Bonsoir !

Je remercie une fois de plus Chrisjedusor pour ses reviews !

On quitte Paris dans ce chapitre, et je vous emmène dans mon Anjou natal jusqu'à la fin de cette Partie IV. J'espère que la promenade va vous plaire, en tout cas, profitez-en bien :)

Bonne lecture !


Décembre 2005, Paris, France

Le jingle de la SNCF résonna à l'intérieur de la gare Montparnasse tandis que Methos et Émilie s'avançaient vers le quai d'où le TGV pour Saint-Pierre-des-Corps devait partir un peu avant midi et demi. Le train se trouvait déjà à quai et le couple monta aussitôt à bord, bien qu'il soit en avance.

-Je me demande bien qui a eu l'idée d'appeler une ville « des corps », commenta Émilie tout en cherchant les places qu'ils avaient réservées dans le wagon première classe. Ça me fait toujours penser à des cadavres, ajouta-t-elle dans une moue légèrement dégoûtée.

-C'est parce que la ville a été construite sur l'emplacement d'une ancienne nécropole gallo-romaine, répondit Methos en désignant deux fauteuils en vis-à-vis avec une petite table au milieu.

L'Immortel fourra leur sac de voyage dans le casier à bagages aménagé au-dessus des banquettes puis s'installa en face de sa femme.

-Je me coucherai moins bête ce soir, dit Émilie, un sourire sincère accroché aux lèvres.

Elle était presque surprise qu'il ait daigné lui fournir cette explication car l'Immortel était incroyablement nerveux depuis qu'ils avaient quitté le Square Lamartine, une heure et demie plus tôt. Comme s'il s'attendait à ce qu'une calamité ne leur tombe sur la tête. Pourtant, tout avait l'air normal : la gare était pleine en ce premier dimanche des vacances de Noël, beaucoup de Franciliens allant rejoindre leurs familles en province pour les fêtes.

Methos remonta la manche de son manteau et regarda sa montre. Émilie était sur le point d'en faire autant par mimétisme lorsque l'Immortel releva soudain la tête.

-Que se passe-t-il ? s'enquit aussitôt la jeune femme.

À ces mots, Methos se leva lentement, les pans de son pardessus repliés devant lui pour masquer la présence de son épée.

-Je reviens, souffla-t-il.

-Mais Adam ! s'écria Émilie. Le train ne va pas tarder à partir !

-Je n'en ai pas pour longtemps, assura l'Immortel.

Sans ajouter un mot, il traversa le wagon qui commençait à se remplir et sortit sur le quai. Émilie le suivit du regard tandis qu'il fendait la foule jusqu'à le perdre de vue.

-Allez, Adam, siffla-t-elle entre ses dents en tapant du pied avec impatience. Dépêche-toi…

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que l'Immortel ne fasse enfin sa réapparition. Il longea le train et passa devant la vitre sale où Émilie avait le nez collé puis monta à nouveau à bord juste à temps. Un signal strident se fit entendre et les portes se refermèrent automatiquement. Une seconde plus tard, le train se mit en branle.

-« Mesdames, Messieurs, bienvenue à bord du TGV… »

-Alors ? demanda Émilie, ignorant l'annonce du conducteur alors que Methos se laissait à nouveau tomber sur le siège en face d'elle.

-Rien, répondit-il simplement.

-Mais tu as senti une présence, non ? insista la jeune femme.

Devant le regard pénétrant que lui lançait sa femme, Methos n'eut d'autre choix que de lui dire la vérité.

-Oui, admit-il. Mais c'était sans doute un hasard, ajouta-t-il d'un ton qui se voulait rassurant. Après tout, c'est une grande gare…

Il s'efforçait de sourire mais son regard trahissait son inquiétude. Il mentait pour la protéger, cela ne faisait plus aucun doute.

Pouvant difficilement le questionner avec tant de gens autour d'eux, la jeune femme réprima un soupir et sortit de son sac à main le livre sur les Plantagenêt qu'elle avait commencé à lire la veille et l'ouvrit à l'endroit où se trouvait son marque-page. Elle éprouva néanmoins la plus grande peine du monde à se concentrer tant Methos était agité. Agacée, elle referma bientôt le livre d'un coup sec et se leva.

