Décembre 2005, Paris, France
Les trois femmes se retrouvèrent le soir même dans une petite brasserie de Montmartre, située juste en face du Sacré Cœur. Émilie n'était pas sûre que la cuisine y soit meilleure qu'ailleurs mais l'Américaine y avait tenu et la jeune femme n'avait pas eu le courage de la contredire.
-Je trouve ce quartier tellement pittoresque, déclara Carolyn en s'installant à la table indiquée par le serveur, juste devant la fenêtre. On y respire vraiment la bohème.
Émilie sourit mais ne fit aucun commentaire.
« Quand, au hasard des jours, je m'en vais faire un tour à mon ancienne adresse, je ne reconnais plus ni les murs, ni les rues, qui ont vu ma jeunesse. »[1]
Elle avait vécu à Montmartre pendant des années, et elle était d'avis que cette impression romantique était surtout le fruit de l'imagination débordante des touristes. C'est normal, se dit-elle. Tout est toujours plus beau quand on est dépaysé. Elle en savait quelque chose…
« Dans son nouveau décor, Montmartre semble triste, et les lilas sont morts. »76
Le serveur s'approcha à nouveau et leur tendit la carte reliée de cuir.
-Alors, Carolyn, dit Amanda en lui jetant un coup d'œil pénétrant par-dessus le menu. De quoi parle votre nouveau roman ?
Sous-entendu : allait-elle encore oser écrire sur Duncan ?
-Eh bien, j'ai eu comme une panne d'inspiration, pour être honnête. Le syndrome de la page blanche, vous savez ce que c'est… déplora l'écrivaine dans une moue agacée.
Amanda et Émilie se contentèrent d'acquiescer par souci de politesse. En vérité, elles n'en avaient aucune idée ni l'une ni l'autre.
-Mais notre petite conversation d'hier m'a donnée une idée, reprit Carolyn en adressant à Émilie un sourire empreint de reconnaissance.
-Euh… hésita la jeune femme, les sourcils froncés, soudain prise d'un doute affreux. Vous n'allez tout de même pas écrire de roman à l'eau de rose avec une anthropologue qui tombe amoureuse d'un indigène, n'est-ce pas ?
-Oh, ça ? fit Carolyn. Non. Bien que l'idée ne soit pas mauvaise du tout, je pense que je vais plutôt me pencher sur cette histoire de troubadour et de chevalier.
-Oh, dans ce cas, Terence devrait vous être d'une grande utilité, supposa Émilie.
Même si sa carrière d'anthropologue de terrain était terminée, elle était sincèrement soulagée de savoir que l'écrivaine avait finalement changé d'avis. De quoi aurait-elle l'air devant ses étudiants s'ils en venaient à lire un roman érotique dont l'héroïne était inspirée d'elle ?
-Oui, admit l'Américaine. Mais en fait, c'est surtout le destin de cette reine qui me fascine. Comment s'appelle-t-elle déjà ? Rhâ… Vous savez bien ! ajouta-t-elle avec impatience devant le regard circonspect que lui lançait la jeune femme. Celle qui s'est mariée ce jour-là…
-Aliénor d'Aquitaine ? devina Émilie.
-Voilà ! s'exclama Carolyn. Merci, je l'avais sur le bout de la langue !
-C'était une femme assez incroyable, convint l'anthropologue. Enfin, d'après ce qu'on sait d'elle d'un point de vue historique. Elle était sûrement la femme la plus influente de son temps, et elle a vécu jusqu'à plus de quatre-vingt ans, ce qui était un véritable petit miracle pour l'époque ! Si ça vous intéresse, je sais qu'elle a été enterrée avec son fils Richard Cœur de Lion dans une abbaye non loin de Saumur – on peut encore y voir leurs gisants. Pour le reste, il faudrait demander à Terence et Adam, ils pourront vous en dire plus.
