Bonjour à tous,

Bienvenue dans ce onzième et dernier chapitre de cette Partie III - Le démon de la jungle des "Chroniques de Methos".

Un grand merci à Chrisjedusor et Sifoell pour leurs reviews. Bonne lecture !


Mai 2005, Village Korowai, Papouasie-Nouvelle-Guinée

Le clapotis des gouttes qui frappaient le toit de la cabane perchée dans la canopée avait quelque chose de reposant. Allongé à ses côtés, Methos regardait Émilie s'endormir.

Il avait eu si peur de la perdre – une fois de plus ! Il avait à nouveau réussi à la ramener en sécurité, mais qu'en serait-il la prochaine fois ? L'Immortel ne se faisait aucune illusion : leur mariage et l'envie de fonder une famille l'empêchaient d'appliquer sa technique habituelle du « courage, fuyons ! » et il savait également qu'il serait à l'avenir amené à se battre beaucoup plus souvent qu'il ne l'avait fait au cours des deux derniers siècles, mettant la vie d'Émilie en danger par la même occasion.

La respiration de la jeune femme s'était faite lente et profonde, et Methos, jugeant qu'elle pouvait se passer de lui quelques instants, sortit de la hutte. Dehors, la pluie battante était beaucoup plus bruyante.

Le Dr Becker était assis à même le sol sur la plateforme couverte d'un morceau de toit. Ses cheveux blonds, d'habitudes peignés en arrière, tombaient négligemment sur son front et son regard semblait perdu dans le lointain, au-dessus de la canopée. Pourtant, lorsqu'il entendit son vieil ami sortir du honaï, il leva les yeux vers lui.

-Alors comme ça, c'est ta femme ? dit-il sans autre préambule en regardant Methos s'installer à côté de lui. Le monde est vraiment petit...

-Comme tu dis, répondit le plus vieil Immortel dans un soupir.

Il y eut un moment de silence, puis Becker reprit la parole :

-Une femme assez exceptionnelle, remarqua-t-il. Bornée, mais compétente et courageuse.

-Tu ne crois pas si bien dire, marmonna Methos.

Il affichait une mine coupable qui n'échappa pas à son ami.

-C'est toi qui lui as parlé de l'Immortalité, ou bien est-ce qu'elle l'a appris de la bouche de Mwindo, comme elle le prétend ? questionna encore le médecin.

-Ni l'un, ni l'autre, répondit Methos. Elle a brièvement connu Mwindo pendant l'une de ses expéditions mais il ne lui a rien dit. C'est la doyenne de ce village qui lui a révélé notre existence sans le savoir en lui parlant de Bowali, expliqua-t-il. Bien sûr, elle n'a pas compris ce que ça signifiait, à l'époque, mais je doute qu'elle l'aurait aussi bien pris lorsqu'elle m'a vu mourir et ressusciter à notre troisième rendez-vous si elle n'avait jamais entendu parler de cette histoire...

-L'histoire sans fin, ironisa Becker en jetant à Methos un regard sévère.


Mai 2005, Repère de Bowali, Papouasie-Nouvelle-Guinée

Bowali était désarmé et se savait vaincu. Acceptant son destin, l'Immortel Korowai pencha la tête sur le côté, espérant ainsi mettre fin à une vie d'ermite de plus de cinquante ans.

Methos avait posé sa lame sur la nuque de son adversaire mais quelque chose – il ne savait trop quoi – l'empêchait d'accomplir le geste ultime. Les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux pendant de longues minutes puis, le regard toujours fixé sur Bowali, Methos s'éloigna lentement, la pointe de son épée toujours tendue vers le Korowai comme pour le dissuader de le suivre.

Il recula ainsi d'un pas méfiant jusqu'à disparaître entre les arbres puis se mit à courir vers la rive où l'attendaient Émilie et Becker.

-Adam, Dieu soit loué, tu es vivant ! s'écria la jeune femme en se jetant au cou de l'Immortel.

Il la serra brièvement contre lui avant de se dégager de son étreinte.

-Pourquoi n'y-a-t-il pas eu de Quickening ? s'enquit vivement Becker.

-Plus tard, répondit Methos en pressant sa femme de s'asseoir dans la pirogue.

Il lança un dernier regard par-dessus son épaule avant de pousser l'embarcation à l'eau. Bowali se tenait debout, plus haut sur la colline, droit et fier comme un totem, et les regardait s'en aller. Les deux Immortels échangèrent un léger signe de tête, puis Methos sauta à bord du canot et commença à pagayer.