-Où est-ce que tu vas ? lui demanda-t-il d'un ton légèrement alarmé.

-Aux toilettes, répondit-elle simplement.

C'était encore l'un de ces effets indésirables de la grossesse : les deux fœtus appuyaient constamment sur sa vessie.

-Je t'accompagne, dit-il en se levant précipitamment.

-Et qui va faire attention à nos affaires ? fit remarquer la jeune femme. Les WC sont juste là, ajouta-t-elle en désignant la porte du compartiment. Je ne vais pas me perdre.

-Ce n'est pas ce qui m'inquiète, marmonna l'Immortel.

-Pardon ?

-Rien.

-Comme tu voudras, soupira Émilie.

Sans ajouter un mot, elle tourna les talons et traversa le wagon en s'accrochant aux appuie-têtes des banquettes pour ne pas trébucher. Lorsqu'elle arriva devant elle, la porte du compartiment coulissa automatiquement et la jeune femme sortit dans le couloir qui menait à la voiture suivante.

Les cabinets étaient malheureusement déjà occupés et Émilie dut prendre son mal en patience. Elle regardait le paysage urbain défiler devant ses yeux lorsqu'elle se sentit soudain observée. Elle releva subitement la tête et lança un regard frénétique autour d'elle mais personne ne semblait se soucier d'elle. Pourtant, une silhouette au travers de la porte vitrée du wagon voisin attira son attention.

L'homme qui s'éloignait dans l'allée en lui tournant le dos était de taille moyenne et avait les cheveux d'un blond-roux coupés courts. Mais ce qui intrigua le plus Émilie, c'était le pull qu'il portait. Un pull type montagnard qu'elle était persuadée d'avoir déjà vu quelque part…

-La place est libre, annonça une voix derrière elle.

Émilie sursauta violemment et se retourna. Une petite grand-mère se tenait devant la porte ouverte des toilettes et lui adressait un sourire encourageant.

-Ah, fit Émilie, retrouvant enfin ses esprits. Merci.

Elle s'avança vers la cabine et lança un dernier regard en direction de la porte vitrée : l'étranger était sorti de son champ de vision.

« C'est juste une illusion, comme une bulle de savon, qui s'approche de toi, qui te touche du doigt puis qui s'en va, qui n'est plus là. »[1]

Pas soulagée pour deux sous, elle se décida finalement à entrer dans les toilettes lorsqu'un coup dans son estomac lui rappela qu'elle avait une envie pressante, et referma la porte derrière elle.

-Où est-ce que tu étais passée ? gronda Methos lorsqu'elle s'assit à nouveau en face de lui. Je me suis fait un sang d'encre !

-La place était occupée, répondit Émilie. J'ai dû attendre mon tour.

Elle empoigna à nouveau son livre et l'ouvrit par automatisme, mais ses pensées étaient ailleurs.

Quelles étaient les probabilités pour qu'Antoine soit lui aussi un Immortel ? Quasi nulle, répondit aussitôt une voix dans sa tête. Pourtant elle ne cessait de le voir partout, comme s'il la suivait. Mais Antoine était mort et enterré, elle avait même assisté à sa sépulture ! D'un autre côté, le cercueil était resté fermé tout du long. Elle n'avait pas vu le corps…

Et il y avait Amanda, qui avait soudain disparu juste au moment où Émilie apprenait le décès d'Antoine. Et qu'avait-elle fait lorsqu'elle était réapparue ? Elle avait posé des questions sur lui. Drôle de coïncidence… « Tu m'appelles, s'il y a quoi que ce soit… », lui avait dit l'Immortelle pas plus tard que la veille au soir.

Émilie hésita encore une seconde puis sortit son téléphone portable de son sac. « Salut Amanda, ton apprenti ne s'appellerait pas Antoine Leroy, par le plus grand des hasards ? », tapa-t-elle sur les touches du clavier avant d'appuyer sur le bouton « Envoyer ». Malheureusement, elle n'avait pas de réseau dans le train.

