Août 2046, France

Debout sur le pas de la porte, un sourire attendri sur le visage, Methos et Émilie agitaient la main en regardant les deux voitures s'éloigner, emportant avec eux leurs enfants et petits-enfants. Les cris des marmots résonnaient encore dans la maison et au fond d'elle, Émilie savait que c'était la dernière fois qu'elle les entendait.

Il y avait de très nombreuses années que le couple avait quitté Paris pour s'installer en province, ne supportant plus la cohue de la capitale. Cette maison, c'était leur antre, leur refuge, leur sanctuaire.

Methos entra dans la salle de bain aménagée au rez-de-chaussée et retira le masque de latex qui le vieillissait aux yeux du monde. Mais sous le maquillage, son visage était resté le même. Quarante-trois ans s'étaient écoulés depuis son mariage avec Émilie, et il n'avait pas pris une ride.

Lorsqu'il eut terminé, il sortit à nouveau de la salle d'eau et traversa le salon, où de nombreuses photographies étaient exposées. L'Immortel n'apparaissait que sur les plus anciennes, celles qui dataient de leur mariage jusqu'à la petite enfance des jumeaux. Par la suite, il avait préféré tenir l'appareil pour se concentrer sur l'évolution des enfants. Des souvenirs de lui et Émilie existaient pourtant, mais le couple les gardait jalousement à l'abri des regards indiscrets, tel un trésor inestimable qu'il fallait à tout prix protéger.

La vie de famille n'avait pas été simple, en particulier pour Methos. Pour la toute première fois de sa très, très longue existence, il avait trouvé un point d'ancrage et ne devait plus seulement porter la responsabilité de sa propre sécurité, mais également celle de ses deux enfants. Cela avait été un choc lorsqu'Émilie et Methos avaient appris à Marcus et Laura le secret de leur naissance. Mais aussi son secret. Ils avaient treize ans à l'époque, et Laura avait été la plus ébranlée par la nouvelle.


Mars 2021, France

C'était un bel après-midi pour un mois de mars et Methos venait de rentrer de sa promenade avec Émilie, comme ils avaient l'habitude de le faire tous les week-ends.

Tandis qu'à leur retour, sa femme s'était enfermée dans son bureau dans l'espoir d'avancer dans la correction des devoirs que lui avaient rendus ses étudiants, Methos avait rejoint son fils dans le salon et se faisait battre à plate couture à un jeu vidéo. Mais cela n'avait pas la moindre importance : tout ce qui comptait pour l'Immortel, c'était de passer du temps avec Marcus.

Contre toute attente, Marcus lui ressemblait énormément. Il avait la même carrure peu athlétique, le même visage triangulaire, le même long nez droit, les mêmes cheveux brun foncé. La seule chose qui les différenciait, c'était la couleur de leurs yeux : alors que ceux de l'Immortel étaient marrons, presque noirs, ceux de Marcus étaient d'un bleu azur. Cette ressemblance frappante entre eux s'était accentuée au cours des deux dernières années, et Émilie ne cessait de dire que c'était la preuve que fonder une famille avait été la bonne décision. Methos, quant à lui, pensait simplement qu'ils avaient choisi le bon donneur. Mais ça, il se gardait bien de le dire à voix haute.

-Eh paf ! Prends-toi ça dans les dents ! s'exclama Marcus alors qu'il venait de terrasser un monstre particulièrement hideux avec son bâton de magicien.

D'une manière générale, Methos n'aimait pas les jeux violents, les tueries faisaient déjà trop partie de son existence. Néanmoins, il lui était difficile d'interdire à son fils les jeux auxquels jouaient tous ses copains. Ils avaient alors fait un pacte : pour chaque partie de jeu vidéo, ils devraient faire une partie d'échecs pour compenser.

-Tu devrais prendre une potion de soin, reprit Marcus. Je n'ai plus de mana pour te rendre tes points de vie.

L'Immortel fronça les sourcils et se concentra sur le clavier de son ordinateur portable, essayant de se rappeler sur quelle touche appuyer pour accéder à son inventaire mais avant qu'il n'ait pu la trouver, le bruit de talons qui claquent dans l'escalier se fit soudain entendre, et Methos se retourna vers sa fille.