Mai 2005, Village Korowai, Papouasie-Nouvelle-Guinée

-Pourquoi est-ce que tu l'as épargné ? insista Becker. Tu avais le dessus, tu aurais pu le tuer.

-Qu'est-ce que ça m'aurait apporté ? s'étonna Methos. Il ne m'a rien fait.

-À part capturer ta femme, tu veux dire ? ironisa Becker. Si tu réagis comme ça à chaque fois qu'un Immortel la prend en otage, alors je ne donne pas cher de vos vies...

-S'il avait voulu lui faire du mal, il l'aurait fait bien avant mon arrivée, souligna Methos.

-C'est à moi qu'il en voulait, admit alors le médecin avec un hochement de tête.

À ces mots, Methos eut alors un petit rire caustique.

-Émilie ne voulait pas que je vous accompagne parce qu'elle avait peur que je ne me retrouve nez-à-nez avec Bowali, expliqua-t-il. Et elle s'est même renseignée sur toi, pour savoir si tu n'étais pas Immortel. Malheureusement, elle ne me l'a pas demandé à moi, regretta-t-il avec amertume. La personne à qui elle a posé la question ne te connaissait pas et lui a assuré que tu n'étais qu'un simple mortel, alors elle a pensé que vous ne courriez aucun risque... Tout du moins, aucun risque qu'elle n'aurait pris pour l'une de ses expéditions...

Il marqua une pause pendant laquelle Becker l'observa attentivement mais le médecin ne fit pas le moindre commentaire.

-Elle essaye toujours de me protéger, poursuivit Methos d'une voix faible. Elle m'a même sauvé la vie, une fois, alors que j'étais sur le point de me faire décapiter. C'est moi qui devrais veiller sur elle, pas l'inverse !

Il prit une profonde inspiration et poussa un soupir las.

-Je n'ai jamais considéré l'Immortalité comme un fardeau, avoua-t-il. Bien au contraire. J'aime vivre. Il y a tellement de choses à apprendre ! Mais depuis que j'ai rencontré Émilie, je commence à regretter de ne pas être un simple mortel. De ne pas pouvoir vieillir en même temps qu'elle, de ne pas...

Il hésita une fraction de seconde. Lorsqu'il trouva enfin le courage de terminer sa phrase, sa voix n'était pas plus haute qu'un murmure :

-De ne pas pouvoir lui faire l'amour et la mettre enceinte...

Son timbre se brisa pour de bon et il étouffa un sanglot.

-C'est fou ce que tu as changé, remarqua Becker d'un air contrarié, presque froid.

-À t'entendre, on dirait que je n'aurais pas dû, ironisa Methos, toujours à mi-voix.

-Je me rends bien compte que tu es fou amoureux, mais tu vas souffrir le martyre, résuma le médecin.

Il avait parlé d'un ton sans appel, mais aussi sans pitié.

-Je sais, assura Methos, une vague de tristesse envahissant son regard. Mais je ne peux pas faire autrement.

« Elle est à côté de moi quand je me réveille, elle a sûrement un contrat avec mon sommeil. Elle est là même où mes pas ne me guident pas, et quand je suis pas là elle met mes pyjamas. Elle est plus que ma vie, elle est bien mieux que moi, elle est ce qui me reste quand je fais plus le poids. »[1]

-Est-ce que ça en vaut bien la peine ? insista Becker avec une moue sceptique. Nous ne sommes pas faits pour vivre en couple, ajouta-t-il d'un air grave. On ne peut pas fréquenter d'Immortelle sans prendre le risque qu'elle nous décapite un jour, quant aux mortelles... elles finissent fatalement par nous briser le cœur.

Methos releva subitement la tête et dévisagea celui qu'il connaissait depuis près de six siècles. Ou plutôt, celui qu'il croyait connaître.

-Où est passé l'optimiste qui pensait pouvoir vaincre la Mort ? s'écria-t-il, stupéfait, comme si l'homme assis à côté de lui n'était qu'un vulgaire imposteur.

-Il a mûri, répondit Becker en haussant les épaules. J'ai compris que les mortels doivent mourir, c'est tout. Mais pense à l'époque où nous étudions à Heidelberg... Leur espérance de vie a triplé depuis, grâce à la médecine ! Peut-être que d'ici un ou deux siècles, les mortels pourront vivre jusqu'à cent cinquante ans ! Beaucoup d'Immortels n'atteignent jamais cet âge…

-Quel est l'intérêt de travailler pour MSF ? questionna Methos. Si tu crois vraiment ce que tu dis, alors tu devrais faire de la recherche pour trouver un remède au cancer ou au vieillissement ! Pas vacciner des enfants dans les pays du Tiers Monde !