Le TGV fit brièvement halte en gare de Vendôme – Villiers-sur-Loir une demi-heure plus tard et Émilie en profita pour vérifier à nouveau son portable : le message était parti. Restait plus qu'à espérer qu'Amanda lui réponde vite. Comme si l'Immortelle avait entendu ses prières, le téléphone se mit à vibrer dans le creux de sa main.

-Qu'y a-t-il ? interrogea Methos, l'air plus soucieux que jamais.

Pour toute réponse, Émilie lui tendit le téléphone de manière à ce qu'il puisse lire par lui-même.

Le couple descendit du train à Saint-Pierre-des-Corps un peu avant quatorze heures, d'où le TER en correspondance pour Saumur devait partir à peine quinze minutes plus tard. Methos ressentit à nouveau la présente de l'autre Immortel à la seconde où il avait posé le pied sur le quai balayé par le vent mais il s'efforça de ne rien laisser paraître. Cela faisait partie du plan.

Connaître l'identité de celui qui les suivait ne l'avait pas vraiment soulagé. Savoir que cet Immortel était jeune et inexpérimenté était une chose, mais la question était de savoir ce qu'il leur voulait.

-Tu es déjà allé à l'abbaye royale de Fontevraud ? interrogea Émilie.

Elle dansait d'un pied sur l'autre, grelottant de froid, et Methos l'attira vers lui pour la réchauffer.

-Oh oui, répondit-il.

Et contre toute attente, son regard s'éclaira soudain.


Juin 1152, Fontevraud, Royaume des Francs

Quelques semaines seulement après que les noces entre Aliénor d'Aquitaine et Henri Plantagenêt eurent été prononcées, le couple désormais le plus puissant d'Europe quitta Poitiers pour faire route vers le Nord et gagner la forteresse royale de Chinon, perchée au sommet d'un éperon rocheux au confluent de la Vienne et de la Loire, où ils avaient décidé d'établir leur cour.

Après presque deux jours de voyage, le long cortège fit halte à Loudun. Le chevalier Benjamin de Trèves, qui n'aspirait qu'à rentrer dans son propre fief, se trouva alors plus que surpris de se voir convoqué en audience par le comte d'Anjou et nouveau duc d'Aquitaine en personne dans ses appartements privés.

-Vous m'avez fait mander, Votre Majesté ? demanda l'Immortel en posant un genou à terre devant la barbe rousse et fournie du jeune duc.

-En effet, messire Benjamin, répondit-il.

Henri, installé dans un fauteuil, marqua une courte pause tandis qu'il acceptait la coupe de vin que lui tendait un jeune domestique. Puis, se tournant à nouveau vers son vassal, il ajouta :

-J'ai ouïe dire que tu ne comptais pas nous rejoindre à la cour de Chinon mais regagner tes terres de Chênehutte. Est-ce vrai ?

-Effectivement, Votre Altesse, confirma le chevalier d'une voix lente.

Il ne savait trop pourquoi, mais il ressentait un drôle de pressentiment.

-Dans ce cas, j'ai une mission de la plus haute importance à te confier, reprit Henri. Je tiens à ce que mon épouse face la connaissance de ma tante Mathilde, l'abbesse de l'abbaye de Fontevraud. Puisque ce lieu saint se trouve sur ta route, je souhaite que tu l'accompagnes.

Abasourdi par cette requête, le chevalier de Trèves ne sut d'abord quoi répondre. Heureusement, il ne tarda pas à reprendre contenance.

-J'en serai fort honoré, Sire, assura-t-il en s'inclinant à nouveau.

-Bien, dit Henri. Tu peux disposer.

À ces mots, Benjamin se redressa puis quitta la pièce en marchant à reculons – il ne faisait aucun doute que le jeune duc n'aurait pas apprécié qu'un de ses sujets lui tourne le dos.

