Bonjour tout le monde !

Je remercie cette semaine encore Chrisjedusor pour sa review :)

Avant que vous ne me posiez la question, les personnages de Terence Coventry et Carolyn Marsh sont canon, ils apparaissent dans un épisode de "Highlander - The series".

Bonne lecture !


Décembre 2005, Paris, France

La cloche retentit, claironnante, dans tous les couloirs de la faculté.

-Vous pouvez y aller, déclara Émilie en s'adressant à sa classe. Passez de bonnes vacances.

Les étudiants s'exécutèrent sans se faire prier, discutant avec enthousiasme des fêtes de Noël qui approchaient à grand pas tout en s'inquiétant des partiels qui les attendaient dès la rentrée de janvier, tandis qu'Émilie rangeait lentement ses affaires.

Six semaines s'étaient écoulées depuis l'enterrement d'Antoine et elle avait accepté de faire son remplacement, encouragée par Adam. Depuis que le premier trimestre de grossesse était passé, elle n'avait plus eu aucune nausée et elle avait fini par admettre qu'elle ne pouvait pas rester enfermée chez elle jusqu'à l'accouchement.

La jeune referma sa sacoche en cuir, enfila son manteau, ses gants, son écharpe et son bonnet, puis sortit du bâtiment E. Tête baissée pour affronter le vent glacial, Émilie parcourut l'allée d'un pas rapide. Elle se sentait mal à l'aise depuis qu'elle avait pris ce poste et s'efforçait de passer le moins de temps possible sur le campus, comme si elle s'attendait à voir Antoine débarquer à tout instant, lui reprochant de lui piquer sa place, une fois de plus. D'ailleurs, elle avait bien cru l'apercevoir pas plus tard que la veille ! Beaucoup trop de souvenirs hantaient ces lieux, trop de fantômes la tourmentaient.

« Et au loin, un écho, comme une braise sous la cendre. Un murmure à mi-mots que mon cœur veut comprendre. »[1]

Accélérant l'allure, elle descendit une volée de marches jusqu'au quai du RER et regarda la pendule accrochée à l'un des poteaux. MacLeod les avait invités à dîner, elle et Methos, et elle ne voulait pas être en retard. L'Écossais avait dit avoir une surprise pour elle, et Émilie espérait du fond du cœur qu'Amanda était enfin revenue.

À chaque fois que la jeune femme demandait des nouvelles de l'Immortelle, on lui répondait qu'elle n'en donnait aucune et qu'on respectait son silence, ce qui ne faisait qu'accentuer encore un peu plus la culpabilité de la jeune femme. Pourtant, elle aurait donné tout l'or du monde pour partager cette expérience avec Amanda.


Il faisait déjà nuit noire lorsque Methos gara sa Volvo sur le Quai de la Tournelle, et Notre-Dame, éclairée par des projecteurs, scintillait comme un joyau sur l'Île de la Cité. Du haut de ses huit cent ans, la majestueuse cathédrale se reflétait dans le miroir de la Seine, où était ancrée la péniche de MacLeod. Chaque fois qu'elle la regardait, Émilie se rappelait que l'homme qui partageait sa vie avait été contemporain de sa construction, et cette pensée suffisait à lui faire tourner la tête.

-Attends, laisse-moi t'aider, proposa Methos, arrivé en premier en haut de la passerelle.

Joignant le geste à la parole, il saisit Émilie par les deux mains et l'aida à grimper sur le pont du navire. Il ressentit aussitôt cette légère douleur qui le prévenait de la présence d'un autre Immortel à proximité.

-Ça me rappelle notre premier rendez-vous, glissa Émilie avec un sourire coquin. Le bateau-mouche, tu te souviens ?

Le regard de Methos se mit à briller d'un éclat malicieux qui indiquait qu'il se rappelait fort bien. Il avait voulu l'impressionner, ce soir-là, et avait rapidement compris qu'il aurait eu mieux fait de l'inviter à un concert.

