Bonjour,
Encore merci à Chris pour son soutien sans faille
Cette semaine, je vous fais découvrir ma région natale, celle de l'Anjou et en particulier celle de Saumur, où j'ai passé un bon tiers de ma vie. Et je vous rassure, non Saumur n'est pas aussi terrible que le chante Trust ;)
Bonne lecture !
Décembre 2005, Saumur, France
Émilie et Methos traversèrent le Pont Cessart à bord de leur taxi. L'Île d'Offard semblait couper la Loire en deux et, une fois arrivés sur la l'autre rive du fleuve, ils tournèrent à gauche devant le théâtre puis longèrent l'hôtel de ville. Le bâtiment en tuffeau et aux toits d'ardoise ressemblait à un ravissant petit château avec ses tourelles. On était bien loin de la chanson du groupe Trust sortie en 1980 :
« Connaissez-vous Saumur ? Le bastion de l'ordure, le fief du bourgeois, mentalité de rats ! »[1]
-Tu savais qu'une pierre de la Bastille se trouve sur la façade de la mairie ? demanda Émilie en se tournant vers Methos.
-Oui, répondit-il dans un sourire en coin. Je sais même qu'il s'agit du plan gravé de la forteresse.
À ces mots, la jeune femme prit une attitude faussement boudeuse.
-Espèce de Je-sais-tout, dit-elle en lui tirant la langue.
Cette réflexion amusa Methos. Visiblement, le charme enchanteur de cette petite ville d'à peine trente mille habitants qu'il avait jadis bien connue commençait à le dérider. Ou bien était-ce la perspective de passer un peu de temps seul avec sa femme ? On ne sera sans doute pas si seuls que ça, se rappela-t-il gravement.
Le taxi continua de longer le fleuve dans lequel se reflétait le ciel encombré de nuages gris et passa bientôt aux pieds du château à la façade blanche et flanqué de quatre tours aux toits pointus qui semblait illuminer la vallée qu'il dominait depuis son côteau. Il avait quelque chose de tellement féérique qu'on avait bien du mal à croire qu'il avait servi de prison sous le règne de Napoléon.
-Que s'est-il passé ? s'écria soudain Émilie en désignant les échafaudages fixés à la paroi rocheuse.
-Le rempart s'est écroulé sur les maisons en contrebas il y a quelques années, expliqua le chauffeur sans quitter la route des yeux alors que plusieurs gouttes de pluie venaient de s'écraser sur le parebrise.
-Quoi, d'un seul coup ?
-D'un seul coup et en pleine nuit, précisa-t-il. Ça a fait un boucan de tous les diables, on l'a entendu à des kilomètres ! Heureusement, il n'y a pas eu de victimes, que des dégâts matériels…
-Oui, souffla la jeune femme en se laissant à nouveau tomber contre le dossier de la banquette. Heureusement…
Ils passèrent devant Notre-Dame-des-Ardilliers, une imposante église de style baroque, puis s'éloignèrent de la rive pour monter une rue escarpée et sinueuse jusqu'au sommet du côteau. Enfin, ils quittèrent la ville de Saumur.
Le taxi poursuivit sa route pendant une quinzaine de kilomètres au milieu des villages et champs de verdure puis dépassa enfin le panneau indiquant « Fontevraud ».
-Où est-ce que je vous dépose ? s'enquit alors le chauffeur.
-Devant l'abbaye, répondit simplement Methos.
Le chauffeur acquiesça d'un simple signe de tête et s'arrêta bientôt sur devant le majestueux portail de l'édifice. Methos régla la course en laissant au conducteur un généreux pourboire puis attrapa leur sac de voyage et invita Émilie à entrer la première, mais la jeune femme lui tendit la main.
Elle avait plus que jamais l'air d'une gamine le matin de Noël, et l'Immortel ressentit un fort élan d'affection l'envahir. Il saisit alors sa main tendue et ils pénétrèrent ensemble sur le sol sacré par le portail Athanasis – « le portail de l'immortalité ».
Décembre 2005, Abbaye Royale de Fontevraud, France
Le jour commençait déjà à décliner en cette fin décembre et Émilie appuya sur l'interrupteur pour allumer la lumière dans la chambre.
-Oh, fit-elle en découvrant la pièce.
Son visage affichait une moue déçue et Methos fronça les sourcils.
-Qu'est-ce qui ne va pas ? lui demanda-t-il en déposant leur sac au pied du lit.
Comprenant qu'elle venait de se trahir elle-même, la jeune femme s'efforça de sourire.
-Rien, mentit-elle tout en enlevant son manteau. C'est parfait.