-Où est-ce que tu vas, habillée comme ça ? interrogea-t-il d'un ton inquisiteur.

L'adolescente âgée de quatorze ans était vêtue d'un jean étroit et troué au niveau des genoux, d'un croc top qui dévoilait son nombril et d'un gilet qui aurait pu appartenir à MacLeod tellement il était grand.

-Je vais faire du shopping avec mes copines, répondit Laura d'un air agacé.

-Tu te rends compte que même si le soleil brille, il fait encore froid, dehors, railla l'Immortel. Et tu as vraiment besoin d'être autant maquillée ?

Il n'en fallait pas plus pour que la jeune fille entre dans une colère noire.

-Je m'habille comme je veux ! s'écria-t-elle d'une voix stridente. De toute façon, tu n'as rien à me dire, tu n'es pas mon père !

Methos sentit son sang battre dans ses oreilles.

-Ah vraiment, je ne suis pas ton père ? répéta-t-il avec rage en posant brutalement l'ordinateur sur la table de salon avant de se lever d'un bond.

Methos était toujours aussi impressionnant lorsqu'il était furieux, mais Laura avait la tête dure et, bien que l'Immortel s'approchait d'elle d'un pas menaçant tout en la fusillant du regard, elle ne bougea pas d'un pouce, comme pour le défier.

-Qui a coupé le cordon ombilical le jour de ta naissance ? rugit-il encore. Qui t'a donné ton tout premier bain ? S'est levé la nuit pour te donner le biberon et changer tes couches ? Que tu le veuilles ou non, je suis ton père ! Et puisque tu as décidé d'être aussi ingrate, espèce de sale gamine pourrie gâtée, tu es privée de sortie ! Allez, remonte tout de suite dans ta chambre, et tu n'en sortiras que lorsqu'on t'appellera pour dîner !

Laura resta quelques secondes figée sur place puis, lorsque l'information eut imprégné chaque partie de son cerveau, elle poussa un cri de rage :

-Je te déteste ! lança-t-elle avant de tourner les talons et de remonter l'escalier en faisant autant de bruit que possible.

Un instant plus tard, Methos entendit la porte de sa chambre claquer violemment et le calme s'abattit à nouveau sur la maisonnée.

Toujours aussi énervé par son altercation avec sa fille, Methos se détourna finalement pour rejoindre Marcus. C'est alors qu'il aperçut Émilie qui le dévisageait d'un air inquiet, l'épaule appuyée contre l'encadrement de la porte de son bureau. Leurs regards se croisèrent, et Émilie parcourut les quelques mètres qui les séparaient.

-Elle ne le pense pas, tu sais ? dit-elle d'une voix douce en s'efforçant de sourire.

Elle avait posé ses paumes à plat sur la poitrine de Methos d'un geste rassurant et l'Immortel sentit la tension dans ses épaules se relâcher d'un coup.

-Oui, je sais, soupira-t-il. Mais ce n'est pas une raison pour lui laisser dire des choses pareilles.

-Non, bien sûr, admit Émilie.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Methos observa attentivement le visage de sa femme.

-Tu trouves que j'ai été trop sévère ? demanda-t-il finalement.

-Hm, répondit-elle d'un air songeur.

Elle se tut quelques secondes puis poussa un profond soupir et secoua la tête d'un air contrit.

-Elle n'aurait pas dû te provoquer comme ça, donc je peux comprendre que tu la prives de sortie…

-Mais… ?

Émilie se mordit la lèvre inférieure, hésitante.

-Pour être honnête, parfois, tu me rappelles un peu mon père, avoua-t-elle dans un souffle.

-Tu me trouves réac', c'est ça ? s'étonna Methos.

Il était sincèrement surpris par cette remarque.

-Un tout petit peu, répondit Émilie en écartant son pouce et son index d'un centimètre.

-Mais tu as vu comment elle était habillée ? insista-t-il encore.

-Oui, et je n'ai pas trouvé ça aussi choquant que ça, assura-t-elle.

À ces mots, Methos ouvrit la bouche mais Émilie ne lui laissa pas le temps de répliquer.

