Décembre 2005, Paris, France

-Tu es déjà de retour ? s'étonna Joe, les sourcils arqués.

-Ne fais pas celui qui n'était pas au courant, répondit Amanda d'un air agacé. Ton Guetteur t'aura sûrement prévenu...

-Ils ne me rendent pas compte de chacun de vos faits et gestes, répliqua le barman avec impatience. Ton Guetteur ne m'a pas contacté depuis une semaine.

-J'ai peut-être réussi à le semer, qui sait ? s'amusa l'Immortelle.

Un sourire sarcastique apparut alors sur le visage de Joe.

-Il est ici, n'est-ce pas ? devina Amanda, sans quitter le barman des yeux.

Joe ne répondit pas et se contenta de continuer à sourire. L'Immortelle poussa un soupir las.

-Qu'est-ce que je te sers ? demanda Joe en saisissant un verre propre.

-Un gin tonic, s'il te plait, répondit Amanda du même air blasé, tout en jetant un regard circulaire à la salle.

-Si tu cherches Mac, il organise un dîner pour les Coventry, déclara Joe en faisant glisser un verre sur le comptoir de bois ciré.

-Tu parles de Terence Coventry et Carolyn Marsh ? Qu'est-ce qu'ils font à Paris ?

Amanda ne se souvenait que trop bien de sa propre rencontre avec le couple : Carolyn venait de publier un roman à l'eau de rose dans lequel elle imaginait Duncan en héros sensuel et viril, toujours prêt à accorder ses faveurs aux demoiselles en détresse. L'écrivaine avait alors tenté de le séduire et avait qualifié Amanda de « prostituée de bas étage » et de « voleuse ».

-Ils sont comme tout le monde, ils voyagent, supposa Joe. Mac veut les présenter à Émilie et Adam, ajouta-t-il.

-Comment va Émilie ? demanda alors l'Immortelle.

-Tu veux vraiment le savoir ou est-ce que tu vas à nouveau disparaître sans dire au revoir ?

-Comme personne à part toi ne sait que je suis de retour, ça ne serait pas tellement grave, fit remarquer Amanda avec mauvaise humeur. Et tu sais parfaitement que je ne suis pas partie à cause de ça.

-Non, mais tu aurais pu les prévenir, gronda Joe. Émilie a été très affectée par ton départ.

-Tu ne lui as pas dit pourquoi je suis partie ? s'étonna l'Immortelle.

-Non, répondit Joe dans une sorte de grognement rauque. Si tu ne juges pas utile de le faire toi-même, je n'ai pas à m'en mêler.

-Eh bien au moins, elle a ses futurs bébés pour se consoler, répliqua Amanda d'un ton boudeur.

Devant tant de mauvaise foi, Joe ne put s'empêcher de lever haut les sourcils et de secouer la tête d'un air consterné.

-Et comment marche ton nouveau projet ? questionna-t-il enfin pour changer de sujet. J'ai entendu dire que ça commençait à prendre forme...

-C'était vrai, soupira l'Immortelle, jusqu'à il y a trois jours.

Elle avait l'air terriblement mal à l'aise, ce qui intrigua le Guetteur.

-Que s'est-il passé il y a trois jours ? demanda-t-il avec méfiance.

À ces mots, Amanda releva la tête et lui adressa un nouveau sourire pincé.

-Il s'est fait la malle, voilà ce qui s'est passé, répondit-elle avec agacement.

-Et tu ne sais pas où il a pu aller ?

-J'en ai une vague idée, c'est pour ça que je suis ici, expliqua l'Immortelle.

-Bah, je suis désolé, mais je ne l'ai pas vu ici, dit Joe en haussant les épaules.

-Ici, à Paris, précisa Amanda.

Joe la dévisagea de l'air de celui à qui on ne la fait pas et l'Immortelle fut forcée de capituler.

-Bon, d'accord, souffla-t-elle, croisant les bras devant sa poitrine tandis qu'elle se laissait tomber contre le dossier de sa chaise d'un air agacé. J'espérais que ton Guetteur l'aurait suivi et que tu pourrais me dire où chercher, mais de toute évidence, ton gars a préféré filer la femme sexy.

