Bonjour,

Voici le dernier chapitre de la Partie IV. Merci à Sifoell pour ses reviews !

Bonne lecture...


Décembre 2005, Fontevraud, France

Antoine rouvrit soudain les yeux. Il était allongé à même le sol, Émilie assise sur un muret à ses côtés.

-Tout va bien, le rassura-t-elle doucement. Tu es en sécurité.

-Que s'est-il passé ? demanda-t-il en se redressant vivement.

Il reconnut alors la silhouette de l'abbaye dans la pâleur de l'aurore.

-Tu ne t'en souviens pas ? s'étonna la jeune femme.

À ces mots, Antoine fronça les sourcils et fouilla dans ses souvenirs. Il revit une lame fendre l'air devant lui et, dans un réflexe primitif, il porta la main à son estomac. Un trou béant dans son pullover dévoilait sa peau dépourvue de toute cicatrice alors que le vêtement était couvert de sang.

-Il m'a tué ! s'écria-t-il avec rage.

-Non, le contredit Émilie. Jusqu'à preuve du contraire, tu as toujours ta tête…

Antoine ne répondit pas tout de suite, trop occupé à se masser la gorge dans un geste inconscient.

« Such a lonely day and it's mine. It's a day that I'm glad I survived. »[1]

Son adversaire ne l'avait pas décapité. Pourquoi ? Pourquoi l'avait-il épargné ?

-Tu crois vraiment être le seul Immortel à ne pas avoir envie de te battre ? reprit la jeune femme, comme si elle avait lu dans ses pensées.

-Comment tu sais…

-Que les Immortels existent ? C'est Adam qui me l'a dit quand nous avons commencé à nous fréquenter.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Antoine sembla plus perdu que jamais.

-Marchons un peu, d'accord ? le pria-t-elle alors.

Elle se leva alors mais Antoine hésitait.

-Tu n'as rien à craindre, insista-t-elle. Adam t'a ramené à l'abbaye. Nous sommes sur un sol sacré, personne ne peut t'atteindre tant que tu es ici. Et je lui ai demandé de nous laisser un peu tranquille pour qu'on puisse discuter. Mais j'ai froid à rester assise, c'est pour ça que je voudrais marcher.

Elle lui tendit une main gantée et, bien que pas complètement rassuré, Antoine se décida tout de même à la saisir. Il se hissa à nouveau sur ses pieds, secoua un peu son pantalon puis les deux anciens amants se mirent en marche.

Le soleil était en train de percer la couche de nuage, réchauffant plus les cœurs que les corps car le vent restait glacial, et Émilie enfonça son bonnet un peu plus bas sur ses oreilles. Ils marchèrent un moment en silence, ne sachant ni l'un ni l'autre par où commencer. Finalement, ce fut la jeune femme qui se jeta à l'eau la première.

-J'imagine que ça a dû te faire un sacré choc lorsqu'Amanda t'a sorti de la morgue, commença-t-elle d'une voix mal assurée alors qu'ils venaient de se réfugier dans le cloître abrité du vent.

-C'est un euphémisme, confirma le jeune Immortel d'un air sombre, les poings enfoncés à l'intérieur de ses poches. J'ai cru qu'il s'agissait d'une mauvaise plaisanterie… Jusqu'à ce qu'elle se poignarde devant moi…

-Oui, je sais ce que c'est, confia Émilie d'un ton compatissant. Ça m'a fait pareil lorsqu'Adam est mort devant mes yeux.

Elle poussa un profond soupir. Ils avaient pénétré dans l'immense salle capitulaire, aux peintures murales représentant les abbesses au milieu de scènes tirées des évangiles.

-Antoine, reprit-elle en se tournant vers lui, il faut absolument que tu continues ton entraînement.

-À quoi bon ? rétorqua le jeune homme avec mauvaise humeur.

« I don't wanna die but I ain't keen on living either. »[2]

-À quoi bon ? répéta Émilie, abasourdie. Tu le sais parfaitement, c'est une question de vie ou de mort !

À ces mots, les lèvres d'Antoine se tirèrent dans un sourire mélancolique.


Décembre 2005, Santo António, Portugal

Le soleil brillait bas en ce début décembre, mais les températures dans le Sud du Portugal étaient douces comparées à ce à quoi il était habitué à Paris, et le jeune Immortel transpirait abondamment.

-On peut faire une pause ? demanda-t-il, haletant, alors qu'Amanda venait encore de le désarmer, une fois de plus.