-Je sais que c'est difficile pour toi, parce que tu ne te souviens pas de ta jeunesse et même si tu le pouvais, ça ne te servirait sans doute pas à grand-chose vu le faussé générationnel qui vous sépare. Mais il faut que tu comprennes qu'à son âge, on veut juste rentrer dans le moule, être comme les autres. Ce n'est que plus tard, lorsqu'on vieillit un peu, qu'on se rend compte que ce sont nos différences qui nous rendent uniques et intéressants. Laura finira par le comprendre, mais elle n'en est pas encore là.

-Si je résume, tu es en train de me dire qu'il faut que jeunesse se passe ? devina l'Immortel avec une pointe de sarcasme.

-Exactement, confirma Émilie.

Elle lui adressa alors un large sourire puis l'embrassa tendrement avant de retourner à sa pile de copies à corriger.

Methos la regarda disparaître dans son bureau, son cœur battant fort contre ses côtes. Lorsque la porte se fut refermée sur elle, l'Immortel poussa un soupir empli d'amour puis se décida finalement à monter discuter avec Laura.


Août 2046, France

Methos avait fini par lever la punition et autorisé Laura à sortir ce jour-là, mais cela n'avait pas été la dernière de leurs disputes. Ah ça, l'Immortel s'en souviendrait toute sa vie, de sa crise d'adolescence ! Cette pensée le fit sourire avec nostalgie.

Il sortit sur la terrasse où son épouse avait l'habitude de s'installer pour regarder le coucher du soleil. Sans un mot, il s'assit à côté d'elle sur la balancelle et passa son bras autour de ses épaules plus frêles que jamais.

-C'était une bien belle journée d'anniversaire, dit Émilie en calant sa tête contre sa poitrine.

-C'est vrai, admit Methos.

Ils se turent un moment, savourant les dernières lueurs de l'été, puis Émilie prit une grande inspiration :

-Ça ne va plus beaucoup tarder, déclara-t-elle d'une voix très calme.

-Ne dis pas des choses pareilles ! s'exclama Methos, horrifié. Je ne suis pas prêt !

-Mais moi, je le suis, assura Émilie en se redressant pour pouvoir le regarder. « Pour un esprit équilibré, la mort n'est qu'une grande aventure de plus. »

-Alors après Cabrel le grand poète, voilà que tu me sors Dumbledore le grand philosophe ? résuma l'Immortel d'un air désemparé.

-Ce n'est pas si grave que ça, insista Émilie dans un sourire rassurant. Nous avons eu une vie formidable ensemble, non ? Et nous savions depuis le début que ce jour finirait par arriver tôt ou tard.

-C'est trop tôt, répondit Methos d'un ton buté qui arracha un petit rire à son épouse.

-J'ai eu soixante-dix-sept ans aujourd'hui, compta-t-elle. Même les jeux de société me considèrent comme trop vieille. Et je suis malade.

-C'est ta faute, tu n'avais qu'à te soigner, répliqua Methos sur un ton de reproches.

À ces mots, Émilie poussa un profond soupir de lassitude.


Septembre 2045, France

Un silence assourdissant venait de s'abattre dans le cabinet immaculé du médecin. Ce qui devait n'être qu'un contrôle de routine s'avérait finalement être le début de la fin. Ils avaient survécu aux Immortels belliqueux, et finalement c'était une chose aussi ridicule et stupide qui allait avoir raison d'elle. Quelle ironie !

-Combien de temps me reste-t-il ? demanda Émilie d'une voix blanche, reprenant peu à peu la maîtrise d'elle-même.

-Eh bien, nous pouvons commencer la chimiothérapie dès la semaine prochaine, commença l'oncologue, mais Émilie balaya cette suggestion d'un revers de main.

-Combien de temps me reste-t-il à vivre sans traitement ? précisa-t-elle.

Le médecin ne répondit pas tout de suite. De toute évidence, ce n'était pas une question qu'on lui posait souvent.

-Entre six mois et un an, dit-il finalement. Mais avec le traitement, vous pouvez gagner plusieurs années, et…

-Non, trancha Émilie d'un ton sans appel.

-Allons, Dr Dumont, reprit l'oncologue comme s'il venait d'entendre une plaisanterie particulièrement ridicule. Il faut être raisonnable, le cancer du sein…

-Je suis parfaitement raisonnable, coupa-t-elle. Je regarde simplement les choses en face : nous sommes en 2045, et le cancer est toujours l'un des plus grands fléaux que doit subir l'humanité. Peu de progrès ont été faits ces dernières décennies, et vous le savez. Je préfère vivre mes derniers mois comme bon me semble, plutôt que de les perdre dans de faux espoirs.