-Oui, c'est sûrement ça, ironisa Joe. Désolé de te décevoir.

-Ce sont ces foutues fêtes de Noël ! râla l'Immortelle. C'est difficile de faire une croix sur sa famille à cette période de l'année.

-Eh bien voilà, nota Joe, tu as ta réponse. Commence par aller voir chez ses parents.

-C'est déjà fait, figure-toi, répliqua Amanda avec mauvaise humeur.

-Noël est dans une semaine, insista le Guetteur. Peut-être qu'il ne veut pas débarquer les mains vides pour le réveillon, surtout qu'il est censé être mort.

-Je ne trouve pas ça drôle du tout, dit Amanda. Je lui apprends le maniement de l'épée mais il n'est pas encore capable de gagner le moindre combat. S'il tombe sur un Immortel mal intentionné, alors il se fera trancher la gorge en moins de deux minutes.

-Si Methos était là, il dirait que ça en dit long sur tes talents de professeur, marmonna Joe d'un air innocent.

-Encore une fois, répéta Amanda, je ne trouve pas ça drôle.

Joe poussa un soupir puis hocha lentement la tête.

-Je crois que tu vas être obligée de parler à Émilie, déclara-t-il.

-Oui, soupira Amanda d'un air résigné. Je crois que tu as raison.


Le vent était encore plus glacial lorsqu'Émilie et Methos prirent congé de Duncan et des Coventry en cette heure tardive. Le dîner sur la péniche s'était finalement déroulé sans incident notable, mais l'ambiance était restée tendue toute la soirée. Terence n'avait pourtant pas manqué de se confondre en excuses suite à son manque de tact et Carolyn lui avait pardonné. Tout du moins, en apparence.

-Merci encore pour cette invitation, dit Émilie en embrassant Duncan sur les deux joues.

-Ce fut un plaisir, assura l'Écossais.

-Carolyn, reprit la jeune femme en se tournant vers l'écrivaine, j'ai été ravie de faire votre connaissance.

-Moi aussi, répondit l'Américaine. Nous sommes à Paris encore plusieurs jours, ajouta-t-elle. Peut-être pourrions-nous aller nous promener ensemble ?

À ces mots, elle sortit une carte de visite de son sac à main et la tendit à Émilie.

-Euh oui, souffla la jeune femme, légèrement prise au dépourvu.

-Celui-ci est mon numéro de portable, précisa-t-elle encore en désignant l'une des lignes sur la petite carte cartonnée.

Émilie lui adressa un sourire contrit puis rangea soigneusement la carte dans son portefeuille.

-Allons-y, dit Methos en passant le bras dans le dos de sa femme.

-Je vous raccompagne, dit Duncan en ouvrant la marche.

Il gravit la volée de marches jusqu'à la porte de la cabine et tint le battant ouvert pour laisser passer le couple.

-Merci encore pour l'invitation, répéta Émilie tandis qu'ils descendaient la passerelle pour rejoindre le quai.

-Il n'y a pas de quoi, insista l'Écossais. Et je suis désolé pour ce qui s'est passé plus tôt. Ces deux-là ont toujours eu une relation… Comment dire ?...

-Passionnée ? compléta la jeune femme.

-Oui, souffla Mac. On peut dire ça comme ça…

Il y eut un silence gêné puis, remarquant que la jeune femme frissonnait de froid, Methos serra une dernière fois la main de son ami puis se hâta d'ouvrir la voiture pour y laisser monter Émilie.

-Eh ben, railla-t-il tandis qu'ils se mettaient en route. Un drôle de couple, n'est-ce pas ? Heureusement que nous ne sommes pas comme ça…

-Tu ne devrais pas les juger, gronda la jeune femme. Ce n'est vraiment pas simple…

Elle n'ajouta rien de plus et Methos préféra ne pas répondre.