-On ne dirait pas, railla l'Immortel.
À ces mots, Émilie poussa un soupir résigné et se laissa tomber assise sur le lit, face à la grande fenêtre en arc-de-cercle.
-C'est juste que je ne m'attendais pas à ce que la chambre soit aussi moderne, expliqua-t-elle d'un air vaguement honteux.
Effectivement, la pièce ressemblait à un hôtel tout ce qu'il y avait de plus banal, avec ses murs peints en blanc, sa décoration spartiate et son mobilier de type scandinave. En somme, aux yeux d'Émilie, cette chambre n'avait pas d'âme.
-Je veux dire… Nous sommes dans une abbaye… tenta-t-elle maladroitement de se justifier.
-Tu aurais préféré dormir dans le dortoir des sœurs, sous le toit, là-bas ? la taquina Methos, non sans sarcasme, en tendant le doigt vers le bâtiment qui se trouvait en face, un peu plus loin.
-Après les honaïs et les igloos, je ne vois pas où est le problème, répondit-elle en haussant les épaules.
Methos, qui s'était arrêté devant la baie vitrée, se retourna alors vers elle. Il réprima un soupir de lassitude et vint s'agenouiller devant elle.
-Je sais que tu es une dure à cuire, lui dit-il d'une voix à peine plus haute qu'un murmure, mais tu ne peux plus te permettre de n'en faire qu'à ta tête. Je te rappelle que tu es…
-Enceinte, acheva la jeune femme. Je sais. Et je ne me plains pas de la chambre, je trouve juste que l'expérience du cloître aurait été toute autre s'ils avaient choisi du mobilier qui fasse un peu plus époque médiévale. C'est tout.
Elle sourit et caressa doucement le visage de Methos comme pour le rassurer, puis prit appui sur son épaule pour se relever.
-Est-ce que tu sens sa présence ? demanda-t-elle tout à coup.
-Non, répondit-il en se levant à son tour. Pourquoi ?
-Juste comme ça. Pour savoir.
-Émilie, souffla Methos, je te promets que je ne le laisserai pas te faire de mal.
À ces mots, la jeune femme lui adressa un sourire pincé, les paumes posées sur son ventre rebondi.
-Je m'inquiète plus pour lui, en fait, avoua-t-elle à mi-voix.
Methos ne répondit pas tout de suite. Il ne pouvait pas s'empêcher d'éprouver une pointe de jalousie alors qu'il savait parfaitement que sa réaction était ridicule.
-On va faire un tour ? proposa alors Émilie. Il est encore tôt, on ne va tout de même pas rester enfermés ici toute la soirée ?
-Ce ne serait pas pour me déplaire… glissa Methos d'un air ingénu.
Tout en disant ses mots, il avait passé ses bras autour de sa taille et l'embrassa avec passion. Il espérait la séduire mais contre toute attente, Émilie éclata de rire et recula d'un pas.
-Quoi ? fit Methos d'un air franchement offusqué.
-Désolée ! articula la jeune femme en luttant contre les larmes de joie qui avaient perlé entre ses cils.
-Tu te fiches de moi, c'est ça ? bougonna-t-il avec mauvaise humeur.
Il n'en avait peut-être pas l'air comme ça, mais il pouvait parfois se montrer susceptible.
-Je te jure que non ! s'exclama la jeune femme en se pendant à nouveau à son cou, dans l'espoir de capter son regard. J'étais juste en train de me demander si tu avais déjà fait l'amour sur un sol sacré.
-Bien sûr, répliqua Methos. Et toi aussi, d'ailleurs.
Le visage d'Émilie se figea. Comment ça, elle aussi ?
-L'abbaye de Downside ? La cellule d'Arthur ? Ça ne te dit rien ? railla l'Immortel d'un ton goguenard.
-Ah ! fit Émilie. Oui, bien sûr…
Comment avait-elle pu l'oublier ?
-Il paraît que la grossesse entraîne des pertes de mémoire, déclara Methos, comme s'il avait lu dans ses pensées.
-Très drôle, grogna-t-elle. Bon, on va faire un tour, oui ou non ?
Et sans ajouter un mot ni attendre de réponse, elle attrapa son manteau et se dirigea vers la porte de la chambre.
L'abbaye ne fermait ses portes au public qu'à vingt heures et, lorsqu'Émilie décida de se mêler aux touristes, Methos n'eut guère d'autre choix que de la suivre. Malgré ses courtes jambes, la jeune femme marchait vite et l'Immortel dut accélérer l'allure pour rester à sa hauteur.
-Pourquoi tu cours comme ça ? s'énerva-t-il. Y'a pas le feu au lac, si ?