Il y eut un moment de silence pendant lequel le médecin sembla chercher de nouveaux arguments mais rien de tout ce qu'il pourrait dire n'aurait suffi à faire changer Émilie d'avis. Elle avait vu son oncle mourir d'un cancer lorsqu'elle était jeune fille, elle l'avait vu diminué et tellement amaigri par la chimio qu'à la fin, il ne ressemblait plus qu'à un squelette il était hors de question qu'Adam, Laura et Marcus la voient à son tour dans cet état !

-Bien, conclut-elle au bout d'un moment. Je pense que nous en avons fini. Merci pour tout, Docteur. Je vous souhaite une bonne continuation.

Et sans ajouter un mot ni attendre de réponse, elle sortit du cabinet d'un pas résolu.


Août 2046, France

Pendant les mois qui avaient suivi, Émilie avait réussi à garder son secret pour elle, mais Methos avait fini par se rendre compte que son état de santé se dégradait de plus en plus rapidement et elle avait été forcée de lui avouer la terrible vérité. Comme elle l'avait redouté, l'Immortel lui avait aussitôt reproché d'avoir agi sans réfléchir.

-Si j'avais fait ça, je n'aurais pas pu profiter du temps qu'il me reste avec toi, Marcus, Laura et les enfants, contesta Émilie, qui ne regrettait en rien sa décision.

Le regard de son mari s'embua alors de larmes. Ils avaient fait l'amour encore la veille au soir et il ne voulait pas croire que cela ait été la toute dernière fois.

-Qu'est-ce que je vais devenir sans toi ? articula-t-il en retenant à peine ses sanglots.

-C'est simple, assura Émilie. Tu te rappelles du jour où j'ai accepté ta demande en mariage, assise sur la tombe de mon oncle ?

Methos hocha la tête en essuyant une larme qui avait coulé le long de sa paupière.

-Ce jour-là, tu m'as dit que tu survivrais à nos enfants et petits-enfants, et que ça te donnerait la chance de pouvoir veiller sur eux toute leur vie...

-Tu ne peux pas me demander ça ! s'écria-t-il en secouant vigoureusement la tête.

-S'il te plait, insista Émilie. Fais-le pour moi...

-Non, répondit Methos de façon catégorique. Je ne te ferai pas cette promesse !

Émilie poussa un nouveau soupir résigné.

-Tu veux vraiment qu'on se quitte sur une dispute ? demanda-t-elle avec un sourire narquois.

-Je ne te laisserai pas avoir le dernier mot, cette fois ! répondit l'Immortel.

Il prit alors le visage ridé de sa femme entre ses mains, écarta ses cheveux grisonnants et l'embrassa. Il avait appris à aimer chacune de ces marques de vieillesse à ses yeux, elle était restée la même que le jour de leur rencontre et ce, même si Émilie en doutait.


Août 2034, France

Douze ans plus tôt, jour pour jour, alors qu'ils venaient de fêter le soixante-cinquième anniversaire d'Émilie avec la famille et leurs amis, Methos trouva la jeune retraitée assise devant sa coiffeuse, dans leur chambre à coucher. Elle démêlait ses longs cheveux gris d'un geste absent, le regard fixé dans le miroir et pourtant perdu dans le lointain.

-À quoi tu penses ? s'enquit-il en s'arrêtant derrière elle.

Il avait posé ses deux mains sur ses épaules et se pencha pour embrasser le sommet de sa tête. À ces mots, elle releva les yeux vers lui.

-Adam… soupira-t-elle d'un air résigné. Assieds-toi, j'ai… Il y a quelque chose que j'aimerais te dire.

Intrigué par l'étrange comportement de son épouse, l'Immortel s'assit sur le bord du lit, juste à côté d'elle. Émilie déposa lentement sa brosse à cheveux sur la coiffeuse, se tourna vers lui et lui prit la main. Elle inspira ensuite profondément et lui adressa un sourire faible.

-Je sais que tu restes à cause de Laura et Marcus, commença-t-elle, mais si tu as envie de prendre une maîtresse plus jeune, alors sache que je le comprendrais.