-Je ne trouve pas que tu l'aies mérité, répliqua-t-elle d'un ton sévère.

Elle abaissa néanmoins sa lame et attrapa une bouteille d'eau posée à même le sol. Tous les jours depuis quatre semaines, ils passaient des heures et des heures à s'entraîner sur une falaise au bord de l'océan Atlantique.

-Je fais de mon mieux ! s'écria-t-il alors d'un ton indigné.

-Eh bien, ça ne suffit pas, insista l'Immortelle en le foudroyant du regard. J'aurais pu te tuer dix fois en une seule journée, Frédéric, est-ce que c'est vr…

-Ne m'appelle pas comme ça, gronda le jeune homme du milieu de la trentaine. Ce n'est pas mon nom.

-Si, c'est ton nom, rétorqua sèchement Amanda. Ta vie passée n'a plus d'importance, et plus tôt tu t'y feras, mieux ce sera.

À ces mots, le dénommé Frédéric laissa tomber sa lame sur le sol rocailleux dans un horrible bruit de ferraille.

-À quoi bon ? soupira-t-il en s'asseyant sur un rocher. Je ne sais toujours pas me battre, je n'en ai pas envie. Le premier Immortel qui croisera mon chemin prendra ma tête, je le sais. Alors pour le peu de temps qu'il me reste à vivre, s'il te plait, appelle-moi par mon vrai nom !

Touchée par ses paroles, Amanda vint s'asseoir à ses côtés et inspira profondément l'air marin avant de répondre.

-Je sais que c'est dur, dit-elle en se tournant vers lui. Mais si moi j'ai pu apprendre, alors tu le peux aussi.

-Je n'en suis pas si sûr, la contredit-il.

-Quand Rebecca m'a prise sous son aile, poursuivit l'Immortelle comme si rien ne l'avait interrompue, je ne savais même pas lire et écrire ! Tu vois bien que tu n'es pas tant désavantagé que ça, conclut-elle avec un sourire.

À ces mots, Antoine secoua la tête d'un air dépité puis se leva et s'éloigna à grandes enjambées. L'Immortelle ne le suivit pas, pensant sans doute qu'il avait besoin d'un moment de solitude.


Décembre 2005, Fontevraud, France

Antoine ne l'avait pas revue depuis.

-Je n'ai absolument aucune chance, conclut-il, la mort dans l'âme, luttant visiblement contre les larmes.

S'il était retourné à Paris malgré les avertissements de sa mentor, c'était parce qu'il voulait revoir ses parents une dernière fois avant de mourir pour de bon. Ses parents… et Émilie.

-Bien sûr que si, tu as une chance ! s'exclama-t-elle avec colère. Ça a toujours été ton problème ! Tu baisses les bras à la moindre difficulté au lieu de relever tes manches et de te battre ! Tu peux m'en vouloir tant que tu veux d'avoir été meilleure que toi à l'époque, mais je t'ai battu à la loyale ! Tu n'avais qu'à être un peu plus coriace !

-Mais bon sang, Émilie ! On ne parle plus d'examen ou de décrocher un boulot ! Il s'agit de ma vie – de ma survie !

-Et tu ne pourras pas survivre si tu renonces à ton entraînement ! insista la jeune femme d'un ton féroce.

-Tu es sourde ou quoi ? Je t'ai dit que je n'ai pas la moindre envie d'être Frédéric Prenelle. Je veux être moi, juste moi !

Tandis que leur mère tremblait de rage, les deux enfants qu'elle portait en profitèrent pour se manifester, comme s'ils lui intimaient l'ordre de bien vouloir se calmer. Elle respira plusieurs fois profondément sans pour autant cesser de fusiller Antoine du regard.

-Pourquoi est-ce que tu ne le vois pas comme une chance de recommencer à zéro ? lui demanda-t-elle alors d'une voix qui se voulait plus douce mais dont elle ne parvenait pas à masquer la rudesse. Tu pourrais en profiter pour mener ces expéditions dont tu n'as pu faire que rêver jusque-là. J'ai des contacts, je peux t'aider si tu le souhaites…

Son dévouement était sincère et Antoine sembla s'en émouvoir.

-Émilie… souffla-t-il, les yeux soudain embués de larmes. J'ai tellement peur !

À ces mots, la jeune femme se détendit alors qu'une vague de chaleur se répandait dans sa poitrine. Elle lui adressa un sourire triste et prit ses mains dans les siennes.

