DESTINY

Rapport n°14

En détresse

Kanahan se réveilla en sursaut ce jour-là : elle avait de nouveau fait un cauchemar, ce genre de cauchemars qui vous glacent le sang dans les veines. Elle avait rêvé ne jamais retrouver l'Andorphée, et ne jamais revoir ses amis qui y étaient restés. N'arrivant plus à dormir, Kana finit par se lever avec un mal de dos dû à son campement de fortune. Dès la deuxième nuit passé à bord, son lit douillet sur l'autre vaisseau lui manquait déjà. Mine de rien, il faisait bon y vivre, celui qui l'avait construit avait veillé au confort des passagers. Ce qui n'était pas le cas à bord de l'Apollo II. Pour dormir, ils avaient installé des lits de fortune, c'est-à-dire une couverture par terre et une autre roulée pour servir d'oreiller, tous étaient entassés dans la même pièce, et puisqu'il n'y avait pas assez de couvertures pour tout le monde, les heures de sommeils roulaient. Kana se leva donc pour entamer une nouvelle journée à trousser ce cher vaisseau, journée qu'étrangement, elle pressentait très mauvaise. Elle essaya tant bien que mal de se réveiller tout en arpentant les couloirs. Lorsqu'elle arriva enfin à la passerelle, elle tomba nez à nez avec le colonel Ellis. Malgré le léger brouillard dans lequel elle se trouvait encore, elle le salua :

« Monsieur.

- Kanahan, lui répondit-il, vous vous levez tôt aujourd'hui.

- Oui, fit-elle en laissant échapper un bâillement involontaire. J'ai un peu de mal à dormir.

- Comme nous tous ici, répondit-il tandis que son expression montrait une envie de café.

- Et vous colonel, depuis quand êtes-vous debout ?

- Je ne sais pas trop, reprit-il en regardant ailleurs pour cacher son embarras, cela doit faire trois heures au moins. Puisque vous êtes réveillée, je peux sans crainte vous demander si ce qu'on m'a rapporté était vrai ?

- Ça dépend, si vous parlez des analyses sur les moteurs, alors oui.

- Parfait ! S'exclama-t-il soudainement enthousiaste, j'attends un briefing. Disons, neuf heures ? Retrouvons-nous dans la salle des panneaux auxiliaires, il y aura assez de place pour tout le monde, je pense. »

A neuf heures donc, tout le personnel se réunit dans la salle en question, l'une des plus grandes du vaisseau. Kana faisait partie de l'équipe qui examinait les systèmes du vaisseau, et le but de ce briefing était de mettre tout le monde au courant des récentes découvertes, afin de pouvoir prévoir un plan leur permettant de retrouver le reste de l'expédition. Aussi Kana prit la parole avec le docteur Walker, le scientifique de bord :

« L'hyperpropulsion se trouvant à bord de l'Apollo II se trouve être plus puissante que celles des vaisseaux terriens dont nous disposons, annonça Walker. Notre vitesse est dix fois plus importante par rapport à une hyperpropulsion normale. Mais nos moteurs chaufferont donc plus vite.

- C'est pourquoi nous avons installé une sécurité, ajouta Kana. Elle coupera automatiquement les moteurs lorsque ceux-ci seront trop chauds. Ils ne pourront redémarrer que lorsqu'ils seront totalement refroidis.

- Le temps d'attente est estimé à une demie heure environ, reprit un autre scientifique.

- De combien de temps en hyperespace disposons-nous avant que les moteurs ne soient coupés ? Demanda Ellis, légèrement inquiet.

- Pour le savoir, conclut Kana, il faudrait faire un test… »

Leur vaisseau était déjà bien éloigné du vaisseau base, que tous redoutaient de ne jamais retrouver. L'hyperpropulsion était donc le seul moyen qu'ils avaient d'espérer le rattraper. Cependant, la surchauffe des moteurs leur avait fait prendre encore plus de retard que ce qu'ils avaient déjà. Aussi ils ne voulaient plus perdre une minute, et utiliser les moteurs autant que possible, sans pour autant risquer l'explosion de l'Apollo II, c'était là le but des recherches menées par Kanahan et l'équipe scientifique.