-Viens, reprit-il en tirant sur la porte de la cabine tandis qu'il se mettait à pluvioter.

L'intérieur de la péniche s'ouvrit alors à eux, dévoilant une élégante pièce pourvue d'une cheminée entourée d'un salon, d'une table à manger, d'un bureau et d'un lit légèrement surélevé, et dans laquelle se tenaient trois personnes.

-Ah ! s'exclama MacLeod en les voyant descendre l'escalier de tôle.

L'Écossais se précipita pour les soulager de leurs manteaux puis se retourna vers ses deux autres hôtes.

-Laissez-moi faire les présentations, dit-il. Carolyn, Terence, je vous présente Émilie et Adam.

La jeune femme sentit alors se serrer dans sa poitrine : Amanda n'était toujours pas de retour.

-Enchantée, dit-elle dans un sourire déçu en tendant pourtant la main tour à tour à Carolyn et Terence.

-Comme vous avez pas mal de choses en commun, poursuivit Duncan tandis qu'ils s'installaient autour de la table de salon, je me disais que ce serait sympa de...

-On ne se serait pas déjà rencontré ? coupa le dénommé Terence en s'adressant à Methos d'un air perplexe.

-Je me posais justement la même question, avoua ce dernier.

À ces mots, le cœur d'Émilie se mit soudain à battre la chamade. Par pitié, pas encore un Immortel à affronter !

-Hm, marmonna Terence, ça finira bien par nous revenir...

Il y eut une seconde de silence puis MacLeod reprit la parole :

-Comme je le disais, vous avez pas mal de points communs, et comme Carolyn et Terence sont de passage à Paris, je me disais que ça vous ferait peut-être plaisir de vous rencontrer et de faire connaissance.

-C'est une excellente idée, mentit Émilie.

En vérité, elle était terriblement déçue de constater que la surprise que l'Écossais lui avait promise n'était finalement pas celle attendue, et cette femme, Carolyn, lui donnait l'impression d'être désagréable – mais peut-être que cela n'était dû qu'à sa mâchoire carrée assez peu féminine que ses cheveux coupés en un carré court ne parvenaient pas à adoucir. Terence, tout comme sa femme, semblait avoir le milieu de la quarantaine mais Émilie avait aussitôt compris qu'il était plus vieux qu'il en avait l'air.

-Alors ? lança Carolyn en détaillant Émilie de la tête aux pieds. De quel genre de points communs parles-tu, Duncan ?

Elle tourna vers lui un regard empreint de curiosité.

-Vous êtes toutes les deux mariées à des Immortels et vous écrivez toutes les deux des livres, répondit MacLeod tout en servant l'apéritif.

-Vraiment ? s'écria Carolyn en se tournant à nouveau vers Émilie. Je n'ai encore jamais entendu parler de vous... Vous publiez sous un pseudonyme ? Quel genre de romans écrivez-vous ?

-Je suis anthropologue, précisa Émilie, à qui le ton condescendant de l'Américaine ne plaisait guère. Je publie des essais scientifiques.

-Ah, fit Carolyn d'un air visiblement désappointé.

-Et vous ? demanda poliment Émilie, faisant mine de ne rien remarquer.

-Oh, j'écris des romans d'amour érotiques, répondit l'écrivaine.

-Vraiment ? s'étonna à son tour la jeune Française.

-Oui, insista Carolyn. J'en ai même écrit un dont Duncan est le héros, ajouta-t-elle en lançant à l'Écossais un regard amusé.

-Vraiment ? répéta Émilie, de plus en plus crispée.

Comment MacLeod avait-il pu considérer qu'elles avaient la littérature comme point commun ? Ayant servi tout le monde, l'Écossais s'assit à son tour et les cinq convives trinquèrent.

-Je vous en ferai parvenir un exemplaire, si vous voulez, proposa encore Carolyn après avoir bu une gorgée de son martini.