Le chevalier de Trèves se joignit donc à la délégation qui devait accompagner la duchesse d'Aquitaine et ancienne reine des Francs jusqu'à Fontevraud. L'abbaye était perdue entre les vignes, sur la rive gauche de la Loire, fleuve majestueux et ô combien imprévisible. Le convoi arriva sans encombre après une demi-journée de voyage et Benjamin se laissa tomber au bas de sa monture devant la lourde porte de l'église abbatiale. Aussitôt, le prieur en charge des moines vint à leur rencontre.

-La duchesse d'Aquitaine souhaite s'entretenir avec la mère abbesse, déclara Benjamin en se redressant d'un air digne.

À ces mots, le bénédictin inclina la tête, dévoilant sa tonsure.

-Je m'en vais prévenir notre grande prieure, dit-il avant de tourner les talons.

La duchesse était déjà entrée dans l'église et l'Immortel décida d'en faire autant. La double porte en chêne de l'abbatiale s'ouvrait sur une volée de marches qui menait à la nef aux proportions spectaculaires, surmontée de quatre voûtes comme le chevalier n'en jusque-là avait vu qu'à Constantinople. Les murs étaient recouverts de fresques aux couleurs si vives que l'Immortel en eut le souffle coupé.

De toute évidence, il n'était pas le seul que cette église impressionnait car il pouvait voir Aliénor détailler l'endroit d'un regard à la fois intrigué et émerveillé. Bien sûr, son premier époux, Louis VII, rois des Francs, avait financé le développement de cette abbaye, qui avait déjà attiré l'attention de la jeune duchesse pour la simple raison que ce monastère abritant à la fois religieuses et moines avait toujours été dirigée par des femmes.

Bientôt, la grande prieure entra à son tour par une porte aménagée sur le côté du chœur encadré de colonnes et invita la duchesse à la suivre pour son entrevue avec l'abbesse Mathilde. L'Immortel en profita alors pour sortir dans le cloître du Grand-Moûtier.

L'entretien entre les deux femmes ne fut cependant que de courte durée, et la duchesse avait l'air particulièrement agacée lorsqu'elle réapparut.

-Votre altesse a-t-elle eu assez de temps pour faire connaissance de la tante de son époux ? s'enquit le chevalier avec perplexité.

-Plus qu'il n'en faut, messire, assura Aliénor.

Elle marqua une pause, le temps de se hisser gracieusement sur le dos de sa monture malgré son encombrante robe de soie rouge, et sa longue tresse blonde s'échappa sous son voile.

-Nous continuerons à soutenir l'abbaye financièrement, c'est la seule chose qui importe, conclut-elle d'un air entendu.

Elle n'avait pas besoin d'en dire plus, Benjamin avait parfaitement compris qu'elle et Mathilde ne s'étaient pas entendues – tout du moins, pas d'un point de vue personnel.


Décembre 2005, Saint-Pierre-des-Corps, France

Methos dut interrompre son récit car le TER venait d'entrer en gare et s'arrêta bientôt à leur hauteur.

-Après toi, dit-il en laissant Émilie monter la première.

Cette fois encore, ils avaient réservé des billets en première classe et contre toute attente, le compartiment était pratiquement vide. N'ayant que l'embarras du choix, le couple s'installa dans un coin à l'écart des autres passagers.

-Pourquoi est-ce qu'Aliénor a continué à financer Fontevraud si elle ne pouvait pas encadrer l'abbesse ? demanda Émilie tandis que le train se mettait en marche.

-Oh, c'est qu'elle adorait cet endroit, répondit Methos. Et pour reprendre ses propres mots, l'abbesse n'allait pas vivre éternellement. Elle avait raison, d'ailleurs : Mathilde est décédée seulement trois ans plus tard.

-En somme, Aliénor faisait un investissement sur le long terme, résuma la jeune femme.

-Exactement, acquiesça l'Immortel. Aliénor était non seulement fascinée par l'idée que les femmes puissent commander aux hommes, elle considérait Fontevraud comme un lieu de culture. Elle a même confié d'éducation de ses deux plus jeunes enfants aux bénédictines. Et puis, peut-être avait-elle déjà dans l'idée de faire de l'abbaye la nécropole des Plantagenêt ? On ne le saura jamais, mais c'est une hypothèse qui tient la route. Enfin, je trouve…

Il y eut un moment de silence, puis Émilie reprit la parole.

