Octobre 2005, Paris, France

-Tu ne crois pas qu'on devrait peut-être leur dire la vérité ? suggéra Émilie après un instant de réflexion.

-Non, répondit Methos d'un ton buté. Je ne trouve pas qu'ils l'aient mérité.

Il se laissa alors lourdement tomber dans le fauteuil le plus proche, renforçant encore davantage son côté un peu grandiloquent.

-Ils s'inquiètent pour toi, souligna la jeune femme, exaspérée. Ils ont peur que tu souffres, tu devrais leur en être reconnaissant !

-Et toi, ça ne te dérange pas qu'ils te croient capable de me faire une chose pareille ? insista l'Immortel d'un ton acerbe. Ce n'est pourtant vraiment pas très flatteur pour toi...

-Certes, admit-elle en haussant les épaules, mais ce n'est pas comme si tu n'avais pas eu cette idée avant eux... Il me semble qu'il n'y a pas six mois, toi aussi tu avais peur que je puisse coucher avec le Dr Becker... lui rappela-t-elle, cherchant ouvertement à le provoquer.

-J'étais jaloux, ce n'est pas comparable, se défendit Methos d'un air bougon qui fit sourire Émilie.

Il y eut un moment de silence, puis l'Immortel reprit la parole :

-Ce qui me gêne le plus, expliqua-t-il, c'est qu'ils puissent croire que je pourrais ne pas me rendre compte que ma femme est enceinte alors que j'ai été médecin pendant trois siècles !

À ces mots, Émilie afficha un sourire compatissant et fit signe à Methos de venir s'asseoir près d'elle. L'Immortel s'exécuta et la jeune femme prit sa large main dans la sienne.

-Adam, commença-t-elle, je comprends que tu sois vexé. Personne n'aime être sous-estimé ! Mais je ne crois pas qu'il soit bon pour ma santé de les laisser élaborer des théories. Mieux vaut leur dire la vérité, même s'il est encore un peu tôt. Nous allons avoir besoin de soutien, et rester en froid avec les personnes qui nous sont les plus proches ne me paraît pas être une sage décision...

Elle avait parlé d'une voix douce et Methos avait baissé les yeux comme un enfant en l'écoutant. Oh ça oui, elle ferait sans doute une très bonne mère.

-D'accord, abdiqua-t-il finalement. Je vais leur dire de venir.

-Merci, répondit Émilie, visiblement soulagée.

Elle ferma les yeux et se laissa tomber la tête en arrière contre le dossier du canapé. Methos l'observa un moment. À chaque nouvelle seconde qu'il passait à la regarder, il sentait sa colère se dissiper encore un peu plus. Bon sang, ce qu'il pouvait l'aimer !

La respiration de la jeune femme se fit bientôt plus lente et profonde et l'Immortel décida d'aller préparer à manger. Bien sûr, Émilie régurgitait à peu près tout ce qu'elle avalait mais il valait mieux qu'elle ait quelque chose dans l'estomac.

Tandis qu'il cuisinait, il ne pouvait s'empêcher de repenser aux accusations grotesques d'Amanda. Il va falloir que tu l'appelles, fit remarquer une voix dans sa tête. Je sais, lui répondit-il intérieurement. Il baissa le feu sous la casserole de soupe aux légumes puis sortit silencieusement dans le couloir et regagna son bureau. Là, il décrocha le téléphone et composa à contrecœur le numéro du Blues Bar.


Deux jours plus tard, Joe, Mac et Amanda se présentèrent au 3, Square Lamartine sans grand enthousiasme. Methos leur avait demandé de venir, et l'Immortelle n'avait accepté qu'à condition qu'il lui présente ses excuses. Il avait alors été sur le point de l'envoyer balader, mais Émilie l'en avait empêché de justesse. Pourtant, quarante-huit heures plus tard, l'incident n'était toujours pas clos.

-Je ne peux pas m'excuser d'avoir raison ! s'énerva-t-il à nouveau alors qu'il préparait l'apéritif sur la table basse du salon.

Il avait pris soin de nettoyer et d'aérer la pièce à peine une heure plus tôt pendant qu'Émilie faisait sa toilette dans la salle de bain.

-Mais tu peux au moins lui demander pardon pour l'avoir menacée de mort, suggéra-t-elle avec lassitude.

L'Immortel ne répondit pas tout de suite mais finit tout de même par admettre que sa femme n'avait pas tout à fait tort. Il venait tout juste de sortir les serviettes en papier lorsqu'on sonna à la porte. Methos poussa un nouveau grognement puis se résigna à aller ouvrir.

Il revint bientôt dans le salon accompagné de ses trois amis, mais aucun d'entre eux ne semblait vraiment se réjouir de se trouver là. Pire encore, ils se montrèrent très froid envers Émilie, ce qui conforta la jeune femme dans sa nécessité de leur fournir quelques explications.