-Pardon, répondit Émilie en freinant soudain. C'est que j'ai hâte que tu me racontes le reste de l'histoire…
Comprenant où elle voulait en venir, Methos poussa un soupir mais la suivit néanmoins à l'intérieur de l'église abbatiale. Cela faisait plus de huit cent ans qu'il n'y avait pas mis les pieds et l'Immortel se sentit soudain bouleversé sans qu'il puisse vraiment expliquer pourquoi.
Contrairement à la seule et unique fois où il était venu, l'église aux murs de tuffeau et au sol de marbre blanc était complètement vide et les fresques avaient disparu, lui donnant un aspect lumineux, alors qu'à l'époque elle contenait de nombreuses rangées de bancs en bois brut qui l'assombrissait grandement. Néanmoins, juste devant le transept, se trouvaient quatre gisants aux couleurs plutôt bien conservées qu'il n'avait encore jamais eu l'occasion de voir. Le visage tourné vers le chœur, Henri II Plantagenêt, son épouse Aliénor d'Aquitaine, leur fils Richard Cœur de Lion et Isabelle d'Angoulême avaient été immortalisés dans la pierre, représentés au mieux de leur beauté.
-Est-ce qu'ils sont ressemblants ? demanda Émilie à voix basse en s'accoudant à la barrière qui les entourait, pour empêcher les visiteurs de s'approcher trop près.
-Hm, marmonna l'Immortel sans vraiment répondre à la question.
Il détailla longuement le visage d'Henri et d'Aliénor, puis celui de Richard.
-C'est étrange, non ? fit alors remarquer Émilie. Que Richard soit enterré auprès de son père alors qu'il le haïssait tant…
-C'est Aliénor qui l'a voulu ainsi, expliqua Methos.
-Pourquoi ? s'étonna la jeune femme.
À ces mots, l'Immortel ne put se retenir de rire jaune.
-Parce qu'elle avait la folie des grandeurs ! Comprends-moi bien, ajouta-t-il alors qu'Émilie ouvrait la bouche d'un air dépité, Aliénor était une femme remarquablement forte mais ce qu'elle voulait plus que tout en fondant cette nécropole des Plantagenêt, c'était qu'on se souvienne d'elle.
-Ça a plutôt bien marché, non ? nota la jeune femme.
-Oh oui, acquiesça Methos. La preuve, c'est que les gens viennent des quatre coins du monde pour admirer son gisant. Tu sais qu'avant qu'elle ne se retire ici à l'âge de quatre-vingt ans, les corps d'Henri et de Richard étaient simplement enterré sous une dalle ?
-Non, je l'ignorais, avoua Émilie.
-Une dalle gravée de leurs noms, bien sûr, poursuivit l'Immortel, mais c'est Aliénor qui a commandé ces gisants, y compris le sien, alors qu'elle était encore vivante. Le livre qu'elle tient à la main… C'était son idée.
-Mais d'après ce que Terence et toi en avez dit, ça la représente plutôt bien, non ? insista la jeune femme d'un ton qui se voulait encourageant.
Cette fois encore, Methos ne répondit pas.
-Pourquoi est-ce que tu les hais à ce point ? l'interrogea-t-elle encore.
-Je ne les hais pas, assura l'Immortel. Je regrette simplement de les avoir encouragés dans leurs délires.
Octobre 1166, Rennes, Empire Plantagenêt
La ville de Rennes était prise d'une grande agitation en ce jour ensoleillé d'octobre 1166, pourtant Henri savourait sa victoire d'un simple sourire aux lèvres. Il lui avait fallu presque dix ans d'intrigues politiques et de combats acharnés mais le résultat était là : il avait enfin réussi à conquérir le duché de Bretagne, faisant de lui le souverain de toute la côte Atlantique, de l'Écosse jusqu'aux Pyrénées.
Après avoir maté la rébellion de Raoul de Fougères et fait littéralement démanteler son château, Henri avait fait promettre à Conan IV, le duc de Bretagne, la main de sa fille Constance âgée de cinq ans pour qu'elle épouse un jour son troisième fils, Geoffroy, de trois ans son aîné. Une fois la promesse de mariage signée, Henri avait poussé Conan à abdiquer au profit de sa fille, faisant de lui, Henri II Plantagenêt et père du futur duc de Bretagne, le régent légitime de ce vaste territoire.
N'ayant d'autre choix que de reconnaître la victoire du roi d'Angleterre, les nobles bretons avaient été conviés à Rennes, où ils devaient venir lui rendre hommage.
-Votre Empire est encore plus grand que le Royaume de Logres, Sire, fit remarquer Benjamin de Trèves.