-Antoine, murmura-t-elle en cherchant à capter son regard. Je te prendrais pour un fou si tu n'avais pas peur.

-Amanda… et même ton mari… Eux, ils n'ont pas peur…

-C'est vraiment ce que tu crois ? demanda-t-elle à mi-voix, les sourcils haussés par la surprise. Ils n'en ont peut-être pas l'air comme ça, mais crois-moi Antoine, ils ont largement aussi peur que toi. La seule différence, c'est qu'ils ont appris à ne pas le montrer.

Mais voyant que le jeune homme affichait toujours une moue sceptique, elle ajouta :

-Amanda est l'une des rares femmes Immortelles à avoir survécu aussi longtemps et Adam fuit les combats chaque fois qu'il le peut, quitte à passer pour un lâche. L'un comme l'autre, ils ne se battent que lorsqu'ils y sont vraiment obligés. Eux aussi ont envie de mener une vie tranquille. Tu n'es pas seul, Antoine.

Il y eut un nouveau moment de silence pendant lequel le jeune Immortel sembla réfléchir à ces paroles. Tout n'était peut-être pas complètement perdu, finalement ?

« Bien sûr que le temps a passé, que notre histoire est terminée. Peut-être. Mais peut-être pas pour moi... »[3]

-Viens avec moi, la pria-t-il alors.

-Pardon ? dit-elle en lui lâchant les mains.

-J'aurais moins peur si tu m'accompagnais, insista-t-il.

Il la dévisageait à présent d'un regard tellement chargé d'espoir qu'Émilie eut soudain l'envie de le prendre dans ses bras. Mais elle parvint à s'en retenir.

-Même si je le voulais, tu sais très bien que ce serait une mauvaise idée, répondit-elle.

Elle se détourna et sortit à nouveau dans le cloître alors que le vent glacial continuait de lui mordre douloureusement le visage. Antoine, qui n'avait pas réagi tout de suite, dut courir à moitié pour la rattraper.

-C'est à cause de ce qui s'est passé avec ta mère, n'est-ce pas ? demanda-t-il d'un ton pour le moins agacé.

-Entre autres, répondit la jeune femme, toujours sans le regarder.

-Combien de fois va-t-il falloir que je te dise que je suis désolé ? s'énerva-t-il de plus belle. Oui, j'ai été un sale con égoïste, mais tu ne comprends donc pas que ça n'a rien à voir avec de la jalousie ? La seule chose que je voulais, c'était que nous restions ensemble.

À ces mots, Émilie s'arrêta à nouveau de marcher.

-Pourquoi est-ce que tu ne l'as pas simplement dit ? interrogea-t-elle d'un ton suspicieux.

Contre toute attente, Antoine se mit alors à ricaner.

-Parce que je savais que tu ne resterais pas pour moi, lâcha-t-il avec amertume. Je ne faisais tout simplement pas le poids face à l'aventure qui t'attendait.

Émilie ne répondit pas immédiatement. Il y avait du vrai dans ce que disait Antoine : s'il lui avait demandé de choisir entre lui et son expédition, elle aurait choisi l'expédition.

-Mais tu as posé tes valises pour lui, n'est-ce pas ? ajouta-t-il dans un souffle.

« Même si je sais que tout s'efface, tu restes là et rien ne passe. Tu m'aimes bien, je t'aime tout court. La différence s'appelle l'amour. »[3]

Il avait l'air plus malheureux que jamais et cette fois encore, Émilie dut lutter contre l'envie de le serrer fort dans ses bras. Mais elle savait que ce geste ne lui serait d'aucun réconfort, bien au contraire.

-Ce que j'ai avec Adam… Toi et moi, on ne l'a jamais eu… expliqua-t-elle à voix basse.

Elle affichait un air désolé qui semblait vraiment sincère et Antoine fut sur le point de se mettre à pleurer de désespoir.

-Tu es vraiment amoureuse de lui, nota-t-il d'une voix étrangement rauque.

-Oui.

-Pourquoi ? demanda-t-il alors sur un ton de défi.

Après tout, qu'est-ce que ce type avait de plus que lui ? Hein ? À ces mots, Émilie eut un petit rire juvénile.