Mac et Amanda s'installèrent tous deux dans le canapé tandis que Joe prenait place dans du premier fauteuil. Methos, quant à lui, alla s'asseoir sur le bras du second fauteuil, où se trouvait Émilie. La tension dans l'air était plus que palpable et la jeune femme donna un coup de coude à son mari, qui se tourna alors vers l'Immortelle.

-Amanda, je suis sincèrement désolé de t'avoir menacé, déclara-t-il d'un ton solennel. Je n'aurais évidemment jamais mis cette menace à exécution, mais on ne dit pas ce genre de choses à ses amis, surtout quand ceux-ci essaient seulement de nous protéger. Je te présente mes excuses et promets que ça n'arrivera plus.

Émilie lui avait fait répéter ce petit discours plus tôt dans la journée et la jeune femme était plutôt satisfaite de sa performance. Maintenant, il fallait attendre la réaction d'Amanda.

« Tu m'as fait, c'est sûr, beaucoup de mal. Mais c'est la vie, c'est comme ça, c'est normal. Ne t'en fais pas, moi-même, je ne suis pas un ange. Oublions les gens que ça dérange. »[1]

-J'accepte tes excuses, répondit-elle d'une voix lente après un instant de réflexion.

À ces mots, Émilie, Mac et Joe poussèrent un soupir de soulagement unanime.

-Merci, dit Methos avec un léger hochement de tête.

Amanda lui rendit son salut bien qu'elle sembla toujours vexée. Jugeant qu'il était temps de passer au sujet qui les amenait, Émilie se redressa dans son fauteuil et prit la parole :

-Nous vous avons demandé de venir aujourd'hui parce qu'Adam m'a raconté que vous essayiez de deviner ce qui m'arrive et vu l'ampleur que prennent vos spéculations, nous avons jugé qu'il serait peut-être temps de vous dire la vérité.

Elle marqua une courte pause, cherchant ses mots. Elle avait fait l'effort de s'habiller malgré sa faible constitution actuelle et ne se sentait pas vraiment à l'aise. Mais ce qu'elle avait à dire était beaucoup plus important.

-Il y a un point sur lequel tu as raison, Amanda, reprit-elle en adressant à l'Immortelle dans un sourire faible. Je suis enceinte. Mais je n'ai jamais trompé Adam.


Mai 2005, Village Korowai, Papouasie-Nouvelle-Guinée

Le soleil avait fait son apparition pour la première fois depuis des jours, illuminant la clairière de reflets irisés. Tous les habitants du village d'Eko avaient été vaccinés contre diverses maladies et aucun d'eux n'avait eu de réaction préoccupante, pour le plus grand soulagement des trois Occidentaux.

-Vous voulez vraiment partir ? questionna le Dr Becker en les accompagnant jusqu'à la rive du fleuve, sa machette à la main pour écarter la végétation qui semblait repousser plus vite qu'on ne pouvait la couper.

-Je ne suis venu que pour Émilie, rappela Methos en déposant leurs sacs dans le fond de la pirogue.

-Ce n'est pas à toi que je parlais, répliqua Becker d'un ton agacé.

Les deux Immortels n'avaient pas cessé de s'envoyer des piques tout au long de leur séjour mais Émilie ne s'en lassait pas. Cette fois encore, elle affichait un sourire amusé mais retrouva soudain son sérieux lorsque le médecin se tourna vers elle, un sourcil arqué d'un air interrogateur.

-Vous aviez besoin de moi pour approcher ce village, répondit-elle précipitamment, mais je ne suis jamais allée dans les autres et ne vous serais plus d'aucune utilité.

-Vous vous sous-estimez, assura Becker avec une bienveillance qui ne lui était pas familière.

Touchée par ses paroles, Émilie se contenta de sourire d'un air ému puis tendit la main en direction du médecin.

-Bonne chance, lui dit-elle. Et tenez-moi au courant lorsque vous serez rentré.

-Merci, Dr Dumont, répondit Becker en serrant sa main tendue. Je n'y manquerai pas.

La jeune femme recula alors d'un pas pour laisser Methos approcher, se doutant que lui aussi voulait prendre congé de son vieil ami. Elle s'était attendue à ce qu'ils se tombent dans les bras malgré leur apparente rivalité, mais elle était cependant bien loin du compte.

-Johannes, salua-t-il sobrement. J'ai été content de te revoir.

-Moi aussi, Benjamin, répondit Becker d'un ton tout aussi laconique.

Estomaquée devant de telles effusions, la jeune femme les regarda tour à tour puis secoua la tête d'un air consterné. Ils ne s'étaient même pas serrés la main !

Le couple s'apprêtait à monter dans la pirogue lorsque Becker les retint soudain :

-J'allais oublier ! lança-t-il d'une voix forte.