Methos ne répondit pas immédiatement. Elle ne pouvait pas sérieusement avoir dit ça ? Il avait forcément dû mal comprendre !

-Qu'est-ce que tu racontes ? lâcha-t-il finalement d'un ton brusque, et Émilie poussa un profond soupir de lassitude.

-Regarde-moi, dit-elle. Je ne suis plus la femme que tu as épousée. J'ai l'air d'avoir le double de ton âge ! Nous savions depuis le début que ça ne serait pas pour toujours alors voilà, je te rends ta liberté.

Cette fois encore, Methos tarda à répondre. Il était tellement abasourdi par ces propos qu'il en perdait sa légendaire éloquence !

-Ça va pas, de dire des choses pareilles ? s'emporta-t-il enfin en se levant d'un bond. Tu dis avoir changé, mais il ne s'agit que d'apparences ! Tu as peut-être vieilli, Émilie, mais au fond tu es toujours la même ! Tu es toujours la même, et je te désire toujours !

-Adam… souffla Émilie.

-Tu ne me crois pas, c'est ça ? insista l'Immortel. Tu veux que je te le prouve ?

Sans attendre de réponse, il commença à se dévêtir, et Émilie put bientôt constater qu'il ne mentait pas. Agenouillé nu devant elle, il l'embrassa avec autant de fougue qu'il l'avait toujours fait puis l'entraîna bientôt vers le lit.

-Non, chuchota-t-elle alors qu'il tirait sur les pans de sa chemise de nuit pour la lui ôter. Je préfère la garder.

-Émilie, un anniversaire, ce n'est qu'un chiffre, assura Methos d'une voix douce. Ton corps n'a pas changé d'un seul coup depuis hier. Je le connais, et je l'aime.

-Je la garde, répéta Émilie.

Elle prit alors son visage dans ses mains et l'embrassa à son tour. Bien que toujours aussi interloqué par cette brusque pudeur qu'affichait sa femme, de manière aussi soudaine qu'inattendue, Methos respecta son souhait.

Il ne la vit plus jamais nue après ce jour.


Août 2046, France

Émilie se laissa embrasser pendant de longues secondes puis elle décolla lentement ses lèvres de celles de son mari.

-Je t'aime, chuchota-t-elle doucement.

Puis elle ferma les yeux.

Le soleil déclinait rapidement à l'horizon et Methos sentit la tête d'Émilie devenir de plus en plus lourde entre ses mains.

-Non ! sanglota-t-il. Non, Émilie ! Ne me laisse pas, je t'en prie !

Mais il était trop tard : Émilie Dumont-Pierson venait de pousser son dernier soupir.

« Non, tout n'est pas écrit, il n'y a pas de grand livre dans lequel est inscrit ce qui nous reste à vivre. Le stylo nous appartient, les fautes, les ratures, aussi les passages bien : c'est notre écriture. Ce qui est tout tracé ce n'est que le passé. L'avenir, au contraire... »[1]


Septembre 2048, Highlands, Écosse

Deux ans plus tard, au volant de sa voiture de location, Methos arriva tout au bout d'une route étroite du Nord de l'Écosse où se dressait un cottage d'aspect rustique perdu au milieu de nulle part. Le soleil brillait ce matin-là et l'Immortel voulait croire qu'il s'agissait d'un bon présage.

Il ne s'était pas encore garé dans la cour qu'il aperçut déjà MacLeod torse nu en train de couper du bois. Lui non plus n'avait pas changé depuis toutes ces années.

-Ça m'étonne que tu ne portes pas de kilt, lança-t-il en s'approchant.

-Methos ! s'exclama l'Écossais en plantant sa hache dans une souche. Je suis si content de te revoir !

-Moi aussi, confia le plus vieil Immortel avec un sourire.

Les deux hommes s'enlacèrent un bref instant en se tapant dans le dos.

-Alors c'est pour ce trou perdu que tu as quitté Paris ? constata Methos en jetant un regard autour de lui. Tu ne dois pas être trop embêté par les voisins...

L'aboutissement du Brexit avait poussé l'Écosse à réclamer son indépendance du Royaume-Uni en 2024 pour entrer à nouveau dans l'Union Européenne, et MacLeod en avait profité pour regagner sa patrie. Il avait d'abord vécu de nombreuses années à Inverness, la capitale des Highlands, avant de se retirer près de Ullapool.