Puis, se tournant vers Amanda, elle ajouta :
-Tu l'as connue, toi ?
Mais Amanda ne l'écoutait pas. Elle s'était redressée et scrutait la pièce comme si elle cherchait l'origine d'un son et Émilie comprit tout de suite qu'elle devait sentir la présence d'un Immortel à proximité. Par automatisme, Émilie l'imita.
-Est-ce que tu…
Mais elle n'eut jamais le temps de terminer sa phrase car Amanda s'était soudain levée et précipitée hors du restaurant.
-Qu'est-ce qu'il lui prend ? s'étonna Carolyn en la suivant des yeux d'un air éberlué.
Émilie se contenta de secouer légèrement la tête en guise de réponse, bien qu'elle en eût une vague idée. Ce n'était sans doute pas l'un de leurs hommes, sinon il serait simplement entré leur dire bonsoir. Non, il devait sans doute s'agit du jeune Immortel qu'Amanda formait. Dommage que je n'aie pas pu voir de qui il s'agit…
-Qu'est-ce que je vous sers ? demanda le garçon en s'approchant de nouveau, la faisant sursauter.
Décidément, les serveurs avaient tous la manie de toujours venir déranger leurs clients au pire moment et de n'être jamais là quand on les attendait.
-Nous attendons notre amie, répondit Émilie en s'efforçant de sourire d'un air aimable. Elle ne va pas tarder à revenir.
Tout du moins, elle l'espérait. Et effectivement, l'Immortelle fut de retour seulement deux minutes plus tard.
-Il a encore réussi à me semer, s'énerva-t-elle en se laissant tomber sur sa chaise.
-Vois le côté positif, s'il arrive à te semer, il y arrivera peut-être avec les Immortels mal intentionnés, souligna Émilie, se faisant l'avocat du diable.
-J'espère que tu as raison, soupira Amanda.
L'espace d'un instant, elle semblait sur le point d'ajouter quelque chose mais Carolyn ne lui en laissa pas le temps.
-Où dites-vous que cette reine est enterrée ?
Il fallut quelques secondes à Émilie pour se souvenir de ce dont elle parlait avant d'avoir été interrompues.
-À Fontevraud, répondit-elle enfin. Dans une abbaye. J'y suis allée une fois il y a des années et la visite vaut vraiment le détour, je ne peux que la recommander.
Le serveur se manifesta à nouveau et les trois femmes commandèrent leur apéritif – encore un jus de fruit pour Émilie – ainsi que leur plat principal.
-Ah, soupira l'écrivaine alors que le garçon s'éloignait à nouveau. Je ne doute pas que la visite soit passionnante mais nous repartons pour les États-Unis mercredi prochain…
-Dans ce cas, ça vous donne une excuse pour revenir nous voir, encouragea la jeune femme.
La discussion dévia ensuite vers la grossesse, au grand dam d'Émilie.
-Vous avez déjà réfléchis à des prénoms ? demanda Carolyn avec curiosité.
-Non, admit la jeune femme.
-Mais vous avez sans doute déjà quelques idées ? insista l'Américaine.
-Des idées, j'en ai des tas, soupira Émilie, mais j'attends de voir ce qu'Adam va proposer.
-Et pour les parrain et marraine ?
Cette fois encore, Émilie sourit d'un air gêné.
-À vrai dire, nous ne sommes religieux ni l'un ni l'autre, répondit-elle simplement, espérant ainsi couper court à l'interrogatoire.
Carolyn n'avait vraiment pas besoin de savoir qu'ils avaient l'intention de nommer Mac et Amanda comme tuteurs dans leur testament pour le cas où il leur arriverait malheur, alors que les principaux intéressés n'étaient même pas encore au courant.
Alors que l'écrivaine ne cessait de parler, Amanda était devenue étrangement calme. Peut-être cela avait-il à voir avec le fait qu'elle était encore un peu jalouse de sa grossesse, mais Émilie était persuadée que c'était le sort de son apprenti qui occupait toutes ses pensées.