-Non merci, répondit aussitôt Émilie, qui devait se contenter d'un jus de fruit. Je préfère ne pas lire de roman à l'eau de rose dont je connais le principal protagoniste. J'ai peur de ne pas pouvoir m'enlever certaines images de la tête, si vous voyez ce que je veux dire...

-Tu m'étonnes, commenta Methos en dévisageant MacLeod d'un air goguenard. J'imagine le traumatisme !

-T'as raison, glissa Émilie d'un ton sarcastique. Comparé à Mac tout nu, voir Arthur se faire décapiter, c'était de la rigolade...

Methos cessa aussitôt de ricaner et se redressa soudain dans son fauteuil.

-Vous êtes anthropologue, intervint Terence, pour changer de sujet.

Tout comme MacLeod, il gardait un très mauvais souvenir du roman de sa femme, étant donné qu'elle lui avait donné le rôle du méchant.

-En effet, acquiesça Émilie d'un ton courtois.

Terence sembla très intéressé et la jeune femme lui parla alors de ses différentes expéditions.

-Vous partez seule à la rencontre de ses peuples ? questionna Carolyn.

Elle semblait soudain captivée par le récit de l'anthropologue alors qu'il semblait profondément l'ennuyer encore quelques instants auparavant.

-Oui, c'est ce que je fais, confirma la jeune femme avec un hochement de tête.

-Et vous êtes devenu proche de certaines de ces personnes ? interrogea encore l'écrivaine.

-Oui, répondit Émilie. Pourquoi ?

-De certains hommes, peut-être ?

-Pas dans le sens où vous semblez l'entendre, souligna la jeune femme, qui commençait à comprendre où l'Américaine voulait en venir.

Un large sourire apparut alors sur le visage de Carolyn.

-Vous venez de me donner l'idée de mon prochain roman, déclara-t-elle d'un air ravi.

-Haha ! lança MacLeod dans un petit rire nerveux. N'oublie surtout pas de préciser à Carolyn de ne pas se servir de ton nom, conseilla-t-il à Émilie.

Terrifiée par cette idée, la jeune femme fronça les sourcils et ouvrit la bouche.

-Je vous interdis de vous servir de mes recherches, dit-elle. Vous risquez de ruiner ma réputation en tant que scientifique et croyez-moi, c'est déjà assez difficile de se faire une place quand on est une femme, je n'ai pas besoin que vous laissiez croire que je puisse avoir des relations inappropriées avec les sujets que j'étudie.

-Loin de moi cette idée, assura l'écrivaine.

Émilie lui lança un regard méfiant mais n'ajouta rien.

-Je me souviens ! s'écria soudain Methos, tout à fait hors de propos, en s'adressant à Terence. C'était à Poitiers, en 1152.

-Bien sûr ! s'exclama à son tour Terence avec un enthousiasme presque excessif. C'était au mariage d'Henri II Plantagenêt et d'Aliénor d'Aquitaine !

-Quoi, vous voulez dire que vous avez tous les deux connus Aliénor d'Aquitaine ? demanda Émilie, à la fois excitée et sceptique.

-Oh oui, souffla Methos. C'était un sacré caractère, une femme extrêmement intelligente et douée aussi bien pour la musique et la littérature que pour la chasse et l'équitation.

-Pourtant, si je me souviens bien, vous n'aviez d'yeux que pour quelqu'un d'autre ce soir-là, souligna Terence d'un air amusé.


Mai 1152, Poitiers, Royaume des Francs

Il n'y avait pas deux mois que son premier mariage avec Louis VII avait été annulé mais rien n'était trop beau ou trop précieux pour la duchesse d'Aquitaine. La grande salle du palais des comtes de Poitiers – nommée « Salle des Pas Perdus » – avait été richement décorée pour l'occasion. Les tables alignées sous la voûte en bois étaient recouvertes d'abondants mets et le vin coulait à flots. Debout sur une estrade aménagée devant l'un des murs, une troupe de musiciens s'évertuait à faire danser les convives au son de ses plus célèbres cansos, aubes et autres pastourelles.

