Bonjour tout le monde !

Je remercie une fois de plus Chrisjedusor pour son soutien sans faille :)

Au chapitre précédent, Émilie apprenait la mort de son ex-petit ami. Bonne lecture !


Novembre 2005, Paris, France

Methos avait renoncé à exprimer ses objections à voix haute. Peu importait qu'elle ait fréquenté cet homme pendant des années jusqu'à ce qu'il lui tourne le dos par jalousie – après tout, qu'avait-il à craindre d'un mort ? Selon son souhait, il déposa son épouse en face de l'église Saint Monique de Bagneux à deux heures moins dix, le vendredi 4 novembre 2005.

-Tu es sûre que tu ne veux pas que je t'accompagne ? questionna-t-il pour la troisième fois alors qu'elle s'apprêtait à descendre de voiture.

-Oui, j'en suis sûre, répéta la jeune femme avec lassitude.

Mais remarquant que Methos continuait de la fixer d'un air inquiet, elle s'efforça de sourire.

-Ne t'en fais pas, dit-elle. Je veux juste lui rendre un dernier hommage. Je suis sûre qu'il aurait fait la même chose pour moi, assura-t-elle.

-D'accord, abdiqua l'Immortel. Appelle-moi quand tu voudras que je vienne te chercher.

En guise de réponse, Émilie se pencha vers lui et l'embrassa tendrement.

-Je n'en ai que pour quelques heures, murmura-t-elle. À plus tard.

Puis, sans ajouter un mot, elle ouvrit la portière et sortit de la voiture.

Seuls les rayons timides du soleil automnal et les bruits de pas du cortège drapé de noir accompagnaient le cercueil. Une fois arrivés devant la tombe béante, les six croque-morts s'arrêtèrent et déposèrent leur fardeau sur les tréteaux aménagés sur le côté.

Debout un peu en retrait, Émilie luttait pour retenir ses larmes. Cela faisait des années qu'ils ne s'entendaient plus – en fait, ils ne s'adressaient même plus la parole – mais la jeune femme ne pouvait se résoudre à admettre qu'Antoine était parti pour de bon, fauché par un chauffard alors qu'il traversait sur un passage piéton au vert.

Tandis que le prêtre prononçait une dernière prière, Émilie se perdit dans ses souvenirs.


Octobre 1987, Université de Paris-Nanterre, France

Faisant tout son possible pour masquer sa nervosité, Émilie, alors âgée de dix-huit ans, parcourait d'un pas rapide les quelques centaines de mètres qui séparaient la gare RER du campus de l'université. C'était une journée pluvieuse, comme pour encourager les étudiants à rejoindre au plus vite leurs amphithéâtres pour s'y mettre à l'abri. Le département d'anthropologie se trouvait dans le bâtiment E – le plus proche de la gare et juste en face de la Maison de l'Étudiant –, si bien qu'elle n'eut pas à mouiller longtemps.

Selon les documents qu'on lui avait remis à son inscription, le tout premier cours magistral devait avoir lieu dans l'une des salles du rez-de-chaussée. Lorsqu'elle la trouva enfin, elle fut d'abord un peu déçue : elle s'était attendue à une grande pièce en demi-cercle avec le pupitre du professeur au centre, un peu comme l'hémicycle de l'Assemblée Nationale, mais la réalité était tout autre. Certes, les tables étaient disposées en escaliers de façon à ce que chacune et chacun puisse voir le professeur, mais la pièce était plutôt petite – en tout cas, pas plus grande que les salles de classe du lycée où elle avait passé son baccalauréat, dans le VIème arrondissement.

Une fois remise de sa surprise, elle avança entre les rangées et s'installa à une table au centre de la classe, de manière à ne se retrouver ni tout devant, ni tout derrière.

-Cette place est libre ? demanda soudain une voix masculine, alors qu'elle était occupée à sortir ses affaires.

Elle leva les yeux vers le jeune homme qui avait parlé et le jaugea un instant du regard. Il était de taille moyenne pour un Français, avait des cheveux blond foncé, presque châtains, et portait une sorte de bouc un peu ridicule – sans doute parce qu'il voulait montrer le peu de pilosité faciale qu'il avait. En tout cas, il avait l'air sympathique.

-Oui, acquiesça-t-elle simplement.

De toute évidence ravi, le jeune homme s'assit aussitôt et sortit lui aussi un stylo et un bloc note.

-Je m'appelle Antoine, ajouta-t-il en se tournant à nouveau vers elle. Et toi ?

-Émilie, répondit-elle en lui rendant son sourire.

À cet instant, le professeur entra dans la pièce et referma la porte derrière lui.


Novembre 2005, Paris, France

Le prêtre finit par recommander l'âme d'Antoine à Dieu puis invita les personnes présentes à venir jeter une poignée de terre sur le cercueil depuis le bord de la fosse, tirant la jeune femme de sa rêverie.