-J'ai trop mangé, déclara Émilie en repoussant son assiette à dessert à peine entamée.
-Moi aussi, admit Carolyn en savourant néanmoins chaque cuillerée de sa crème brûlée. Je vais avoir besoin d'un petit digestif… Vous connaissez un endroit où on pourrait aller boire un verre ?
-Sans moi, refusa aussitôt Émilie. Je tombe de fatigue, et je ne peux pas boire dans mon état de toute façon.
-Oui, admit l'Américaine, son regard fixé sur le ventre de la jeune femme. Et vous, Amanda ?
À ces mots, l'Immortelle leva vers elle ses grands yeux noirs, comme si on venait de la tirer d'un profond sommeil.
-Eh bien, nous pourrions aller rejoindre nos hommes au Blues Bar, suggéra-t-elle au bout d'un moment.
-Pourquoi pas ? soupira l'écrivaine.
De toute évidence, elle aurait préféré poursuivre cette petite virée entre filles mais elle ne fit aucun commentaire. Elle insista pour payer l'addition puis les trois femmes sortirent dans la rue et hélèrent deux taxis. Tandis qu'elles attendaient, Émilie eut à nouveau l'étrange impression qu'Amanda voulait lui dire quelque chose, mais qu'elle n'osait pas le faire devant leur invitée. Finalement, une voiture s'arrêta devant elles et Carolyn fit signe à la future maman de la prendre en premier.
-Si on n'a pas l'occasion de se revoir avant notre départ, j'ai été vraiment ravie de faire votre connaissance, déclara l'Américaine dans un sourire sincère. J'aimerais beaucoup que nous restions en contact. Comme l'a dit Duncan, nous avons pas mal de points communs…
-Oui, admit Émilie en lui rendant son sourire. Ça me ferait plaisir aussi.
Les deux femmes se serrèrent la main et Émilie s'installa ensuite sur la banquette arrière du taxi.
-Émilie, dit Amanda d'une voix pressante alors que la jeune femme s'apprêtait à refermer la portière. Tu m'appelles, s'il y a quoi que ce soit…
À ces mots, Émilie fronça les sourcils. Décidément, le comportement de l'Immortelle était plus que louche.
-D'accord, capitula-t-elle enfin.
Amanda lui adressa un sourire pincé, puis claqua la portière. Un instant plus tard, le taxi se mit en route.
Le chauffeur la déposa juste devant le numéro 3, Square Lamartine, et Émilie régla sa course en lui laissant un généreux pourboire. Elle sortit du véhicule, se sentant gonflée comme un ballon de baudruche alors qu'il fallait savoir qu'elle était enceinte pour vraiment s'en rendre compte, et se dirigea vers la porte tout en fouillant dans son sac à la main à la recherche de ses clés. Elle finit enfin par les trouver et déverrouilla la porte. Elle était sur le point d'entrer dans l'immeuble lorsqu'elle frissonna soudain alors qu'il n'y avait pas le moindre vent.
Ayant la désagréable impression d'être observée, elle se retourna vivement et scruta la rue éclairée de la seule lueur des lampadaires. Elle était visiblement déserte. C'est la fatigue, se dit-elle pour se donner du courage. Bien que toujours méfiante, elle entra enfin dans le hall et referma soigneusement la porte derrière elle.
Elle était épuisée, pourtant elle ne pouvait se résoudre à aller se coucher sans livre. Sa conversation avec Carolyn plus tôt dans la soirée avait à nouveau ravivé sa curiosité sur cette époque de la vie d'Adam – celle des croisades – et elle décida de se documenter un peu sur le sujet.