-Pourquoi est-ce que seules les personnes vivant dans les pays riches auraient-elles le droit à être soignées convenablement ? répliqua sèchement Becker.

À ces mots, Methos hocha la tête avec approbation.

-Je trouve ça très bien, ce que tu fais, assura-t-il. J'ai moi-même soigné les esclaves dans les États sudistes pendant des dizaines d'années parce que personne d'autre ne voulait le faire – pas gratuitement en tout cas... Je sais ce que c'est que de voir des gens souffrir injustement et de vouloir changer les choses. C'est juste que ça ne te ressemble tellement pas ! Si on m'avait demandé de prédire ton avenir, j'aurais parié que tu serais directeur d'une boîte pharmaceutique.

-Et si j'avais dû parier sur toi, répondit Becker du même ton agacé, j'aurais pensé te trouver à diriger l'Organisation Mondiale de la Santé. Au lieu de ça, tu préfères l'oisiveté d'une vie conjugale qui finira forcément mal. C'est du temps perdu, un immense gâchis !

-Question de point de vue, grogna Methos, la mine boudeuse.

Il y eut un moment de silence vexé, puis Becker reprit la parole.

-Et pourquoi est-ce que tu ne viendrais pas travailler avec moi ? proposa-t-il soudain. Comme au bon vieux temps ?

Methos prit son temps pour répondre, ne sachant tout d'abord pas si son vieil ami était vraiment sérieux.

-Merci, dit-il finalement, mais je crois qu'Émilie a raison : notre écosystème ne peut pas supporter autant de générations d'un seul coup. Il faut que les vieux meurent pour laisser la place aux jeunes.

-Tu diras toujours ça quand ta femme sera sur son lit de mort ? questionna Becker d'un ton narquois.

-Encore faudra-t-il que je lui survive, souligna Methos.

-C'est sûr que si tu laisses vivre tous tes adversaires, il y en aura forcément un qui finira par te tomber dessus, commenta Becker d'un ton acerbe.

-Puisque tu penses que c'était une si grosse erreur de laisser Bowali vivre, va donc prendre sa tête toi-même ! répliqua Methos avec mauvaise humeur. Tu sais où il vit, tu n'as aucune excuse.

-J'irai peut-être, répondit Becker.

Devant le regard courroucé que lui lançait son vieil ami, il ajouta :

-J'ai eu le temps de discuter un peu avec lui, expliqua-t-il. Je crois qu'il avait envie qu'on le tue. Il vit seul dans cette grotte depuis des décennies... Je crois que tu lui aurais rendu service en prenant sa tête.

-Crois-en mon expérience, un Immortel qui veut mourir ne se serait pas battu comme il l'a fait, assura Methos.

Il se garda cependant bien de raconter à Becker qu'il avait lui-même voulu se suicider en offrant sa tête à son ancienne esclave Cassandra deux ans plus tôt, alors qu'il avait cru avoir perdu à tout jamais les faveurs d'Émilie.

-Si tu le dis, commenta le médecin d'un ton sceptique.

Il y eut un nouveau moment de silence pendant lequel les deux hommes écoutèrent la pluie marteler contre le toit du honaï.

-Bon, c'est pas le tout, reprit soudain Becker, mais j'ai un jeune patient dont je dois m'occuper avant que la nuit ne tombe. Tu es le bienvenu si tu veux m'assister.

Sans ajouter un mot, il attrapa sa trousse de soin et descendit prudemment les barreaux de l'échelle. Methos hésita un moment puis, après avoir jeté un coup d'œil à l'intérieur de la cabane où Émilie dormait toujours à poings fermés, il se décida à le suivre.

Les deux Immortels grimpèrent dans l'un des honaïs voisins et pénétrèrent dans la cabane. Assise dans un coin de la pièce, une femme veillait sur son enfant endormi.

-Que lui est-il arrivé ? chuchota Methos.

-Il s'est fait mordre par un varan, répondit Becker en s'agenouillant près du garçonnet.

Il commença par vérifier s'il avait de la température puis sortit à nouveau son stéthoscope.

-La fièvre est tombée, le pouls est lent et régulier, déclara le médecin d'une voix douce. Maintenant, voyons voir la blessure.