Il se doutait qu'il devait être difficile pour elle d'entendre des histoires comme celles que Terence avait raconté au sujet de cette servante au mariage d'Aliénor d'Aquitaine, et il l'admirait beaucoup pour le recul dont Émilie savait faire preuve. Mais toutes les femmes n'étaient pas comme elle, et il pouvait comprendre que Carolyn vivait mal l'Immortalité de son mari. D'un autre côté, il ne pensait pas avoir jamais manqué autant de tact que Terence quelques heures plus tôt.

Émilie retira ses chaussures dès qu'ils furent entrés dans l'immeuble et monta l'escalier en chaussettes.

-Tu veux que je te porte ? proposa Methos.

-Non, répondit-elle aussitôt. J'ai juste les pieds un peu gonflés.

À ces mots, il lui adressa un sourire compatissant. Décidément, la jeune femme semblait devoir subir tous les effets secondaires désagréables que la grossesse pouvait apporter. Elle n'a pas encore fait de syncope, se rappela-t-il néanmoins. Il déverrouilla la porte de l'appartement et la jeune femme ne manqua pas de jeter ses bottines sous le porte-manteau d'un geste négligent.

-Tu vas te coucher ? demanda encore l'Immortel en retirant son manteau.

En fait, il s'agissait plus d'une question rhétorique, car il ne faisait selon lui aucun doute que sa femme devait tomber de fatigue après une telle soirée.

-Ça dépend, répondit-elle en s'approchant de lui dans un sourire en coin. Le chevalier Benjamin de Trèves accepterait-il de partager ma couche ?

C'était un effet secondaire agréable de la grossesse : Émilie sentait sa libido se décupler depuis que les nausées étaient passées.

-Ne m'appelle pas comme ça, grommela Methos avec mauvaise humeur.

-Pourquoi pas ? insista la jeune femme en le prenant par la taille.

« Je deviendrai ces autres qui te donnent du plaisir. Vos jeux seront les nôtres, si tel est ton désir. »[1]

-Beaucoup de couples pimentent leur vie sexuelle par des jeux de rôles, ajouta-t-elle d'un air malicieux.

-Mais ils inventent ces jeux, rétorqua-t-il sèchement. Si tu veux jouer, d'accord, mais pas avec mon passé.

Émilie ne répondit pas tout de suite. Dans un sens, elle pouvait le comprendre, mais d'un autre côté, il lui paraissait difficile d'inventer quelque chose d'original pour un homme qui avait déjà tout vu et tout vécu.

-Laisse tomber, marmonna-t-elle finalement.

Elle relâcha son étreinte et tourna les talons. Elle venait tout juste de faire un pas en direction de la chambre lorsque Methos la retint par le bras.

-Émilie, attend, souffla-t-il.

-Je comprends, assura-t-elle. Ça n'arrivera plus.

Elle dégagea doucement son bras puis disparut dans la chambre à coucher.

Methos resta figé dans le couloir pendant encore quelques instants. Il l'avait jusque-là complètement oubliée, mais il se souvenait à présent de cette jeune servante qu'il avait dépucelée sur une table dans une pièce vide du château des comtes du Poitou. Il ne l'avait pas forcée – elle s'était donnée à lui volontairement avant qu'un autre ne la prenne par la force, comme cela arrivait bien trop souvent aux femmes à cette époque. Il ne l'avait plus jamais revue ensuite. Au moins, il n'avait pas pu la mettre enceinte… Non, il ne voulait pas penser à cette servante – ni à aucune autre de ses anciennes conquêtes – lorsqu'il faisait l'amour avec Émilie.

Revenant lentement à la réalité, il entra à son tour dans la chambre. Émilie s'était déjà changée et s'apprêtait à se mettre au lit. Methos ferma la porte puis vint s'asseoir à côté d'elle sur le matelas.

-Je ne voulais pas te blesser, lui dit-il sans autre préambule. Toi et moi, nous sommes en train de nous construire une nouvelle vie et tout ce qui a été avant n'a pas la moindre importance.