Le chevalier, s'ennuyant un tantinet dans son château de Chênehutte, avait répondu à l'appel du roi dans sa volonté de mater les rebellions bretonnes. Et il devait bien avouer, avec une nostalgie certaine, que tout cela lui rappelait des souvenirs.
-Le Royaume de Logres ? répéta Henri, visiblement surpris par cette comparaison.
-Oui, Monseigneur, insista l'Immortel. Vous n'êtes pas sans connaître le roi Arthur et ses chevaliers de la table ronde ?
À ces mots, Henri se tourna vers Benjamin. Son regard et ses traits s'étaient illuminés, comme s'il venait d'avoir une idée prodigieuse.
-Mon brave chevalier de Trèves, tu as raison ! s'exclama-t-il en se levant dans un geste théâtral. Cela ne peut être une coïncidence ! Après tout, je suis roi d'Angleterre, que diable ! De ce fait, Arthur Pendragon est forcément mon aïeul !
Le chevalier ne répondit pas tout de suite, à la fois perplexe et mal à l'aise. Il savait de source sûre qu'Henri n'était pas le descendant d'Arthur et se demanda comment le roi – qui semblait à présent parfaitement persuadé de la véracité de ses propos – pouvait-il avoir une idée aussi saugrenue ?
-Votre Altesse, dit-il prudemment, ne seriez-vous pas au fait de ce lien de parenté s'il était avéré ?
Mais Henri ne l'écoutait déjà plus.
Les premiers barons arrivèrent bientôt – notamment ceux de Châteaubriant, d'Ancenis et de Retz – coupant court à la conversation.
Décembre 2005, Abbaye Royale de Fontevraud, France
-J'ai tout fait pour le raisonner, assura Methos. Mais le mal était déjà fait. Cette histoire a fait le tour de la cour et c'est comme ça qu'Aliénor a eu l'idée de faire écrire des romans de chevalerie.
-Ceux de Chrétien de Troyes, devina Émilie.
-Entre autres, confirma l'Immortel avec agacement. Je ne leur ai strictement rien raconté de ce que je savais. Question de principe, précisa-t-il avec mauvaise humeur.
Franchement amusée par la réaction de son mari et pourtant compatissante, Émilie pinça les lèvres et se contenta de lui passer une main dans le dos, dans l'espoir de l'apaiser un peu.
-Le pire, reprit Methos au bout d'un moment, c'est que si Arthur avait eu le bon sens de sortir de sa cachette à ce moment-là, le problème aurait été réglé !
Cette fois encore, Émilie resta silencieuse. Oui, Arthur aurait pu se montrer à nouveau à visage découvert, revenant fièrement d'Avalon comme le prévoyait la légende, mais l'ancien souverain avait préféré rester dans l'ombre, loin des affaires d'État. Et Émilie ne pouvait l'en blâmer.
-Tu ne sais pas à quoi aurait ressemblé le monde si Arthur s'en était mêlé, souligna-t-elle avec sagesse.
Il y eut un moment de silence puis Émilie se tourna vers Methos.
-Je commence à avoir faim, pas toi ?
-Si, confirma l'Immortel.
La jeune femme lui prit alors la main et ils ressortirent de l'abbatiale.
Le restaurant du site servait des repas gastronomiques qui, bien que sans aucun doute délicieux, laisserait probablement Émilie sur sa faim. Son gynécologue avait beau affirmer que non, les femmes enceintes n'avaient pas besoin de manger pour deux – ou pour trois, dans le cas présent – la jeune femme n'avait jamais autant eu d'appétit de toute sa vie.
Ils sortirent de l'abbaye et descendirent dans le bourg, où les bistrots et les buvettes ne manquaient pas. Tandis qu'ils marchaient dans les rues sombres en ce début de soirée et pratiquement désertes, Methos ne cessait de lancer des regards inquiets par-dessus son épaule.
-Est-ce qu'il est là ? s'enquit Émilie en l'observant avec angoisse.
-Non, répondit l'Immortel.
-Dans ce cas, détend-toi, le pria la jeune femme. Il sera bien assez temps de se faire des cheveux blancs lorsque tu ressentiras sa présence.
-Tu as raison, admit Methos.
Il resserra alors ses doigts autour de la main ganté de son épouse et ils entrèrent bientôt dans un restaurant dont la carte affichait des prix abordables.
La nuit s'était faite encore plus oppressante lorsqu'ils ressortirent du bistrot une heure plus tard, une fois leurs estomacs enfin rassasiés, et seuls les lampadaires éclairaient encore leur chemin.