Le garçon, qui s'était réveillé lorsque Becker avait posé la membrane du stéthoscope sur sa poitrine nue, le dévisageait avec de grands yeux étonnés mais ne poussa aucune plainte tandis que le médecin défaisait le bandage. Le sang avait coagulé et Becker commença par nettoyer la plaie.

-Pas de nécrose ni de septicémie, sourit Becker avec soulagement. On peut remercier Alexander Fleming d'avoir découvert la pénicilline !

-Et toi d'avoir réagi si vite, fit remarquer Methos. Tu lui as sauvé la vie.

-C'est mon travail, rappela Becker d'un ton sévère.

-Ça m'apprendra à vouloir te faire un compliment, railla Methos en secouant la tête d'un air exaspéré.

Ignorant sa remarque, le médecin s'appliqua à refaire le pansement avec une compresse propre puis adressa un sourire rassurant à la mère de l'enfant.


Malgré leur infortunée rencontre avec Bowali, les docteurs Becker et Dumont insistèrent pour rester encore quelques temps dans le village Korowai. Le médecin voulait garder à l'œil son jeune patient tout en conservant l'espoir de pouvoir bientôt vacciner les habitants. Émilie, quant à elle, jugeait que son livre serait forcément incomplet si elle abandonnait maintenant alors que Becker et Methos étaient tous deux entrés dans les bonnes grâces des villageois.

-Tu crois qu'il va revenir ? interrogea la jeune femme d'une voix mal assurée alors qu'ils se promenaient main dans la main à la bordure de la clairière.

Ce jour-là, il ne pleuvait pas. L'inconvénient, c'était que les moustiques étaient de sortie.

-Qui ça ? demanda Methos en chassant l'un des insectes d'un geste impatient.

-Bowali, répondit-elle dans un souffle.

Cela faisait trois jours que l'Immortel les avait délivrés du « démon », gagnant ainsi le respect et l'admiration de la tribu.

-Il ne s'en est jamais pris au village depuis qu'ils l'ont chassé, il me semble, commença Methos d'une voix prudente.

-Je sais, acquiesça Dumont. C'est pour toi et Becker que je m'inquiète...

À ces mots, Methos s'arrêta de marcher.

-Viens-là, dit-il en l'attirant vers lui.

Il la serra tendrement dans ses bras et la regarda droit dans les yeux au travers de la moustiquaire fixée à son chapeau.

-Je suis sûr qu'il ne s'en prendra pas à moi, assura-t-il d'une voix tranquille. Quant à Johannes, il n'est pas exclu qu'il veuille prendre sa revanche, mais ce n'est pas notre problème.

-Mais c'est exactement ce que je redoutais ! s'écria la jeune femme d'un ton alarmé. S'il arrive quelque chose à Bowali, ce sera entièrement ma faute !

-Non, trancha l'Immortel. Ce sera la faute de Johannes. Et d'ailleurs, rien ne permet d'affirmer qu'il gagnerait.

Émilie ne répondit pas tout de suite. De toute évidence, elle n'avait jusque-là pas encore envisagé cette possibilité.

-Je ne tiens pas non plus à ce que Jan meurt, souffla-t-elle finalement.

-Émilie, c'est notre destin, souligna Methos. « À la fin, il ne peut en rester qu'un ».

-Ce n'est pas une raison pour précipiter l'heure de l'Ultime Combat, marmonna l'anthropologue d'un air bougon.

L'Immortel ne put s'empêcher de sourire devant sa réaction. Il releva alors le filet de la moustiquaire puis caressa doucement le visage de sa femme avant de déposer un tendre baiser sur sa bouche.

-Parle-moi de Becker, reprit Émilie lorsque leurs lèvres se détachèrent à nouveau, en remettant sa moustiquaire en place dans un simulacre de voile de mariée. Comment l'as-tu connu ? Est-ce que c'était l'un de tes disciples ?

-Non, répondit Methos tandis qu'ils se remettaient en marche. Mais il était encore jeune lorsque nous nous sommes rencontrés.


Juillet 1348, Cologne, Saint-Empire romain germanique

Cela faisait des jours que Benjamin Adams avait quitté Marseille, chevauchant jour et nuit en ne s'arrêtant pratiquement pas.