Ayant donc besoin d'une estimation de temps, ils firent un essai et activèrent l'hyperpropulsion, en essayant de garder la trajectoire empruntée par l'Andorphée. Cependant, alors qu'ils avaient déjà parcouru quelques années lumière, leur test fut interrompu. En effet, à peine une vingtaine de minutes plus tard, ils eurent un petit imprévu, annoncé par la scientifique chargée de surveiller les capteurs externes :

« Mon colonel, informa-t-elle timidement, nous captons un signal radio.

- Passez-le sur haut parleur, répondit Ellis, curieux.

- ...OS, demande l'aide urgente de la Nef... prisonnier s'échap...

- Je ne sais pas si c'est à cause des grésillements et des interférences, fit remarquer Kana, mais on ne dirait pas une voix humaine.

- C'est étrange, s'interrogea Walker, nous n'avons encore rencontré aucune forme de vie dans cette galaxie…

- En même temps, nous étions coincés dans un vaisseau écrasé sur une planète déserte, assura Ellis. Pas étonnant qu'il n'y avait personne.

- Excusez-moi, hésita un lieutenant, l'entité sur l'autre vaisseau, ça ne compte pas ? »

Il y eut un silence assez pesant, et le lieutenant comprit qu'il ferait mieux de se taire, pendant que les regroupés autour du message réfléchissaient :

« L'Andorphée se trouve à une distance inconnue monsieur, affirma Walker. On ignore combien de temps il nous faudra pour le rattraper.

- On peut très bien s'attarder pour aller voir, empiéta Kana, la voix pleine de sarcasme. On n'est pas à cinq minutes près.

- A quelle distance se trouve la source ? Demanda Ellis.

- La cible se trouve à 5 milles années lumière, répondit la scientifique. Nous pouvons nous y rendre en… cinq minutes.

- Tiens, plaisanta Kana, qu'est-ce que je disais.

- Alors allons-y. »

Ils modifièrent leur trajectoire et suivirent le signal, qui ne les mena pas bien loin. Lorsque le vaisseau sortit d'hyperespace, il se retrouva face à deux vaisseaux de type inconnu, immobiles au milieu du vide spatial. Les deux semblaient être des vaisseaux de combat, provenant d'une technologie très avancée, et dont les armes extérieures dépassaient de la coque ressemblaient à de puissants canons énergétiques. Leurs coques scintillaient et arboraient une couleur semblable à celle du nacre, mais ils semblaient en mauvais état… Sans doute abîmés par une bataille. L'équipage pensa d'abord à un piège, mais par précaution, ils lancèrent un message :

« Ici le colonel Ellis, du vaisseau terrien Apollo II, nous avons reçu votre message de détresse et sommes venus vous porter assistance. Quelle est votre situation ? »

Ils attendirent quelques instants sans obtenir une quelconque réponse. Ce fut alors qu'une soudaine agitation s'empara de l'un des deux vaisseaux en dérive, ils reçurent de suite un autre message :

« Le prisonnier que nous transportions essaye de s'échapper. »

Cette fois-ci, le message n'était pas déformé par des grésillements. Pourtant, la voix était de nouveau étrange, comme s'il s'agissait d'une voix dédoublée, une sorte d'écho. Malgré l'étonnement de certains, Ellis insista :

« En quoi pouvons-nous vous être utiles ?

- Comme si vous pouviez faire quelque chose, répondit l'étrange voix d'un ton agressif. Restez où vous êtes, en dehors de ça, nous allons essayer de le...

- Vous êtes toujours là ? Demanda Ellis, on vous envoie des renforts.

- Excusez-moi, hésita Walker, ils nous ont dit de rester en dehors de ça...

- Ils sont dépassés, ça s'entend ! Non, on va les aider, avant qu'il y ait des victimes. »

Les membres de l'équipage le regardèrent d'une manière surprise :

« Monsieur, toussota un militaire. Avec tout le respect que je vous dois, vous voulez envoyer une équipe qui va risquer sa vie pour une poignée d'inconnus ?