-Je sais, assura la jeune femme en posant sa main sur la sienne. Et contrairement à Carolyn, je ne me compare pas à tes anciennes amantes. C'est juste que je t'imagine incroyablement sexy en chevalier…

Son visage s'était à nouveau illuminé d'un sourire espiègle qui troubla Methos. Émilie se pencha vers lui et l'embrassa avec passion. L'Immortel sentit alors une vague de désir l'envahir.

La jeune femme recula soudain et fit passer son haut de pyjama par-dessus sa tête, dévoilant sa poitrine d'ores et déjà gonflée par les hormones. Un instant plus tard, ils étaient tous les deux nus sous les draps.

Allongée sur le dos, Émilie laissa Methos la caresser avec ses doigts, cherchant avidement le contact de sa langue contre la sienne. Leurs baisers ne parvenaient pourtant pas à étouffer complètement ses gémissements de plaisir alors que son intimité se faisait de plus en plus humide. Elle n'en pouvait plus, elle voulait qu'il la prenne.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Methos retira ses doigts de son entre-jambe et la poussa doucement sur le côté, de manière à ce qu'elle lui tourne le dos. Si la jeune femme arrivait encore à dissimuler son ventre rebondi sous des vêtements amples, il était néanmoins trop proéminent pour la position du missionnaire, et Methos ne voulait pas prendre le moindre risque – pas après tout ce qu'ils avaient traversé pour en arriver là. Allongé derrière elle, il guida son sexe tendu jusqu'à l'entrée de son antre et la pénétra doucement, lui arrachant au passage une nouvelle plainte avide.

Cette position dite « de la petite cuillère » était à la fois une torture et une bénédiction. Émilie le ressentait de manière si intense qu'elle n'aspirait qu'à plus de mouvement, plus de fougue ! Mais ce n'était pas possible, ils étaient condamnés à la lenteur. Cette lenteur la rendait folle !

Methos resserra encore un peu son étreinte, mordillant l'épaule de sa femme, et glissa à nouveau sa main entre ses cuisses. Les cris d'Émilie se faisaient de plus en plus perçants à mesure qu'il effleurait son bouton avec la chair de son pouce. Il se sentait lui-même sur le point de s'oublier mais il fallait qu'il se retienne, il fallait qu'il l'attende ! Et finalement, après de très, très longues minutes, Émilie se mit à hurler – enfin ! – et l'Immortel s'abandonna à son tour dans un puissant râle rauque.

Le temps sembla se figer pendant que les deux amants reprenaient leur souffle, toujours étroitement emboîtés l'un dans l'autre. Ils étaient tous deux en train de s'enfoncer lentement mais sûrement dans le sommeil lorsqu'Émilie se redressa soudain.

-Je t'ai fait mal ? demanda Methos en l'imitant, légèrement paniqué.

Pour toute réponse, la jeune femme secoua la tête et lui plaqua la main sur son ventre. C'était à peine perceptible mais c'était bien là : un léger mouvement sous le nombril d'Émilie.

La future mère se laissa retomber sur le matelas, un large sourire aux lèvres, et Methos se pencha sur elle, le regard troublé par l'émotion. Ces enfants n'étaient peut-être pas de lui génétiquement parlant, mais il était les leurs, cela ne faisait aucun doute. Le mouvement avait disparu aussi vite qu'il n'était apparu mais pour la première fois depuis qu'ils étaient sortis de la clinique après l'implantation, la paternité était devenue quelque chose de concret pour l'Immortel.

-Je t'aime, susurra-t-il à l'oreille d'Émilie.

-Moi aussi, je t'aime, lui répondit-elle.

Une minute plus tard, ils s'étaient endormis.


Le couple était toujours d'aussi bonne humeur lorsqu'il se leva le lendemain matin – mieux encore, ils se sentaient plus proches et amoureux que jamais.

-Je vais aller faire des courses pendant que tu prépares ton cours, proposa Methos alors qu'Émilie s'était installée dans son bureau, plusieurs manuels d'ethnologie et un bloc note posés devant elle.