-Ces choses-là ne s'expliquent pas, tu devrais déjà t'en être rendu compte…

« Tu voudrais savoir plus que je n'en sais. Qu'est-ce qui nous égare ? Qu'est-ce qui nous effraie ? Tu te trompes d'histoire à mon sujet. Ça n'a rien à voir avec toi et moi, il y a des choses qui sont comme ça. »[4]

Elle marqua une courte pause, puis ajouta en haussant les épaules :

-Il est l'homme de ma vie. C'est comme ça, il y a longtemps que j'ai arrêté de chercher à comprendre.

Antoine détourna les yeux, luttant visiblement contre les larmes.

Ils venaient d'arriver devant la façade extérieure des cuisines romanes, au toit ressemblant à s'y méprendre à des écailles de poissons, et Émilie aperçut Adam assis sur la volée de marches qui menait à la boutique de souvenirs.

-Viens, dit-elle à Antoine en posant ses doigts sur son bras d'un geste apaisant.

Sans trop savoir pourquoi – sans doute par manque de volonté propre –, Antoine la suivit sans protester. Methos avait porté sa main en visière pour protéger ses yeux du soleil et les regarda s'approcher.

-Je crois qu'il est temps que je fasse officiellement les présentations, déclara la jeune femme une fois arrivée à la hauteur de son mari. Antoine, voici Adam. Adam, je te présente Antoine.

-Ça va ? Vous vous êtes calmé ? railla Methos d'un ton caustique.

Émilie le foudroya du regard mais l'Immortel ne se laissa nullement impressionner.

-Antoine a décidé de reprendre l'entraînement, expliqua-t-elle sèchement.

-Sage décision, commenta Methos, toujours du même ton sarcastique.

Cette fois encore, la jeune femme lui lança un regard noir mais elle s'efforça de changer de sujet.

-Des nouvelles d'Amanda ?

-Oui, soupira Methos. Elle a réussi à louer une voiture et sera là dans quelques heures.

-Tant mieux.

Il y eut un moment de silence pendant lequel l'Immortel observa sa femme avec attention.

-Tu devrais retourner te coucher, conseilla-t-il d'une voix douce.

-Je… Je ne sais pas… répondit-elle en jetant à Antoine un coup d'œil hésitant.

-On ne va pas se taper dessus, promit Methos en se levant enfin. Je te rappelle que nous sommes sur un sol sacré.

-Rien ne vous empêche d'en sortir, fit-elle alors remarquer.

-Je crois, reprit l'Immortel en se tournant vers Antoine, que notre jeune « ami » ici présent a pris assez d'une dérouillée pour la journée et qu'il ne va plus se risquer à me chercher des noises. Je me trompe ?

Antoine ouvrit la bouche d'un air outré. Il n'allait sûrement pas se laisser insulter de la sorte, surtout pas par un type comme lui !

-Vous tenez vraiment à ce que je vous dise lequel d'entre vous a la plus longue ? s'impatienta Émilie, les bras croisés sur la poitrine d'un air revêche.

À ces mots, Methos plissa les yeux dans un regard mauvais. Il était sans aucun doute le meilleur à l'épée et Émilie elle-même lui avait avoué ne pas avoir eu de véritable orgasme avant de le connaître. Dans le fond, c'était la seule chose qui comptait, pourtant le vieil Immortel s'en trouverait blessé dans son estime si son rival devant avoir l'avantage de la taille.

-Maintenant si vous pouviez me promettre que vous allez vous comporter comme des gens civilisés, je pourrais peut-être aller prendre mon petit-déjeuner avant de monter me recoucher. Je vous rappelle que c'est votre faute si j'ai été obligée de faire des acrobaties en plein milieu de la nuit.

-Oui, d'ailleurs, on en reparlera, répliqua Methos d'un ton menaçant, et Émilie poussa un profond soupir de lassitude.

-Tout va bien, assura-t-elle en posant néanmoins ses mains sur son ventre, trahissant sa culpabilité.

Ce geste n'échappa nullement à Methos, qui ne put s'empêcher de sourire d'un air à la fois amusé et attendri.

-Va te reposer, lui dit-il d'une voix douce. Amanda ne sera pas là avant la fin de matinée.

Ces paroles firent à Émilie l'effet d'un électrochoc. Avec tout ça, elle en avait presque oublié que l'Immortelle était en chemin pour venir « récupérer » son apprenti.

-Tu viendras me réveiller, lorsqu'elle sera là, n'est-ce pas ? demanda-t-elle précipitamment, visiblement inquiète à l'idée qu'Antoine - et Amanda - puisse à nouveau disparaître sans lui dire au revoir.

-C'est promis, assura Methos.