- Pas du tout, rassurez-vous. Si jamais ça tourne au vinaigre, vous reviendrez ici grâce aux anneaux. »

Ils se sentirent soudain plus confiants et rassurés, et une équipe se porta même volontaire. Ainsi, Ellis envoya son équipe de sécurité, accompagnée de Kanahan, à bord du vaisseau agité, par l'intermédiaire des anneaux de transport. Heureusement pour eux, il y en avait aussi à bord. A l'intérieur, les murs du vaisseau, son sol et son plafond étaient d'un blanc incroyable, une lumière assez vive les éclairait de l'intérieur. Le résultat donnait une apparence de céramique, ou de porcelaine. L'architecture interne quant à elle, faisait penser au plafond d'une grand cathédrale. Pourtant, ce blanc immaculé était sali par des traces de brûlures, sans doute des impacts de tir, ainsi qu'un étrange liquide noir, qui semblait être du sang, répandu sur sol et murs. Une terrible bataille avait fait rage à bord, mais avait cessé si on se fiait au silence qui régnait dans tous les couloirs. L'équipe avança prudemment, armes en mains et prêts à faire feu. Les pas feutrés des membres leur permirent de progresser sans se faire repérer par qui que ce soit. Mais au détour d'un couloir, ils trouvèrent des cadavres. Il y en avait quatre, allongés contre les murs et au beau milieu du passage. Tous étaient des hommes, vêtus de lourdes armures de bronze et le visage recouvert de casques assez intimidants. Mais ce qui surprit le plus les militaires fut bien le fait que ces morts portaient une paire de longues ailes dans le dos. Cela leur fit penser à des anges, sans auréole. Les seules traces de combat qu'ils portaient étaient des marques de brûlures sur leurs armures. Pourtant, aucune d'elles ne semblait avoir causé de dégâts mortels.

« De quoi sont-ils morts ? Hésita le major Smithson, qui commandait l'équipe. »

Soudain, ils entendirent une de leurs radios grésiller. Smithson la saisit et ils reconnurent la voix de leur colonel, qui leur demanda :

« Smithson, où en êtes-vous ?

- Nous avons trouvé des victimes monsieur, expliqua le major.

- Nos détecteurs indiquent qu'il n'y a que vous à bord. Et le deuxième vaisseau ne nous répond plus. Je n'aime pas ça du tout, revenez vite à bord.

- Compris. »

Le major fit signe à son équipe qui s'empressa de faire demi-tour. Mais alors qu'ils essayèrent de retrouver leur chemin dans ce dédale de couloirs où ils se perdaient, Kana s'arrêta soudain. Lorsqu'ils le remarquèrent, elle leur demanda :

« Vous sentez cette étrange odeur ? Je ne suis pas sûre, mais on dirait du gaz...

- Quoi ? S'étonna Smithson, l'équipage aurait été asphyxié ? »

Ils restèrent perplexes quelques instants, se demandant si les deux vaisseaux n'étaient pas ennemis en fin de compte. Ils se décidèrent à vite retourner sur l'Apollo II, mais tandis qu'ils continuaient de se perdre, Kanahan glissa soudainement dans une flaque de sang noir. Sans que les autres ne s'en rendent compte, elle acheva sa glissade dans un autre couloir. Séparée du reste du groupe, elle se releva en panique et leur courut après, sans pour autant les retrouver. Les militaires continuèrent d'avancer, jusqu'à rejoindre enfin les anneaux. Mais ceux-ci s'activèrent juste devant eux. Apparurent soudain six autres soldats couverts de leur armure de bronze. Les grands casques qu'ils portaient leur couvrait tout le visage, et leur confiait un air menaçant. Dans cet amas de métal brun, deux fentes semblaient créer une ouverture sur leurs yeux, mais la seule chose qui en ressortait était une étrange lueur jaune, assez atypique et effrayante. En apercevant l'équipe, ils pointèrent leurs armes sur eux, de longues lances métalliques dont le bout brillait d'une énergie blanche, pure, mais menaçante.

« Que faites-vous ici ?! S'écria brusquement une voix grave et menaçante, sortie du néant et résonnant dans toute la pièce comme un écho lugubre. »

Malgré leur surprise, et leur brève recherche de l'origine de cette voix, les militaires terriens s'adressèrent aux soldats ailés, craintifs de se faire tirer dessus :

« Nous faisons partie de l'équipage qui est venu vous aider, hésita Smithson, essayant de retrouver son sang froid.

- Vous n'avez rien à faire ici, reprit cette voix étrange. Retournez de suite sur votre vaisseau, si vous ne voulez pas vous faire tuer ! »

Trop effrayés par ces individus extrêmement incommodant, battant violemment des ailes et agitant leurs armes, ils s'empressèrent d'emprunter les anneaux.

Une fois l'équipe récupérée, le vaisseau terrien s'éloigna en vitesse subluminique. Seulement, ce ne fut qu'une fois de retour sur l'Apollo II qu'ils se rendirent compte qu'il manquait quelqu'un. Après un essai infructueux pour utiliser les anneaux afin de faire demi-tour, ils se rendirent au poste de commande pour l'annoncer au colonel Ellis.