Parmi les invités, le chevalier Benjamin de Trèves se contentait de boire jusqu'à la lie. Il avait participé à la deuxième croisade, cinq ans auparavant – qui s'était soldée par un cuisant échec pour les croisés –, et avait ensuite décidé de rester à la cour du Roi de France.

Passant entre les tables, une jeune servante remplissait les coupes vides en faisant son possible pour ignorer les commentaires salaces des nobles pintés. Elle arriva bientôt à la hauteur de Benjamin, et lui proposa à boire.

-Avec plaisir, répondit-il en lui tendant sa coupe, qu'elle remplit d'une main tremblante.

Il lui avait adressé un sourire mystérieux qui l'avait aussitôt fait rougir jusqu'aux oreilles, et la jeune fille se hâta de se fondre à nouveau dans la foule dès que le gobelet fut plein jusqu'à son bord. Adossé négligemment à une colonne, Benjamin continua de la suivre du regard pendant le reste de la soirée. Quel âge avait-elle ? se demandait-il. Seize, peut-être dix-sept ans ? Peu importait de toute façon : à cette époque, les femmes n'étaient jamais trop jeunes.

À cet instant, Benjamin ressentit la présence d'un Immortel.

-Vous semblez lui plaire autant qu'elle ne vous plait, nota l'étranger en s'arrêtant à sa hauteur.

-Et vous êtes ? questionna Benjamin en se tournant vers le nouveau venu.

-Terence de Coventry, troubadour, se présenta l'homme.

-Benjamin de Trèves, répondit le chevalier.

Il se concentra à nouveau vers la jeune fille et remarqua que l'étranger avait raison : son regard venait de croiser celui de la servante, qui se détourna aussitôt, les joues en feu.


Décembre 2005, Paris, France

-Vous avez fini par disparaître, tout comme la jeune fille, si mes souvenirs sont bons, conclut Terence d'un air entendu.

-Je ne me rappelle pas, mentit Methos.

Émilie le dévisageait d'un air sidéré mais l'Immortel faisait tout son possible pour éviter son regard.

-Finalement, elle parle vraiment de toi, cette chanson, souffla-t-elle en secouant la tête.

-Bien sûr que non ! se défendit Methos en se retournant soudain vers elle.

-De quelle chanson vous parlez ? questionna MacLeod, intrigué.

-« Tourne les violons », répondit Émilie sans quitter son mari des yeux.

-Ça ne me dit rien, avoua l'Écossais.

-« Grande fête aux rameaux et Manon a seize ans. Servante en ce château comme sa mère avant. Elle porte des plateaux lourds à ses mains d'enfant. Tournent les vies, oh tournent les vies, oh tournent et s'en vont. Tournent les vies, oh tournent les violons. », récita Émilie.

Voyant que personne autour de la table, à part elle et Methos, ne semblaient connaître cette œuvre de Goldman, elle poursuivit :

« Le bel uniforme, le beau lieutenant !

Différent des hommes d'ici, blond et grand

Le sourire éclatant d'un prince charmant

En prenant son verre auprès d'elle il se penche

Lui glisse à l'oreille en lui frôlant la hanche

„Tu es bien jolie" dans un divin sourire

Tournent les vies, oh tournent les vies, oh tournent et s'en vont.

Tournent les vies, oh tournent les violons

En prenant son verre auprès d'elle il se penche

Lui glisse à l'oreille en lui frôlant la hanche

Juste quatre mots, le trouble d'une vie

Juste quatre mots qu'aussitôt il oublie

Et elle y pense encore et encore et toujours

Tournent les vies, oh tournent les vies, oh tournent et s'en vont.

Tournent les vies, oh tournent les violons »[2]

-C'est vrai que c'est troublant, concéda Terence.

