença à chercher la jeune femme des yeux parmi les habitants qui se trouvaient soit sur les terrasses des honaïs, soit assis en tailleur autour du feu de camp mais, ne la voyant nulle part, il décida de s'approcher.

À peine avait-il fait un pas dans la clairière qu'il marcha sur une branche morte dans un craquement sonore, révélant sa présence. Le groupe d'hommes se leva d'un bond et s'approcha d'un air patibulaire, arcs et flèches tirés.

-Doucement ! dit Methos en levant les deux mains dans un signe d'apaisement.

Les hommes le tenaient toujours en joue. Un geste un peu trop brusque et ils le tueraient, cela ne faisait aucun doute. Lentement, il porta sa main droite à la poche de sa chemise et en sortit la photo du Dr Dumont.

-Je cherche cette femme, expliqua-t-il en leur montrant la photo. Elle s'appelle Émilie, est-ce que vous l'avez vue ?

Il y eut un moment de silence pendant lequel Methos pensa avec désespoir qu'il s'était trompé de village. Puis soudain :

-Elle était ici, dit l'un des hommes en anglais. Mais elle n'est plus là.

-Vous êtes Eko ? demanda Methos d'une voix mal assurée, se rappelant des récits passionnés de la jeune femme.

-Oui, répondit l'homme qui avait parlé.

-Dieu soit loué ! s'écria Methos dans un soupir soulagé. Je suis le mari d'Émilie, expliqua-t-il. Où est-elle allée ?

Eko baissa alors les yeux d'un air gêné. Lorsqu'il releva la tête vers lui, Methos crut déceler une lueur d'excuse dans son regard.

-Elle a été prise par le démon de la jungle, annonça-t-il d'un air sombre.


[1] Téléphone Au cœur de la nuit (1980)

[2] Jean-Jacques Goldman Veiller tard (1982)