« Ces messieurs des pompes funèbres au recueillement professionnel glissaient à la corde le cercueil aux dorures inutiles. »[1]

Émilie regarda les parents d'Antoine s'avancer en premier, puis le reste de sa famille et ses amis. La jeune femme reconnut quelques visages parmi la foule qui commençait à se disperser, mais elle n'avait pas envie de parler à qui que ce soit.

Sa rupture avec Antoine avait été abrupte, d'autant plus que la jeune femme avait embarqué pour sa toute première expédition seulement quelques jours plus tard. Il avait ensuite eu tout le temps de retourner leur entourage contre elle pendant son absence. À partir de ce jour-là, elle s'était appliquée à ne se lier d'amitié avec personne.

Et puis Adam avait mis son monde sans dessus-dessous.

La jeune femme hésitait encore à s'approcher davantage de la tombe lorsqu'un homme à l'embonpoint impressionnant s'arrêta à ses côtés.

-On y va ensemble ? proposa-t-il à mi-voix.

La gorge trop nouée pour répondre, Émilie se contenta de hocher la tête et de suivre le professeur Séguin jusqu'au bord de la fosse. Le directeur du département d'anthropologie saisit la petite truelle posée dans un seau, la remplit de terre et la jeta sur le cercueil après un instant de recueillement. Puis, d'un geste lent, il tendit la truelle à Émilie, mais la jeune femme ne sembla pas le remarquer.

-Émilie ? Vous ne voulez pas prendre la truelle... ? souffla Séguin entre ses dents.

-Hm ? fit-elle d'un air distrait. Oh ! Pardon !

Confuse, elle saisit la petite pelle et se hâta de jeter une poignée de terre dans la fosse.

-Venez, dit Séguin en posant sa main dans le dos de la jeune femme d'un geste encourageant.

Émilie se laissa guider après avoir lancé un dernier regard par-dessus son épaule.

Elle avait cru l'espace d'un instant apercevoir quelque chose – ou plutôt, quelqu'un – sous un platane à une vingtaine de mètres de la tombe, et elle avait cru reconnaître la silhouette d'Antoine. Mais c'était impossible. Antoine était mort et son cercueil sur le point d'être enseveli. Et d'ailleurs, l'apparition avait aussitôt disparu lorsqu'elle avait tourné la tête. Son subconscient lui avait sûrement joué un tour, voilà tout. Les fantômes, ça n'existait pas.

Les deux érudits s'éloignèrent d'un pas lent sous le soleil dont les rayons lointains peinaient à réchauffer l'atmosphère, et Émilie frissonna. Elle était vêtue d'un épais manteau en laine sombre par-dessus sa robe de cérémonie, mais ses collants en nylon et ses escarpins ne suffisaient malheureusement pas à protéger ses jambes du froid.

Les parents d'Antoine – un couple du milieu de soixantaine, aux silhouettes accablées par le chagrin – se tenaient dans l'allée et acceptaient les mots de réconfort aussi dignement que possible. Soucieux de faire preuve de politesse, Séguin s'approcha d'eux, suivi d'Émilie.

-Monsieur et Madame Leroy, commença le professeur, permettez-moi de vous présenter toutes mes sincères condoléances. Votre fils était un membre précieux de mon équipe enseignante, ajouta-t-il, il va beaucoup nous manquer.

-Merci, répondit Madame Leroy en s'efforçant de sourire, les yeux mouillés.

Séguin inclina sobrement la tête et fit un pas de côté. Ayant parfaitement conscience que le couple avait déjà entendu ces mots une bonne trentaine de fois et qu'ils ne leur servaient absolument à rien, Émilie prit néanmoins une grande inspiration.

-Je suis désolée, articula-t-elle avec difficulté.

-Émilie, souffla Madame Leroy en laissant échapper un sanglot.

Contre toute attente, elle serra la jeune femme dans ses bras et se mit à pleurer. Stupéfaite, Émilie se laissa faire.

-Oh, Émilie ! sanglota la femme en relâchant enfin son étreinte. Tu n'as pas idée comme Antoine regrettait la façon dont vous vous êtes séparés.

-Je... balbutia Émilie, passablement déstabilisée par cette révélation. Je n'en savais rien, dit-elle finalement.

C'était la stricte vérité : Antoine ne lui avait pas donné l'impression de regretter quoi que ce soit, la dernière fois qu'elle l'avait vu, trois ans et demi plus tôt.

-Non, bien sûr, admit Madame Leroy en séchant ses larmes à l'aide d'un mouchoir en papier. Il a toujours été beaucoup trop fier pour admettre qu'il avait eu tort, mais tu vois bien... Il est toujours resté célibataire.

-Je...