-Ça n'a rien à voir ! insista Methos d'un air féroce. Déjà, je ne suis pas blond. Ensuite, c'est une tarentelle. Terence, expliquez-lui, s'il vous plait.

-La tarentelle n'a été inventée que bien plus tard, au XVIIIème siècle, dans le Sud de l'Italie, dit Terence comme s'il lisait la définition du dictionnaire. À la base, c'était une danse thérapeutique censée guérir les morsures de tarentule.

-Au temps pour moi, répliqua Émilie. Comment un détail aussi crucial a-t-il pu m'échapper, à moi qui suis née en 1969 ?

L'ironie dans la voix de la jeune femme n'échappa pas à Carolyn, qui éclata de rire.

-Et si nous passions à table ? proposa MacLeod, profitant de ce moment de répit.

-Bonne idée, approuva Émilie, je meure de faim !

-Pas étonnant, vu que tu dois manger pour trois, acquiesça l'Écossais dans un sourire sincère.

-Vous êtes enceinte ? s'étonna Carolyn, son regard scrutant à nouveau le corps de la jeune femme pour repérer ce détail qu'elle avait raté.

N'ayant que peu mangé et par conséquent perdu un peu de poids au cours du premier trimestre, Émilie n'avait aucun mal à cacher son ventre très légèrement rebondi sous son pullover.

-Oui, admit la jeune femme.

-Je croyais que les Immortels ne peuvent pas avoir d'enfants, insista l'écrivaine en fronçant les sourcils.

Émilie et Methos échangèrent un regard contrit, puis la jeune femme poussa un soupir résigné. Combien de fois serait-elle encore obligée de se justifier ?

-J'aimerais bien profiter aussi des progrès de la médecine dans ce domaine, déclara Terence lorsqu'Émilie eut achevé son récit. Malheureusement, à quarante-quatre ans, Carolyn est trop vieille pour pouvoir tenter l'expérience.

Émilie sut avant même qu'il n'ait terminé sa phrase que cette discussion ne pouvait que mal finir, et la réaction de l'écrivaine ne se fit pas attendre : elle poussa un cri de fureur et se leva d'un bond.

-Comment oses-tu rejeter la faute sur moi ? s'énerva-t-elle.

-Mais non, tenta de se défendre Terence, se rendant compte de sa maladresse. Je n'ai pas voulu dire... Je n'ai jamais dit que c'était...

-Épargne-moi tes mauvaises excuses ! s'écria Carolyn. J'en ai assez entendu.

À ces mots, elle traversa la cabine d'un pas impétueux et arracha sa veste du porte-manteau. À cet instant, l'Écossais eut comme une impression de déjà-vu.

Elle aussi outrée par les propos de l'ancien troubadour, Émilie lui lança un regard consterné puis sortit à la suite de son épouse. L'Américaine s'éloignait déjà sur le Quai de la Tournelle lorsqu'Émilie arriva sur le pont.

-Carolyn ! appela-t-elle en se dirigeant vers la passerelle. Attendez-moi ! Je vous en prie, ne m'obligez pas à courir...

Se rappelant que la jeune femme était enceinte, l'écrivaine cessa d'avancer et attendit qu'Émilie l'ait rejointe.

-Je suis désolée, assura-t-elle. Je ne voulais pas vous blesser en vous racontant cette histoire.

-Ce n'est pas à vous de vous excuser, répondit Carolyn, les dents serrées.

Prenant une grande inspiration, Émilie jeta un regard par-dessus son épaule et aperçut les visages de leurs deux maris derrière l'un des hublots de la péniche éclairée de l'intérieur.

-Venez, reprit-elle. Je connais un café pas loin d'ici.

Sans attendre de réponse, elle passa son bras sous celui de Carolyn et les deux femmes remontèrent vers le Pont de la Tournelle.

Elles traversèrent la Seine jusqu'à l'Île Saint-Louis et Émilie poussa la porte d'un bistrot nommé « L'Escale », à l'angle du Quai d'Orléans et de la Rue des Deux Ponts.