Soulagée d'avoir sa parole, la jeune femme prit alors congé et laissa les deux Immortels seuls.

Un lourd silence s'abattit alors sur l'abbaye, aucun des deux anciens adversaires ne sachant trop quoi dire pour engager la conversation. Finalement, ce fut Antoine qui parla le premier.

-Merci, déclara-t-il d'un ton solennel. Merci de m'avoir épargné.

-Bah, fit Methos en haussant les épaules. Je l'ai surtout fait pour Émilie. Et puis, votre Quickening ne m'aurait rien apporté, de toute façon.

Il marqua une courte pause avant d'ajouter :

-J'espère juste que ça vous servira de leçon.

Son regard s'était à nouveau fait dur et froid, trahissant ce qui subsistait encore du Cavalier de l'Apocalypse. À ces mots, Antoine baissa les yeux bien malgré lui. Oui, il saurait tirer les conséquences de cette expérience. Il n'en était pourtant pas moins frustré que la leçon vienne justement de l'homme qui semblait rendre Émilie si heureuse.

-Allez, venez, souffla finalement Methos.

-Où ça ? s'enquit aussitôt le jeune homme d'une voix légèrement paniquée.

-Je vais vous prêter des vêtements, répondit le plus vieil Immortel. Vous ne pouvez pas vous promener toute la journée avec un trou dans votre pull. Dans un lieu comme celui-ci, ça peut rapidement faire désordre…

Et sans ajouter un mot ni attendre de réponse, il s'éloigna en direction de l'hôtel, Antoine sur ses talons.


Amanda arriva à Fontevraud un peu avant midi par l'entrée des visiteurs, après avoir dû payer son ticket. Elle était dans tous ses états.

-Ah, te voilà, toi ! s'écria-t-elle en se plantant devant Antoine d'un air furibond qui n'était pas sans lui rappeler le sergent-instructeur qu'il avait connu pendant son service militaire. Je peux savoir ce qui t'a pris de partir, comme ça ? Et pour rentrer à Paris, surtout ! Si tes parents t'avaient vu ? Qu'est-ce qu'ils auraient pensé ? Et si tu étais tombé sur un Immortel, hein ? Tu y as pensé à ça ?

Elle semblait partie dans une tirade réprobatrice que Methos eut tôt fait d'interrompre.

-Tu repasseras pour le sermon, on s'en est déjà occupé, la coupa-t-il d'un ton irrité.

-Ah oui ? railla l'Immortelle. Eh bien moi, je veux être sûre que le message soit bien rentré !

-Il l'est, assura précipitamment Antoine. J'ai compris, pas la peine de crier.

Le regard d'Amanda semblait toujours lancer des éclairs mais elle n'insista pas.

-Je vais aller réveiller Émilie, déclara Methos lorsque tout le monde fut à nouveau calmé. Promettez-moi de ne pas partir avant qu'elle ne vous ait vus !

Les deux autres acquiescèrent et l'Immortel partit prévenir sa chère et tendre.

Émilie était déjà levée et habillée lorsqu'il entra dans la chambre, et la jeune femme, qui mourait de faim, proposa alors d'inviter Amanda et Antoine à déjeuner.

-S'il n'y a que ça pour te faire plaisir, soupira Methos.

Il aurait voulu lui faire remarquer qu'il avait envie de se retrouver enfin seul avec elle mais il n'avait pas le cœur à lui refuser cette faveur alors qu'elle risquait de ne plus voir Amanda pour un bout de temps. Quant à Antoine, elle ne le recroiserait sans doute jamais.

-Où est-ce que vous irez ? interrogea la jeune femme après avoir longuement serré Amanda dans ses bras.

-Je préfère ne pas te le dire, répondit l'Immortelle. Pour ta propre sécurité.

Bien que visiblement contrariée par cette réponse, la jeune femme n'insista pas davantage. Il y eut un instant de silence pendant lequel ils s'installèrent tous les quatre autour d'une table, dans le restaurant de l'abbaye.

-Quand est-ce que vous partez ? questionna à son tour Methos d'un air faussement désintéressé, après que le serveur leur eut apporté la carte.

-Après le repas, déclara Amanda sans un seul instant d'hésitation.

-Quoi, déjà ? s'indigna Émilie. Mais on ne s'est pas vue pendant des lustres ! Et c'est bientôt Noël !