Une épidémie avait ravagé la ville, la pire que l'Immortel ait connue en quatre mille trois cent ans d'existence. Il avait fui vers le Nord mais partout où il allait, la maladie semblait l'y précéder. Bien sûr, l'Immortel qu'il était ne risquait pas d'être contaminé, mais il ne supportait plus de voir les cadavres s'entasser dans les maisons, dans les rues, sur les sentiers… Il ne supportait tout simplement plus l'odeur de la Mort.

Adams pénétra dans la ville de Cologne et tira sur la bride de son cheval pour qu'il ralentisse l'allure. Il avait passé le Rhin dans l'espoir que le fleuve formerait une sorte de rempart naturel entre lui et le fléau, mais il se trompait : partout où son regard se posait, il voyait les mêmes bulbes aux aisselles et aux aines, les mêmes délires provoqués par la fièvre.

Atterré par ce triste constat, il s'apprêtait à rebrousser chemin lorsqu'il ressentit la présence d'un autre Immortel. Au moment où il faisait arrêter sa monture, un homme sortit de l'une des maisons. Il était grand, vêtu d'une longue cape noire et il portait un masque au long nez en forme de bec.

L'homme s'approcha lentement en retirant son masque, découvrant un visage creusé par la fatigue, ses yeux gris pâle cernés de noir.

-Si vous voulez ma tête, repassez dans un an, déclara-t-il.

-Dans un an ? répéta Adams sans comprendre. Pourquoi dans un an ?

-Parce que l'épidémie sera terminée d'ici là, répondit l'homme, du moins je l'espère.

-Quel rapport avec notre affaire ? insista Adams.

-J'aurais alors accompli mon devoir, expliqua l'inconnu, et serais disposé à me battre.

Intrigué, Adams le dévisagea un moment d'un air perplexe.

-Vous pouvez soigner ces gens ? demanda-t-il au bout d'un moment, n'osant vraiment y croire.

-C'est ce que j'essaie de faire, en tout cas, assura l'homme en hochant la tête d'un air grave. Qui mieux que nous, qui ne pouvons pas mourir, pourraient s'occuper de ces malades ?

Cette fois encore, Adams resta dubitatif. Finalement, il se jeta au bas de sa monture et se dirigea vers l'inconnu.

-Je m'appelle Benjamin Adams, dit-il en lui tendant la main. Si vous avez besoin de mon aide, je suis disposé à vous l'accorder.

L'étranger le dévisagea un instant d'un air stupéfait puis saisit sa main tendue et la serra énergiquement.

-Toute aide est la bienvenue, répondit-il avec un sourire reconnaissant. Je m'appelle Johannes Balz.


Mai 2005, Village Korowai, Papouasie-Nouvelle-Guinée

-Comment ça s'est terminé ? questionna Émilie d'une voix douce.

Methos poussa un soupir et passa une main sur son visage d'un geste las. Il détestait parler de cette époque. C'était l'une des pires qu'il ait jamais connues…

-Tu le sais, n'est-ce pas ? répondit-il. L'épidémie a fini par reculer quelques années plus tard après avoir fait plusieurs dizaines de millions de morts rien qu'en Europe, et je ne te parle même pas de l'Asie ! Johannes et moi avons fait de notre mieux pour les soigner, nous avons même pu en guérir quelques-uns, mais la plupart du temps nous n'avons pu que soulager un peu leurs souffrances. Et nous ne nous sommes jamais battus, ajouta-t-il encore.

Il baissa la tête dans l'espoir de masquer la tristesse qui avait envahi son regard mais ce détail n'échappa pas à Émilie. Elle passa délicatement ses doigts dans la chevelure de son mari et approcha son visage du sien.

« J'ai vu des hommes qui courent, une terre qui recule. Des appels au secours, des enfants qu'on bouscule. Alors regarde, regarde un peu ! Je vais pas me taire parce que t'as mal aux yeux ! Alors regarde, regarde un peu ! Tu verras tout ce qu'on peut faire si on est deux ! »[2]

-Si tu as envie de reprendre la médecine et de travailler pour MSF, je comprendrais parfaitement, chuchota-t-elle.

-Non, répondit Methos en secouant vivement la tête. Je ne veux plus jamais revivre ça. J'ai vu tant de malheur, tant de souffrance... Bien assez pour les cinq mille prochaines années ! Ça va sûrement te paraître terriblement arrogant, mais j'estime avoir mérité d'avoir enfin une vie paisible et heureuse.

-Ça n'a rien d'arrogant, assura la jeune femme avec un sourire bienveillant. Et je suis d'accord, tu l'as mérité. Je voulais juste que tu saches que je te soutiendrais quoi que tu décides.