-Un café et un thé au citron, s'il vous plait, commanda Émilie au comptoir avant d'avancer dans la minuscule salle.

Les deux femmes s'installèrent à une table devant la baie vitrée.

-Ils ont beau avoir plusieurs centaines d'années, ça ne les empêche pas d'être de parfaits idiots, parfois, remarqua-t-elle.

-C'est le moins que l'on puisse dire, soupira Carolyn d'un air abattu. Enfin, qu'est-ce qu'il croit ? Moi aussi, j'aurais bien aimé avoir des enfants. Mais j'ai accepté de faire ce sacrifice pour rester avec lui. Quand j'y repense, quel goujat !

-Hm, fit Émilie.

Elle redoutait que tout ce qu'elle pourrait dire ne fasse que remuer le couteau dans la plaie.

-Mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, poursuivit l'écrivaine d'un air pensif. La vérité, c'est que même si Terence ne cesse de me répéter que le passé n'a pas d'importance, que c'est moi sa vie maintenant, je n'arrive pas à me faire à l'idée que lui aura encore beaucoup d'autres femmes dans les siècles à venir, alors que moi, je serai vieille et ridée d'ici une ou deux décennies...

-J'ai parfois ces mêmes angoisses, moi aussi, avoua Émilie à mi-voix. Mais quand bien même, je ne voudrais échanger avec eux pour rien au monde. À chaque fois qu'ils perdent un être aimé, ils endurent des souffrances que nous ne pouvons même pas imaginer. Et si Adam réussit à trouver après ma mort du réconfort dans les bras d'une autre femme, alors tant mieux pour lui. Moi je ne serai plus là pour le voir de toute façon.

-C'est très noble de votre part et je sais que vous avez raison, répondit Carolyn. Pourtant je ne peux m'empêcher de le haïr à cette pensée.

-Dans ce cas n'y pensez pas, suggéra Émilie. Carpe diem, vivez l'instant présent. Même lorsqu'il dit des énormités comme tout à l'heure…

-Et vous ? reprit l'écrivaine. D'entendre des histoires comme celle de cette servante, ça vous laisse de marbre ?

-Bien sûr que non, assura Émilie en secouant vigoureusement la tête. Mais être jalouse d'une femme ayant vécu au XIIème siècle, c'est tout de même un peu puéril, vous ne trouvez pas ? Et puis, ce n'est pas comme si...

Elle s'interrompit brutalement.

Au coin entre le Pont de la Tournelle et le Quai d'Orléans, à la lueur d'un lampadaire juste en face du bistrot, une silhouette avait attiré son attention. Comme au cimetière. Et comme six semaines plus tôt, Émilie avait cru reconnaître Antoine. Mais avant qu'elle n'ait le temps de mieux regarder, le feu de croisement était passé au vert et un poids-lourd avait aussitôt démarré, lui bouchant la vue. Lorsque le carrefour fut enfin dégagé quelques secondes plus tard, la silhouette avait à nouveau disparu, engloutie par la nuit.

-Ce n'est pas comme si… ? encouragea Carolyn, qui n'avait rien remarqué.

-Pardon ? lâcha Émilie, revenant soudain sur terre.

-Vous parliez de la puérilité d'être jalouse d'une femme qui avait vécu il y a plus de huit cent ans, rappela l'écrivaine.

-Ah, oui... souffla Émilie. Je voulais juste dire que nous aussi, nous avons connu d'autres hommes avant eux...

Tout en prononçant ces paroles, son regard se risqua à nouveau vers le carrefour mais le trottoir baigné de lumière artificielle était désespérément désert. Émilie secoua la tête. Après tout, c'était peut-être parce qu'elle venait justement de penser à lui et à leur histoire qu'elle croyait avoir vu Antoine de l'autre côté de la rue. Les fantômes n'existaient pas.