-Je peux venir avec toi, répondit-elle précipitamment. Tu n'es pas obligé de tout faire.

-Non, non, assura l'Immortel. Tu as besoin de calme pour travailler, et je suis plus utile comme ça qu'à traîner au Blues Bar, ajouta-t-il dans un clin d'œil.

-C'est vrai, admit la jeune femme, mais tu devrais en profiter tant que les jumeaux ne sont pas encore là.

-Peut-être tout à l'heure…

Émilie hocha la tête mais n'insista pas. Methos sortit du bureau et la jeune femme entendit bientôt la porte de l'appartement se refermer derrière lui.

Tout était soudain devenu calme et Émilie essaya de se concentrer sur ce qu'elle voulait enseigner à ses étudiants lors de son prochain cours magistral, après les vacances. La vérité, c'était qu'elle aurait surtout envie de pouvoir leur faire faire des travaux pratiques, mais tout ce qu'elle aurait pu leur donner comme devoir relevait plus de la psychologie que de l'anthropologie. D'un autre côté, les deux sont liés… À cette pensée, Émilie se redressa sur son siège. Peut-être pouvait-elle organiser un échange avec la fac de psycho ? Avant qu'elle n'ait pu réfléchir davantage à cette question, on sonna à la porte.

La jeune femme fronça les sourcils et se leva avant de traverser le couloir jusqu'à la porte d'entrée.

-Tu as oublié tes clés ? demanda-t-elle en ouvrant le battant.

Elle avait parlé d'un air profondément amusé mais son visage se figea soudain lorsqu'elle reconnut la personne qui se trouvait sur le seuil. Ce n'était pas Adam, loin de là.

-Salut Émilie, dit Amanda dans un large sourire.

La jeune femme ne répondit pas immédiatement, trop choquée par cette apparition soudaine.

-Je peux entrer ? demanda alors l'Immortelle.

Toujours sans dire un mot, Émilie fit un pas de côté et laissa Amanda passer avant de refermer la porte derrière elle. L'Immortelle se dirigea alors vers le salon sans même attendre d'y avoir été invitée.

-Alors, il paraît que tu as rencontré le Coventry hier ? lança-t-elle comme si elles s'étaient quittées la veille. Comment trouves-tu Carolyn ? Elle peut paraître un peu antipathique aux premiers abords, mais dans le fond, c'est quelqu'un de b…

-Qu'est-ce que tu fais ici ? coupa soudain Émilie. Je croyais que tu ne voulais plus me voir.

À ces mots, Amanda poussa un profond soupir et se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.

-Je sais ce que tu penses, souffla-t-elle d'un air coupable, mais je t'assure que je ne suis pas partie à cause de toi.

-Ah non ? s'étonna la jeune femme en s'asseyant à son tour.

-Non, assura Amanda. C'est une histoire avec un Immortel, enfin c'est compliqué…

-Quelqu'un cherche à te tuer ? s'écria alors Émilie d'une voix aiguë.

-Non, répéta l'Immortelle. Comme je disais, c'est compliqué…

-Après le Roi Arthur, Demba et le Dr Becker, je pense être en mesure de comprendre, répliqua sèchement la jeune femme.

Cette fois encore, Amanda laissa échapper un profond soupir.

-Il se trouve que j'ai un nouvel apprenti, confia-t-elle alors. La règle veut que nous disparaissions si nous mourons en public, or le décès de cet homme avait déjà été officiellement rapporté lorsque je l'ai trouvé. Je n'ai pas eu d'autre choix que de partir avec lui.

-Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ? interrogea Émilie d'un air effaré.

-Je ne l'ai dit à personne pour la sécurité de ce jeune Immortel, expliqua Amanda.

-Même pas à Mac ?

-Même pas à Mac, assura-t-elle encore.

Bien que sceptique, Émilie n'insista pas.

-Et toi ? reprit l'Immortelle d'un ton jovial. Tu as commencé à t'arrondir, on dirait ? Je peux ? demanda-t-elle encore, la main tendue d'un geste incertain.