Methos prit plusieurs grandes inspirations. Il aurait voulu pouvoir répondre, mais il en était incapable, aussi se contenta-t-il de rendre son sourire à Émilie.

-C'est comme ça que vous travaillez, railla Becker en s'approchant à grandes enjambées.

Le couple relâcha aussitôt son étreinte, comme des enfants pris en faute.

-Je ne suis pas là pour le travail, rappela Methos, je suis en vacances.

À ces mots, Émilie ne put se retenir de rire.

-Dr Dumont, reprit Becker en se tournant vers elle d'un air également amusé, devinez ce que plusieurs villageois sont venus me demander...

-Hm, marmonna la jeune femme. Ça a à voir avec la boîte de Pandore... Euh, je veux dire... Le container à vaccins ? devina-t-elle d'un ton faussement innocent.

-Tout juste ! répondit le médecin d'un air triomphant. Et merci pour le lapsus, je croyais pourtant vous avoir prouvé que je ne suis pas si mauvais que ça. Benjamin, qu'est-ce que tu lui as raconté pour que je baisse à ce point dans son estime ?

-Je lui ai dit que tu es un héros, déclara Methos d'un air si sérieux que Becker hésita un instant à le croire.

-Peu importe, dit-il enfin d'un ton agacé qui fit sourire Methos. Dis, je ne voudrais pas troubler le calme de tes vacances, mais si tu veux bien m'apporter ton aide pour les vaccins, je t'en serais fort obligé.

-Voilà le Johannes que j'ai connu ! s'exclama l'Immortel en secouant la tête d'un air à la fois amusé et exaspéré. Toujours à mettre la charrue avant les bœufs !

Devant le regard interrogateur de son vieil ami, il ajouta :

-Ce n'est pas parce qu'ils veulent savoir ce qu'il y a dans la caisse qu'ils sont prêts à se laisser vacciner, souligna-t-il.

-Bon, alors disons simplement que j'ai un bon pressentiment, répliqua Becker, en croisant les bras sur sa poitrine avec mauvaise humeur.

Grandement amusé par l'impatience du médecin, Methos se décida cependant à lui apporter son assistance.

-C'est bon, tu as gagné, abdiqua-t-il.

Becker se détourna aussitôt, laissant aux deux autres à peine le temps de voir son expression satisfaite.

-Je vais t'aider à une condition... précisa Methos d'un air innocent, et le médecin se figea à nouveau avant de se retourner lentement vers lui.

-Je t'écoute, dit-il d'un ton résigné.

On aurait dit un négociateur qui attend de connaître les conditions d'un preneur d'otages.

-Promets-moi de ne pas attaquer Bowali.

-Tu plaisantes ? s'écria Becker d'un ton scandalisé. Et si c'est lui qui m'attaque ?

-S'il s'en prend à toi, tu as bien sûr le droit de te défendre, assura Methos. La seule chose que je veux, c'est que tu me promettes de ne pas le provoquer et de ne pas l'attaquer le premier.

Becker avait l'air plus exaspéré que jamais et semblait sérieusement hésiter. L'espace d'une minute, Methos crut même qu'il allait refuser, renonçant à son aide par la même occasion.

-D'accord, lâcha-t-il enfin, la mâchoire serrée.

Sans ajouter un mot, il s'éloigna à nouveau d'un pas rapide, comme s'il espérait ainsi empêcher Methos de lui imposer d'autres conditions farfelues. Restés en arrière, l'Immortel et l'anthropologue échangèrent un sourire.

-Merci, dit-elle.

Elle paraissait sincèrement soulagée de savoir que Becker ne s'en prendrait pas sans raison à Bowali.

-Il n'y pas de quoi, répondit Methos.

-Tu te dépêches, oui ? gronda Becker, qui avait à présent plusieurs mètres d'avance.

-N'oublie pas de prendre des notes, glissa Methos à Émilie. Ça risque d'être épique...

Un large sourire toujours accroché aux oreilles, l'Immortel serra la main de sa femme tandis qu'il rejoignait celui qui avait été son meilleur ami pendant plus d'un siècle.


[1] Jean-Jacques Goldman Je ne vous parlerai pas d'elle (1982)

[2] Patrick Bruel Alors regarde (1989)

C'est la fin de cette Partie III, j'espère que ça vous a plu ! On se retrouve dans deux semaines pour entamer la quatrième et dernière partie de cette fanfiction.