-Tu n'as rien à te reprocher, assura Monsieur Leroy, parlant pour la première fois.

De toute évidence, il avait remarqué la lueur de détresse dans le regard de la jeune femme.

-Non, bien sûr que non, acquiesça Madame Leroy. D'ailleurs, cela me fait penser... Antoine a... Il avait... toute une collection d'ouvrages d'anthropologie et nous nous sommes dit que tu aimerais peut-être les avoir ? Nous n'en avons pas l'utilité, vois-tu...

-Oh, souffla Émilie, les joues en feu. C'est très gentil, mais je pense que vous devriez plutôt en faire don au département d'anthropologie de l'université, suggéra-t-elle en désignant le professeur Séguin d'un geste courtois. C'est sûrement ce qu'Antoine aurait voulu.

-Oui, admit Madame Leroy entre deux larmes. Oui, tu as sûrement raison.

Émilie leur adressa un nouveau sourire douloureux puis prit congé. Elle s'éloigna vers l'allée principale, toujours accompagnée du professeur Séguin. Les graviers crissaient sous leurs semelles tandis qu'ils longeaient les rangées de tombes de granit tristement grises.

-Dr Dumont, reprit l'universitaire après un moment de silence, il y a quelque chose dont je voudrais vous parler... Vous cherchez toujours un emploi d'enseignant ?

-Euh, hésita Émilie, prise de court par la question. En fait j'ai... plus ou moins abandonné l'idée...

-Hm, dit Séguin. Avec la mort d'Antoine et l'année scolaire qui vient tout juste de commencer, je me retrouve avec une promo sans professeur. Alors j'ai pensé à vous.

De plus en plus abasourdie, la jeune femme ouvrit la bouche mais aucun son ne daigna en sortir. Seul un nuage de condensation s'en échappa.

-Vous me rendriez un immense service, ajouta Séguin d'un air entendu, ainsi qu'à tous ces jeunes esprits qui veulent apprendre l'ethnologie...

-Professeur Séguin, commença Émilie, retrouvant enfin l'usage de la parole, je suis très flattée, mais les circonstances ont changé. Je... je suis enceinte, voyez-vous...

-Oh vraiment ? s'étonna le professeur. Félicitations !

-Merci. Mais vous comprenez que je ne peux pas prendre ce poste maintenant pour partir en congé maternité dès la fin du mois de février.

-Effectuez au moins le remplacement le temps que je trouve un nouveau professeur, insista encore Séguin d'un air presque suppliant.

Tiraillée entre l'envie d'accepter et son sens des réalités, Émilie poussa un profond soupir.

-Il faut que j'y réfléchisse, répondit-elle finalement, ne souhaitant pas prendre de décision hâtive et surtout, sans avoir consulté Adam au préalable.

-D'accord, approuva aussitôt Séguin, comme si elle avait déjà accepté le poste. Est-ce que je pourrais avoir votre réponse en début de semaine ?

-Je vais essayer, promit la jeune femme.

Ils étaient arrivés devant les grilles à l'entrée du cimetière et s'arrêtèrent alors de marcher.

-Je suis garé par-là, annonça alors Séguin. Et vous ?

-Mon mari m'a déposée, répondit Émilie.

-Vous voulez que je vous raccompagne chez vous ? demanda alors le professeur.

-C'est très gentil, mais ce n'est pas nécessaire, assura la jeune femme avec un sourire aimable.

-Comme vous voudrez, abdiqua Séguin. Vous m'appelez lundi sans faute ?

-Oui, concéda-t-elle alors.

Le professeur lui serra brièvement la main puis s'éloigna en direction de son véhicule.

Émilie resta un moment immobile, perdue dans ses pensées : jamais elle n'aurait cru qu'il puisse se passer autant de choses étranges à un enterrement. Reprenant lentement ses esprits, la jeune femme regarda sa montre et hésita un instant. Il était encore de bonne heure et elle n'avait pas envie de rentrer déjà chez elle alors qu'elle sortait pour la première fois depuis des semaines. Elle avait été bien assez confinée comme ça, elle voulait profiter un peu de sa liberté fraîchement recouvrée.

Un taxi passa juste à ce moment-là et Émilie attira son attention.


Le chauffeur la déposa devant le Blues Bar vingt minutes plus tard. Comme à son habitude, Joe se trouvait derrière le comptoir, un torchon propre jeté négligemment par-dessus son épaule. Il leva la tête lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir puis, reconnaissant la jeune femme, il fit signe à Methos de se retourner.

-Je croyais que tu devais m'appeler quand ça serait fini, fit-il remarquer sur un ton de reproches.

-Je suis venue en taxi, se défendit la jeune femme. Et je ne suis pas en sucre.

Elle marqua une courte pause puis ajouta :

-De toute façon, je pensais bien que je te trouverais ici...