-Je ne me suis jamais senti autant en paix, assura l'Écossais en enfilant son polo. Je t'offre une bière ?

-Avec plaisir, répondit Methos.

Ils entrèrent dans le cottage dont l'ameublement était ce qu'il y avait de plus simple. De toute évidence, il s'agissait d'un véritable retour aux sources pour Duncan.

-Comment vont Laura et Marcus ? questionna-t-il en sortant deux bouteilles du frigo.

-Bien, répondit Methos en s'asseyant dans un fauteuil devant la cheminée éteinte. Marcus enseigne toujours à la Sorbonne et Laura est devenue première secrétaire du bureau de l'ONU pour le droit des femmes.

-Elle est la digne fille de sa mère, sourit MacLeod avec tendresse.

-Oui, Émilie serait fière, acquiesça Methos.

Il baissa les yeux et but une longue gorgée de bière.

-Et toi, reprit prudemment MacLeod, tu tiens le coup ?

-Pour être honnête... commença Methos en grattant nerveusement l'étiquette de sa bouteille. Non.

-C'est pour ça que tu es là ? supposa l'Écossais.

-Oui, j'ai un service à te demander, avoua le plus vieil Immortel.

À ces mots, MacLeod poussa un soupir résigné.

-Je savais que ce jour finirait par arriver, confia-t-il à mi-voix.

-Vraiment ? s'étonna Methos.

-Je l'ai su le jour où tu m'as annoncé qu'Émilie était malade, expliqua-t-il.

-Tu vas m'aider ou pas ? demanda Methos en fixant son ami d'un regard pénétrant.

-Tu es vraiment sûr de toi ? insista l'Écossais qui restait tout de même un peu réticent, et aurait préféré que son ami change d'avis.

-Mac, trancha Methos d'un ton ferme, tu as déjà vécu quarante-trois ans avec la même femme, élevé deux enfants et préparé le goûter pour tes trois petits-enfants ?

-Non, admit l'Écossais à contrecœur.

-Elle est morte il y a deux ans, reprit l'Immortel. Deux ans ! – et je souffre comme au premier jour. La mort de Joe a déjà été une terrible épreuve mais perdre Émilie... C'est comme si une partie de moi était morte avec elle. Tu comprends ?

-Je suppose que oui, répondit MacLeod d'une voix lente.

Lui aussi avait perdu beaucoup de monde, notamment des femmes qu'il avait profondément aimées.

-En plus de ça, ajouta Methos, Adam Pierson va avoir quatre-vingt-cinq ans le mois prochain selon l'état civil, je ne vais pas pouvoir garder cette identité encore bien longtemps...

-C'est bon, soupira l'Écossais d'un ton peu enthousiaste. Dis-moi où et quand.

Un sourire reconnaissant éclaira alors le visage de Methos : il ne savait pas vraiment ce qui l'attendait, mais il était sûr au fond de lui qu'il allait enfin bientôt retrouver Émilie.


Septembre 2048, France

MacLeod respecta à la lettre les dernières volontés de Methos. Tout comme Émilie, l'Immortel avait demandé à être incinéré. N'étant croyant ni l'un ni l'autre, ils n'avaient pas voulu d'une cérémonie religieuse, seulement que leurs enfants se réunissent avec Mac et Amanda pour répandre leurs cendres dans le jardin où ils avaient passé tant de temps ensemble à faire pousser des légumes, discuter ou simplement à lire et écouter de la musique.

N'ayant pas le courage de le faire elle-même, Laura avait laissé à son frère jumeau Marcus le soin d'ouvrir le couvercle de l'urne qui contenait les restes de leur père et d'en déverser le contenu dans les bosquets de fleurs, où Émilie, redevenue poussière, l'attendait déjà.

-Repose en paix, mon vieil ami, souffla MacLeod en serrant fort la main tremblante d'Amanda. Reposez tous les deux en paix.

« There's no time for us. There's no place for us. What is this thing that builds our dreams, yet slips away from us ? Who wants to live forever ? Who dares to love forever ? »[2]


[1] Bénabar Le destin (2018)

[2] Queen Who wants to live forever (1986)