Elle entra dans le bureau de l'Immortel et s'intéressa de près à ses bibliothèques. C'est qu'il en avait amassé, des livres, au cours des siècles ! Refusant de toucher aux journaux intimes qu'Adam tenait depuis des siècles, elle finit par tomber sur un ouvrage à la reliure de cuir légèrement abîmée par le temps sur l'histoire des Plantagenêt et, bien que l'écriture soit vraiment minuscule pour un livre de chevet, elle décida quand même d'y jeter un œil.
Tandis qu'Émilie se mettait au lit, Amanda et Carolyn entraient à l'intérieur du Blues Bar. Aucun groupe ne jouait ce soir-là mais cela n'empêchait pas l'établissement d'être plein à craquer. Se frayant un chemin entre les clients, les deux femmes ne tardèrent pas à repérer leurs hommes assis ensemble autour d'une table. De toute évidence, ils avaient l'air de passer un bon moment.
-Bonsoir ! s'exclama Amanda en s'arrêtant à la hauteur de Mac. Vous nous faites une petite place ?
À ces mots, Duncan et Terence se levèrent d'un bond pour laisser leurs chaises à leurs compagnes avant d'aller en emprunter aux tables avoisinantes. L'Immortelle se tourna alors vers Methos, qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de voir depuis son retour, et lui adressa un sourire gêné.
-Où est Émilie ? demanda-t-il sans lui laisser le temps de parler.
-Elle est rentrée directement, répondit-elle.
Elle avait parlé d'un ton qui se voulait rassurant, ce qui n'était pas une mince affaire vu qu'il lui fallait hausser la voix pour couvrir le fond de musique et le brouhaha des conversations.
-Dans ce cas je vais rentrer aussi, déclara l'Immortel.
À ces mots, il repoussa sa chaise avec ses pieds et se leva.
-Methos, attend ! s'écria Amanda en se levant à son tour. Il faut que je te parle.
-Ah oui ? lança-t-il avec condescendance. Je suis sûr que ça peut attendre demain.
Et sans ajouter un mot, il déposa un billet de vingt euros sur la table, serra brièvement la main de Terence, Carolyn et Mac puis empoigna son manteau qui pendant au dossier de la chaise et sortit du bar.
Il s'était mis à pleuvoir et Methos remonta le col de sa veste dans une tentative désespérée de se protéger des gouttes d'eau qui s'écrasaient impitoyablement sur son visage. Par chance, il n'était pas garé loin – il avait décidé de ne plus boire d'alcool depuis que la grossesse d'Émilie avait été confirmée, souhaitant être en état de conduire à n'importe quel moment. Il monta en voiture et poussa un soupir de soulagement : même s'il y faisait froid, il était au moins au sec à l'intérieur de l'habitacle.
Il ne lui fallut qu'environ vingt minutes pour rejoindre le Square Lamartine mais l'averse avait fini par passer. Soulagé, il gara sa Volvo dans la cour intérieure de l'immeuble et ouvrit la portière. C'est alors qu'il la ressentit – la présence d'un autre Immortel.
Les doigts serrés sur la garde de son épée, il traversa silencieusement la cour, les yeux et oreilles aux aguets, mais tout était calme. Methos continua d'avancer d'un pas prudent jusque sous le porche qui donnait sur le trottoir et scruta un moment la rue éclairée à la seule lueur des lampadaires, qu'une ombre vint soudain traverser.
-Hey ! cria Methos.
Mais l'autre Immortel ne répondit pas et se mit à courir. Sans prendre le temps de réfléchir, Methos se lança à sa poursuite.
Il s'agissait d'un homme, mais il aurait été bien incapable de dire s'il le connaissait ou non. Il n'avait pas eu le temps de voir son visage. L'étranger avait traversé le parterre de verdure du Square Lamartine et bifurqué vers la droite, en direction de l'Avenue Victor Hugo. Mais de quel côté était-il parti ensuite ? Vers le Nord-Est, ou le Sud-Ouest ? La lune dans son premier quartier était masquée par d'épais nuages noirs, et avant que Methos n'ait eu le temps de prendre une décision, la pluie se remit à tomber.