-Nous ne pouvons pas retourner à Paris, rappela l'Immortelle d'un ton sévère qui ne lui était pas habituel. Mais je te promets que je me rattraperai à Noël prochain en couvrant tes deux bouts de choux de cadeaux.

-Tu sais très bien que je ne te parle pas de ça, rétorqua Émilie avec mécontentement.

Elle n'arrivait tout simplement pas à croire qu'Amanda voulait passer les fêtes loin de Duncan. Methos, de son côté, s'était fait étrangement silencieux. Il réfléchissait.

-Il y a peut-être une solution, commença-t-il d'une voix lente.

-Laquelle ? s'écrièrent les deux femmes d'une seule voix, le regard plein d'espoir.

À ces mots, Methos reposa le menu dans son assiette sans même l'avoir consulté et, dans un sourire aussi énigmatique que celui de la Joconde, il se leva de table.

-Vous verrez, dit-il simplement.


Mac et Joe les rejoignirent le lendemain.

Methos avait eu la brillante idée de louer un gîte troglodyte pour qu'ils puissent fêter Noël tous ensemble. Les maisons creusées dans les côteaux mais auxquelles on avait ajouté tout le confort moderne, ce n'était vraiment pas ce qui manquait aux alentours de Saumur, et l'Immortel n'avait eu aucun mal à en trouver une assez grande pour les accueillir tous.

Amanda, Methos et Mac avaient décidé d'entraîner Antoine ensemble pendant les quelques jours précédant le réveillon, pour qu'il ait l'occasion de se mesurer à plusieurs types d'adversaires différents sans que sa vie ne soit réellement en danger. Contre toute attente, le jeune Immortel s'appliquait beaucoup plus qu'il ne l'avait fait jusque-là – sans doute son combat contre Methos lui avait-il réellement servi de leçon.

Pendant ce temps-là, Émilie et Joe allaient se promener dans les vignobles environnants. Ils devaient marcher lentement à cause du handicap du vieil homme, mais cela avait l'avantage de leur laisser le temps d'admirer le paysage.

-Tu vas le faire suivre, n'est-ce pas ? demanda la jeune femme en jetant au Guetteur un regard pénétrant.

-Bien sûr, assura Joe dans un sourire amusé. C'est même quelqu'un que tu connais.

À ces mots, Émilie fronça les sourcils pendant quelques secondes puis son regard s'illumina à nouveau.

-Ian Sullivan ? devina-t-elle.

Elle faisait référence au jeune Guetteur que Joe avait chargé de filer Arthur, puis Demba, quelques années auparavant.

-Lui-même, confirma le vieil homme. Mais évite quand même de lui parler de nous… Nous sommes censés être une organisation secrète…

-Compte sur moi, répondit-elle aussitôt.

Puis, frappée d'une inspiration soudaine, elle ajouta :

-Mais en échange, je veux que tu me donnes régulièrement de ses nouvelles. Je parle d'Antoine, pas d'Ian, précisa-t-elle encore.

Cette dernière remarque fit rire Joe, qui lui tendit alors la main.

-Marché conclu, déclara-t-il.

Les fêtes de Noël se passèrent dans la joie et la bonne humeur. Personne n'avait vraiment de cadeau, mais seul le bonheur d'être ensemble comptait. Finalement, le matin du 26 décembre, un taxi vint chercher Amanda et Antoine.

-Est-ce qu'on se reverra ? demanda-t-il à Émilie.

-Peut-être, répondit-elle dans un sourire triste. Je l'espère.

Cette fois, la jeune femme ne put se retenir : elle serra son ancien petit ami fort dans ses bras.

-Bonne chance, murmura-t-elle, une larme à l'œil. Fais attention à toi.

-Merci, sourit Antoine. Toi aussi, prends soin de toi.

Puis, se tournant vers Methos, il ajouta :

-Je vous la confie.

Methos hocha solennellement la tête et les deux hommes échangèrent même une poignée de main.

-Dans ce cas, conclut Antoine, adieu.

À ces mots, il monta dans la voiture et referma la portière.

« It's a new dawn, it's a new day, it's a new life for me. And I'm feeling good. »[5]


[1] System of the Down Lonely Day (2002)

[2] Robbie Williams Feel (2002)

[3] Patrick Bruel Tout s'efface (1999)

[4] Stephan Eicher Rien à voir (1989)

[5] Nina Simone I'm feeling good (1965)

C'est la fin de cette Partie IV. Je posterai l'épilogue pour conclure l'ensemble des "Chroniques de Methos" dimanche prochain.