« Monsieur, informa Smithson, confus. On a un problème : Kanahan Zeph est restée à bord du vaisseau. On voulait retourner la chercher mais l'accès aux anneaux est bloqué. Ces aliens ont dû les désactiver de leur côté.

- Dans ce cas, répondit Ellis préoccupé, on les suit et on attend qu'ils nous la rendent. »

A bord du vaisseau, Kana était au bord de la crise d'angoisse. Elle avançait tout doucement, avec beaucoup de précautions, dans les couloirs labyrinthiques à la recherche de son point de départ, qu'elle désespérait de retrouver. Mais elle souhaitait croiser le chemin de son équipe, qu'elle pensait toujours à bord. Armée de son P90 et de son ridicule petit zat, elle déambulait, essayant d'ignorer les battements rapides et angoissés de son cœur. Elle entendait des voix résonner dans sa tête, des voix doubles, des sortes d'échos. Cela lui faisait peur, d'autant plus qu'elle ne savait pas s'il s'agissait d'une sorte d'hallucination, ou si elles étaient réelles. Tout ce qu'elle savait, c'est que ces voix masculines étaient à la recherche de quelqu'un, et qu'elle se rapprochaient de sa propre position.

« Le gaz a tué tout le monde à bord. Il doit être inconscient quelque part.

- Ne sois pas si sûr de toi, il est incroyablement résistant. Il vaut mieux rester sur nos gardes, au cas où il serait encore éveillé et en état de combattre. »

Kana essaya de repérer d'où venaient les voix, pour pouvoir mieux échapper à leurs propriétaires. Cependant, comme elles résonnaient dans ses deux oreilles, elle avait l'impression qu'elles étaient juste à côté d'elle, lui parlant face à face. C'est alors qu'elle entendit des pas dans le couloir, s'approchant d'elle. Agrippant fermement son arme, soumise à la peur de ne pas savoir par où venaient ces gardes, elle se mit à courir lorsqu'elle entendit un écho s'exclamer :

« Il y a quelqu'un là, ce doit être lui ! Attrapez-le ! »

Sa course se poursuivit inlassablement dans tous les couloirs. Au moins, il y avait un point positif : tous ses poursuivants semblaient regroupés derrière elle, aussi il y avait de fortes chances pour qu'elle ne rencontre personne dans la zone où elle se dirigeait. Pourtant, lorsqu'elle se retourna pour vérifier qu'elle n'était pas rattrapée, elle percuta de plein fouet quelque chose au milieu du couloir, qu'elle n'avait pas eu le temps de voir. Le choc la fit tomber à terre, les fesses au sol et l'esprit embrouillé. Lorsqu'elle releva la tête, constatant du bout du doigt la bosse qui recouvrait désormais son front, elle eut une étrange vision. En effet, devant elle se trouvait, également à terre, un autre soldat en armure, comme ceux qui la poursuivaient. À la différence que celui-ci ne portait pas d'ailes dans le dos. L'armure était la même coquille de métal couleur bronze, mais la seule arme qu'il portait ressemblait à un zat, ou plutôt un prototype de zat. Elle prit peur et pointa son arme sur lui, tandis que les pas menaçant des autres gardes se rapprochaient à vive allure, précédés de voix acharnées.

Le garde qu'elle avait percuté se leva et, tandis que la jeune femme crut que s'en était fini d'elle, elle fut surprise en le voyant ouvrir le feu sur ses poursuivants. Dans la panique générée plus loin, les gardes essayèrent de se cacher derrière des angles de murs pour s'abriter des tirs, poussant des cris vociférant des ordres acharnés, dans une langue incompréhensible. Tandis que le soldat sans ailes poursuivait sa déferlante de tirs, il tendit une main cachée sous un épais gant de cuir vers la jeune femme, toujours fesses à terre, et s'exclama :

« Vous allez rester là encore longtemps ? Courrez ! »

Kanahan resta surprise : contrairement à tous les autres à bord, cet individu-ci avait une voix parfaitement humaine. Une voix qui, malgré l'agitation qu'elle contenait, était très agréable à entendre. Dans le feu de l'action, la jeune femme saisit cette main, s'en servit pour se relever, et ouvrit à son tour le feu sur les gardes, à l'aide de son P90.

Destiny, rapport n°14

fin