-Merde ! grogna-t-il.
Trempé jusqu'aux os pour la seconde fois en une heure, l'Immortel rebroussa chemin et se hâta de rejoindre son immeuble.
Ce n'était vraiment pas possible ! N'allait-on jamais les laisser tranquille ? Ne connaitraient-ils donc jamais la paix ?
« La suite ? L'avenir est-il un long passé ? »[2]
À la fois furieux et inquiet, l'Immortel monta les escaliers de quatre en quatre mais s'arrêta subitement sur le pas de la porte. Émilie dormait sans doute, il ne voulait pas la réveiller. Il respira plusieurs fois profondément dans l'espoir de se calmer puis tourna la clé dans la serrure le plus silencieusement possible. Contre toute attente, de la lumière brillait encore sous la porte de leur chambre à coucher.
-Tu ne dors pas ? s'étonna-t-il en ouvrant doucement le battant pour jeter un coup d'œil à l'intérieur de la pièce.
-J'allais justement éteindre, répondit Émilie dans un sourire.
Elle dévisagea son mari pendant quelques instants et fronça les sourcils.
-Quelque chose ne va pas ? lui demanda-t-elle.
-Non, mentit Methos en s'efforçant de sourire à son tour. Tout va bien.
Émilie ouvrit la bouche, mais avant qu'elle n'ait eu le temps d'ajouter quoi que ce soit, l'Immortel avait tourné les talons et était sorti de la chambre. Elle remarqua alors qu'il tenait son épée à la main. Rangée dans son fourreau, certes, mais tout de même.
La jeune femme hésita une fraction de seconde puis referma le livre encore posé sur ses genoux et repoussa les couvertures. Methos était en train d'accrocher sa veste dégoulinante de pluie au porte-manteau, sa lame posée contre le mur devant lui.
-Tu es sûr que ça va ? insista-t-elle.
-Oui, répéta-t-il en s'asseyant sur une chaise pour retirer ses chaussures.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Émilie s'adossa contre l'encadrement de la porte, les bras croisés sous sa poitrine par-dessus son pyjama, faisant ressortir son ventre légèrement arrondi. Adam mentait, cela ne faisait aucun doute. Il s'était passé quelque chose et, une fois de plus, il ne voulait rien lui dire pour qu'elle ne s'inquiète pas. Quand comprendrait-il que la laisser dans l'ignorance ne pouvait en aucun cas la rassurer ?
-Et si on partait ? lança soudain Methos en redressant la tête vers elle.
-Partir ? répéta la jeune femme, prise de cours par ce brutal changement de sujet.
-Je ne parle pas de déménager, ajouta-t-il précipitamment, juste de partir quelques jours en amoureux.
Il se leva et parcourut les trois mètres qui les séparaient.
-On pourrait aller fêter Noël quelque part, rien que tous les deux… suggéra-t-il encore. Il faut qu'on en profite, rappela-t-il en la prenant tendrement par la taille. D'ici cinq mois, nous n'aurons plus jamais une seconde à nous…
Il s'était efforcé de prendre un air dégagé mais Émilie le connaissait trop bien pour se rendre compte que cette proposition masquait une tentative désespérée de lui faire quitter la ville, sans doute pour la mettre à l'abri.
-Si tu veux, acquiesça-t-elle alors. J'avais justement envie de retourner à l'abbaye de Fontevraud…
-Excellente idée ! s'exclama-t-il aussitôt.
-Vraiment ? s'étonna la jeune femme.
-Oui, pourquoi pas ? renchérit l'Immortel.
Émilie ne répondit pas.