-Tu vas pouvoir me faire rouler jusqu'à la chambre, commenta Émilie en s'accrochant au bras de Methos, tandis qu'un nuage de condensation se formait devant son visage.
L'Immortel venait à peine d'ouvrir la bouche lorsqu'il se figea de nouveau, les sens aux aguets. Et dans un réflexe primitif, il posa la main sur la garde de son épée.
-Rentre à l'abbaye, ordonna-t-il en poussant Émilie dans la direction du sol sacré.
-Mais…
-Ne discute pas ! Vas-y, gronda-t-il entre ses dents.
Mais Émilie ne l'entendait pas de cette oreille.
-Adam, s'il te plait… le pria-t-elle d'une voix pressante.
Mais l'Immortel la repoussa à nouveau.
-Émilie, tu es enceinte !
À ces mots, et bien que terrifiée par ce qu'il était peut-être sur le point de se passer, la jeune femme n'eut d'autre choix que de capituler. Elle tourna les talons et remonta la rue d'un pas rapide, les mains agrippées à son écharpe et au col de son manteau.
Elle ne voulait pas. Non, elle ne voulait pas qu'Adam se batte contre lui. Il y avait d'autres moyens, elle en était sûre. Après tout, Adam avait bien épargné Bowali… Et si c'était lui qui avait le dessus ? s'inquiéta-t-elle subitement. Non. Non, aucun risque. Amanda avait dit qu'il n'était pas prêt.
Émilie remonta jusqu'à la Place des Plantagenêt puis s'engouffra dans la longue et étroite Rue du Logis Bourbon en courant à moitié. Elle venait d'arriver à la hauteur de l'entrée du parking de l'abbaye lorsqu'elle sentit une main se refermer sur son bras et la tirer avec une poigne de fer. Elle voulut hurler, mais une paume plaquée sur ses lèvres l'en empêcha.
-Émilie, je t'en supplie, ne crie pas ! la pressa l'homme qui la tenait fermement.
La jeune femme écarquilla les yeux en reconnaissant ses cheveux blonds-roux ainsi que ses iris bleues. Savoir qu'il était en vie était une chose, le voir devant elle, en chair et en os, en était une autre. Une fois le premier choc passé, elle hocha la tête, et l'homme relâcha son étreinte.
-Antoine ! souffla-t-elle en le dévisageant.
-Oui, je sais, coupa-t-il sèchement. Tout le monde pense que je suis mort mais je suis vivant.
-Antoine, je…
-Ce serait trop long à t'expliquer, poursuivit-il de la même voix pressante. Il faut qu'on parte, il n'y a pas une seconde à perdre.
À ces mots, il agrippa Émilie par le poignet et la tira en direction du parking.
-Antoine, lâche-moi ! rugit-elle avec force. Je n'ai pas envie de partir avec toi !
-Émilie, tu ne comprends rien ! s'énerva le jeune homme en la foudroyant du regard. Cet homme avec qui tu es… Il n'est pas celui que tu crois.
-Antoine, je ne sais pas ce que tu crois que je crois, mais je t'assure que…
-Il est dangereux ! insista Antoine. Il faut qu'on parte avant qu'il ne nous tombe dessus !
Il serra le poignet de la jeune femme avec encore un peu plus de force et Émilie ne put retenir un petit cri de douleur. Soudain, Antoine se redressa et la jeune femme comprit qu'Adam ne devait pas se trouver loin.
-Antoine, écoute-moi ! le supplia-t-elle en s'accrochant à son col, alors qu'il venait tout juste de la relâcher. Ce n'est pas ce que tu crois, Adam ne te veut pas de mal ! Il veut juste t'aider !
L'espace d'un instant, Émilie espéra qu'il allait la croire. Il la dévisageait de ses grands yeux bleus et la jeune femme se rappela soudain pourquoi elle était tombée amoureuse de lui, dix ans plus tôt.
-Personne ne peut m'aider, répondit-il finalement en secouant la tête.
Il se dégagea de l'emprise d'Émilie puis saisit son visage entre ses mains et l'embrassa avec fougue.
« See my eyes, they carry your reflection. Watch my lips, and hear the words I'm telling you. Give your trust to me and look into my heart, and show me… Show me what you're doing. »[2]
-Je reviendrai, lui promit-il.
Sans ajouter un mot, il courut vers le parking, où il monta dans une voiture en laissant derrière lui une Émilie complètement hébétée. Adam arriva juste à temps pour le voir démarrer en trombe et dut faire un bond de côté pour ne pas se faire écraser. Une seconde plus tard, Antoine avait disparu.
[1] Trust Saumur (1980)
[2] Dido Take my hand (1999)