Methos et Émilie se retournèrent alors, intrigués.

-J'ai réfléchis à votre problème, poursuivit le médecin, comme s'il regrettait déjà ce qu'il était sur le point de leur dire. À votre place, j'essaierais une fécondation in vitro.


Octobre 2005, Paris, France

Dans le salon du 3, Square Lamartine, tous avaient les yeux fixés sur Émilie et semblaient boire ses paroles.

-Nous avons fait appel à un donneur de la Banque du sperme, expliqua-t-elle encore. Nous en avons choisi un dont la description ressemble assez à Adam, et au bout du deuxième essai, ça a fini par fonctionner. Nous allons avoir des jumeaux, conclut-elle en prenant la main de Methos dans la sienne.

Un silence stupéfait s'abattit alors dans le salon tandis que Joe, Amanda et Mac dévisageaient le couple d'un air sidéré.

« Elle a choisi le père en scientifique, pour ses gènes, son signe astrologique. Elle a fait un bébé toute seule ! »[2]

-Toutes mes félicitations ! s'écria soudain Joe.

Il se leva en prenant appui sur sa canne et s'approcha d'Émilie, qui se hissa à son tour sur ses deux pieds.

-Tous mes vœux de bonheur, ajouta-t-il en la serrant chaleureusement dans ses bras.

-Merci, Joe, chuchota-t-elle d'une voix émue.

Sa barbe lui grattait le visage mais la jeune femme ne s'en souciait guère.

-À toi aussi, mon vieil ami, ajouta-t-il en donnant une tape amicale sur l'épaule de Methos. Si on m'avait dit que je vivrais assez vieux pour te voir devenir père, je ne l'aurais pas cru ! Alors, c'est pour quand ?

-Fin mai, répondit Methos, le regard pétillant de joie et de fierté.

MacLeod avait imité Joe et félicita à son tour les futurs parents. L'Immortelle, quant à elle, semblait comme figée sur le canapé.

-Amanda ? appela doucement l'Écossais.

-Hm ? fit-elle en levant lentement les yeux vers lui.

-Tu n'as rien à nous dire ? insista Methos avec un regard pénétrant.

Semblant peu à peu reprendre ses esprits, l'Immortelle se leva d'un geste lent, comme si elle bougeait au ralenti, et prit une grande inspiration :

-Toutes mes félicitations, dit-elle enfin dans un sourire forcé qui ne parvint à convaincre personne. Excusez-moi, il faut que j'y aille.

Sans ajouter un mot, elle se précipita hors du salon. MacLeod esquissa un mouvement pour la suivre mais Émilie le retint.

-Non, dit-elle. J'y vais.

Sans prêter la moindre attention aux protestations de l'Écossais, Émilie sortit à son tour de l'appartement. L'Immortelle était déjà arrivée en bas de l'escalier et s'apprêtait à ouvrir la porte de l'immeuble.

-Amanda ! Attends !

La jeune femme descendit les escaliers aussi rapidement que possible sans prendre le risque de faire une mauvaise chute et rejoignit son amie dans le hall d'entrée.

-Amanda, écoute, je...

-Non, coupa l'Immortelle en s'efforçant à nouveau de sourire. Je suis vraiment très heureuse pour vous deux. Vraiment. Mais j'ai besoin d'un peu de temps pour... pour me faire à l'idée, tu comprends ?

-Oh, souffla Émilie en baissant la tête d'un air affligé. Oui, je comprends.

Amanda lui adressa un nouveau sourire désolé puis actionna la poignée de la porte et sortit dans la nuit tombante. Émilie la regarda s'éloigner jusqu'à ce que le vent glacial ne la fasse frissonner.

Elle referma la porte et remonta l'escalier à la rampe en fer forgé d'un pas lent, comme si elle traînait un énorme boulet accroché à sa cheville.

-Où est Amanda ? questionna Mac en voyant Émilie revenir seule dans le salon, quelques instants plus tard.

-Elle a besoin d'un peu de temps, expliqua la jeune femme d'une voix meurtrie.

Il semblait évident que la réaction de l'Immortelle avait blessé la jeune femme bien plus qu'elle ne voudrait l'admettre. Mac et Joe échangèrent un regard gêné, puis l'Écossais reprit la parole :

-Je suis sûr qu'elle ne pense pas à mal, dit-il d'un ton qui se voulait rassurant.

-Je sais, soupira Émilie en se laissant à nouveau lourdement tomber dans son fauteuil. J'aurais certainement réagi pareil, à sa place...

Methos posa une main sur l'épaule de sa femme puis se tourna vers ses deux amis.

-Et moi qui avais mis le champagne au frais ! se lamenta-t-il.