Évidemment, elle avait fait exprès de proposer de se rendre sur un sol sacré dans le but de protéger Adam de la menace qui semblait à nouveau peser sur lui, pourtant sa réaction la surprenait. Pas plus tard que la veille, il lui avait tenu tout un discours sur le fait qu'il voulait laisser le passé derrière lui et voilà qu'il était d'accord pour aller visiter l'abbaye où les corps d'Aliénor d'Aquitaine et de Richard Cœur de Lion avaient été enterrés ? La situation devait être vraiment grave…
-Quand est-ce qu'on part ? s'enquit-elle alors d'un ton résigné. Demain ?
-Oui, confirma Methos en hochant sombrement la tête. Je vais vérifier les horaires sur internet, je pense qu'on devrait pouvoir un train demain en milieu de journée.
Il marqua une pause puis ajouta :
-Je vais nous chercher un hôtel, aussi…
À ces mots, Émilie lui adressa un sourire compatissant et se dressa sur la pointe des pieds pour l'embrasser.
-Je vais dormir, chuchota-t-elle. Ne viens pas te coucher trop tard…
-Promis, souffla Methos.
Elle l'embrassa à nouveau puis se dégagea de son étreinte et referma la porte de la chambre derrière elle.
La jeune femme marcha pieds nus jusqu'au lit conjugal qui occupait le centre de la pièce et se laissa lourdement tomber sur le matelas. N'était-ce pas une drôle de coïncidence qu'Adam veuille partir quelques jours juste au moment où Amanda faisait son grand retour ?
L'étrange comportement des deux amis pouvait-il avoir un lien avec ce jeune Immortel qu'Amanda formait ? Non, sans doute pas. L'Immortel en question ne pouvait pas connaître Adam et encore moins avoir de vieux compte à régler avec lui.
Ou Methos avait-il encore eu des mots avec Amanda ? Certes, il lui avait présenté ses excuses pour son comportement offensant avant qu'elle ne quitte précipitamment Paris, mais ils ne s'étaient pas vraiment réconciliés. Ils n'en avaient tout simplement pas eu le temps. Ces deux-là sont incapables de se faire du mal, tenta-t-elle de se persuader.
Toute sa fatigue de la soirée semblait s'être soudain dissipée et Émilie se résolut à commencer à faire ses bagages. Elle sortit son sac de voyage de la penderie et y fourra tous les vêtements les plus chauds qu'elle possédait. Au moins, elle aurait peut-être l'occasion d'en apprendre plus sur la vie de Benjamin de Trèves…
Au même instant, Frédéric Prenelle regardait la Tour Eiffel illuminer le ciel parisien sans vraiment la voir tandis que la rame du RER C passait le pont Rouelle. Poussant un profond soupir de soulagement, il se laissa tomber contre le dossier en velours gris à pois rouges et verts de son inconfortable fauteuil et ferma les yeux quelques instants, les doigts crispés sur l'épée qu'il cachait dans les plis de son Trench Coat. Le moins que l'on puisse dire, c'était que le jeune Immortel l'avait échappé belle !
Il rouvrit les yeux et fronça les sourcils. Il fallait qu'il soit plus prudent s'il ne voulait pas courir le risque de se faire décapiter. Bien sûr, il avait toujours su que rentrer à Paris était dangereux, mais peut-être avait-il sous-estimé les risques ? Et puis, pourquoi rester encore davantage ? Il avait déjà obtenu ce qu'il était venu chercher, non ?
Frédéric soupira à nouveau. Non, ça ne lui suffisait pas. On lui avait volé sa vie, on lui avait volé jusqu'à son nom ! Non, il ne se laisserait plus faire. Et s'il devait se faire tuer en cours de route, eh bien tant pis ! De toute façon, il se sentait déjà mort à l'intérieur. Ou alors, il connaîtrait peut-être son premier Quickening…
Fort de ces constatations, le jeune Immortel se redressa sur son siège, la tête haute comme il ne l'avait plus portée depuis près de deux mois. Il se sentait revivre.
[1] Charles Aznavour La bohème (1965)
[2] Manau L'avenir est un long passé (1998)