-Si tu veux, répondit Émilie après un instant d'hésitation. Mais ils ne bougent pas encore beaucoup.

Toujours souriante, Amanda se pencha vers la jeune femme et posa la paume de sa main sous son nombril. Comme Émilie s'y était attendu, rien ne se produisit.

-Une prochaine fois, peut-être, commenta l'Immortelle pour masquer sa déception.

-Oui, répondit simplement Émilie.

Il y eut un moment de silence, puis Amanda reprit la parole.

-J'ai entendu dire que tu enseignais à Nanterre, maintenant ?

-Oui, confirma la jeune femme, soudain mal à l'aise.

Qui est-ce qui lui avait raconté tout ça ? Mac ?

-Je croyais qu'ils n'avaient pas de poste de libre ? s'étonna encore l'Immortelle.

Cette fois, Émilie remua nerveusement sur son fauteuil. Elle détestait la façon dont elle avait obtenu ce poste, et elle détestait encore plus en parler. Néanmoins, elle savait qu'elle pouvait se confier à Amanda, et lui parla du décès tragique d'Antoine, à peine deux mois plus tôt.

-Oh, c'est horrible ! s'exclama l'Immortelle. Toutes mes condoléances.

-Merci, marmonna Émilie.

-Vous étiez très proches ? insista-t-elle encore.

-Nous l'avons été, à une époque… répondit la jeune femme. Mais c'était il y a dix ans… Pour être honnête, je ne comprends pas pourquoi ça me touche à ce point…

-Qu'est-ce que tu veux dire ? s'enquit Amanda d'un air interdit.

À ces mots, ce fut Émilie qui poussa un profond soupir de lassitude.

-Je le vois partout, confia-t-elle à mi-voix. Comme si son fantôme avait décidé de me hanter, tu vois ce que je veux dire ?

-Hm, fit Amanda, l'air soudain songeuse. Oui, je vois…

Elle y voyait même très clair.

-Quand est-ce que tu l'as vu pour la dernière fois ? interrogea-t-elle encore.

-Hier, souffla Émilie.

-Hier ? répéta l'Immortelle en se redressant soudain dans son fauteuil. Où ça ?

-Euh… fit la jeune femme, que la réaction de son amie commençait à intriguer. C'était sur l'Île de la Cité, devant le café « L'Escale ».

Amanda ne répondit pas mais elle semblait profondément perdue dans ses pensées.

-Si tu formes un nouvel Immortel, comment ça se fait que tu sois déjà de retour ? demanda à son tour Émilie.

-Oh, euh… balbutia Amanda. Mac me manquait trop, avoua-t-elle dans un sourire d'excuse.

-Et ton protégé ? insista encore la jeune femme, les yeux plissés.

« Il y avait quelque chose dans l'air, quelque chose de bizarre. »[2]

-Je l'ai laissé sur un sol sacré, il ne risque rien.

C'était un mensonge, Émilie en aurait mis sa main au feu. Il se tramait encore une fois quelque chose de louche et comme d'habitude, on essayait de la laisser dans l'ignorance sous prétexte de la protéger.

-Écoute, Amanda, reprit-elle après un instant de réflexion. J'ai encore un cours à préparer mais on pourrait peut-être se retrouver plus tard, au Blues Bar, par exemple ?

-Excellente idée !

-Ou mieux, je pourrais inviter Carolyn et nous irions dîner toutes les trois ? suggéra encore Émilie. Elle et Terence ne repartiront pas avant plusieurs jours et Carolyn m'a clairement fait comprendre qu'elle aimerait qu'on se revoie avant son départ…

-Euh, oui… Si tu veux, acquiesça encore Amanda.

-Très bien, conclut Émilie. Dans ce cas, je l'appelle.

Elle se leva alors et ne tarda pas à retrouver la petite carte de visite dans son porte-monnaie avant de composer le numéro de portable de l'écrivaine.


[1] Céline Dion Pour que tu m'aimes encore (1995)

[2] Jean-Jacques Goldman Quelque chose de bizarre (1981)