-Laisse-le s'y, conseilla Duncan. On l'ouvrira le jour de la naissance.

L'espace d'un instant, il sembla sur le point d'ajouter quelque chose comme « Amanda se sera sans doute calmée d'ici là » mais il y renonça. L'ambiance était définitivement plombée et l'Écossais jugea qu'il valait mieux qu'il prenne congé.

-Encore toutes mes félicitations, répéta-t-il à l'adresse d'Émilie.

Puis, sans ajouter un mot, il partit à son tour. Il ne restait plus que Joe.

-Bon, reprit Methos en se tournant vers le Guetteur. Toi, tu vas bien trinquer avec moi ?

-Je ne dis pas non à un petit, acquiesça Joe en s'asseyant à nouveau.

Ravi, l'Immortel se hâta d'aller chercher la bouteille de mousseux et la débouchonna dans un PLOP ! sonore.

-Aux futurs parents ! Et aux futurs bébés, ajouta-t-il en levant haut son verre avant de boire une gorgée.

Methos l'imita tandis qu'Émilie devait se contenter d'un jus de pomme trop sucré.


Plusieurs jours passèrent sans qu'Amanda ne leur donne de nouvelles, ni prenne des leurs.

Évidemment, Émilie se sentait coupable – elle ne savait que trop bien que son amie Immortelle rêvait elle-aussi de devenir mère, bien que ça lui soit impossible. Le fait qu'elle et Adam aient pu déjouer les lois de la nature sans pour autant commettre d'acte moralement intolérable représentait une sorte de tricherie, et la jeune femme comprenait parfaitement qu'Amanda ait du mal à l'accepter. Tout de même, elle aurait tellement aimé pouvoir partager cette aventure si singulière avec sa meilleure amie.

Bien que préoccupée par le silence d'Amanda, l'état de santé d'Émilie s'améliora sensiblement lorsque son troisième mois de grossesse toucha à sa fin. Assise à la table de la cuisine, elle savourait son premier vrai petit-déjeuner depuis de nombreuses semaines. Le goût du pain grillé tartiné de beurre salé lui avait manqué.

Methos, qu'avouer la vérité à leurs amis semblait avoir grandement soulagé, s'efforçait de distraire Émilie pour l'empêcher de penser à la réaction inappropriée d'Amanda. Ce matin-là, il lui commentait les nouvelles à la Une du journal de son habituel humour caustique, mais Émilie ne l'écoutait que d'une oreille.

« Elle m'a dit qu'elle voulait, si je le permettais, déjeuner en paix. »[3]

Elle était en train de se demander où le Dr Becker en était dans la vaccination des Korowai et si Bowali avait finalement pu regagner le village lorsqu'elle faillit soudain s'étouffer en avalant sa gorgée de travers.

-Oh mon dieu, c'est pas vrai ! s'écria-t-elle en arrachant le journal des mains de Methos.

-Quoi ? s'étonna l'Immortel, mais Émilie l'ignora.

Elle était penchée sur la toute dernière page du quotidien et semblait anéantie.

-Que se passe-t-il ? insista Methos, interloqué.

-Là ! Regarde !

Elle tendit alors à Methos la page du journal d'une main tremblante et indiqua un encadré imprimé dans le coin inférieur droit :

Marie et Gérard Leroy ont la tristesse

de vous faire part du décès de leur fils,

ANTOINE LEROY

survenu à l'âge de 36 ans. Ses funérailles auront lieu

le vendredi 4 novembre 2005 à quatorze heures à l'église

Sainte Monique de Bagneux (Hauts-de-Seine).

La famille remercie par avance toutes les personnes qui prendront part à sa peine.

-Antoine Leroy, lut l'Immortel d'un air songeur. Ce ne serait pas ce type qui n'a pas levé le petit doigt quand tu t'es fait enlevée par Arthur ? Celui que je t'ai vue envoyer au tapis ?

-Si, souffla Émilie. Comment une chose pareille a-t-elle pu arriver ? se demanda-t-elle soudain à voix haute. Il était si jeune !

Elle avait l'air profondément choquée par la nouvelle.

-Hm, marmonna Methos en guise de réponse.

Que pouvait-il bien répondre à une telle question ? Antoine avait-il été malade ? S'était-il suicidé ? Avait-il été victime d'un homicide, d'un accident ?

-Une chance que les nausées soient enfin passées, reprit Émilie au bout d'un moment. Je vais pouvoir aller à l'enterrement.

-Tu comptes y aller ? répéta l'Immortel, sincèrement surpris.

-Oui, répondit-elle d'un ton déterminé. C'est bien la moindre des choses.


[1] Gérald Depalmas Je te pardonne (2001)

[2] Jean-Jacques Goldman Elle a fait un bébé toute seule (1987)

[3] Stephan Eicher Déjeuner en paix (1991)