-Tu es resté combien de temps auprès des Plantagenêt ? demanda-t-elle encore. Je veux dire… Tu ne vieillis pas… Tout du moins, pas physiquement.

-Oui, c'est parfois un problème, admit Methos en haussant les épaules. Pour répondre à ta question, je suis resté jusqu'en 1173, lorsqu'Aliénor a poussé ses fils Henri le Jeune, Richard et Geoffroy à tenter un coup d'état contre leur père, Henri II.

-Tu n'étais pas d'accord ?

-À vrai dire, ça m'était plutôt égal, avoua l'Immortel. Ça faisait déjà plus de vingt ans que je les côtoyais – plus de loin que de près – et comme tu l'as si pertinemment fait remarquer, je ne vieillis pas. Je m'étais laissé pousser la barbe et les cheveux pour me donner l'air plus… disons plus mûr, mais je savais que le stratagème finirait par faire long feu.

Émilie n'avait connu Adam avec la barbe qu'à une seule occasion, lors de leur expédition chez les Inuits – c'était que la pilosité faciale avait l'avantage de tenir chaud. À part cela, il détestait porter la barbe et était toujours rasé de très près.

-Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? interrogea-t-elle encore.

Bien sûr, elle aurait pu obtenir sa réponse en continuant de lire son livre sur les Plantagenêt. Mais sous les airs profondément blasés qu'il prenait toujours, Émilie savait que Methos adorait raconter ses histoires.

-Eh bien, disons qu'ils avaient tous de bonnes raisons d'en vouloir à Henri, expliqua-t-il d'une voix lente. Pour commencer, il régnait sans partage au lieu de confier certains territoires à ses fils. Ensuite, il a eu le toupet de prendre une maîtresse, Rosemonde de Clifford, ce qui a mis Aliénor dans une colère noire.

-Le goujat, commenta Émilie, pince sans rire.

-Tu n'as pas idée, confirma sombrement Methos.

Il marqua une pause et poussa un profond soupir de lassitude.

-Les rapports de forces étaient extrêmement compliqués, à l'époque, poursuivit-il néanmoins. Les alliances étaient scellées par des mariages arrangés et Richard aurait dû épouser Adèle, la fille de Louis VII, roi des Francs et ex-mari d'Aliénor. Tu arrives à suivre ? ironisa-t-il.

-J'ai des bases, railla la jeune femme. Et donc je suppose que Richard ne l'a finalement pas épousée ?

-Il n'a pas pu, expliqua Methos. Ou pas voulu. Ou peut-être même les deux… Le problème, c'est que Henri II avait fait venir Adèle à la cour d'Angleterre en vue du mariage et qu'il l'a violée. Bien sûr, il ne l'a jamais admis pour ne pas compromettre les fiançailles de Richard, mais le mal était fait quand même.

À ces mots, Émilie détourna les yeux et regarda le paysage défiler derrière la vitre. Elle avait beau savoir qu'elle était morte et enterrée depuis des siècles, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver de la pitié pour la jeune princesse, tout comme elle l'avait fait avec Guenièvre en apprenant son histoire, trois ans plus tôt.

-Donc, Aliénor et ses fils se sont révoltés… conclut-elle d'un air sombre.

-Oui, confirma l'Immortel. Mais leur putsch a échoué. Ce n'est que quinze ans plus tard, alors que Richard était devenu l'héritier de la couronne après la mort de son frère aîné, qu'il a enfin pu renverser son père.

-On peut le comprendre, commenta Émilie.

-Hm, fit Methos d'un air songeur. Tu as dans la tête l'image de Richard Cœur de Lion, le roi juste et bon, colportée par la légende de Robin des Bois, mais la vérité était toute autre. Richard était loin d'être un homme sympathique, crois-moi ! Sa seule motivation, c'était de prendre le pouvoir. S'il s'était marié avec Adèle, il aurait hérité non seulement des terres de Plantagenêt mais également de celles des Capétiens, et se serait retrouvé à la tête d'un royaume de France gigantesque.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Émilie se sentit soudain envahie par la mauvaise conscience. Ce que venait de raconter Adam n'était pas sans lui rappeler sa propre querelle avec sa mère, avec laquelle elle n'avait plus eu de contact depuis une décennie. Tu as fait tout ce que tu as pu pour recoller les morceaux, se dit-elle avec véhémence. Tu lui as tendu la main, c'est elle qui a refusé de la saisir !