-Oui, c'est vrai, admit Carolyn. Mais ça reste difficile de se dire qu'on ne restera qu'une passade pour l'homme qu'on considère comme l'amour de sa vie.

-Mais ça n'a rien à voir avec l'Immortalité, fit remarquer Émilie en baissant encore davantage la voix. Ça aurait aussi bien pu vous arriver avec un homme normal.

L'Américaine sembla réfléchir à cette hypothèse puis finit par hocher la tête d'un air convaincu. L'estomac d'Émilie profita alors de cet instant de silence pour se manifester.

-Vous avez vraiment faim, n'est-ce pas ? nota Carolyn avec un sourire coupable. Nous ferions peut-être bien de retourner à la péniche, ils vont finir par s'inquiéter...

Émilie ne répondit pas tout de suite. Elle continuait de surveiller le carrefour du coin de l'œil et l'idée de devoir passer à cet endroit ne la rassurait pas du tout.

-Est-ce que tout va bien ? demanda Carolyn en se penchant vers elle d'un air inquiet.

-Oui... Oui, assura la jeune femme en s'efforçant de sourire. Je suis un peu rêveuse, ces derniers temps.

-Ce sont les hormones, déclara l'écrivaine avec un sourire à la fois soulagé et compatissant.

-C'est sûrement ça, acquiesça Émilie.

Elle n'en était pourtant pas entièrement persuadée.

Enceinte ou pas, le fait d'avoir dû enterrer Antoine à un si jeune âge et d'avoir hérité de son poste à l'Université la travaillait, et ces apparitions étaient sûrement la simple manifestation de sa culpabilité. Le terme clinique, Émilie en était presque sûre, était « syndrome du survivant ».

Elle laissa un billet dans la coupelle qui contenait l'addition et les deux femmes sortirent du café. Toujours préoccupée, Émilie scruta les alentours en traversant la rue, mais il n'y avait aucune trace d'Antoine ni de qui que ce soit lui ressemblant, ce qui la conforta dans son idée que son subconscient s'amusait à lui jouer des tours.

Les deux mortelles traversèrent le Pont de la Tournelle, marchant un moment en silence.

-Duncan avait raison, dit Carolyn alors qu'elles parcouraient le Quai de la Tournelle d'un pas lent. Nous avons beaucoup de choses en commun. Bon, peut-être pas en ce qui concerne nos centres d'intérêt, ajouta-t-elle d'un air entendu, mais il n'y pas beaucoup de personnes sur Terre capables de comprendre ce que nous vivons au quotidien.

-C'est bien vrai, admit Émilie avec un nouveau hochement de tête.

Elles approchaient à présent de la péniche et purent bientôt apercevoir les trois Immortels au travers des hublots. De toute évidence, ils menaient une discussion houleuse.

-J'espère qu'ils ne se disputent pas, soupira Émilie. Les combats à l'épée ont beau être haletants, je n'ai pourtant aucun mal à m'en passer.

-Vous en avez vu beaucoup ? questionna Carolyn en lui jetant un regard en biais.

-Un seul, répondit Émilie, mais il y a eu trois têtes coupées. Il m'arrive encore d'en faire des cauchemars. Et vous ?

-Terence et Duncan se sont battu pour moi, une fois, relata Carolyn avec nostalgie.

Émilie ne fit aucun commentaire.


Debout derrière son comptoir, Joe baignait les verres vides dans l'eau savonneuse tout en écoutant le groupe de blues qu'il avait invité à jouer ce soir-là dans son bar. Une femme s'arrêta à sa hauteur et le Guetteur détourna le regard de la scène, prêt à prendre une nouvelle commande, mais il faillit tomber à la renverse lorsqu'il la reconnut :

-Salut Joe, dit Amanda avec un sourire pincé.

[1] Katia Markosy Loin du froid de décembre (BOF « Anastasia ») (1998)

[2] Jean-Jacques Goldman Tournent les violons (2001)