Elle lança à Methos un regard éloquent et l'Immortel baissa les yeux d'un air penaud.

-On dirait que ça va mieux, nota Joe en la regardant de la tête aux pieds, un sourire satisfait aux lèvres.

-Ce n'est toujours pas la grande forme, répondit Émilie en se hissant sur l'un des tabourets hauts, mais c'est en bonne voie.

-Tu veux boire quelque chose ? demanda le Guetteur. C'est la maison qui offre.

-Hein ? s'indigna Methos. Moi, tu me fais toujours payer mes consommations.

-Il faut voir aussi les quantités que tu ingurgites ! railla Joe en levant les yeux au ciel.

-Je veux bien une tisane, si tu as... intervint Émilie, coupant court aux joutes verbales entre les deux hommes. Je n'ai plus le droit au café ni aux sodas, soupira-t-elle.

-Je peux te faire un déca, si tu veux ? suggéra encore Joe d'un air compatissant.

-Non, je reste sur la tisane, répondit-elle avec une nouvelle grimace. S'il te plait.

-Comme tu voudras, abdiqua le barman en mettant de l'eau à bouillir.

-Alors, comment ça s'est passé ? questionna Methos d'un air innocent.

Il sembla alors évident qu'il avait attendu la première occasion de pouvoir poser la question qui lui brûlait tant les lèvres.

-C'était triste, répondit Émilie sans le regarder.

-Tu as pleuré, dit-il en se penchant vers elle.

Ce n'était pas une question, mais une observation. Émilie décida de l'ignorer.

-Le professeur Séguin était là, lui aussi, reprit-elle en lui jetant un regard en biais. Il m'a proposé le poste d'Antoine…

-Tu as accepté ? s'enquit aussitôt l'Immortel en se redressant sur son tabouret, tandis que Joe posait une tasse de tisane fumante devant la jeune femme.

-Merci, Joe. Non, j'ai refusé, bien sûr, répondit-elle comme s'il s'agissait d'une évidence. Mais il a insisté pour que fasse au moins un remplacement alors je lui ai dit que j'y réfléchirai.

-Tu devrais accepter, déclara Methos.

Il avait parlé sans la moindre hésitation, ce qui étonna grandement Émilie.

-Pourquoi ? demanda-t-elle d'un ton franchement surpris. J'avais besoin de ce travail lorsque nous voulions adopter, mais ce n'est plus le cas.

-Mais qu'est-ce que tu vas faire, quand les jumeaux seront là ? insista l'Immortel. Tu ne comptes tout de même pas rester femme au foyer, si ?

Émilie le dévisagea d'un air outré. Il ne pouvait pas avoir vraiment dit ça ! De toute évidence, il venait lui aussi de se rendre compte de sa bourde car il secoua énergiquement la tête d'un air affolé.

-Ce que je veux dire, ajouta-t-il précipitamment, c'est que tu vas vite tourner en rond si tu n'as pas une activité autre que celle de pouponner.

Toujours scandalisée par la réflexion de son mari, Émilie préféra changer de sujet pour ne pas se laisser emporter en public. Ils pourraient laver leur linge sale plus tard, en privé.

-Tu as vu Amanda ces derniers temps ? demanda-t-elle à Joe.

-Non, répondit le barman, soulagé de ne pas être obligé d'assister à une scène de ménage dans son bar. D'après Mac, elle a quitté la ville il y quelques jours.

-Ah, fit Émilie d'un air contrit.

Elle pouvait comprendre que l'Immortelle soit un peu jalouse, mais de là à filer à l'anglaise sans même lui dire au revoir ? Sa réaction était un peu exagérée, non ? Ou était-ce elle qui avait sous-estimé la peine qu'elle avait faite à son amie ?

-Ne t'inquiète pas, ajouta le Guetteur avec un sourire rassurant, comme s'il avait lu dans ses pensées. Elle reviendra bientôt, j'en suis persuadé.

-Ah vraiment ? souffla Émilie, à la fois sceptique et abattue.

À ces mots, Joe se pencha en avant et s'accouda sur le comptoir, de manière à se rapprocher de la jeune femme. Elle leva alors vers lui un regard embué et put constater que le barman continuait de sourire avec bienveillance.

-Oui, j'en suis sûr, assura-t-il. Déjà, elle ne peut pas rester longtemps loin de Mac. Et je suis sûr qu'en fin de compte, elle sera trop curieuse de voir vos bébés pour continuer à faire la tête.

-Espérons que tu aies raison, marmonna la jeune femme d'un air sombre.

-Ne t'en fais pas, répéta Joe en se redressant. Je commence à la connaître. Paris, c'est sa ville.


[1] Bénabar Le fou rire (2005)

Mais où est donc passée Amanda ? \o/ Des idées, peut-être... ? ^^