-Est-ce qu'il a vraiment existé ? demanda-t-elle alors pour changer de sujet.

-Qui ça ?

-Robin des Bois.

À ces mots, Methos lui lança un regard noir et elle ne put s'empêcher d'éclater de rire.

-Je suppose que ça veut dire « non » ? glissa-t-elle d'un ton faussement ingénu.

-Robin des Bois est un personnage de fiction… commença Methos.

-Tout comme est censé l'être le Roi Arthur… répondit Émilie, toujours souriante.

-… imaginé de toutes pièces au XIIIème siècle par les troubadours, acheva-t-il comme si rien ne l'avait interrompu.

-Oh ! s'exclama la jeune femme en se redressant soudain d'un air franchement enjoué. Tu crois que c'est Terence qui l'a inventé ?

Pour toute réponse, l'Immortel lui lança un regard profondément éberlué et Émilie s'esclaffa de nouveau.

-Détend-toi un peu, lui conseilla-t-elle en retrouvant son calme. Je te rappelle que nous sommes en vacances…

-Tu oublies l'Immortel à nos trousses, rappela-t-il dans un rictus nerveux.

Bien que la jeune femme fût persuadée qu'ils ne couraient aucun danger, elle s'abstint néanmoins d'exprimer le fond de sa pensée et posa ses paumes de part de d'autres de son ventre.


Décembre 2005, Saumur, France

Le TER fit halte à Saumur un peu avant quinze heures et Frédéric Prenelle traversa la petite gare ferroviaire située sur la rive droite de la Loire. Cette fois encore, il avait ressenti la présence de cet autre Immortel et il semblait impossible que lui ne l'ait pas remarquée. D'un côté, ce système d'alarme, ce « Buzz », était pratique pour l'avertir qu'il se trouvait potentiellement en danger, mais il devenait un sacré désavantage lorsqu'il s'agissait de se faire discret. Mais bizarrement, l'autre ne laissait rien paraître.

Frédéric suivit le couple à bonne distance et resta dissimulé à l'angle du bâtiment à la façade blanche défraîchie et partiellement taguée, tandis que ceux qu'il poursuivait s'approchaient de la file de taxis. Par chance, le jeune Immortel se trouvait assez proche pour attendre ce qu'ils disaient.

-Nous allons à Fontevraud, déclara l'homme en s'adressant à l'un des chauffeurs. Vous pouvez nous emmener ?

-Pas de problème, mais ça chercher dans les trente euros…

-Pas de problème non plus, assura l'Immortel.

Satisfait, le chauffeur ouvrit la portière arrière pour que la jeune femme qui l'accompagnait puisse s'installer sur la banquette arrière, pendant que son mari déposait leurs bagages dans le coffre puis faisait le tour de la voiture pour s'asseoir à côté d'elle. Un instant plus tard, le moteur se mit à vrombir et le taxi démarra.

Frédéric le regarda s'éloigner, le cœur lourd comme de la pierre. Il aurait tout donné pour être à la place de cet autre Immortel. Y compris sa vie.

« I'm having a hard time, I'm walking a fine line between hope and despair. You may think that I don't care, but I traveled a long road to get a hold of my sorrow. I tried to catch a dream, but nothing's what it seems. »[2]

Il n'avait plus besoin de les suivre maintenant qu'il savait où ils allaient. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il s'agissait sûrement d'un piège. Plusieurs gouttes de pluie froide vinrent s'écraser sur son visage, le ramenant à la réalité, puis il s'avança à son tour vers l'un des taxis.


[1] Jean-Louis Aubert Juste une illusion (1986)

[2] Queen I can't live with you (1991)